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Lettre sur Messieurs Jean Law, Melon et Dutot
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LETTRE 1 SUR MESSIEURS JEAN LAW, MELON ET DUTOT.

On entend mieux le commerce en France depuis vingt ans, qu'on ne l'a connu depuis Pharamond jusqu'à Louis XIV. C'étoit auparavant un Art caché, une espece de Chimie entre les mains de trois ou quatre hommes, qui faisoient en effet de l'Or, & qui ne disoient pas leur secret. Le gros de la Nation étoit d'une ignorance si profonde sur ce secret important, qu'il n'y avoit guéres de Ministres ni de Juge, qui sût ce que c'étoit que des Actions, des Primes, le Change, un Dividende. Il a fallu qu'un Ecossois, nommé Jean Law, soit venu en France, & ait bouleversé toute l'économie de notre Gouvernement pour nous instruire. Il osa dans le plus horrible dérangement de nos Finances, dans la disette la plus générale, établir une Banque & une Compagnie des Indes. C'étoit l'émétique à des malades. Nous en prîmes trop, & nous eûmes des convulsions. Mais enfin des débris de son Systême il nous resta une Compagnie des Indes avec cinquante millions de fonds. Qu'eût-ce été si nous n'avions pris de la drogue que la dose qu'il falloit? Le Corps de l'Etat seroit, je crois, le plus robuste & le plus puissant de l'Univers.Il régnoit encore un préjugé so grossier parmi nous, quand la présente Compagnie des Indes fut établie, que la
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Sorbonne déclara usuraire le Dividende des Actions. C'est ainsi, qu'on accusa de sortilége en 1570, les Imprimeurs Allemans, qui vinrent exercer leur métier en France. Nous autres Français, il le faut avouer, nous sommes venus bien tard en tout genre, nos premiers pas dans les Arts ont été de nous opposer à l'introduction des véritez, qui nous venoient d'ailleurs: nous avons soutenu des Têses contre la Circulation du sang démontrée en Angleterre, contre le mouvement de la Terre, prouvé en Allemagne. On a proscrit par Arrêt jusqu'à des remedes salutaires. Annoncer des véritez, proposer quelques choses d'utile aux hommes, c'est une recette sûre pour être persécuté. Jean Law, cet Ecossois, à qui nous devons notre Compagnie des Indes, & l'intelligence du Commerce, a été chassé de France, & est mort dans la misére à Venise; & cependant, nous qui avions à peine trois cens Vaisseaux Marchands, quand il proposa son Systême, nous en avons aujourd'hui dix-huit cens. Nous les lui devons, & nous sommes loin de la reconnaissance.Les Principes du Commerce sont aujourd'hui connus de tout le monde: nous commençons à avoir de bons Livres sur cette matiere. L'Essai sur le Commercede Mr. Melon, est l'Ouvrage d'un homme d'esprit, d'un bon Citoyen, d'un Philosophe: il se sent de l'esprit du siècle, & je ne crois pas, que du tems même de Mr. Colbert il y eût en France deux hommes capables de composer un tel Livre. Cependant il y a bien des erreurs dans ce bon Ouvrage; tant le chemin vers la vérité est difficile. Il est bon de relever les méprises, qui se trouvent dans un Livre utile. Il n'y a même que là, qu'il les faut chercher, c'est respecter un bon Ouvrage de le contredire, les autres ne méritent pas cet honneur.Voici quelques Propositions, qui ne m'ont point paru vrayes. 1. Il dit: Que les Pais, où il y a le plus de Mendians sont les plus barbares. Je pense, qu'il n'y a point de Ville moins barbares que Paris, & pourtant où il y ait
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plus de Mendians; c'est une vermine; qui s'attache à la richesse, les fainéans accourent du bout du Royaume à Paris, pour y mettre à contribution l'opulence & la bonté. C'est un abus difficile à déraciner; mais qui prouve seulement, qu'il y a des hommes lâches, qui aiment mieux demander l'aumône que de gagner leur vie. C'est une preuve de richesse & de négligence, & non point de barbarie.2. Il répéte dans plusieurs endroits, que l'Espagne seroit plus puissante sans l'Amérique. Il se fonde sur la dépopulation de l'Espagne, & sur la faiblesse où ce Royaume a langui long-tems. Cette idée que l'Amérique affaiblit l'Espagne, se voit dans près de cent Auteurs; mais s'ils avoient voulu considérer, que les trésors du Nouveau Monde ont été le ciment de la puissance de Charles-Quint, & que par eux Philippe II auroit été le maître de l'Europe, si Henri le Grand, Elizabeth & les Princes d'Orange, n'eussent été des Héros; ces Auteurs auroient changé de sentiment. On a cru, que la Monarchie Espagnole étoit anéantie, parceque les Rois Philippe III, Philippe IV, & Charles II ont été malheureux ou faibles. Mais, que l'on voye comme cette Monarchie a repris tout-d'un-coup une nouvelle vie sous le Cardinal Alberoni; que l'on jette les yeux sur l'Afrique & sur l'Asie, théâtre des Conquêtes du présent Gouvernement Espagnol; il faudra bien convenir alors que les Peuples sont ce que les Rois ou les Ministres les font être. Le courage, la force, l'industrie, tous les talens restent ensevelis jusqu'à ce qu'il paraisse un Génie, qui les ressuscite; le Capitole est habité aujourd'hui par des Recolets, & on distribue des Chapelets au même endroit où des Rois vaincus suivoient le char de Paul Emile. Qu'un Empereur siége à Rome, & que cet Empereur soit un Jules-César, tous les Romains redeviendront des Césars eux-mêmes. Quant à la dépopulation de l'Espagne, elle est moindre qu'on ne le dit; & après tout, ce Royaume & les Etats de l'Amérique, qui en dépendent, sont
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aujourd'hui des Provinces d'un même Empire, divisées par une espace qu'on franchit en deux mois; enfin leurs Trésors deviennent les nôtres par une circulation nécessaire; la Cochenille, l'Indigo, le Quinquina, les Mines du Mexique & du Perou sont à nous, & par-là nos Manufactures sont Espagnoles. Si l'Amérique leur étoit à charge, persisteroient-ils si long tems à défendre aux Etrangers l'entrée de ce Paës? Garde-t-on avec tant de soin le Principe de sa ruëne, quand on a eu deux cens ans pour faire ses réfléxions?3. Il dit, que la perte des Soldats n'est point ce qu'il y a de plus funeste dans les Guerres; que cent mille hommes tuez sont une bien petite portion sur vingt millions; mais que les augmentations des impositions rendent vingt millions d'hommes malheureux. Je lui passe qu'il y ait vingt millions d'ames en France; mais je ne lui passe point qu'il vaille mieux égorger cent mille hommes, que de faire payer quelques impôts au reste de la Nation. Ce n'est pas tout, il y a ici un étrange & funeste méconte.Louis XIV a eu, en comptant tout le Corps de la Marine, quatre cent quarante mille hommes à sa solde pendant la guerre de 1701; jamais l'Empire Romain n'en a eu tant. On a observé, que le cinquiéme d'une Armée périt au bout d'une campagne, soit par les maladies, soit par les accidens, soit par le fer & le feu. Voilà quatrevingt-huit mille hommes robustes, que la Guerre détruisoit chaque année; donc au bout de dix ans l'Etat perdit huit cent quatrevingt mille hommes, & avec eux les enfans qu'ils auroient produits. Maintenant si la France contient environ dix huit millions d'ames, ôtez-en près d'une moitié pour les femmes, retranchez les vieillards, les enfans, le Clergé, les Religieux, les Magistrats, & les Laboureurs; que reste-t-il pour défendre la Nation? Sur dix-huit millions à peine trouverez-vous dix-huit cent
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mille hommes, & la Guerre en dix ans en détruit près de neuf cent mille; elle fait périr dans une Nation la moitié de ceux qui peuvent combattre pour elle; & vous dites qu'un impôt est plus funeste que leur mort?Après avoir relevé ces inadvertances, que l'Auteur eût relevées lui-même, souffrez que je me livre au déplaisir d'estimer tout ce qu'il dit sur la liberté du Commerce, sur les denrées, sur le Change, & surtout sur le luxe. Cette sage Apologie du luxe est d'autant plus estimable dans cet Auteur, & a d'autant plus de poids dans sa bouche, qu'il vivoit en Philosophe.Qu'est-ce qu'en effet que le luxe? C'est un mot sans idée précise, à-peu-près comme lorsque nous disons les climats d'Orient & d'Occident; il n'y a en effet ni Occident ni Orient, il n'y a pas de point où la terre se leve & se couche, ou si vous voulez, chaque point est Orient & Occident. Il en est de même du luxe, ou il n'y en a point, ou il est partout; transportons-nous au tems où nos peres ne portoient point de chemises; si quelqu'un leur eût dit, il faut que vous portiez sur la peau des étoffes plus fines & plus légeres que le plus fin drap, blanches comme de la neige, & que vous en changiez tous les jours; il faut même, quand elles seront un peu salies; qu'une composition faite avec art leur rende leur premiere blancheur: tout le monde se seroit écrié: Ah quel luxe! quelle mollesse! une telle magnificence est à peine faite pour les Rois, vous voulez corrompre nos mœurs, & perdre l'Etat.Entend-on par le luxe la dépense d'un homme opulent? Mais faudroit-il donc qu'il vêcut comme un pauvre, lui dont le luxe seul fait vivre les pauvres; la dépense doit être le Termomêtre de la fortune d'un particulier, & le luxe général est la marque infaillible d'un Empire puissant & respectable. C'est sous Charlemagne, sous François I, sous le Ministere du grand
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Colbert, & sous celui-ci, que les dépenses ont été les plus grandes; c'est-à-dire, que les Arts ont été le plus cultivés.Que prétendoit l'amer, le Satirique la Bruyere ? Que vouloit dire ce Misantrope forcé, en s'écriant: Nos Ancêtres ne sçavoient point préférer le faste aux choses utiles; on ne les voyoit point s'éclairer avec des bougies, la cire étoit pour l'Autel & pour le Louvre; ils ne disoient point qu'on mette les chevaux à mon carrosse, l'étain brilloit sur les tables & sur les buffets, l'argent étoit dans les coffres, etc. Ne voila-t-il pas un plaisant éloge à donner à nos Peres, de ce qu'ils n'avoient ni abondance, ni industrie, ni goût, ni propreté? L'argent étoit dans les coffres! Si cela étoit, c'étoit une très-grande sottise; l'argént<argent> est fait pour circuler & pour faire éclore tous les Arts, pour acheter l'industrie des hommes; qui le garde est mauvais citoyen, & même est mauvais ménager. C'est en ne le gardant pas qu'on se rend utile à la Patrie & à soi même. Ne se lassera-t-on jamais de louer les défauts du tems passé pour insulter aux avantages du notre? Ce Livre de Mr. Melon en a produit un de Mr. Dutôt, qui l'emporte de beaucoup pour la profondeur & pour la justesse; & l'Ouvrage de Mr. Dutôt en va produire un autre par l'illustre Mr. Du Verney, lequel probablement vaudra beaucoup mieux que les deux autres, parcequ'il sera fait par un Homme d'Etat. Jamais les Belles-Lettres n'ont été si liées avec la Finance, & c'est encore un des mérites de notre Siêcle.

1 Cette Lettre a été imprimée dans les Journaux, toute defigurée.

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