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HISTOIRE ROMAINE

TOME QUATRIEME.

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HISTOIRE ROMAINE DEPUIS LA FONDATION DE ROME JUSQU'A LA BATAILLE D'ACTIUM:

C'est-à-dire jusqu'à la fin de la République.

Par M. Rollin, ancien Recteur de l'Université de Paris, Professeur d'Eloquence au Collége Royal, & Associé à l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.

TOME QUATRIEME.

A AMSTERDAM, Chez J. WETSTEIN.

M. DCC. XLII.

Avec Privilége.

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AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.

DAns L'Histoire que renferme la fin du Volu me précédent, & le com mencement de celui-ci, je n'ai point eu Tite-Live pour gui de: j'ai lieu de craindre qu'on ne s'en aperçoive que trop. Nous avons perdu la seconde Décade de cet Historien, qui contenoit la guerre contre les Tarentins & contre Pyrrhus, la fin de celle des Samnites, la prémiére Guerre Punique, & les événemens de l'intervalle qui s'est écoulé jusqu'à la seconde. A la vérité nous a- vons les Supplémens de Freinshé mius, qui a ramassé avec un tra
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vail immense, & un discernement merveilleux, une infinité de pas sages répandus de côté & d'autre dans les Auteurs, pour remplir les lacunes & les vuides de Tite- Live, & en faire une histoire sui vie. On ne peut trop estimer un Ouvrage si utile, ou plutôt si né cessaire, & composé avec tant d'exactitude, & même avec tant d'élégance: mais ce n'est point Ti te-Live. Rien n'est au dessus du mérite de cet illustre Historien. Il a égalé, par la beauté & la no blesse de son stile, la grandeur & la gloire du Peuple dont il a écrit l'histoire. Il est par-tout clair, intelligible, agréable: mais quand il entre dans des matiéres impor tantes, il s'éléve en quelque ma niére au dessus de lui même, pour les traiter avec un soin particulier, & avec une espéce de complai sance. Il rend présente l'action qu'il décrit, il la met sous les yeux; il ne la raconte pas, il la montre.
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Il peint d'après nature le génie & le caractére des Personnages qu'il fait paroître sur la scéne, & leur met dans la bouche les paro les toujours conformes à leurs sen timens & à leurs différentes situa tions. Sur-tout, il a l'art merveil leux de tenir tellement les Lec teurs en suspens par la variété des événemens, & d'intéresser si vi vement leur curiosité, qu'ils ne peuvent quiter le récit d'une his toire, avant qu'elle soit entiére ment terminée. Il étoit fâcheux qu'on n'eût point dans notre Langue une tra duction raisonnable d'un Histo rien si excellent, & l'on souhai toit depuis longtems qu'une main habile y travaillât. Mr. Guérin, ancien Professeur de Rhétorique au Collége de Beauvais, a rempli les vœux du Public, en entrepre nant de nous donner en François, non seulement tout ce qui nous reste de Tite-Live, mais encore
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tous les Supplémens de Freinshé mius, & il en a déja fait paroître plusieurs tomes. C'est un grand travail, & qui forme un Corps d'Histoire Romaine complet: j'en tens celle de la République. Il ne me convient point d'en faire ici un grand éloge, qui pourroit être suspect, parce qu'il part de la main d'un de mes disciples. Je me contente de dire, ce qui fait, selon moi, la louange parfaite d'u ne Traduction, que celle-ci n'en a point l'air. On y trouvera peut- être quelques négligences, qu'u ne seconde édition fera aisément disparoître. Il n'est pas étonnant qu'il s'en glisse dans un Ouvrage d'aussi longue haleine que celui-ci. Opere in longo fas est obrepere somnum. J'ai grand intérêt qu'on use de cette indulgence à mon égard: Hanc veniam petimusque, damusque vicissim. Et j'avoue, avec une sincére re
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connoissance, que le Public me traite plus favorablement, que je ne crois le mériter. Au reste, je dois me féliciter moi-même d'a voir formé des disciples qui sont devenus mes maitres, ou du moins, pour ne pas blesser leur modestie, qui me sont d'un grand secours dans la composition de mon Ou(Mr. Cre vier.) vrage, l'un par sa nouvelle Edi tion de Tite-Live, accompagnée de Notes qui m'éclairent & me guident; l'autre, par la Traduc tion du même Auteur, à laquel le il travaille encore actuellement. C'est ce qui me met en état de ne pas faire attendre longtems mes Volumes de l'Histoire Ro maine. J'espére que le cinquiéme paroîtra avant la fin de l'année courante.
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II. AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.

LOrsque ce quatrié me Tome de l'Histoi re Romaine étoit tout prêt de paroître, & déja entre les mains des Relieurs, j'ai eu connoissance d'un Livre imprimé en Hollande, qui a pour titre, Essais de Critique, I. sur les Ecrits de Mr. Rollin: II. sur les Traductions d'Hérodote: III. sur le Dictionaire Géogra phique & Critique de Mr. Bru zen la Martiniére. L'Auteur ne se nomme point, mais il n'est pas inconnu. On ne m'a laissé ce Li vre entre les mains que pendant vingt-quatre heures. Je n'en ai lu que la Préface, & la prémiére des trois Lettres qui me regardent, intitulée, Lettre sur un passage de Tite-Live, où l'on réfute une interprétation de deux Ecrivains Modernes. Ces deux Ecrivains Modernes
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sont Mr. Crevier Professeur de Rhétorique au Collége de Beau vais, & moi. Dans le passage en question, il s'agit du supplice des fils de Brutus. Le fait est connu de tout le monde. Consules in(Liv. II. 5.) sedem processere suam, missique lictores ad sumendum supplicium, nudatos virgis cædunt, securique feriunt: cùm inter omne tempus pater, vultusque & os ejus spec taculo esset, eminente ani mo patrio inter publicæ pœnæ ministerium. La difficulté consiste dans la seconde partie. Voici comme j'ai exposé ce fait dans le prémier Tome de l'Histoire Romaine. Les Consuls parurent alors sur leur Tribunal; & pendant qu'on exécutoit les deux Criminels, toute la multitude ne détourna point la vue de dessus le pére, examinant ses mouvemens, son maintien, sa contenance, qui, malgré sa fermeté, laissoit entre
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voir les sentimens de la nature, qu'il sacrifioit à la nécessité de son ministére, mais qu'il ne pou voit étoufer. (Tome I.) Dans le Traité des Etudes, j'ai marqué „qu'on donne deux sens tout opposés à ces mots, ani mo patrio, sur lesquels seuls roule la difficulté. Les uns pré tendent qu'ils signifient, que dans cette occasion la qualité de Consul l'emporta sur celle de pére, & que l'amour de la Patrie étoufa dans Brutus tout sentiment de tendresse pour son fils. D'autres, au contraire soutiennent que ces mots signi fient, qu'à travers ce ministére que la qualité de Consul im posoit à Brutus, quelque effort qu'il fît pour supprimer sa dou- leur, la tendresse de pére écla toit malgré lui sur son visage. Et j'ajoute dans le même en droit, que ce dernier sentiment me paroit le plus raisonnable,
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& le plus fondé dans la natu- re.“ Je pense encore de la mê me maniére, sans condamner ceux qui pensent autrement. C'est sur- tout dans de pareilles matiéres qu'il est permis à chacun d'abon der dans son sens. Mais l'Auteur de la Critique n'auroit pas dû, pour faire valoir le sien, & pour jetter une sorte de ridicule sur le nôtre, supposer, comme il le fait en plus d'un endroit, que nous(Pag. 25.) prétendons, Mr. Crevier & moi, que Tite-Live a dit que Brutus a versé des larmes; &, comme il s'explique dans un autre en droit, que nous le faisons pleurer comme un imbécille. Ni Mr. Cre vier, ni moi, n'avons parlé de larmes, ni supposé que Tite-Li- ve ait fait pleurer Brutus. La Lettre suivante a pour titre, & c'est tout ce que j'en connois, Seconde Lettre sur quelques méprises de Mr. Rollin dans son Histoire Ancienne. Ces
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méprises roulent sur plusieurs pas sages de Livres Grecs, dont on m'accuse d'avoir mal rendu le sens; & l'Auteur laisse entrevoir assez clairement dans sa Préface, qu'il me soupçonne d'une ignorance grossiére dans la Langue Grec que. J'avoue franchement, qu'à près une étude suivie que j'ai fai te de cette Langue depuis ma prémiére jeunesse jusqu'à présent, dont je pourrois citer bien des té moins, je ne m'attendois pas à ce reproche. J'ajoute, moins pour ma propre réputation, que pour celle des Compagnies dont j'ai l'honneur d'être membre, qu'un pareil soupçon ne trouvera guéres de crédit auprès de ceux qui me connoissent particuliérement; & que mon Critique lui-même auroit pureconnoitre combien ce soupçon est mal fondé, par un assez grand nombre de fautes des Traductions d'Auteurs Grecs soit Latines, soit Françoises, que j'ai souvent cor
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rigées dans mon Ouvrage, sans en faire la remarque. Je ne nie pas néanmoins qu'il ne m'ait échapé peut-être un as sez grand nombre de méprises sur le sens des Auteurs Grecs dont j'ai fait usage. Je n'ai point eu le tems d'examiner, ni même de lire les observations de mon Cen seur, & je n'ai point de peine à me persuader qu'elles soient soli des. Seulement je souhaiterois qu'elles ne fussent pas accompa gnées d'une vivacité & d'une ai greur, qui semblent montrer un dessein formé de décrier l'Ecri vain qu'il critique. Entre Auteurs, qui forment tous ensemble une es- péce de Société & de Républi que commune, il conviendroit que l'on s'aidât & que l'on se sou tînt mutuellement, & sur-tout que ceux qui se croient plus habiles que les autres, eussent pour eux plus d'indulgence. Il y auroit, dans cette maniére d'agir, une
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modération & une noblesse qui marqueroient un mérite supérieur, & qui certainement attireroient aux Gens de Lettres, & aux Let- tres mêmes, une estime générale. Quoiqu'on n'ait pas observé à mon égard ces ménagemens, je ne me crois point en droit de me plaindre, parce que je puis être tombé dans des fautes d'inatten tion & de négligence qui auront attiré la censure. Je ne rougis point de l'avouer, & c'est en me corrigeant que je prétens me ven ger. Je n'ai point dissimulé que je faisois beaucoup d'usage du tra vail des autres, & je m'en suis fait honneur. Je ne me suis jamais cru savant, & je ne cherche point à le paroître. J'ai même quelque fois déclaré que je n'ambitionne point le titre d'Auteur. Mon ambition est de me rendre utile au Public, si je le puis. Pour ce la je tire des secours de tout cô té, & j'emprunte d'ailleurs tout
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ce qui peut contribuer à la perfec- tion de mon Ouvrage. Cette li- berté que je me suis donnée, & dont il me semble que communé ment parlant on ne m'a point su mauvais gré, me met en état d'a vancer dans mon travail beaucoup plus que je ne ferois sans cela. Qu'importe au Lecteur que ce que je lui présente soit de moi, ou d'un autre, pourvu qu'il le trouve bon, & qu'il en soit content. Mais je lui dois ce respect & cet te reconnoissance, de ne pas le tromper en lui donnant, par dé faut d'attention, comme vérita bles des faits qui ne le seroient pas. Au reste je ne crois pas que parmi les fautes que l'on a rele vées dans la seconde Lettre, il y en ait beaucoup de ce genre; & encore moins dans la troisiéme, qui a pour objet quelques expres sions neuves de l'Histoire Ancien ne de Mr. Rollin. Je les exami nerai avec soin, quand le Livre
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deviendra public, & j'en ferai l'usage que je dois, en corrigeant dans les nouvelles éditions les en droits qui me paroîtront mériter quelque changement. C'est tout ce que l'Auteur a droit d'exiger de moi. Mais je lui dois de mon cô té des remercimens, de la peine qu'il s'est donnée de relever mes fautes, par où il m'a mis en état de rendre mon Ouvrage moins défectueux. Je lui suis encore plus obligé du service considérable qu'il me rend par sa Critique, bien capable de mortifier l'amour pro pre, & de servir de contrepoids contre les louanges & les applau dissemens, bien plus à craindre pour moi, & bien plus dange reux, que ne le seroient les criti ques les plus vives.

APPROBATION.

J' Ai lu, par l'ordre de Monseigneur le Chancelier, le troisiéme Volume de l'Histoire Romaine par Mr. Rollin, & je n'y ai rien trouvé qui en puisse em pêcher l'impression. A Paris ce 16 de Mai 1740.
SECOUSSE.
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SUITE DE L'HISTOIRE ROMAINE.

AVANT-PROPOS.

C Et Avant-Propos renfermera deux paragraphes. Dans le prémier j'essayerai de donner une idée du gouverne ment, du caractére, des mœurs des Carthaginois, qui dans l'Histoi re que je vais commencer, occuperont long tems le théatre, & y joueront un grand rô le. Dans le second, je raporterai les diffé rens Traités conclus entre les Carthaginois & les Romains avant les Guerres Puni ques.
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§. I. Origine, accroissement, puissance, caracté re, mœurs & défauts des Carthaginois.

Avant que d'entrer dans les guerres des Romains contre Carthage, je crois de voir exposer en peu de mots l'origine de cette ville, l'étendue de sa puissance, le ca ractére & les mœurs des Carthaginois. J'en ai donné un plan assez circonstancié dans le prémier to mede l'Histoire Ancienne en parlant des Carthaginois, je ne ferai ici que l'abréger. (Origine, & fonda tion de Carthage par Didon.) Carthage d'Afrique étoit une colonie de Tyr, la ville du monde la plus renommée pour le Commerce. Longtems (a) aupara vant, Tyr avoit déja fait passer dans le mê me pays une autre colonie, qui y bâtit la ville d'Utique, célébre par la mort du se cond Caton, qu'on appelle ordinairement pour cette raison Caton d'Utique. Les Auteurs varient beaucoup sur l'épo que de l'établissement de Carthage. On en peut placer la fondation l'Année du Monde 3121, lorsqu'Athalie régnoit sur Juda, 13. ans avant que Rome fût bâtie, 883. avant Jesus-Christ. Les époques que j'ai marquées dans l'Histoire Ancienne sont 1
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différentes, je m'en tiens à celle-ci. L'établissement de Carthage est attribué(Just in. XVIII. 4- 6.) à Elissa Princesse Tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. Son frére Pygma lion régnoit à Tyr. Celui-ci aiant fait mou(Appian. de Bel. Pun. pag. 1.) rir Sicharbas, appellé autrement Sichée, mari de Didon, dans le dessein de s'empa rer de ses grands biens, elle trompa la cruel le avarice de son frére, s'étant retirée se crettement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, elle aborda enfin sur les côtes du golfe où étoit bâtie Utique, dans le pays appellé l'Afrique propre, à six lieues de Tunis, ville aujourd'hui fort con nue par ses Corsaires, & s'y établit avec sa petite troupe, aiant acheté un terrain des habitans du pays. Plusieurs de ceux qui demeuroient dans le voisinage, invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, & s'y établirent eux-mêmes peu de tems après. De ces habitans ramassés de différens endroits, se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les regardoient comme leurs compatriotes, leur envoyérent des Députés avec de grands pré sens, & les exhortérent à construire une ville dans l'endroit même où ils s'étoient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment d'estime & de considération assez ordinaire pour les étrangers, en firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon, elle bâtit sa ville, qui
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fut chargée de payer aux Africains un tri but annuel pour le terrain qu'on avoit ache (*Kartha hadath, ou hadtha.) té d'eux, & qui fut appellée Carthada, * Carthage: nom qui dans la Langue Phéni cienne & dans la Langue Hébraïque, qui sont fort semblables, signifie la ville neuve. (Etendue du domai ne de Car thage.) Carthage s'accrut d'abord peu à peu dans le pays même. Mais sa domination ne de meura pas longtems enfermée dans l'Afri que. Cette ville ambitieuse porta ses con quêtes au dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une grande partie de la Sicile, se soumit presque toute l'Espagne; & aiant envoyé de tous côtés de puissantes colo nies, elle demeura maitresse de la mer pen dant plus de six cens ans, & se fit un Etat qui pouvoit le disputer aux plus grands Em pires du monde par son opulence, par son commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, & sur-tout par le courage & le mérite de ses Capitaines. El le étoit dans le plus haut point de sa gran deur, lorsque les Romains lui déclarérent la guerre. (Gouver nement de Carthage.) Le Gouvernement de Carthage é toit fondé sur des principes d'une profonde sagesse; & ce n'est point sans raison qu'A (Aristot. de Rep. II. 11.) ristote met cette République au nombre de celles qui étoient les plus estimées dans l'Antiquité, & qui pouvoient servir de mo déle aux autres. Il appuye d'abord ce senti ment sur une réflexion qui fait beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que jusques à son tems, c'est-à-dire depuis plus
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de cinq cens ans, il n'y avoit eu ni aucune Sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun Tyran qui en eût opprimé la liberté. En effet c'est un double incon vénient des Gouvernemens mixtes, tel qu'é toit celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le Peuple & les Grands, de dégénérer ou en Licence populaire par les séditions du côté du Peuple, comme cela étoit ordinaire à Athénes & dans toutes les Républiques Grecques; ou en Tyrannie du côté des Grands par l'oppression de la Li berté publique, comme cela arriva à Athé nes, à Syracuse, à Corinthe, à Thébes, à Rome même du tems de Sylla & de Cé sar. Le Gouvernement de Carthage réunissoit, comme celui de Sparte & de Rome, trois autorités différentes qui se balançoient l'une l'autre, & se prêtoient un mutuel secours: celle des deux Magistrats suprêmes, appel lés*Suffétes; celle du Sénat; & celle du Peuple. On y ajouta ensuite le Tribunal des Cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la République. Le pouvoir des Suffétes ne duroit qu'un(Les Suffé tes. Liv. XXXIII. 46. & 47.) an. Ils étoient à Carthage, à peu de chose près, ce que les Consuls étoient à Rome. C'étoit une charge considérable; puisqu'ou tre le droit de présidence dans les Jugemens, elle leur donnoit celui de proposer & de 2
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porter de nouvelles Loix, & de faire ren dre compte à ceux qui étoient chargés du recouvrement des Deniers publics. (Le Sénat. Aristot. loco cit. Polyb. XV. 706.) Le Sénat formoit le Conseil de l'Etat, & étoit comme l'ame de toutes les délibéra tions publiques, à peu près comme celui de Rome. Quand les sentimens étoient u niformes, & que tous les suffrages se réu nissoient, alors le Sénat décidoit souverai nement & en dernier ressort. Lorsqu'il y avoit partage, & qu'on ne convenoit point, les affaires étoient portées devant le Peuple, & dans ce cas le pouvoir de décider lui étoit dévolu. Il est aisé de comprendre quelle sagesse il y avoit dans ce réglement, & combien il étoit propre à arrêter les ca bales, à concilier les esprits, à appuyer & à faire dominer les bons conseils, une Com pagnie comme celle-là étant extrêmement jalouse de son autorité, & ne consentant pas facilement à laisser passer à un autre corps les affaires dont elle étoit saisie. Po lybe remarque, que tant que le Sénat fut le maitre des affaires, l'Etat fut gouverné avec beaucoup de sagesse, & que toutes les en treprises eurent un grand succès. (Le Peuple.) Il paroit, par ce qu'on lit dans Aristote, que le Peuple se reposoit volontiers sur le Sénat du soin des affaires publiques, & lui en laissoit la principale administration: & c'est par-là que la République devint si puis sante. Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le Peuple, devenu insolent par ses richesses & par ses conquêtes, & ne faisant pas réfle
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xion qu'il en étoit redevable à la prudente conduite du Sénat, voulut se mêler aussi du gouvernement, & s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par ca bales & par factions; ce qui fut une des principales causes de la ruïne de l'Etat. Le Tribunal des Cent étoit une Compa(Le Tribu nal des Cent. Aristot.) gnie de cent quatre personnes. Elle tenoit lieu à Carthage de ce qu'étoient les Epho res à Sparte; par où il paroit qu'elle fut é tablie pour balancer le pouvoir des Grands; mais avec cette différence, que les Ephores n'étoient qu'au nombre de cinq, & qu'ils ne demeuroient qu'un an en charge; au lieu que ceux-ci étoient perpétuels, & pas soient le nombre de cent. On (a) voulut, par-là mettre un frein à l'autorité des Gé néraux, laquelle, pendant qu'ils comman doient les troupes, étoit presque sans bor nes & souveraine; & l'on prétendit la sou mettre au joug de la Loi, en lui imposant la nécessité de rendre compte de leur ad ministration à ces Juges au retour de leurs campagnes. Les établissemens les plus sages & les mieux concertés dégénérent peu à peu, & font place enfin au desordre & à la licence, qui percent & pénétrent par tout. Ces Juges, qui devoient être la ter reur du crime, & le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir qui étoit presque illimité, devinrent autant de petits Tyrans. 3
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(Liv. XXXIII. 46.) Annibal, étant en* charge, après qu'il fut retourné en Afrique, de perpétuelle qu'étoit l'autorité de ces Juges, la rendit annuelle, environ deux cens ans depuis que la Com pagnie des Cent avoit été formée. (Deux dé fauts du gouverne ment de Carthage.) Aristote, entre quelques autres observa tions qu'il fait sur le gouvernement de Car thage, y remarque deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux vues d'un (Aristot. loco citato.) sage Législateur, & aux régles d'une bon ne & saine Politique. (1. Mettre sur la tête d'une mê me person ne plu sieurs char ges.) Le prémier de ces défauts consiste en ce qu'on mettoit sur la tête d'un même hom me plusieurs charges, ce qui étoit considé ré à Carthage comme la preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette cou tume comme très préjudiciable au bien pu blic. En effet, dit-il, lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi, il est beau coup plus en état de s'en bien acquitter, les affaires pour lors étant examinées avec plus de soin, & expédiées avec plus de promtitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que ni dans les Troupes, ni dans la Mari ne, on en use de la sorte. Un même Offi cier ne commande pas deux corps différens, un même Pilote ne conduit pas deux vais seaux. D'ailleurs, le bien de l'Etat deman de, que, pour exciter de l'émulation par mi les gens de mérite, les charges & les fa veurs soient partagées: au-lieu que lorsqu'on 4
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les accumule sur un même sujet, souvent elles produisent en lui une distinction si mar quée, & excitent dans les autres la jalousie, les mécontentemens, les murmures. Le second défaut qu'Aristote trouve(2. Ne donner les charges qu'aux gens riches.) dans le gouvernement de Carthage, c'est que, pour parvenir aux prémiers postes, avec du mérite & de la naissance il faloit avoir encore un certain revenu; & qu'ainsi la pauvreté en pouvoit exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde comme un grand mal dans un Etat. Car alors, dit-il, la ver tu n'étant comptée pour rien, & l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'ad miration & la soif des richesses saisit toute une ville, & la corrompt: outre que les Ma gistrats & les Juges, qui ne le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dé dommager ensuite par leurs propres mains. On ne voit point, je crois, dans l'An(Vénalité de charges inconnue dans l'An tiquité.) tiquité aucune trace qui marque que les Dignités, soit de l'Etat, soit de la Judica ture, y ayent jamais été vénales; & ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisoient à Carthage pour y parvenir, tombe sans doute sur les présens par lesquels on ache toit les suffrages de ceux qui conféroient les charges; ce qui, comme le remarque aussi Polybe, étoit fort ordinaire parmi les Car(Polyb. VI. 497.) thaginois, chez qui nul gain n'étoit hon teux. Il n'est donc pas étonnant qu'Aristo te condanne un usage, dont il est aisé de voir combien les suites peuvent être funes- tes.
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Mais, s'il prétendoit qu'on dût mettre également dans les prémiéres dignités les ri ches & les pauvres, comme il semble l'in sinuer, son sentiment seroit réfuté par la pratique générale des Républiques les plus sages, qui, sans avilir ni deshonorer la pau vreté, ont cru devoir sur ce point donner la préférence aux richesses; parce qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre & à faire des bassesses, & que la situation même de leurs affaires les rend plus affectionnés à l'Etat, plus dis posés à y maintenir la paix & le bon or dre, plus intéressés à en écarter toute sédi tion & toute révolte. (Le Com merce, une des sources des riches ses & de la puissance de Cartha ge.) Le Commerce étoit, à proprement parler, l'occupation de Carthage, l'objet particulier de son industrie, son goût dé cidé & dominant. C'en étoit la plus grande force, & le principal soutien. Si tuée au centre de la Méditerranée, & prê tant une main à l'Orient, & l'autre à l'Oc cident, elle embrassoit par l'étendue de son Commerce toutes les Régions connues. Les Carthaginois, en se rendant les Facteurs & les Négocians de tous les Peuples, é toient devenus les Princes de la Mer, le lien de l'Orient, de l'Occident & du Midi, & le canal nécessaire de leur communication. Les plus considérables de la ville ne dé daignoient pas de faire négoce. Ils s'y appliquoient avec le même soin que les
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moindres citoyens; & leurs grandes riches ses ne les dégoutoient jamais de l'assiduïté, de la patience, & du travail nécessaire pour les augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la Mer, ce qui a fait fleurir leur République, qui l'a mise en état de le disputer à Rome même, & qui l'a portée à un si haut degré de puis sance, qu'il falut aux Romains plus de quarante années à deux reprises d'une guer re cruelle & douteuse pour domter cette fiére rivale. Car on peut la regarder com me domtée après la seconde guerre. Dans la troisiéme, elle ne fit que rendre géné reusement les derniers soupirs. Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la prémiére école du monde pour le Commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès si promt & si constant. Diodore remarque avec raison que les(Mines d'Espagne autre sour ce des ri chesses & de la puis sance de Carthage. Diod. IV. 312.) Mines d'or & d'argent que les Carthagi nois trouvérent en Espagne, furent pour eux une source inépuisable de richesses, qui les mirent en état de soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays avoient long tems ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou du moins ils en connois soient peu l'usage & le prix. Ce furent les Phéniciens qui en firent la prémiére décou verte; & par l'échange qu'ils faisoient de quelques marchandises de peu de valeur a vec ce précieux métal, ils amassérent des richesses immenses. Les Carthaginois surent
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bien profiter de leur exemple, quand ils se furent rendus maitres du pays, & les Ro mains ensuite, quand ils l'eurent enlevé à ces (Strab. III. 147.) derniers. Polybe, cité par Strabon, dit que de son tems il y avoit quarante mille hommes occupés aux mines qui étoient dans le voisinage de Carthagéne, & qu'ils fournissoient chaque jour au Peuple Ro main vingt-cinq mille dragmes, c'est-à-di re douze mille cinq cens livres. (Avantages & incon véniens du gouverne ment de Carthage par raport à la guerre.) Carthage doit être considérée com me une République marchande tout en semble & guerriére. Elle étoit marchande par inclination & par état: elle devint guerriére, d'abord par la nécessité de se dé fendre contre les Peuples voisins, & ensui te par le desir d'étendre son Commerce, & d'agrandir son Empire. Cette double idée donne le vrai plan & le vrai carac tére de la République Carthaginoise. La puissance militaire de Carthage con sistoit en Rois alliés; en Peuples tributai res, dont elle tiroit des milices & de l'ar gent; en quelques Troupes composées de ses propres citoyens; & en Soldats mercenai res, qu'elle achetoit dans les Etats voisins, sans être obligée ni de les lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvoit tout formés & tout aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avoient le plus de mérite & de réputation. Elle tiroit de la Numidie une cavalerie légére, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisoit la prin cipale force de ses Armées; des Iles Baléa
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res, les plus habiles frondeurs de l'univers; de l'Espagne & de l'Afrique, une infante rie ferme & invincible; des Côtes de Gé nes & des Gaules, des troupes d'une va leur reconnue; & de la Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opé rations de la guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des sié ges, ou à les soutenir. Elle mettoit ainsi tout d'un coup sur pié une puissante Armée, composée de tout ce qu'il y avoit de troupes d'élite chez diffé rens peuples, sans dépeupler ses campagnes ni ses villes par les nouvelles levées, sans suspendre les manufactures, ni troubler les travaux des artisans, sans interrompre son commerce, sans affoiblir la marine. Par un sang vénal elle s'acquéroit la possession des Provinces & des Royaumes, & faisoit ser vir les autres nations d'instrumens à sa gran deur & à sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent, que même les peu ples étrangers lui fournissoient par son né goce. Si dans le cours d'une guerre elle rece voit quelque échec, ces pertes étoient com me des accidens étrangers, qui ne faisoient qu'effleurer extérieurement le corps de l'E tat, sans porter de plaies profondes dans les entrailles mêmes ni dans le cœur de la Ré publique. Ces pertes étoient promtement ré parées par les sommes qu'un commerce flo rissant fournissoit comme un nerf perpétuel de la guerre, & comme un restaurant de
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l'Etat toujours nouveau, pour acheter des troupes toujours prêtes à se vendre; & par l'étendue immense des côtes dont ils étoient les maitres, il leur étoit aisé de lever en peu de tems tous les matelots & les rameurs dont ils avoient besoin pour les manœuvres & le service de la Flotte, & de trouver d'ha biles Pilotes & des Capitaines expérimentés pour la conduire. Mais toutes ces parties fortuitement as sorties ne tenoient ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire. Comme nul interêt commun & réciproque ne les unis soit, pour en former un corps solide & inal térable, aucune ne s'affectionnoit sincére ment au succès des affaires & à la prospé rité de l'Etat. On n'agissoit pas avec le mê me zèle, & on ne s'exposoit pas aux dan gers avec le même courage pour une Ré publique qu'on regardoit comme étrangére, & par là comme indifférente, que l'on au roit fait pour sa propre patrie, dont le bon heur fait celui des citoyens qui la compo sent. (*Comme Syphax & Masinissa.) Dans les grands revers, les Rois* alliés pouvoient être aisément détachés de Car thage, ou par la jalousie que cause natu rellement la grandeur d'un voisin plus puis sant que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages plus considérables d'un nou vel ami, ou par la crainte d'être envelop pé dans le malheur d'un ancien allié. Les peuples tributaires dégoutés par le poids & la honte d'un joug qu'ils por
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toient impatiemment, se flatoient pour l'or dinaire d'en trouver un plus doux en chan geant de maitre: ou, si la servitude étoit inévitable, ils étoient fort indifférens pour le choix, comme on verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira. Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la grandeur ou la durée du salaire, étoient toujours prêtes, au moindre mécontentement, ou sur les plus légéres promesses d'une plus grosse sol de, à passer du côté de l'ennemi qu'ils ve noient de combattre, & à tourner leurs ar mes contre ceux qui les avoient appellés à leur secours. Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenoit que par ces appuis extérieurs, se voyoit ébranlée jusques dans ses fonde mens, aussitôt qu'ils lui étoient ôtés. Et si, par dessus cela, le Commerce, qui faisoit son unique ressource, venoit à être inter rompu par la perte de quelque bataille na vale, elle croyoit toucher à sa ruïne, & se livroit au découragement & au desespoir, comme il parut clairement à la fin de la prémiére Guerre Punique. Aristote, dans le Livre où il marque les avantages & les inconvéniens du gouverne ment de Carthage, ne la reprend point de n'employer que des milices étrangéres; & il semble qu'on peut inférer de ce silence, qu'elle n'est tombée que quelque tems a près dans ce défaut. Les révoltes des mer cenaires, qui suivirent immédiatement la
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paix des Iles Egates, & dont les effets fu rent si terribles, que Carthage, avant sa derniére ruïne, ne se vit jamais si près de périr, dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un Etat qui ne se soutient que par les étrangers, dans lesquels il ne trouve ni zèle, ni sureté, ni obéis sance. Il n'en étoit pas ainsi dans la République Romaine. Comme elle étoit sans commer ce & sans argent, elle ne pouvoit acheter des secours capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage. Mais aussi, comme elle tiroit tout d'elle- même, & que toutes les parties de l'Etat étoient intimement unies ensemble, elle a voit des ressources plus sures dans ses grands malheurs, que n'en avoit Carthage dans les siens. Et delà vient qu'elle ne songea point du tout à demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avoit demandée après la victoire navale rem portée par Lutatius, dans une conjonc ture où le danger étoit beaucoup moins pressant. Outre les milices dont nous avons parlé, Carthage avoit un corps de troupes com posé seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux. C'étoit l'école où la principale Nobles se, & ceux qui se sentoient plus d'éleva tion, de talens, & d'ambition pour aspi rer aux prémiéres dignités, faisoient l'ap prentissage de la profession des Armes.
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C'étoit de leur sein que l'on tiroit tous les Officiers-Généraux qui commandoient les différens corps de troupes, & qui a voient la principale autorité dans les Ar mées. Cette nation étoit trop jalouse & trop soupçonneuse, pour en confier le commandement à des Capitaines étrangers. Mais elle ne portoit pas si loin que Ro me & Athénes sa défiance contre ses ci toyens à qui elle donnoit un grand pou voir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en pouvoient faire pour opprimer leur pa trie. Le commandement des Armées n'y é toit point annuel, ni fixé à un tems limité, comme dans ces deux autres Républiques. Plusieurs Généraux l'ont conservé pendant un long cours d'années, & jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils de meurassent toujours comptables de leurs ac tions à la République, & sujets à être ré voqués, quand ou une véritable faute, ou un malheur, ou le crédit d'une cabale oppo sée y donnoit occasion. Il nous reste à exposer le carac(Caractére & mœurs des Car thaginois. Cic. de Arusp. reip. n. 19.) tére & les mœurs des Carthaginois. Dans le dénombrement des différentes qualités que Cicéron attribue aux différentes na tions, & par lesquelles il les définit, il donne aux Carthaginois pour caractére dominant la finesse, l'habileté, l'adresse, l'industrie, la ruse, calliditas, qui avoit lieu sans doute dans la guerre, mais qui paroissoit encore davantage dans tout le reste de leur conduite, & qui étoit jointe
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à une autre qualité fort voisine, qui leur étoit encore moins honorable. La ruse & la finesse conduisent naturellement au men songe, à la duplicité, à la mauvaise foi; & en accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie & à la perfidie. C'étoit (a) encore un des caractéres des Carthaginois; & il étoit si marqué & si connu, qu'il avoit passé en proverbe. Pour désigner une mauvaise foi, on disoit une foi Carthaginoise, fides Punica; & pour marquer un esprit fourbe, on n'avoit d'ex pression ni plus propre, ni plus énergi que, que de l'appeller un esprit Carthagi nois, Punicum ingenium. Le desir extrême d'amasser des richesses, & l'amour desordonné du gain (défaut qui fait le grand danger du Commerce) étoit parmi eux une source ordinaire d'in justices & de mauvaisprocédés. Un seul exemple en sera la preuve. Pendant (b) une tréve que Scipion avoit accordée à leurs instantes priéres, des Vaisseaux Ro 5 6
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mains, battus par la tempête, étant arri vés à la vue de Carthage, furent arrêtés & saisis par ordre du Sénat & du Peuple, qui ne purent laisser échaper une si belle proie. Ils vouloient gagner à quelque prix que ce fût. Les* habitans de Carthage, bien des siécles après, reconnurent, au raport de St. Augustin, dans une occasion assez particuliére, qu'ils n'avoient pas dé généré en ce point de leurs péres. Ce n'étoient pas-là les seuls vices des( Plut. de Ger. Rei. pag. 799.) Carthaginois. Ils avoient dans l'humeur & dans le génie quelque chose de dur & de sauvage, un air hautain & impérieux, une sorte de férocité, qui dans le pré mier feu de la colére n'écoutant ni raison, ni remontrance, se portoit brutalement aux derniers excès & aux derniéres vio lences. Le peuple, timide & rampant dans la crainte, fier & cruel dans ses em portemens, en même tems qu'il trembloit sous ses Magistrats, faisoit trembler à son tour tous ceux qui étoient dans sa dépen dance. 7
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On voit ici quelle différence l'éducation met entre une nation & une nation. Le Peuple d'Athénes, ville qui a toujours été regardée comme le centre de l'Erudition & de la Politesse, étoit naturellement fort jaloux de son autorité, & difficile à ma nier: mais cependant il avoit un fond de bonté & d'humanité qui le rendoit com pâtissant au malheur des autres, & qui lui faisoit souffrir avec douceur & patience les fautes de ses Conducteurs. Cléon de manda un jour qu'on rompît l'Assemblée, parce qu'il avoit un sacrifice à offrir, & des amis à traiter. Le Peuple ne fit que ri re, & se leva. A Carthage, dit Plu tarque, une telle liberté auroit couté la vie. (Liv. XXII. 61.) Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Terentius Varro, lorsque revenant à Rome après la bataille de Cannes, qui avoit été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les Ordres de l'Etat qui allérent au devant de lui, & le remerciérent de ce qu'il n'avoit pas desespéré de la Républi que: lui, dit l'Historien, qui auroit dû s'attendre aux derniers supplices, s'il avoit été Général à Carthage. En effet, chez les Carthaginois il y avoit un Tribunal établi exprès pour faire rendre compte aux Généraux de leur conduite, & on les rendoit responsables des événemens de la guerre. A Carthage, un mauvais suc cès étoit puni comme un crime d'Etat, & un Commandant qui avoit perdu une ba
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taille, étoit presque sûr à son retour de per tre la vie à une potence; tant ce Peuple étoit d'un caractére dur, violent, cruel, barbare, & toujours prêt à répandre le sang des citoyens, comme celui des étrangers. Les supplices inouïs qu'il fit souffrir à Re gulus en sont une bonne preuve, & leur histoire en fournit des exemples qui font frémir. Ils portoient ce caractére de férocité jus ques dans le culte des Dieux, qui semble roit devoir adoucir les mœurs les plus sau vages, & inspirer des sentimens de bonté & d'humanité. Dans les grandes calamités, ils(Q. Curt. IV. 3.) immoloient à leurs Dieux des victimes hu maines, pour appaiser leur colére; action qui méritoit bien plus le nom de sacrilége, que celui de sacrifice; Sacrilegium verius, quàm Sacrum. Ils (a) leur sacrifioient un(Justin. XVIII. 6.) grand nombre d'enfans, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des ennemis les plus cruels, cherchant un reméde à leurs maux dans le crime, & usant de barbarie pour attendrir leurs Dieux. Diodore raporte un exemple de cette(Lib L{??}. 756.) cruauté, qu'on ne peut lire sans horreur. 8
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Dans le tems qu'Agathocle étoit près de mettre le siége devant Carthage, les habi tans de cette ville se voyant réduits à la derniére extrémité, imputérent leur mal heur à la juste colére de Saturne contr'eux; parce qu'au-lieu des enfans de la prémiére qualité qu'on avoit coutume de lui sacrifier, on avoit mis frauduleusement à leur place des enfans d'esclaves & d'étrangers. Pour réparer cette prétendue faute, ils immolé rent à Saturne deux cens enfans des meil leures maisons de Carthage; & outre ce la, plus de trois cens citoyens, qui se sen toient coupables de ce crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. (Plut. de Superstit. pag. 169- 171.) Est-ce là, dit Plutarque, adorer les Dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang humain, capables d'exiger & d'agréer de telles victimes? Croiroit-on le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur & de phrénésie? Les hommes ne portent point communé ment dans leur propre fond un renverse ment si universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger soi-mê me ses propres enfans, les jetter de sang froid dans un brasier ardent, étoufer (a) leurs cris & leurs gémissemens, de peur 9
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qu'une victime offerte de mauvaise grace ne déplût à Saturne; quelle horreur! Des sen timens si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par des nations entiéres, & par des nations très policées; par les Phéni ciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs mêmes & les Romains, & consacrés par une pratique constante de plusieurs siécles, ne peuvent avoir été in spirés que par celui qui a été homicide dès le commencement, & qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misére, & à la perte de l'homme.

§. II. Traités conclus entre les Romains & les Carthaginois avant la prémiére Guerre Punique.

Les Traite's que je raporte ici pourront être de quelque secours pour con noitre l'état où étoient ces deux Peuples, sur- tout par raport au Commerce, lors de ces Traités. C'est principalement Polybe qui nous en a conservé la mémoire.

Prémier Traité entre les Romains & les Carthaginois.

Ce premier Traite' est du(An. R. 244. Av. J. C. 508. Polyb. III. 176-178.) tems des prémiers Consuls qui furent créés après l'expulsion des Rois. Le voici, dit Polybe, tel qu'il m'a été possible de l'in
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terpréter. Car la Langue Latine de ces tems- là est si différente de celle d'aujourd'hui, que les plus habiles ont bien de la peine à entendre certaines choses. „Entre les Romains & leurs Alliés d'u ne part, & entre les Carthaginois & leurs Alliés de l'autre, il y aura alliance à ces conditions. Que ni les Romains ni leurs Alliés ne navigeront au-delà du Beau* Promontoire, s'ils n'y sont poussés par la tempête, ou contraints par les ennemis. Qu'en cas qu'ils y ayent été poussés par force, il ne leur sera permis d'y rien a cheter ni d'y rien prendre, sinon ce qui sera précisément nécessaire pour le ra doubement de leurs vaisseaux, ou pour le culte des Dieux, c'est-à-dire pour les sacrifices; & qu'ils en partiront au bout de cinq jours. Que les Marchands ne payeront aucun droit, à l'exception de ce qui se paye au Crieur & au Greffier: que tout ce qui sera vendu en présence de ces deux témoins, ou en Afrique, ou en Sardaigne, la foi publique en sera garant au vendeur. Que si quelque Romain a borde dans la partie de la Sicile qui est soumise aux Carthaginois, on lui fera bonne justice en tout. Que les Cartha ginois s'abstiendront de faire aucun dé gât chez les Antiates, les Ardéates, les 10
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Laurentins, les Circéens, les Tarraciniens, & chez quelque peuple des Latins que ce soit qui obéisse au Peuple Romain. Qu'ils ne feront aucun tort aux villes mêmes qui n'y seront pas sous la domination Romai ne. Que s'ils en prennent quelqu'une, ils la rendront aux Romains en son en tier. Qu'ils ne bâtiront aucune forteresse dans le pays des Latins: que s'ils y en trent à main armée, ils n'y passeront pas la nuit.“

Second Traité.

Ce second Traite' se fit cent(An. R. 407. Av. J. C. 345. Polyp. III. 178-180.) soixante & trois ans après le prémier, sous le Consulat de Valérius Corvus, & de Po pillius Lænas. On y trouve quelques diffé rences. „Les habitans de Tyr & d'Uti que, avec leurs Alliés, sont compris dans ce second Traité. On ajoute au Beau Promontoire deux villes peu connues, Mastie & Tarséium, au-delà desquelles les Romains ne pourront naviger. Il y est dit, que si les Carthaginois prennent dans le pays Latin quelque ville qui ne soit pas de la domination Romaine, ils garderont pour eux l'argent & les prison niers, mais qu'ils ne pourront s'y établir, & qu'ils la remettront aux Romains ... Que les Romains ne trafiqueront point & ne bâtiront point de ville dans la Sar daigne, ni dans l'Afrique ... Qu'à Carthage, & dans la partie de la Sicile
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qui obéit aux Carthaginois, les Romains auront, par raport au trafic, les mêmes droits & les mêmes priviléges que les Ci (Liv. VII. 27.) toyens.“ Tite-Live, qui n'a point fait mention du prémier Traité, ne raporte au cun détail de celui-ci, & se contente de dire, „Que les Ambassadeurs de Cartha ge étant venus à Rome pour faire allian ce & amitié avec les Romains, on fit a vec eux un Traité.“

Troisiéme Traité.

(An. R. 447. Av. J. C. 305. Liv. IX. 43.) Tite-Live seul parle de ce Traité, & n'en dit qu'un mot. „On renouvella cette année pour la troisiéme fois le Trai té avec les Carthaginois, & l'on fit des présens avec politesse & amitié à leurs Ambassadeurs, qui étoient venus à Ro me pour ce sujet.“

Quatriéme Traité.

(An. R. 474. Av. J. C. 278. Liv. Epit. XIII. Polyb. III. 180.) Vers le tems de la descente de Pyrrhus dans l'Italie, les Romains firent un Traité avec les Carthaginois, où l'on voit les mêmes conventions que dans les précé dens. Voici ce qu'on y avoit ajouté. „Que si les uns ou les autres font alliance par é crit avec Pyrrhus, ils mettront cette con dition, qu'il leur sera permis de porter du secours à celui qui sera attaqué. Que soit que l'un ou l'autre des deux peuples soit attaqué, ce seront toujours les Car
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thaginois qui fourniront les vaisseaux, soit pour le transport des soldats ou des vi vres, soit pour le combat; mais que les uns & les autres payeront leurs troupes de leurs propres deniers. Que les Carthagi nois secourront les Romains même sur mer, s'il en est besoin. Que l'on ne for cera point l'équipage de sortir d'un vais seau malgré lui.“ Ce fut apparemment en conséquence de(Justin. XVIII. 2. Val. Max. III. 7.) ce dernier Traité, que Magon Général des Carthaginois, qui tenoit alors la mer, vint, par ordre de ses maitres, trouver le Sénat, pour lui témoigner la peine qu'ils avoient de voir l'Italie attaquée par un puissant Roi, & pour faire offre aux Romains de six-(Pyrrhus.) vingts vaisseaux, afin qu'un secours étran ger les mît en état de se défendre contre u ne puissance étrangére. Le Sénat les reçut fort gracieusement, & marqua beaucoup de reconnoissance pour la bonne volonté des Carthaginois, mais n'accepta point leur of fre, ajoutant, que le Peuple Romain n'en treprenoit de guerres, que celles qu'il pou voit soutenir & terminer par ses propres for ces. Ces Traite's, sur-tout le prémier, nous donnent lieu de faire quelques observa tions sur l'état des deux Peuples. Par ce prémier Traité, il paroit que dans le tems qu'il fut conclu, les Carthaginois étoient beaucoup plus puissans que les Romains. Outre l'étendue fort grande de pays qu'ils possédoient dans l'Afrique, ils avoient con
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quis la Sardaigne entiére avec une partie de la Sicile, & étoient maitres absolus sur mer, ce qui les mettoit en état de faire la loi aux autres peuples, & de leur fixer des bornes au-delà desquelles il ne leur fût pas permis de porter leur navigation. Mais Rome pour lors, délivrée tout récemment du joug de la Royauté, lutoit encore contre ses voisins, & voyoit son domaine resserré dans d'étroi tes limites. Cependant il semble que cet Etat naissant, quelque foible qu'il fût, com mençoit déja à donner de l'ombrage & à causer de l'inquiétude à Carthage. En effet, en même tems que d'un côté elle ménage extrêmement les Romains en recherchant leur alliance, & en leur donnant pour eux & pour leurs Alliés toutes les suretés qu'ils pouvoient desirer; d'un autre côté, en li mitant leur navigation, elle prend de sages mesures pour les mettre hors d'état d'entrer dans une trop grande connoissance de l'état & des affaires de l'Afrique. Quoi qu'il en soit, l'alliance avec Rome étoit d'une gran de utilité pour les villes maritimes de leurs Alliés, puisqu'elle les mettoit en sureté con tre les invasions d'un peuple aussi puissant sur mer qu'étoit celui de Carthage. Ce même Traité nous apprend que dès le tems des Rois, il y avoit à Rome des ci toyens qui s'appliquoient au trafic. Et cela étoit absolument nécessaire dans un Etat qui étoit obligé d'avoir recours aux autres peu ples pour plusieurs besoins de la vie, & sur tout pour ce qui regarde les provisions de
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blé & les vivres. Il en est rarement parlé dans les Historiens. Tite-Live fait mention(An. R. 259. Liv. II. 27.) du choix d'un Magistrat qui devoit être chargé du soin des vivres, & établir une société de Négocians. Dans la suite le tra fic fut une des principales sources des ri chesses qu'acquéroient les Romains, soit en l'exerçant par eux-mêmes, soit en plaçant leur argent sur les vaisseaux, comme faisoit Caton le Censeur. Il est parlé dans sa vie( Plut. in Cat. pag. 349.) d'une société de cinquante Négocians qui mettoient sur mer cinquante vaisseaux. Ce (a) célébre Romain faisoit cas & usage de cette maniére d'acquérir du bien. Cicéron s'ex plique encore plus nettement sur ce sujet, comme je l'ai déja marqué ailleurs. Quant (b) au trafic, dit-il, celui qui roule sur un grand négoce, & qui apportant de toutes parts une grande abondance des choses uti les à la vie, donne moyen à chacun de se fournir de ce qu'il lui faut, on ne sauroit le blâmer, lorsqu'il s'exerce sans fraude & sans mensonge. Il n'a rien même que d'honnê te & de louable, si ceux qui s'y appliquent ne sont pas insatiables, & se contentent 11 12
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d'avoir gagné du bien jusqu'à un certain point. Il est donc constant que les Romains al loient sur mer dès le tems de leurs Rois, du moins pour le négoce. Ils le firent ensuite pour la guerre même, comme le remarque Mr. Huet dans son Histoire du Commer ce. L'an de Rome 417. les Romains aiant vaincu les Antiates, leur interdirent tout commerce sur la mer, leur (a) ôtérent tous leurs vaisseaux, en brulérent une partie, fi rent remonter les autres par le Tibre jus qu'à Rome, & les placérent dans le lieu destiné à la garde & à la fabrique des vais seaux. Ce qui prouve que dès ce tems-là les Romains s'appliquoient aux affaires de la Marine. L'an de Rome 443. il est parlé d'une charge (b) de Duumvirs, dont l'offi ce étoit d'équiper, de réparer, & d'entre (Freinshem. XII. 7. & 8.) tenir la Flotte. L'an 470. les Romains avoient en mer une Flotte de dix vaisseaux, com mandée par le Duumvir Valérius. Elle fut insultée par les Tarentins, ce qui donna lieu à la guerre contre ce peuple. Il paroit par le dernier Traité conclu du tems de Pyrrhus, & par le silence des His toriens sur la marine des Romains avant les guerres Puniques, que jusques-là les Ro 13 14
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mains n'avoient guéres tourné leurs soins du côté de la mer, quoiqu'ils ne l'eussent pas entiérement négligée; ensorte que s'il s'agis soit d'avoir une Flotte considérable pour une guerre, ils nétoit pas en état de la mettre sur pié: & que c'est par cette raison qu'ils stipulent que les Carthaginois leur fourni roient des vaisseaux. Il y a eu de tems en tems, comme on le voit ici, des Traités & des Alliances entre les Romains & les Carthaginois, mais ja mais de véritable amitié. Ils se craignoient, & peut-être aussi se haïssoient naturellement. Le refus que firent en dernier lieu les Ro mains du secours que Carthage leur fit offrir contre Pyrrhus, marque un peuple qui ne vouloit point avoir d'obligation aux Cartha ginois, & qui prévoyoit peut-être dès lors une rupture. En effet le dernier Traité en tre ces deux peuples fut suivi de près de la prémiére Guerre Punique.
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LIVRE ONZIEME.

CE Livre onziéme renferme l'histoire de la prémiére Guerre Punique, qui dura vingt-quatre ans, depuis l'an de Rome 488. jusqu'à l'an 509.

§. I.

Occasion de la prémiére Guerre Punique. Se cours accordé aux Mamertins contre les Carthaginois par les Romains. Appius Consul passe en Sicile. Il remporte une victoire sur Hiéron, & entre à Messine. Il bat les Carthaginois, & aiant laissé une forte garnison à Messine, il retourne à Rome, & reçoit l'honneur du triom phe. Cloture du Dénombrement. Eta blissement des combats de Gladiateurs. Ves tale punie. Les deux nouveaux Consuls passent en Sicile. Traité conclu entre Hiéron & les Romains. Punition de sol dats qui s'étoient rendus lâchement aux ennemis. Les Consuls retournent à Ro- me. Triomphe de Valére. Horloge. Clou attaché pour la peste. Nouvelles Colo nies. Les Romains joints aux troupes de Syracuse forment le siége d'Agrigente. Il se donne une bataille, où les Carthagi
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nois sont pleinement défaits. La ville est prise après sept mois de siége. Noire per- fidie d'Hannon à l'égard de ses soldats mercenaires. Amilcar est envoyé à la pla- ce d'Hannon, qui est révoqué. Les Ro mains, pour disputer l'empire de la mer aux Carthaginois, bâtissent & équipent une Flotte. Le Consul Cornelius est pris avec dix-sept vaisseaux, & conduit à Carthage. Le reste de la Flotte bat le Gé néral Carthaginois. Célébre victoire na- vale remportée par Duilius près des côtes de Myle. Son triomphe. Expédition con tre la Sardaigne & la Corse. Conspira tion à Rome étoufée dans sa naissance. L'Histoire va nous ouvrir un nou vel ordre de choses, & les événemens vont devenir beaucoup plus grands & plus im portans qu'ils n'ont été jusqu'ici. Depuis près de cinq cens ans que Rome a été fon dée, les Romains ont été occupés à sou mettre les peuples d'Italie, les uns par la force des Armes, les autres par des Traités & des Alliances, & à poser les fondemens d'un Empire qui devoit embrasser presque tout l'Univers. Maintenant ils vont re cueillir le fruit de leurs conquêtes domesti ques, en y ajoutant celles du dehors, qui commenceront par la Sicile & les Iles voi sines, puis, comme un incendie qui gagne toujours de proche en proche, passeront dans les Espagnes, dans l'Afrique, dans l'A fie, dans la Gréce, dans les Gaules: con
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quêtes, qui, malgré leur vaste étendue, leur couteront moins de tems que celle de l'Italie seule. (Occasion de la pré miére Gu erre Puni que. Se cours ac cordé aux Mamer tins contre les Car thaginois par les Ro mains. Polyb. lib. I. Pag. 6-11.) Un corps d'Avanturiers Campaniens qui étoient à la solde d'Agathocle Tyran de Si cile, étant entré dans la ville de Messane, dont le nom un peu adouci se prononce au jourd'hui Messine, égorgérent bientôt après une partie des habitans, chassérent les au tres, épousérent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, & demeurérent seuls mai tres de cette place qui étoit fort importan te. Ils prirent le nom de Mamertins. Après qu'à leur exemple & par leur se cours une Légion Romaine, comme nous l'avons raporté dans le Volume précédent, eut traité de la même sorte la ville de Rhé ge, les Mamertins, soutenus de ces dignes Alliés, devinrent très puissans, & causérent bien de l'inquietude aux Syracusains & aux Carthaginois, entre lesquels l'empire de la Sicile étoit alors partagé. Cette puissance fut de courte durée. Les Romains, aussi- tôt qu'ils eurent terminé la guerre contre Pyrrhus, aiant tiré vengeance de la perfide Légion qui avoit envahi Rhége, & aiant rendu la ville à ses anciens habitans, les Mamertins, demeurés seuls & sans appui, ne furent plus en état de résister aux forces des Syracusains. Le sentiment de leur foi blesse, & la vue du danger prochain où ils se trouvoient de tomber entre les mains de leurs ennemis, les obligérent de recourir aux Romains, & d'implorer leur secours. Mais
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Hiéron ne leur laissa pas le tems de respi rer. Il les attaqua vivement, & remporta sur eux une victoire considérable, par la quelle il se voyoit en état de les réduire à se rendre à sa discrétion. Mais un secours im prévu les tira de cette extrémité. *Annibal, Général des Carthaginois, qui pour lors se trouvoit par hazard aux Iles Lipariennes voisines de la Sicile, aiant ap pris la victoire d'Hiéron, craignit que, s'il ruïnoit entiérement Messine, la puissance des Syracusains ne se rendît redoutable à sa patrie. C'est pourquoi il vint promtement trouver Hiéron; & sous prétexte de le féli citer de sa victoire, il le retint pendant quel ques jours, & l'empêcha d'aller sur le champ à Messine, comme c'étoit son dessein. Ce pendant le perfide entra le prémier dans cet te ville; & voyant que les Mamertins se dis posoient à se rendre au vainqueur, il les en détourna en leur promettant de puissans se cours, & même en faisant entrer sur le champ dans leur ville une partie de ses troupes. Hiéron, reconnoissant qu'il s'étoit laissé tromper, & qu'il n'étoit pas en état d'assié ger Messine après le renfort qu'on venoit d'y faire entrer, prit le parti de retourner à Syracuse, où il fut reçu avec une joie uni verselle des habitans, & déclaré Roi, com 15
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me je l'ai exposé ailleurs avec plus d'éten due. Après la retraite d'Hiéron, les Mamer tins reprirent courage, & commencérent à délibérer sur le parti qu'ils avoient à pren dre. Mais ils ne s'accordoient pas entr'eux. „Les uns prétendoient qu'il faloit, sans ba lancer, se mettre sous la protection des Carthaginois; qu'elle leur étoit avanta geuse pour bien des raisons; & que d'ail leurs elle leur étoit devenue nécessaire, depuis qu'ils avoient reçu leurs soldats dans la ville. Les autres soutenoient au contraire, que les Mamertins n'avoient pas moins à craindre de la part des Cartha ginois, que de celle d'Hiéron. Que c'é toit se jetter de gayeté de cœur dans la servitude, que de se confier à une Répu blique qui avoit une puissante Flotte sur les côtes de Sicile, qui possédoit actuellement une grande partie de cette Ile, & qui cherchoit depuis longtems à envahir le reste. Que par conséquent l'unique par ti qu'ils pussent prendre avec sureté, é toit d'implorer le secours des Romains, peuple aussi invincible dans la guerre, que fidéle dans ses engagemens, qui ne possédoit pas un pouce de terre dans la Sicile, qui étoit sans flotte & sans expé rience dans la Marine, & qui avoit un égal intérêt à empêcher que ni les Syra cusains ni les Carthaginois ne devinssent trop puissans en Sicile. Qu'enfin, aiant déja envoyé des Ambassadeurs à Rome
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pour se mettre sous la protection du Peu ple Romain, ce seroit en quelque sorte lui insulter, que de changer subitement de résolution, & d'avoir recours à d'au tres.“ Pendant que les choses étoient en cet état à Messine, l'affaire fut mise en délibération à Rome, qui avoit alors pour Consuls.

(An. R. 488. Av. J. C. 264. Le Peu ple Ro main se determine à secourir les Ma mertins. Polyb. I. 10. 11. Zonar. VIII. 381)

Le Sénat Romain, envisageant cette af faire par ses différentes faces, y trouva de la difficulté. D'un côté, il paroissoit hon teux & indigne de la vertu Romaine de prendre ouvertement la défense de traîtres & de perfides, qui étoient précisément dans le même cas que ceux de Rhége, qu'on venoit de punir si sévérement. D'un autre côté, il étoit de la derniére importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, non contens des conquêtes qu'ils avoient faites en Afrique & en Espagne, s'étoient encore rendus maitres de presque toutes les Iles de la Mer de Sardaigne & d'Etrurie, & le deviendroient bientôt certainement de la Sicile entiére, si on leur abandonnoit Messine. Or de-là en Italie la distance n'é toit pas grande, & c'étoit en quelque sorte inviter un ennemi si puissant à y passer, que de lui en ouvrir l'entrée. D'ailleurs le Sé nat étoit mécontent de ce que les Cartha
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(An. R. 488. Av. J. C. 264.) ginois avoient fourni des secours aux Ta rentins. Ces raisons, quelque fortes qu'elles parus sent, ne purent le déterminer à se déclarer pour les Mamertins: les motifs d'honneur & de justice l'emportérent ici sur ceux de l'intérêt & de la politique. Mais le Peuple ne fut pas si délicat. Dans l'Assemblée qui se tint à ce sujet, il fut résolu qu'on secour (Appius Consul passe en Sicile.) roit les Mamertins. Le Consul Appius Claudius, qui avoit fait prendre les devans à un des Tribuns de son Armée nommé aussi Claudius pour disposer les esprits des habi tans de Messine, partit avec son Armée. Cependant les Mamertins, partie par me naces, partie par surprise, chassérent de la citadelle le Gouverneur qui y comman doit au nom des Carthaginois. Son impru dence & sa lâcheté lui coutérent la vie: à son retour à Carthage il fut pendu. Les Carthaginois, pour reprendre Messine, fi rent avancer auprès du Pélore une Armée navale, & placérent leur infanterie d'un au tre côté. En même tems Hiéron, pour profiter de l'occasion qui se présentoit de chasser tout-à-fait de la Sicile les Mamer tins, fait alliance avec les Carthaginois, & part aussitôt de Syracuse pour les aller join dre. (Frontinus, I. 4-11.) Pendant ce tems-là, Appius avoit fait toute la diligence possible pour venir au se cours des Mamertins. Il s'agissoit de passer le Détroit de Messine. L'entreprise étoit hazardeuse, ou pour mieux dire téméraire,
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& même, selon toutes les régles de la vrai(An. R. 488. Av. J. C. 264.) semblance, impossible. Les Romains n'a voient point de Flotte, mais seulement des bateaux grossiérement construits, que l'on peut comparer aux canots des Indiens. Car c'est ce que paroit signifier le terme caudi cariæ naves, dont se servent les Anciens en parlant du fait que je raporte actuellement; & c'est delà que vint au Consul le surnom de Caudex. Les Carthaginois, au contrai re, avoient une Flotte bien équipée & très nombreuse. Appius, dans cet embarras qui auroit rebuté tout autre, eut recours à la ruse. Ne pouvant passer le détroit occu pé par les Carthaginois, il feignit d'aban donner l'entreprise, & de retourner du côté de Rome avec tout ce qu'il avoit de trou pes de débarquement. Sur cette nouvelle, les ennemis qui bloquoient Messine du côté de la mer, s'étant retirés comme s'il n'y avoit plus rien à craindre, le Consul, pro fitant de leur absence, & des ténébres de la nuit, traversa le détroit, & arriva en Si cile. On voit ici les terribles suites que peut avoir une faute qui paroit d'abord légére. Si les Carthaginois avoient empêché ce tra jet, comme il leur étoit très facile, & qu'ils se fussent rendus maitres de Messine, ce qui en étoit une suite immanquable, peut-être que les Romains n'auroient jamais pu passer en Sicile, ni par conséquent faire toutes les conquêtes qui les rendirent maitres de l'U nivers. Mais la Providence, qui leur en
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(An. R. 488. Av. J. C. 264.) avoit destiné l'empire, leur en ouvrit ici les voies. Il est remarquable que cette hardie démarche d'Appius, est le prémier pas que les Romains ont fait hors de l'Italie. (Appius remporte une victoi re sur Hié ron, & en tre à Mes sine. Zonar. VIII. 324.) L'endroit où il aborda étoit assez près du camp des Syracusains. Il exhorta ses trou pes à tomber sur eux brusquement, leur promettant une victoire assurée dans la sur prise où ils les trouveroient. L'événement répondit aux promesses du Consul. Hié ron, qui ne s'attendoit à rien moins, eut à peine le tems de ranger ses troupes en bataille. Sa cavalerie eut d'abord quelque avantage: mais l'infanterie Romaine aiant donné dans le gros de son Armée, l'enfon ça bientôt, & la mit entiérement en dé route. Appius, après avoir fait dépouil ler les corps morts des ennemis, se reti ra, & entra dans Messine, où il fut reçu comme un libérateur venu du ciel, & remplit les Mamertins d'une joie d'au tant plus grande & sensible, qu'elle n'étoit presque plus espérée. Hiéron se voyant vain cu presque avant que d'avoir vu l'ennemi, comme il le disoit lui-même depuis, & soupçonnant que les Carthaginois avoient li vré le passage du Détroit aux Romains, mé content d'ailleurs depuis longtems de la per fidie de ce peuple, fit sortir du camp ses trou pes la nuit suivante à petit bruit, & retour na à Syracuse en grande diligence. (Il bat les Carthagi nois.) Appius délivré de toute inquiétude de ce côté-là, songea à profiter de la terreur que le bruit de cette prémiére victoire avoit ré
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pandue même chez les Carthaginois. Il(An. R. 488. Av. J. C. 264) alla donc les attaquer dans leur camp, qui paroissoit inaccessible, tant par sa situation naturelle, que par les retranchemens dont on l'avoit fortifié. Aussi fut-il repoussé a vec quelque perte, & obligé de se retirer. Les Carthaginois regardant cette retraite forcée comme un effet de leur bravoure, & de la frayeur des ennemis, se mirent à les poursuivre. C'est à quoi le Consul s'attendoit. Il tourna face. Alors la for tune du combat changea avec la situation du lieu. Il ne resta à chacun que son propre courage. Les Carthaginois ne tin rent pas devant les Romains. Il y en eut un grand nombre de tués. Les uns se sau vérent dans leur camp, les autres dans les villes voisines; & ils n'oférent plus sortir de leurs retranchemens, tant qu'Appius de meura dans Messine. Se voyant donc maitre de la campagne, il ravagea impunément tout le plat-pays, & brula les bourgs des Alliés des Syracu sains. Une consternation générale lui in(Zonar. VIII. 384.) spira le dessein hardi d'approcher de Syra cuse même. Là il se donna plusieurs com bats, dont le succès varia fort, & dans l'un desquels le Consul courut un grand danger. Il eut encore ici recours à la ru se. Il dépêcha un Officier à Hiéron, com me pour traiter de paix. Le Roi écouta volontiers cette proposition. Ils eurent en semble quelques entrevues; & pendant ces pourparlers, Appius se tira insensiblement
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(An. R. 488. Av. J. C. 264.) du mauvais pas où il s'étoit engagé. Il y eut encore des propositions entre quelques particuliers des deux Armées. Il paroit que les Syracusains souhaitoient la paix, mais le Roi ne voulut point alors y entendre; ap paremment parce que le Consul, sorti une fois de danger, se rendoit plus difficile. (Appius retourne à Rome.) Ces divers mouvemens occupérent une grande partie de l'année. Le Consul re tourna à Messine, où il laissa une forte gar nison capable de mettre la ville en sureté; puis il passa à Rhège, pour se rendre delà à Rome. Il y fut reçu avec de grands ap plaudissemens & une joie universelle. Son triomphe sur Hiéron & sur les Carthagi nois fut célébré avec d'autant plus de so lennité & de concours, que c'étoit le pré mier qui eût été remporté sur des peuples situés au-delà des mers. (Cloture du Dé nombre ment. Freinshem. XVI. 40 42.) Dans la cloture du Dénombrement ter miné cette année par les Censeurs Cn. Cornelius & C. Marcius, il se trouva deux cens quatre-vingts-douze mille deux cens vingt-quatre citoyens, nombre ex cessif, & qui paroit presque incroyable, quand on fait attention à cette suite non interrompue de guerres depuis la fondation de Rome, & à ces pestes si fréquentes non moins meurtriéres que les combats. On ne se lasse point d'admirer la sage po litique des Romains pour réparer toutes ces pertes, qui étoit d'aggréger au corps de la République un grand nombre de citoyens tirés des peuples vaincus: politique établie
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dès le régne de Romulus, pratiquée depuis(An. R. 488. Av. J. C. 264.) avec une constance inviolable: source principale de la grandeur de Rome, & qui a contribué beaucoup à la rendre invinci ble, en la rendant supérieure à tant de dé faites, dont quelques-unes sembloient de voir la ruïner pour toujours. Cette même année donna commence(Etablisse ment des combats de Gladia teurs.) ment à une coutume cruelle & barbare, qui devint pourtant très commune dans la suite, où le sang humain versé dans les combats des Gladiateurs, fut regardé com me le spectacle le plus agréable qu'on pût donner au Peuple Romain. Ce furent les deux fréres M. & D. Junius Brutus, qui introduisirent cet usage pour honorer les funerailles de leur pére. Je traiterai légé rement cette matiére à la fin de ce Tome. La Vestale Capparonia, convaincue d'in(Vestale punie.) ceste, prévient le supplice en s'étranglant. Le corrupteur & les complices sont punis selon les Loix.

(An. R. 489. Av. J. C. 263.)

L'année précédente on avoit été obligé(Les deux Consuls passent en Sicile. Polyb. I. 15, 16. Freinshem XVI. 43. 48. Zonar. VIII.385.) d'envoyer l'un des deux Consuls contre les esclaves révoltés de Volsinies en Toscane. Cet te année Rome n'étant plus distraite par d'au tres guerres, fit passer les deux nouveaux Consuls en Sicile. Ils y agirent avec un grand concert, tantôt unissant leurs troupes, tantôt les séparant; battirent en plusieurs occasions les
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(An. R. 489. Av. J. C. 263.) Carthaginois & les Syracusains; & répandi rent tellement la terreur du nom Romain dans presque toute l'Ile, que les villes envoyoient de tous côtés faire leurs soumissions aux Consuls: on en comptoit jusqu'à soixante & sept. De ce nombre étoient Tauromé nium* & Catina, deux fortes places. (Traité conclu en tre Hié ron & les Romains.) De si promts succès les portérent à s'ap procher de Syracuse, dans le dessein d'en former le siége. Hiéron, qui se défioit de ses forces & de celles des Carthaginois, & qui comptoit encore moins sur leur bonne foi; qui d'ailleurs se sentoit un secret panchant pour les Romains, sur l'estime qui s'établissoit généralement de leur probité & de leur justice, députa vers les Consuls pour traiter de paix. L'accommodement fut bientôt conclu. Il étoit trop desiré de part & d'autre, pour traîner en lon gueur. Les conditions du Traité furent: „Qu'Hiéron restitueroit aux Romains les places qu'il auroit prises sur eux, ou sur leurs Alliés; qu'il leur rendroit sans ran çon les prisonniers qu'il auroit faits; (Cent mille écus.) qu'il leur payeroit cent talens d'argent pour les frais de la guerre; qu'il demeu reroit paisible possesseur de Syracuse, & des villes qui en dépendoient.“ .{!D} Les principales étoient Acres, Léontium, Mé gare, Nétines, Tauroménium. Le Traité 16
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fut bientôt après ratifié à Rome. Il n'é(An. R. 489. Av. J. C. 263.) toit que pour quinze ans: mais l'estime mutuelle, & les bons services rendus de part & d'autre, le rendirent perpétuel. Les Romains n'eurent point d'allié plus fidéle ni d'ami plus constant que ce Prince. Ce fut pour eux un coup de partie de l'avoir détaché du parti de Carthage. Il leur fut d'une utilité infinie, sur-tout par raport aux vivres, dont le transport leur étoit très difficile auparavant; parce que les Cartha ginois étoient maitres de la mer, ce qui a voit causé aux Romains beaucoup d'incom modités l'année précédente. Le Général Carthaginois, qui venoit a vec une Flotte au secours de Syracuse qu'il comptoit être assiégée, aiant reçu la nou velle du Traité conclu entre Hiéron & les Romains, s'en retourna plus promte ment qu'il n'étoit venu. Les forces des deux nouveaux Alliés étant unies ensem ble, soumirent un grand nombre de villes des Carthaginois. Le Consul Otacilius donna pour lors un(Punition de soldats qui s'é toient ren dus lâche ment aux ennemis. Frontin. IV. 1.) utile exemple de sévérité par raport à la discipline militaire, & bien conforme au génie Romain. Quelques soldats Romains, dans une occasion périlleuse, s'étoient sou mis à passer sous le joug pour conserver leur vie. Lorsqu'ils furent de retour à l'Ar mée, le Consul les condanna à camper hors des retranchemens dans un lieu sépa ré, où il y avoit beaucoup moins de su reté pour eux, étant plus exposés aux in-
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(An. R. 489. Av. J. C. 263.) cursions des ennemis: outre que c'étoit un affront permanent qui leur reprochoit continuellement leur lâcheté, & les aver tissoit d'en effacer la tache par quelque action de courage. (Triomphe de Valé rius. Hor loge.) L'hiver approchant, les Consuls, après avoir laissé des garnisons suffisantes dans les places, retournérent à Rome avec le reste des troupes. M. Valérius, qui s'étoit distingué d'une maniére particuliére dans cette campagne, reçut l'honneur du triom phe. On y porta une Horloge, ou Cadran Solaire, objet nouveau pour les Romains, qui jusques-là n'avoient distingué les heu res, que comme font nos paysans à la cam pagne, par les différentes hauteurs du So leil. Le Cadran étoit horisontal, & venoit de Catane. Valére le déposa depuis sur un pié-d'estal, près de la Tribune aux Haran gues. Il fit placer aussi au côté de la sale Hostilia un Tableau, où étoit peint le com bat qu'il avoit donné contre Hiéron & les Carthaginois, ce qui n'avoit point encore été pratiqué, & qui le fut depuis fort com munément. Il (a) eut le surnom de Mes sala pour avoir délivré de danger la ville de Messine, qui apparemment, depuis le départ d'Appius Claudius, avoit été attaquée 17
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de nouveau par les Carthaginois & par Hié(An R. 489. Av. J. C. 263.) ron. Il fut d'abord appellé Messana, puis ce nom se changea insensiblement en ce lui de Messala. C'est sans doute par inad(De Brevit. Vit. 13.) vertance, que Senéque a dit que ce fut la prise de Messine qui lui donna ce sur nom. J'ai dit que les Horloges étoient incon nues à Rome avant le Consulat de Valé re. Un ancien Auteur, selon Pline, en fai(Plin. VII. 60.) soit remonter le prémier usage plus haut, jusqu'à la onziéme année avant la guerre de Pyrrhus: mais Pline lui-même infirme ceté moignage. Le (a) Cadran Solaire que Va lére apporta à Rome, aiant été dressé pour le climat de Catane, se trouva ne pas con venir au climat de Rome, & ne rendoit pas les heures au juste. Environ cent ans après, le Censeur Marcius Philippus en plaça un autre plus régulier tout près de celui de Valére. Dans l'intervalle ils de vinrent assez communs à Rome, comme il paroit par un fragment de Plaute qu'Au lu-Gelle nous a conservé. C'est un Pa rasite affamé qui parle. Puissent (b) les 18 19
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(An. R. 489. Av. J. C. 263.) Dieux perdre celui qui le prémier a inventé, & qui le prémier a apporté à Rome cette horloge, qui pour mon malheur coupe le jour en je ne sai combien de parcelles. Autrefois la faim étoit pour moi la meilleure & la plus sure horloge. Au prémier signal qu'elle me donnoit, je pouvois prendre de la nourriture, à moins que je n'en manquasse. Mais aujourd'hui j'ai beau en avoir, c'est comme si je n'en avois point. Je ne puis manger que quand il plaît au Soleil, il faut en consulter le cours. Tou te la ville est pleine d'horloges; & cette rare invention fait secher de faim la plus grande partie du peuple. Cette sorte d'horloge n'étoit que pour le jour, & pour un tems où le Soleil se mon (An. R. 495.) troit. Cinq ans après la Censure de Mar cius, un autre Censeur (c'étoit Scipion Nasica) en exposa une qui servoit égale ment le jour & la nuit. On l'appelloit Clepsydre. Elle indiquoit toutes les heures par le moyen de l'eau & de quelques roues qu'elle faisoit tourner. On en voit la des cription dans Vitruve, qui en attribue l'in vention, aussi-bien qu'Athenée & Pline, à Ctésibius natif d'Alexandrie, qui a vécu sous les deux prémiers Ptolémées. Cette clepsydre étoit différente de celles dont on s'est servi d'abord chez les Grecs, puis
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chez les Romains, pour fixer le tems qu'on(An. R. 489. Av. J. C. 263.) laissoit aux Avocats pour plaider; & (a) dont on se servoit aussi dans les Armées, pour marquer le tems des quatre veilles de la nuit, dont chacune étoit de trois heures pour les sentinelles. Quelle différence entre les Horloges anciennes, soit publiques, soit particuliéres, & les nôtres! Je ne sai si nous sommes as sez reconnoissans pour un bienfait si consi dérable, & qui renferme tant de commo dités: lequel certainement n'est point l'ef ft duhazard, mais de l'attention bienfai sante de Dieu sur nous. Tout le monde sait que le plus ancien(IV. Reg. XX. 11.) Cadran Solaire dont il soit parlé dans l'His toire, est celui d'Achaz Roi de Juda, dans lequel le Prophéte Isaïe fit retrograder l'om bre de dix degrés. Je reviens à la suite de l'histoire. La pes(Clou atta ché pour la peste.) te se faisant encore sentir dans la ville, on nomma un Dictateur pour attacher le clou, & arrêter par cette cérémonie religieuse la colére des Dieux. On établit aussi quelques Colonies: à(Nouvelles Colonies.) Esernie, à Firmum, à Castrum, villes du Royaume de Naples. 20
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(An. R. 490. Av. J. C. 262. Les Ro mains, joints aux troupes de Syracuse, forment le siége d'A grigente. Il se don ne une ba taille, où les Car thaginois sont plei nement défaits. Polyb. I. 16-19.) (*Gergenti.)

Ces deux Consuls eurent pour départe ment la Sicile, mais on ne leur assigna en tout que deux Légions, qui parurent suf fisantes depuis l'alliance avec Hiéron; & cette diminution soulageoit beaucoup du côté des vivres. Aiant réuni à leurs troupes celles de leurs Alliés, ils entreprirent le siége d'une des plus fortes places de la Sicile, c'est-à- dire* Agrigente. Sa situation naturelle & ses fortifications la rendoient presque imprena ble. Les Carthaginois, qui avoient prévu que les Romains, enhardis par les secours considérables qu'ils tiroient d'Hiéron, for meroient sans doute quelque importante entreprise, & qu'elle tomberoit vraisem blablement sur Agrigente, l'avoient choisie pour place d'armes, & dans cette vue l'a voient munie abondamment de tout ce qui étoit nécessaire pour faire une bonne défense. Ils avoient d'abord envoyé une partie de leurs troupes en Sardaigne, dans la vue d'empêcher ou de retarder le pas sage des Romains en Sicile. Voyant cette précaution inutile, ils les avoient fait re venir; & y avoient joint un grand nom bre de troupes auxiliaires, tirées de la Li gurie, des Gaules, & sur-tout de l'Es pagne. Les Consuls viennent se camper à un
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mille d'Agrigente, & forcent les ennemis(An. R. 490. Av. J. C. 262.) à se renfermer dans les murs. Les mois sons, parvenues à leur maturité, étoient actuellement sur la terre. Comme il étoit visible que le siége dureroit longtems, les soldats Romains, uniquement attentifs à couper & à ramasser les blés, s'écartoient plus loin & avec moins de précaution que ne le demandoit la proximité d'un en nemi puissant. Il s'en falut peu que cette négligence ne leur devînt funeste, & ne ruinât entiérement leur Armée. Les Car thaginois étant tombés brusquement sur eux, les fourageurs ne purent soutenir une attaque si vive, & furent mis en desordre. Alors les ennemis s'avancérent vers le camp des Romains, & aiant partagé leurs trou pes en deux corps, l'un commença à ar racher les pallissades, & l'autre en vint aux mains avec les corps de garde placés en cet endroit pour la défense du camp. Quoique ceux-ci fussent beaucoup infé rieurs en nombre aux Carthaginois, cepen dant, comme ils savoient qu'il y alloit de la tête chez les Romains de quitter son pos te, ils soutinrent ce choc avec une fermeté inconcevable. Il y en eut beaucoup de tués, & plus encore parmi les ennemis. Cette vigoureuse résistance donna lieu au secours d'arriver à tems. Alors les Cartha ginois qui en étoient aux mains furent en foncés & mis en déroute; & ceux qui a voient déja arraché une partie des pallissa des, furent enveloppés de toutes parts, &
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(An. R. 490. Av. J. C. 262.) taillés presque tous en piéces: les autres furent poursuivis jusques dans la ville. Cet te action, où le courage invincible des troupes Romaines répara leur négligence, rendit desormais les ennemis moins vifs à faire des sorties, & les Romains plus pré cautionnés dans les fourages. Les sorties en effet, depuis ce tems-là, furent plus rares. C'est ce qui détermina les Consuls à partager leur Armée en deux gros corps, & de les placer vis-à-vis deux endroits de la ville; l'un vers le temple d'Esculape, l'autre sur le grand chemin qui conduisoit à Héraclée. Ils fortifiérent les deux camps de bonnes lignes de contre vallation & de circonvallation: les prémié res, pour empêcher les sorties; les autres, pour couper le chemin aux secours & aux vivres. L'intervalle d'entre les deux camps étoit rempli de plusieurs petits corps de troupes placés d'espace en espace. Les Romains dans toutes ces opérations, tiroient de grands secours des peuples de Sicile qui s'étoient joints récemment à eux. Leurs troupes, jointes à celles des Romains, formoient une Armée de cent mille hommes. On leur voituroit des vi vres jusques à Erbesse: les Romains ensui te les transportoient de cette ville dans leurs camps, qui n'en étoient pas fort éloignés. Moyennant ces secours ils étoient dans une abondance générale de toutes choses. Le siége demeura en cet état durant près
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de cinq mois, sans que de part ni d'autre(An. R. 490. Av. J. C. 262.) il y eût aucune action considérable, le tout se réduisant à quelques légéres escar mouches. Mais cependant les Carthagi nois souffroient beaucoup, parce qu'étant enfermés depuis longtems dans la ville au nombre de cinquante mille hommes au moins, ils avoient consumé presque tous leurs vivres, & n'espéroient pas qu'on pût y en faire entrer de nouveaux, tant les Romains faisoient bonne garde pour fermer tous les passages. Ainsi les maux qu'ils a voient déja soufferts par le passé, & ceux qu'ils craignoient pour l'avenir, les décou rageoient entiérement. Annibal, fils de Gisgon, qui commandoit dans la place, demandoit depuis longtems des vivres & du secours, envoyant couriers sur couriers. Enfin Hannon arriva en Sicile avec cinquante mille hommes d'infanterie, six mille chevaux, & soixante éléphans. Il aborda avec ces troupes à Lilybée, d'où il passa à Héraclée. Là vinrent le trouver des habitans d'Erbesse, qui lui promirent de lui livrer la ville, par où passoient tous les convois pour les Romains. En effet il s'en rendit maitre par leur moyen. Depuis ce tems-là les assiégeans ne furent pas fati gués d'une moindre disette que celle qu'ils faisoient souffrir aux assiégés. Ils furent en fin réduits à une telle extrémité, qu'ils dé libérérent plus d'une fois de lever le siége; & ils auroient été contraints de le faire, si Hiéron, en tentant toutes sortes de voies,
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(An. R. 490. Av. J. C. 262.) n'eût trouvé le moyen de leur faire passer quelques convois, ce qui les fit un peu respirer. Hannon informé que les Romains étoient fort incommodés & de la famine, & des maladies qui en sont la suite ordinaire, & voyant au contraire ses troupes en bon état, résolut de s'approcher de plus près des en nemis, pour les engager, s'il pouvoit, à un combat. Il partit donc d'Héraclée avec cinquante éléphans & toute son Armée, & fit prendre les devans à la cavalerie Numi de, après lui avoir donné les instructions nécessaires pour attirer celle des Romains dans une embuscade. Les Numides s'ac quitérent exactement de leur commission, & s'approchérent du camp des Consuls d'un air méprisant, & avec une sorte d'insulte. Les Romains ne manquérent pas de sortir aussitôt, & de donner sur eux. Les Nu mides résistérent quelque tems: puis étant mis en desordre ils prennent la fuite, & se retirent précipitamment par le chemin par où ils savoient que venoit Hannon. Les Romains les poursuivent vivement, jus qu'à ce qu'ils rencontrent le corps de l'Ar mée. Plus ils s'étoient éloignés du camp, plus ils s'étoient rendu la retraite difficile. Il y en eut beaucoup qui ne purent se sau ver, & qui demeurérent sur la place. Ce succès donnant à Hannon l'espérance de remporter une pleine victoire, il s'em pare d'une colline qui n'étoit éloignée du
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camp des Romains que de quinze cens(An. R. 490. Av. J. C. 262.) pas. Cependant, quoique les deux Armées fussent si voisines, le combat ne se donna que longtems après, les deux partis crai gnant également une bataille qui devoit être décisive pour eux. Les Romains en par ticulier, étant découragés par l'échec de leur cavalerie, se tenoient renfermés dans leurs camps. Mais, quand ils virent que leur crainte abbatoit le courage des Alliés, & augmentoit au contraire celui des enne mis, ils prirent leur parti, & sortirent en campagne. Alors Hannon commença à craindre aussi de son côté, & à traîner en longueur. Deux mois se passérent de la sorte, sans qu'il y eût aucune action con sidérable. Enfin, sollicité par les vives instances d'Annibal, qui lui marquoit que les assié gés ne pouvoient plus résister à la famine, & que plusieurs passoient chez les ennemis, il résolut de donner la bataille sans plus dif férer, & convint avec Annibal qu'il feroit dans le même tems une sortie. Les Consuls en étant instruits, affectérent de se tenir tranquilles dans leurs camps. Ce fut une rai son pour Hannon de présenter la bataille avec encore plus de fierté. Il s'avançoit tout près de leurs retranchemens, & leur reprochoit avec insulte leur lâche timidité. Les Romains, contens de défendre leur camp, n'enga geoient que de petits combats: ce qui aug mentoit toujours la sécurité des Cartha-
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(An. R. 490. Av. J. C. 262.) ginois, & leur mépris pour l'ennemi. En fin un jour qu'Hannon vint à son ordinaire pour attaquer les retranchemens, le Consul Postumius fit aussi sortir selon sa coutume quelques troupes pour le repousser simple ment, lesquelles le fatiguérent & le harce lérent depuis six heures du matin jusqu'à midi. Alors comme Hannon se retiroit, le Consul mena toutes ses Légions en bon ordre pour tomber sur lui. Quoiqu'il se vît surpris, ne s'attendant plus à la batail le, il combattit avec toute la valeur possi ble, de sorte que le succès demeura incer tain presque jusqu'à la fin du jour. Mais comme ses troupes avoient déjà beaucoup fatigué avant le combat sans prendre de nourriture, au-lieu que les Romains qui s'y étoient bien préparés en toute maniére ap portoient des forces toutes fraîches & un courage tout neuf, la partie ne fut plus é gale. La déroute commença par les sol dats mercenaires qui étoient à la prémiére li gne, & qui ne purent soutenir plus long tems la fatigue. Non seulement ils aban donnérent leur poste; mais se jettant avec précipitation au milieu des éléphans & sur la seconde ligne, ils troublérent tous les rangs, & entraînérent tous les autres a près eux. L'autre Consul n'eut pas moins de succès de son côté, & il repous sa vivement dans la ville Annibal qui avoit fait une sortie, & lui tua beaucoup de mon de. Le camp des Carthaginois fut pris. Il y eut trois éléphans de blessés, trente de
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tués, & onze qui tombérent entre les(An. R 490. Av. J. C. 262.) mains des Romains. Les hommes furent taillés en piéces, ou dispersés par la fuite. D'une Armée si nombreuse peu se sauvérent à Héraclée avec leur Général. Annibal voyant que les Romains fatigués(La ville d'Agri gente est prise après sept mois de siége.) d'une si rude journée, se livroient à la joie de la victoire, & faisoient moins bonne garde qu'à l'ordinaire, profita de ce moment d'inaction & de négligence, sortit de la ville de nuit, & emmena avec lui les trou pes mercenaires. Les Romains, qui ap prirent sa sortie le lendemain matin, se mi rent aussitôt à le poursuivre. Mais comme il avoit beaucoup d'avance sur eux, ils ne purent atteindre que son arriére-garde, dont ils maltraitérent une partie. Les ha bitans d'Agrigente se voyant abandonnés par les Carthaginois, égorgérent plusieurs de ceux qui étoient restés dans la ville, soit pour se venger des auteurs de leurs maux, soit pour faire leur cour aux vain queurs. Ils y eut plus de vingt-cinq mil le hommes réduits en esclavage. Ainsi fut prise Agrigente, après sept mois de siége. En conséquence, un grand nombre d'au tres places se rendirent aux vainqueurs. Cette victoire fut fort utile & glorieuse aux Romains, mais elle leur couta cher. Pendant ce siège il périt par différentes causes, tant de l'Armée des Consuls, que de celle des peuples de Sicile, plus de tren te mille hommes. Comme les approches de l'hiver ne laissoient plus lieu à aucune
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entreprise en Sicile, ils retournérent à Mes sine, pour se rendre de-là à Rome.
(An. R. 491. Av. J. C. 261.)

Les nouveaux Consuls eurent tous deux pour leur département la Sicile, qui faisoit alors le grand objet de l'attention des Ro mains; & ils s'y rendirent dès que le tems le leur permit. (Noire per fidie d'Hannon à l'égard de ses sol dats mer cenaires. Frintin. Stratag. III. 16. Zonar. VIII. 386.) A la douleur que ressentoit Hannon de sa défaite, se joignit une terrible inquié tude par raport à la révolte des soldats mercenaires, & sur-tout des Gaulois, qui se plaignoient avec des cris séditieux de ce qu'on ne leur avoit pas payé quel ques mois de solde. Il tâcha de les adou cir par de magnifiques promesses d'un a vantage considérable & promt qu'il son geoit à leur procurer, & leur dit qu'il a voit une ville voisine dont il étoit sûr de se rendre maitre par intelligence, & dont il leur destinoit le pillage, qui les dédom mageroit avantageusement de tout ce qui leur étoit dû. Ils goutérent fort cette pro position, & se croyant déja fort riches, ils lui marquoient beaucoup de reconnois sance de la bonne volonté qu'il avoit pour eux, & se félicitoient mutuellement du butin qn'ils alloient faire. Cependant Han non avoit engagé son Trésorier à aller trouver le Consul Otacilius comme trans fuge, sous prétexte qu'il vouloit éviter de
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rendre ses comptes à son Général; & à lui(An. R. 491. Av. J. C. 261.) donner avis en même tems que la nuit sui vante quatre mille Gaulois avoient ordre de se rendre près de la ville d'Entelle*, qu'on devoit leur livrer par trahison; qu'il seroit aisé de les faire tous périr en leur dressant une embuscade. Quoique le Con sul ne comptât pas beaucoup sur la parole d'un transfuge, il crut néanmoins ne de voir pas mépriser entiérement cet avis, & plaça une embuscade à l'endroit dont on é toit convenu. Les Gaulois ne manquent pas de venir à l'heure & au lieu marqués. L'embuscade se léve, les attaque brusque ment, & les passe tous au fil de l'épée: mais ils vendirent bien cher leur vie. Ainsi Hannon eut une double joie: de s'être ac quité de ses dettes à bon marché, & d'a voir fait périr un bon nombre de ses en nemis. Quelle horreur! Hannon justifie bien ici le proverbe appliqué aux Cartha nois, La Foi Punique, Fides Punica. Peut on se flatter qu'une si noire & si détestable perfidie demeurera, ou inconnue aux hom mes, ou impunie de la part de la Divinité? Aussi l'on verra, à la fin de cette guerre, Carthage conduite à deux doigts de sa perte, pour avoir manqué de parole à d'autres sol dats mercenaires, & avoir refusé de leur(Amilcar est envoyé à la place d'Hannon) payer leur solde. Les Carthaginois, mécontens d'Hannon, 21
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(An. R. 491. Av. J. C. 261.) le révoquérent, & le condannérent à une grosse amende. Amilcar, qu'il ne faut pas confondre avec le pére d'Annibal, fut envoyé en sa place. Ce nouveau Géné ral, n'espérant pas pouvoir l'emporter sur les Romains dans les combats sur terre, songea à tourner toutes les opérations de la guerre du côté où les Carthaginois avoient incontestablement la supériorité, c'est-à-di re du côté de la mer. Il se mit donc à par courir avec sa Flotte, non seulement les cô tes de la Sicile, dont toutes les villes se rendirent à lui, mais celles mêmes de l'I talie, & il portoit par-tout le ravage. Il n'y eut point cette année-ci en Sicile de nouvelle action. Il se fit comme un parta ge entre les villes situées au milieu des ter res, & les maritimes. Les prémiéres em brassoient le parti des Romains, & les au tres celui des Carthaginois.
(An. R. 492. Av. J. C. 260. Les Ro mainspour disputer l'empire de la mer aux Car thaginois, bâtissent & équi pent une Flotte. Polyb I. 20. 21.)

C. Duilius.

Nous commençons ici la cinquiéme an née de la prémiére Guerre Punique. Les Romains n'avoient pas lieu de se repentir de l'avoir entreprise. Jusqu'ici, siéges ou batailles, tout leur avoit réussi. Cepen dant, quelque avantageuse que fût la vic toire remportée sur Hannon, & la conquê te d'une place aussi importante que celle d'Agrigente, ils comprirent bien que, tant que les Carthaginois demeureroient maitres
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de la mer, les villes maritimes de l'Ile se(An. R. 492. Av. J. C. 260.) déclareroient toujours pour eux, & que ja mais ils ne pourroient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffroient avec peine que l'Afrique demeurât paisible & tranquille, pendant que l'Italie étoit infes tée par les fréquentes incursions de l'enne mi. Car autant que Rome étoit puissante par ses Légions & ses Armées de terre, au tant Carthage étoit redoutable par ses Flot tes & ses Armées de mer. Les Romains songérent donc sérieusement pour la pré miére fois à bâtir une Flotte, & à disputer l'empire de la mer aux Carthaginois. L'en treprise étoit hardie, & pouvoit sembler même téméraire: mais elle montre quel é toit le courage & la grandeur d'ame des Romains. Ils n'avoient pas, lorsqu'ils a voient passé en Sicile, un seul bâtiment, si petit qu'il pût être, armé en guerre; & pour faire ce trajet, ils n'avoient eu que leurs canots dont nous avons parlé, avec quelques vaisseaux empruntés de leurs voi sins. Ils n'avoient aucun usage de la mari ne. Ils n'avoient aucun ouvrier habile dans la construction des vaisseaux. Ils ne con noissoient pas même la forme des quinquéré mes, c'est-à-dire des galéres à cinq rangs de rames, qui faisoient alors la principale force des Flottes. Mais heureusement, dès le commencement de la guerre, ils en a voient pris une qui avoit échoué sur la cô te, & qui leur servit de modéle. Cette nation appliquée & ingénieuse, que nul tra
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(An. R. 492. Av. J. C. 260.) vail ne rebutoit, & qui profitoit de tout, apprit de ses ennemis mêmes l'art & l'in vention de les vaincre. Les Consuls prési dérent à ce nouveau travail. Les Romains, animés par leurs vives exhortations, & en core plus par leur exemple, se mirent avec une ardeur & une industrie incroyables à bâtir des vaisseaux de toutes sortes. Pen dant qu'ils étoient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassoit des rameurs; on les formoit à une manœuvre, qui jus ques-là leur avoit été absolument incon nue; & assis sur des bancs au bord de la mer dans le même ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumoit, comme s'ils eussent été actuellement à la chiourme, & qu'ils eussent eu en main des rames, à s'élancer en arriére en retirant leurs bras, puis à les repousser en avant pour recommencer le même mouvement, & cela tous ensemble, de concert, & dans le même instant, dès qu'on en donnoit le signal. On équipa dans l'espace de deux mois, cent galéres à cinq rangs de rames, & vingt à trois rangs: en (a) sorte, dit un Auteur, qu'on auroit presque cru, que ce n'étoient pas des bâtimens construits par l'art, mais des arbres métamorphosés en galéres par les Dieux. Après qu'on eut exercé pendant quelque tems les rameurs dans les vais 22
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seaux mêmes, la Flotte se mit en mer. Le( An. R. 492. Av. J. C. 260.) commandement de l'Armée de terre dans la Sicile étoit échu à Duilius, celui de la Flotte à Cornélius. C'est ainsi que Polybe raconte la cons truction de cette Flotte & les préparatifs de cette prémiére Armée navale des Romains. Il n'en faut pas conclure qu'ils n'eussent jamais été en mer. Le contraire est prouvé par des monumens certains, dont nous de vons la connoissance à cet Historien mê me. Mais ils n'avoient jamais eu de Flot te qui méritât ce nom, ni vraisemblable ment jamais de vaisseaux à plusieurs rangs de rames. Le Consul Cornélius avoit pris les de(Le Consul Cornélius est pris a vec 17. vaisseaux, & conduit à Cartha ge. Polyb. I. 22.) vans avec dix-sept vaisseaux. Le reste de la Flotte devoit le suivre de près. S'étant fié trop légérement à des Liparéens qui lui promettoient de lui livrer par trahison la ville & l'Ile de (a) Lipari, il s'en appro cha, & se vit tout d'un coup enveloppé par les vaisseaux Carthaginois. Il se mettoit en devoir de combattre, & de se bien dé fendre: mais le Général des ennemis lui aiant fait parler d'accommodement, sur sa parole il se rendit à sa galére avec ses prin cipaux Officiers pour traiter des conditions. Dès qu'il y fut entré, le perfide Carthagi nois se saisit de sa personne, & de tous ceux qui l'accompagnoient; & après s'ê tre rendu maitre de tous ses vaisseaux, il conduisit ses prisonniers à Carthage. 23
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( An. R. 492. Av. J. C. 260. Le reste de la Flotte bat le Général Carthagi nois.) Il fut bientôt puni de sa lâche perfidie. Il s'étoit avancé avec cinquante vaisseaux pour reconnoitre de près la Flotte Romai ne, examiner de combien de vaisseaux elle étoit composée, & comment se conduisoit la chiourme. Plein de mépris pour des en nemis qui étoient tout neufs sur mer, il n'avoit point pris la précaution de se ranger en bataille, mais alloit sans ordre. En dou blant un cap, il rencontra la Flotte des Romains, au moment qu'il s'y attendoit le moins. Elle fit force de rames & de voi les, & tomba rudement sur celle des Car thaginois. Ce ne fut point un combat, mais une déroute. Il perdit la meilleure partie de ses vaisseaux, & eut bien de la pei ne à se sauver avec le reste. (Célébre victoire navale remportée par Duilius près des côtes de Myle. Polyb. I. 22-24. Zonar. VIII. 377.) La Flotte victorieuse aiant appris ce qui étoit arrivé à Cornélius, en donna avis à Duilius son collégue en Sicile, où il é toit à la tête des troupes de terre, & lui apprit aussi qu'elle étoit arrivée après avoir remporté un avantage sur l'ennemi. Dui lius aiant laissé aux Tribuns le commande ment de son Armée, se rend promtement à la Flotte. Quand on fut à la vue des Car thaginois près des côtes de (a) Myle, on se prépara au combat. Comme les galéres des Romains, cons truites grossiérement & à la hâte, n'étoient pas fort agiles ni faciles à manier, ils a voient suppléé à cet inconvénient par une 24
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machine qui fut inventée sur le champ, &( An. R. 492. Av. J. C. 260.) que depuis on a appellée (a) Corbeau, par le moyen de laquelle ils accrochoient les vaisse aux des ennemis, passoient dedans malgré eux, & en venoient aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La Flotte des Carthaginois étoit composée de cent trente vaisseaux, & commandée par Annibal, le même dont on a déja parlé. Il montoit une galére à sept rangs de ra mes, qui avoit appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, à qui l'échec qu'ils venoient de recevoir n'avoit pas encore appris à ne point mépriser leurs ennemis, s'avancent fiérement, moins pour combattre, que pour recueillir les dépouilles dont ils se croyoient déja maitres. Ils furent pourtant un peu étonnés de ces machines, qu'ils voyoient élevées sur la proue de chaque vaisseau, & qui étoient nouvelles pour eux. Mais ils le furent bien plus, quand ces mêmes machines, abaissées tout d'un coup, & lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochérent malgré eux, & changeant la forme du combat les obligérent à en ve nir aux mains comme si on eût été sur terre. C'étoit le fort des Romains de combattre de pié ferme. C'est pourquoi, lorsqu'ils en vinrent à l'abordage par le moyen de leurs corbeaux, ils eurent une 25
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( An. R. 492. Av. J. C. 260.) grande supériorité sur des ennemis qui ne les surpassoient qu'en agilité & en adresse pour la manœuvre, mais qui leur étoient inférieurs dans tout le reste. Aussi ne pu rent-ils soutenir l'attaque des Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois per dirent trente vaisseaux, parmi lesquels étoit celui du Général, qui se sauva avec peine dans une chaloupe. Il sentit bien ce que cette défaite devoit lui couter. Il envoya promtement un ami à Carthage, avant qu'on eût pu y apprendre cette triste nouvelle. Etant entré dans le Sénat: Annibal, dit-il, m'envoie vous con sulter, Messieurs, s'il doit donner le combat contre le Consul qui commande une nombreu se Flotte. On lui répondit d'une commu ne voix qu'il n'y avoit point à délibérer. Il l'a fait, Messieurs, ajouta-t-il, & il a été vaincu. C'étoit mettre ses Juges hors d'état de le condanner, puisqu'ils ne pou voient plus le faire sans se condanner eux- mêmes. Aussi, à son retour, il ne perdit que le commandement. Après la fuite du Général, ce qui res toit de vaisseaux se trouva fort embarrassé. Ils avoient honte de quiter le combat sans avoir tenté le danger ni rien souffert, & sans être pressés par l'ennemi: mais ils n'o soient pas aussi l'attaquer, tant ils redou toient ces nouvelles & terribles machines, auxquelles ils ne pouvoient échaper. En effet, aiant voulu faire quelque effort, ils en furent accablés. Il y eut, soit dans ce
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second combat, soit dans les deux ensem( An. R. 492. A. J. C. 262.) ble, quatorze vaisseaux coulés à fond, trente & un de pris, sept mille hommes faits prisonniers, & trois mille de tués. Tel fut le succès du combat naval donné près des Iles de Lipari. Le prémier fruit de la victoire fut la délivrance de (a) Ségeste, qui étoit fort pressée par les Carthaginois, & réduite à la dernière extrémité. Duilius, après en avoir fait lever le siège, attaqua & prit (b) Macella, sans qu'Amilcar osât venir à sa rencontre. La campagne étant sur sa fin, le Consul retourna à Rome. Son ab sence rétablit beaucoup les affaires des Car thaginois, & plusieurs villes rentrérent sous leur obéissance ou de gré, ou de force. Il est aisé de concevoir avec quels té(Triomphe naval de Duilius.) moignages de joie Duilius fut reçu à Ro me. On rendit des honneurs extraordinai res à l'auteur d'une gloire toute nouvelle. Il fut le prémier de tous les Romains à qui le triomphe naval fut accordé. On érigea dans la place publique un monument de cette victoire, qui fut une Colonne Ros trale de marbre blanc, avec une Inscrip tion, qui marquoit le nombre des vaisseaux qui avoient été pris ou coulés à fond, & les sommes d'or & d'argent qui furent mi ses dans le Trésor. Cette Colonne subsiste encore aujourdhui, & l'Inscription est un 26 27
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( An. R. 492. A. J. C. 260.) des plus anciens monumens de la Langue La tine, alors encore bien grossiére & bien imparfaite. Duilius perpétua en quelque manière son triomphe pendant toute sa vie. (Florus, II. 2.) (a) Quand il revenoit le soir de souper en ville, il marchoit toujours précédé d'un flambeau & d'un joueur d'instrument, com me pour perpétuer son triomphe: distinc tion sans exemple pour un particulier, & qu'il s'étoit attribuée à lui-même: tant la gloire qu'il avoit acquise lui donnoit de con fiance, & l'élevoit au dessus des régles.
( An. .{!D}R 493. A. J. C. 259. Expédi tion contre la Sardai gne & la Corse. Freinshem. XVII. 12- 21.)

Les départemens des Consuls furent, comme auparavant, la Sicile & la Flotte. Le Sénat laissa à celui à qui la Flotte é cherroit, la liberté de passer dans la Sardai gne & dans la Corse, s'il le jugeoit à pro pos. Le sort donna ce département à Cor nélius. Il partit aussi-tôt. Ce fut-là la pré miére expédition des Romains contre la Sardaigne & la Corse. (Descrip tion des Iles de Sar daigne & de Corse. Freinshem. XVII. 13- 15.) Ces deux Iles sont si voisines, qu'on les prendroit presque pour une seule & même Ile: mais elles sont fort différentes pour 28
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la nature du terroir & pour le climat,( An. R. 493. A. J. C. 259.) aussi-bien que pour le génie & le carac tére des habitans. La Sardaigne étoit ap pellée autrement Ichnusa. Elle ne le céde point pour l'étendue aux plus grandes Iles de la Méditerranée, ni pour la bonté aux plus fertiles. Valére Maxime, en (a) par lant de la Sicile & de la Sardaigne, les appelle les nouriciéres de Rome. Elle étoit riche en troupeaux, portoit beaucoup & d'excellent blé, avoit des mines en grand nombre, & même d'argent & d'or. L'air, de tout tems, en a passé pour mau vais, sur-tout en Eté. La principale ville est Caralis, aujourdhui Cagliari, qui re garde l'Afrique, & a un bon port. La Corse, appellée par les Grecs Cyr nus, n'est comparable à la Sardaigne ni pour la grandeur, ni pour la puissance. Elle est montueuse & âpre, inaccessible & inculte en plusieurs endroits. Les habi tans se sentent de la nature du terroir, & sont d'un caractére dur & féroce. Ils souf frent avec peine la soumission, & ne veu lent point de maitres. Ils avoient plusieurs villes, mais peu fréquentées: les principa les étoient Alérie colonie de Phocéens, & Nicée des Etrusques. Maintenant elle est divisée en deux parties: l'une deçà les monts, où il y a quarante-cinq petits quartiers, qu'ils nomment les Piéves, où 29
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( An. R. 493. A. J. C. 259.) sont la Bastie capitale de l'Ile, Balagnia, Calvi, Corte, Aléria, & le Cap de Cor se: l'autre partie delà les monts, où il y a vingt-un quartiers ou Piéves, qui ont pour villes principales Ajazzo, Boniface, Porto-Vecchio, & Sarna. Les Carthaginois ont longtems fait la guerre aux habitans de ces deux Iles, & s'étoient à la fin emparés de tout le pays, à l'exception des endroits qui étoient inac cessibles & impraticables, d'où nulle Ar mée ne pouvoit approcher, & où il étoit impossible de les forcer. Comme il étoit plus facile de vaincre ces peuples que de les domter, les Carthaginois employérent à leur égard un étrange moyen, qui fut d'ar racher tous leurs blés & toutes les autres productions de la terre, pour les tenir dans une entière dépendance, en les obligeant de venir chercher dans l'Afrique tout ce qui étoit nécessaire pour la vie, & leur défen dant sous peine de mort soit de semer des grains, soit de planter des arbres fruitiers. (De mirabil. auscult. pag. 1159.) Aristote, qui raporte ce fait, n'en marque point le tems. Combien un traitement si dur & si inhumain étoit-il capable de ré volter des esprits déja féroces par eux-mê mes, & ennemis de tout joug! Pour les réduire, il auroit falu, non arracher de leurs terres les blés, mais arracher de leur cœur l'amour de la liberté naturel à tous les hommes; ou, pour parler plus juste, il faloit travailler à adoucir & à polir leurs mœurs, en les traitant avec douceur &
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bonté. Aussi jamais les Carthaginois ne( An. R. 493. A. J. C. 259.) purent-ils se rendre entiérement maitres de ces peuples, assez (a) domtés pour souffrir l'obéissance, mais non assez pour consentir à la servitude, comme le dit Tacite de certains peuples de la Grande- Bretagne. Le Consul Cornélius s'avança vers ces Iles. Il prit d'abord Alérie dans la Cor se, & toutes les autres places se rendirent. De-là il passa en Sardaigne. Il rencon tra, en y allant, la Flotte ennemie, qu'il mit en fuite. Il avoit dessein d'attaquer Olbia:{??} mais se sentant trop foible, & trou vant cette ville trop en état de se bien défendre, il renonça à ce siège, & re tourna à Rome pour y ramasser des trou pes plus nombreuses. A son retour il fut plus heureux. Aiant vaincu dans une ba taille Hannon qui y fut tué, il prit la ville. Le Consul fit faire au Général Car thaginois d'honorables funérailles, persuadé que cet acte d'humanité à l'égard d'un ennemi reléveroit beaucoup l'éclat de la victoire qu'il avoit remportée. Cette action de Cornélius convient à sa probité & à sa vertu attestée par une inscription anti que, que je raporterai ici parce qu'elle est courte, mais qui renferme un éloge par fait, en marquant que Cornélius parmi les 30
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( An. R. 493. A. J. C. 259.) gens de bien tenoit le prémier rang, Honc oinom ploerumei cosentiont duonorum optimom fuisse virom. Ce qui s'écriroit selon la manière des âges postérieurs: Hunc unum plurimi consentiunt bonorum optimum fuisse virum. (Conspira tion à Ro me étou fée dans sa naissance. Oros. IV. 7. Zonar. VIII. 386.) Rome alors se vit exposée, dans l'en ceinte même de ses murs, à un extrême danger, dont elle fut préservée par un grand bonheur. Voici le fait. La chiourme, chez les Romains, étoit composée, partie d'affranchis, qui d'esclaves étoient devenus citoyens Romains; partie de soldats que fournissoient les Alliés. Ils étoient appel lés les uns & les autres socii navales, com me on le voit dans plusieurs endroits de ( Liv. XXXVI. 2 XXXVII. 2. XL. 16. XLII. 27. Liv.XXIV. 11.) Tite-Live. Ils étoient enrôlés comme les soldats, & prêtoient serment comme eux. Dans la seconde Guerre Punique, comme le Trésor public étoit épuisé, on obligea les citoyens de fournir pour la chiourme, & d'entretenir à leurs frais & dépens cer tain nombre de leurs esclaves, réglé sur la quantité de leurs revenus. Dans le tems dont nous parlons, il y avoit à Rome qua tre mille hommes, Samnites pour la plu part, envoyés par les Alliés pour remplir la chiourme. Comme ils avoient un éloi gnement déclaré du service de mer, ils ne cessoient de s'entretenir ensemble en secret du malheur où ils alloient être exposés. Les esprits s'échauférent à un tel point, qu'ils formérent le dessein de bruler & de piller la ville. Trois mille esclaves entré-
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rent dans leur complot. Heureusement( An. R. 493. Av. J. C. 259.) un des Officiers des Samnites découvrit la conspiration, & en apprit tout le détail, dont il donna aussitôt avis au Sénat, qui l'étoufa dans sa naissance, & avant qu'elle éclatât. Le Consul Florus ne fit pas de grands exploits en Sicile. Cornélius, aiant chassé les Armées Carthaginoises & de Corse & de Sardaigne, triompha glorieusement.

§. II.

Le Consul Atilius est sauvé d'un grand pé- ril par le courage de Calpurnius Flamma, Tribun Légionaire. Il bat la Flotte Car- thaginoise. Régulus est nommé Consul. Cé lébre bataille d'Ecnome gagnée sur mer par les Romains. Les deux Consuls pas sent en Afrique, se rendent maitres de Clypéa, & ravagent tout le pays. Ré- gulus continue de commander en Afrique en qualité de Proconsul: son Collégue re- tourne à Rome. Régulus demande qu'on lui envoie un successeur. Combat contre le serpent de Bagrada. Bataille gagnée par Régulus. Prise de Tunis. Dures pro- positions de paix que Régulus offre aux Carthaginois: ils les refusent. L'arrivée de Xanthippe Lacédémonien rend le cou rage & la confiance aux Carthaginois. Régulus battu dans un combat par Xan- thippe, est fait prisonnier. Xanthippe se retire. Réflexions de Polybe sur ce grand événement. On construit une nou
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velle Flotte à Rome. Les Carthaginois lévent le siége de Clypéa. Les Consuls passent en Afrique avec une nombreuse Flotte. Après le gain de deux batailles, ils se remettent en mer pour retourner en Italie. La Flotte Romaine essuye une hor rible tempête sur les côtes de Sicile. Les Carthaginois assiégent & prennent Agri gente. La prise de Panorme par les Ro mains est suivie de la reddition de plu sieurs villes. Les Romains, rebutés par plusieurs naufrages, renoncent à la mer. Prise de Lipari. Desobéissance d'un Offi cier sévérement punie. Ancien bienfait de Timasithée récompensé dans sa postérité. Sévérité remarquable des Censeurs. Le Sénat tourne de nouveau tous ses efforts du côté de la mer. Célébre bataille par terre près de Panorme, gagnée sur les Carthaginois par le Proconsul Métellus. Les éléphans qu'on avoit pris sont envoyés à Rome. Maniére dont on leur fit passer le Détroit. Les Carthaginois envoient des Ambassadeurs à Rome pour traiter de la paix, ou de l'échange des prisonniers. Ré- gulus les accompagne. Il se déclare contre l'échange. Il retourne à Carthage, où on le fait mourir au milieu des plus cruels supplices. Réflexions sur la fermeté & la patience de Régulus.
( An. R. 494. Av. J. C. 258. Siége &)

Atilius, à qui le commandement de l'Ar-
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mée de terre en Sicile étoit échu par le( An. R. 494. A. J. C. 258. prise de Mytistrate. Zonar. VIII. 388. Liv. Epit. XVII. A. Gell. III. 7.) sort, s'attacha au siége de (a) Mytistra te, place très forte, que ses prédécesseurs avoient attaquée à plusieurs reprises, mais toujours sans succès. Après une longue résistance, la garnison Carthaginoise, fati guée des cris & des lamentations tant des femmes que des enfans, qui demandoient avec instance qu'on mît fin aux maux cruels que la ville souffroit depuis un fort long tems, sortit de nuit, & laissa les ha bitans maitres de leur sort. Dès le ma tin, ils ouvrirent leurs portes aux Romains. Leur soumission toute volontaire méritoit un traitement plein de douceur & d'indul gence. Mais le soldat, qui avoit souffert impatiemment la longueur du siége, trans porté de fureur, & n'écoutant que son ressentiment, fit main-basse sur tout ce qu'il rencontra sans distinction d'âge ni de sexe, jusqu'à ce que le Consul, pour met tre fin au carnage, fit déclarer que le prix des prisonniers qu'on feroit, seroit pour le compte des soldats. L'avarice l'emporta sur la cruauté, & desarma les mains de ces furieux. Ce qui étoit échapé de ci toyens fut vendu: la ville fut abandonnée au pillage, puis détruite. Le même Consul s'étant engagé dans(Le Consul Atilius est sauvé d'un grand péril par le cou rage de Calpurnius) un vallon dominé par une hauteur, sur laquelle le Général Carthaginois s'étoit pos té, n'auroit pu en sortir, & y seroit péri 31
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( An. R. 494. Av. J. C. 258. Flamma, Tribun Légionai re. Florus II. 2. Aul. Gell. III. 7.) avec toutes ses troupes, sans le courage & la hardiesse d'un de ses Officiers. Il s'ap pelloit, selon la plus commune opinion (car il y a de la variété sur le nom de ce brave homme) Calpurnius Flamma, & é toit Tribun dans une Légion. A l'exem ple du prémier des Décius, il s'expose à une mort certaine pour sauver l'Armée a vec trois cens hommes intrépides comme lui. Mourons, leur dit-il, & par notre mort délivrons les Légions & le Consul. Il part, & trouve moyen de s'emparer d'une hauteur voisine. L'ennemi ne manque pas de les y aller attaquer. Quoiqu'en petit nombre, comme ils étoient déterminés à périr, ils vendent cher leur vie, font un horrible carnage, & résistent assez longtems pour donner lieu au Consul de se sauver avec son Armée, pendant que l'ennemi est uniquement attentif à les débusquer de cet te éminence. Les Carthaginois, voyant leur dessein rendu inutile, se retirérent. L'issue d'une action si héroïque est toute merveilleuse, & en reléve encore l'éclat. On trouva Calpurnius au milieu d'un tas de corps morts tant des ennemis que des siens, parmi lesquels seul il respiroit encore. Il étoit couvert de blessures, mais dont heureusement aucune n'étoit mortelle. On l'enléve, on le panse, on en prend un soin infini; & parfaitement guéri, il rendit en core longtems d'utiles services à sa patrie. Etre tiré de la sorte du milieu d'un tas de cadavres, n'est-ce pas presque sortir du
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tombeau, & se survivre à soi-même? (a)( An. R. 494. Av. J. C. 258.) Caton, de qui Aulu-Gelle a tiré le récit de cette courageuse action, la compare à celle de Léonidas chez les Grecs près des Thermopyles, avec cette différence, que la valeur du Roi de Sparte fut célébrée par les louanges & les applaudissemens de toute la Gréce, & que la mémoire en fut consi gnée dans toutes les histoires, & transmise à la postérité par des tableaux, des sta tues, des inscriptions, & par toutes les autres sortes de monumens publics desti nés à perpétuer le nom & la gloire des grands hommes: au-lieu qu'une louange médiocre & passagére, une couronne de gazon, (corona graminea) fut toute la ré compense du Tribun Romain. Combien d'actions héroïques dans nos Armées sont- elles aujourd'hui moins connues encore & moins célébrées que celle de Calpurnius Flamma! Celui-ci fut très content de son sort, & se trouva suffisamment ho noré. En effet, (b) parmi toutes les 32 33
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( An. R. 494. Av. J. C. 258.) couronnes dont on récompensoit les bel les actions des Citoyens Romains, la cou ronne de gazon l'emportoit infiniment sur toutes les autres, & sur celles même qui étoient d'or, & enrichies de diamans. Dans ces heureux tems, les Romains n'é toient point du tout sensibles à l'intérêt, & auroient cru que c'eût été se desho norer que d'agir par des vues si basses. La gloire, & le plaisir de servir la pa trie, étoient jugés la seule récompense digne de la vertu. Le Consul répara avantageusement sa faute, en soumettant aux Romains plusieurs villes de Sicile. Son Collégue eut en même tems de si heureux succès en Sardaigne, qu'il osa faire passer sa Flotte en Afrique. L'allarme y fut grande. Annibal, qui étoit à Cartha ge depuis sa fuite de Sicile, reçut ordre d'aller contre le Consul. Une furieuse tempête sépara les deux Armées, & les poussa toutes deux dans les ports de Sar (Polyb. I. 25.) daigne. Le combat se donna près de cette Ile. Annibal y fut vaincu par sa faute, & la plupart de ses vaisseaux pris. Les troupes, qui attribuoient leur défaite à sa témérité, s'en vengérent sur lui, en l'at tachant à une croix, supplice ordinaire chez les Carthaginois. (C{??}as{??}ti Capit.) C. Duilius exerça la Censure cette année, & il eut pour Collégue L. Cornélius Sci pion.
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( An. R. 495. Av. J. C. 257.)

(a) Régulus étoit actuellement occupé à* ensemencer son champ, lorsque les Of(*C'est ce qui lui fit donner le surnom de Serranus.) ficiers envoyés par le Sénat vinrent lui ap prendre qu'il avoit été nommé Consul. Heureux tems, où la pauvreté étoit ainsi en honneur, & où l'on alloit prendre les Consuls à la charrue! Ces mains endurcies aux travaux rustiques, soutenoient l'Etat, & tailloient en piéces les nombreuses Ar mées des ennemis. Il étoit arrivé quelques prodiges sur le Mont Albain, en plusieurs autres endroits, & dans la ville même. Le Sénat ordonna que l'on offrît des sacrifices, & que l'on célébrât de nouveau les Féries Latines. Pour cet effet on nomma un Dictateur. Le Consul Régulus (ce n'est pas le grand(Polyb. I. 25.) Régulus) qui commandoit la Flotte Ro maine, étant abordé à Tyndaride, ville de Sicile vis-à-vis des Iles de Lipari, & y aiant aperçu la Flotte des Carthaginois com mandée par Amilcar, qui passoit sans or dre, part le prémier avec dix vaisseaux, & 34
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( An. R. 495. Av. J. C 257.) commande aux autres de le suivre. Les Carthaginois voyant les ennemis partagés & mal en ordre, les uns s'embarquant actuel lement, les autres levant l'ancre, & l'avant garde fort éloignée de ceux qui la suivoient, ils se tournent vers cette avantgarde, l'en veloppent, & coulent à fond toutes les ga léres, excepté celle du Consul, qui cou rut grand risque: mais comme elle étoit mieux fournie de rameurs, & plus légére, elle se tira heureusement de ce danger. C'é toit une grande faute à l'Amiral de s'être a vancé précipitamment avec un si petit nom bre de vaisseaux, sans avoir reconnu les for ces des ennemis. Il eut le bonheur de la réparer promtement. Les autres vaisseaux des Romains arrivent peu de tems après. Ils s'assemblent, & se rangent de front, chargent les Carthaginois, prennent dix vais seaux, & en coulent huit à fond. Le reste se retira dans les Iles de Lipari.
( An. R. 496. Av. J. C. 256.)

Q. Cædicius.

Le dernier de ces Consuls étant mort en charge, on lui substitua.

(Célébre bataille d'Eonome gagnée sur mer par les Romains.) Quoique les Romains se fussent extrême ment fortifiés sur mer les années précéden tes, & qu'ils y eussent gagné plusieurs com bats; cependant ils ne regardoient tous les
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avantages qu'ils avoient remportés jusqu'ici( An. R. 496. A. J. C. 256. Polyb. I. 26. 30.) que comme des essais & des préparatifs pour une grande entreprise qu'ils avoient dans l'esprit, qui étoit d'aller attaquer les Car thaginois dans leur propre pays. Il n'y a voit rien que ceux-ci craignissent davanta ge; & pour détourner un coup si dange reux, ils résolurent de donner bataille à quelque prix que ce fût. Les préparatifs étoient terribles de part & d'autre. La Flotte des Romains étoit de trois cens trente vaisseaux, & portoit cent quarante mille hommes, chaque vaisseau ayant trois cens rameurs, & six-vingts combattans. Celle des Carthaginois, com mandée par Amilcar & Hannon, avoit dix vaisseaux de plus, & plus de monde aussi à proportion. Je prie les Lecteurs de faire une attention particuliére à la grandeur de cet armement, qui doit donner une idée toute autre qu'on ne l'a ordinairement de la marine des Anciens. Les Romains mouillent d'abord à Mes sine: de-là ils laissent la Sicile à leur droi te, & doublant le Cap Pachynum, ils cin glent vers (a) Ecnome, parce que leur Armée de terre étoit aux environs. Pour les Carthaginois, ils s'avancérent vers Lily bée, & de-là ils furent à Héraclée de Minos. Ils se trouvérent bientôt en présen ce les uns des autres. On ne pouvoit en 35
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( An. R. 496. Av. J. C. 296.) visager deux Flottes & deux Armées si nom breuses, ni être témoin des mouvemens ex traordinaires qui se faisoient pour se préparer au combat, sans être saisi de quelque fraieur à la vue du danger qu'alloient courir deux des plus puissans peuples de la terre. Les Romains se tinrent prêts à accepter le combat si on le leur présentoit, & à fai re irruption dans le pays ennemi si l'on n'y mettoit pas obstacle. Ils choisissent dans leurs troupes de terre ce qu'il y avoit de meil leur, & divisent toute leur Armée en quatre parties, dont chacune avoit deux noms. La prémiére s'appelloit la prémiére Légion & la prémiére Escadre, & ainsi des autres, ex cepté la quatriéme, qu'on appella les Triai res, nom que l'on donnoit chez les Ro mains à la derniére ligne de l'Armée de terre. Faisant réflexion qu'ils alloient combattre en pleine mer, & que la force des ennemis consistoit dans la légéreté de leurs vaisseaux, ils songérent à prendre une ordonnance qui fût sure, & qu'on eût peine à rompre. Pour cela les deux vaisseaux à six rangs que montoient les deux Consuls Régulus & Manlius, furent mis de front à côté l'un de l'autre. Ils étoient suivis chacun d'une ligne ou file de vaisseaux, dont l'une for moit la prémiére Escadre, & l'autre la se conde. Les bâtimens de chaque ligne s'é cartoient, & élargissoient l'intervalle du milieu à mesure qu'ils se rangeoient, & te noient leurs proues tournées en dehors. Les deux prémiéres Escadres ainsi rangées for-
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moient les deux côtés d'un triangle aigu.( An. R. 496. Av. J. C. 256.) L'espace du milieu étoit vuide. La troisié me Escadre faisoit la base du triangle, s'é tendant en large depuis le bout de la pré miére Escadre jusqu'à celui de la seconde. Ainsi l'ordre de bataille avoit la figure d'un triangle. Cette troisiéme Escadre remor quoit les vaisseaux de charge placés derriére elle sur une longue ligne. Enfin la quatrié me Escadre, ou les Triaires, venoit après, tellement rangée, qu'elle débordoit des deux côtés la ligne qui la précédoit. Cet ordre de bataille, propre dans son tout au mouvement & à l'action, & en même tems très difficile à rompre, étoit tout-à-fait extraordinaire, & peut-être sans exemple, mais sans doute fondé sur de bon nes raisons, dont des personnes habiles dans la marine pourroient rendre compte, mais qui passent mon intelligence. Je me con tente, pour aider le Lecteur à le concevoir plus aisément, d'en exposer ici à ses yeux l'image. Pendant que tout se préparoit de la sorte, les Généraux des Carthaginois exhortérent leurs soldats, „leur faisant entendre fort succinctement qu'en gagnant la bataille, ils n'auront de guerre à soutenir que dans la Sicile; au-lieu que s'ils la perdent, ce sera pour défendre leur propre patrie & ce qu'ils ont au monde de plus cher, qu'ils seront obligés de combattre.„ Ils ordonnérent ensuite de monter dans les vais seaux, & de se préparer au combat: ce que
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( An R. 496. Av. J. C. 256.) les soldats exécutérent avec joie & promti tude, extrêmement animés par les puissans motifs qu'on venoit de leur mettre devant les yeux en peu de mots, & faisant paroître un courage & une confiance capables d'in timider les ennemis. Les Généraux Carthaginois se réglant & prenant leur parti sur l'arrangement de la Flotte Romaine, partagent la leur en trois Escadres, rangées sur une même ligne, sa voir le centre & les deux ailes. Ils étendent en pleine mer l'aile droite, en l'éloignant un peu du centre, comme pour envelopper les ennemis, & tournent les proues vers eux. Ils joignent à l'aile gauche une qua triéme Escadre, rangée en courbure, tirant vers la terre. Hannon, ce Général qui avoit eu du dessous au siége d'Agrigente, com mandoit l'aile droite, & avoit avec soi les vaisseaux & les galéres les plus propres par leur légéreté à envelopper les ennemis. Amil car, qui avoit déja commandé à Tyndari de, s'étoit réservé le centre & la gauche. Il se servit, pendant la bataille, d'un stra tagême, qui auroit pu causer la perte des Romains, si les ennemis en eussent fait l'usage qu'ils devoient. Comme l'Armée Cartha ginoise étoit rangée sur une simple ligne, qui par cette raison paroissoit facile à être enfoncée, les Romains commencent par l'attaque du centre. Alors, pour desunir leur Armée, le centre des Carthaginois re çoit ordre de faire retraite. Il fuit en ef fet, & les Romains, se laissant emporter à
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leur courage, poursuivent avec une ardeur(An. R. 496. Av. J. C. 256.) téméraire les fuyards. La prémiére & la seconde Escadre, par cette manœuvre, s'é loignoient de la troisiéme qui remorquoit les vaisseaux, & de la quatriéme où étoient les Triaires destinés à les soutenir. Quand elles furent à une certaine distance, alors du vaisseau d'Amilcar s'éléve un signal, & aussitôt les fuyards tournant face fondent a vec force sur les vaisseaux qui les poursui voient. Le combat s'étant engagé vive ment de part & d'autre, les Carthaginois l'emportoient sur les Romains par la légé reté de leurs vaisseaux, par l'adresse & la facilité qu'ils avoient tantôt à approcher, tantôt à reculer: mais la vigueur des Ro mains dans la mêlée, leurs corbeaux pour accrocher les vaisseaux ennemis, la présence des Généraux qui combattoient à leur tête, & sous les yeux desquels ils bruloient de se signaler, ne leur inspiroient pas moins de confiance qu'en avoient les Car thaginois. Tel étoit le choc de ce côté- là. En même tems Hannon, qui comman doit l'aile droite, & qui au commencement du combat l'avoit tenue à quelque distance du reste de l'Armée, s'avançant en pleine mer, vient tomber en queue sur les vais seaux des Triaires, & y jette le trouble & la confusion. D'un autre côté, les Car thaginois de l'aile gauche qui étoient proche de la terre en courbure, changent de situa tion, se rangent de front tenant leurs proues
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(An. R. 496. Av. J. C. 256.) opposées à l'ennemi, & fondent sur la troi siéme Escadre, dont les galéres étoient at tachées aux vaisseaux de charge pour les re morquer. Ceux-ci lâchent aussitôt leurs cordes, & en viennent aux mains. Ainsi toute cette bataille étoit divisée en trois par ties, qui faisoient autant de combats fort é loignés l'un de l'autre. L'avantage fut long tems égal & balancé de part & d'autre. Mais enfin l'Escadre que commandoit A milcar ne pouvant plus résister, fut mise en fuite, & Manlius attacha à ses vaisseaux ceux qu'il avoit pris. Régulus vient au se cours des Triaires & des vaisseaux de char ge, menant avec lui les bâtimens de la se conde Escadre qui n'avoient rien souffert. Pendant qu'il est aux mains avec la Flotte de Hannon, les Triaires qui étoient prêts de se rendre reprennent courage, & re tournent à la charge avec vigueur. Les Carthaginois attaqués devant & derriére, embarrassés & enveloppés par le nouveau secours, pliérent, & prirent la fuite. Sur ces entrefaites Manlius revient, & aperçoit la troisiéme Escadre aculée contre le rivage par les Carthaginois de l'aile gau che. Les vaisseaux de charge & les Triai res étant en sureté, ils se joignent, Régu lus & lui, pour courir la tirer du danger où elle étoit. Car elle soutenoit une espéce de siége, & elle auroit été immanquable ment défaite, si les Carthaginois, par la crainte de l'abordage & du combat de pié ferme, ne se fussent contentés de la resser-
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rer contre la terre. Les Consuls arrivent,(An. R. 496. Av. J. C. 256.) entourent les Carthaginois, & leur enlé vent cinquante vaisseaux avec tout l'équi page. Quelques-uns ayant viré vers la terre, trouvérent leur salut dans la fuite. Telle fut l'issue de tous les combats parti culiers, d'où résulta pour les Romains l'a vantage général de toute l'action, & une victoire complette. Pour vingt-quatre de leurs vaisseaux qui périrent, il en périt plus de trente du côté des Carthaginois. Nul vaisseau des Romains ne tomba en la puis sance de leurs ennemis, & ceux-ci en per dirent soixante-quatre. Le fruit de cette victoire fut, comme(Polyb. I. 30. Zonar. VIII. 390.) l'avoient projetté les Romains, de faire voi le en Afrique, après avoir radoubé les vaisseaux, & les avoir fournis de toutes les munitions nécessaires pour soutenir une lon gue guerre dans un pays étranger. Les Gé néraux Carthaginois voyant bien qu'ils ne pouvoient pas empêcher le passage, au roient souhaité au moins le retarder de quel ques semaines, pour donner à Carthage le tems de se mettre en état de défense, ou de leur envoyer les secours qu'ils attendoient. Il s'agissoit de faire des propositions de paix aux Consuls. Amilcar n'osa pas y aller en personne, de peur que les Romains ne l'arrêtassent peut-être, en represailles du Consul Cornélius Asina, surpris cinq ans auparavant par perfidie, & envoyé à Car thage chargé de chaînes. Hannon fut plus hardi. Il s'aboucha avec les Consuls, &
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(An. R. 496. Av. J. C. 256.) déclara qu'il étoit venu pour traiter de paix avec eux, & faire, s'il étoit possible, une bonne alliance entre les deux peuples. Il entendit cependant autour des Consuls un bruit sourd de quelques Romains, qui rap pelloient en effet l'exemple de Cornélius, & disoient qu'il en faudroit user ici de mê me. Si vous le faites, dit Hannon, alors vous ne vaudrez pas mieux que les Afri cains. Les Consuls imposérent silence à leurs gens; & adressant la parole à Han non: Ne craignez rien, lui dirent-ils: La (a) bonne foi de Rome vous met en toute sureté. Ils n'entrérent point en conféren ce avec lui au sujet d'un accommodement. Ils sentoient bien dans quelle vue il étoit venu. Et d'ailleurs l'espérance des grands succès qu'ils se promettoient, leur faisoit préférer la guerre à la paix. (Florus. II. 2.) Quelques jours après les Consuls partirent avec la Flotte. Ce ne fut point sans une extrême répugnance de la part de quelques soldats, & même de quelques Officiers, à qui le nom seul de mer, de longue navi gation, de rivage ennemi faisoit peur. Man nius Tribun de Légion se distingua entre tous les autres, & porta les plaintes & le murmure jusqu'au refus d'obéir. Régulus, qui étoit homme ferme & d'autorité, en lui montrant les verges & les haches que portoit le Licteur, lui dit d'un ton mana- 36
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çant qu'il sauroit bien se faire obéir. Une(An. R. 496. Av. J. C. 256.) crainte (a) en étoufa une autre, & la me nace d'une mort présente le rendit hardi na vigateur. Le voyage fut heureux, & ne fut traver(Les deux Consuls passent en Afrique, se rendent maitres de Clypéa, & ravagent tout le pays. Polyb. I. 30, 31.) sé ni par aucune tempête, ni par aucune mauvaise rencontre. Les prémiers navires abordérent au promontoire (b) d'Hermée, qui s'élevant du glofe de Carthage s'avance dans la mer du côté de Sicile. Ils attendi rent là les bâtimens qui les suivoient; & après avoir assemblé toute leur Flotte, ils rangérent la côte jusqu'à Aspis, nommée autrement (c) Clypéa. Ils y débarquérent, & ayant tiré leurs vaisseaux sur la terre, ils les couvrirent d'un fossé & d'un retranche ment; & sur le refus que firent les habitans d'ouvrir les portes de leur ville, ils y mi rent le siége. On conçoit aisément quel trouble & quel mouvement l'arrivée des Romains causa par mi les Carthaginois. Dès le moment qu'ils apprirent la perte de la bataille d'Ecnome, l'allarme devint générale dans tout le pays. Persuadés que les Consuls, enflés d'un suc cès si heureux, &, à ce qui sembloit, si inespéré, ne manqueroient pas d'ame ner d'abord leurs troupes victorieuses 37 38 39
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(An R. 496. Av. J. C. 256.) devant Carthage, quand ce ne seroit que pour lui insulter; ils étoient dans des tran ses continuelles, & s'attendoient à chaque instant à voir devant leur porte l'Armée en nemie. Quand ils virent qu'ils avoient pris un autre parti, ils commencérent un peu à respirer; & profitérent de cette espéce de repos qu'on leur laissoit, pour prendre toutes les précautions possibles contre un si terrible ennemi. Les Consuls de leur côté, dès qu'ils se furent rendus maitres de Clypéa, y établi rent leur place d'armes après l'avoir bien fortifiée: puis ils dépêchérent des couriers à Rome, pour donner avis de leur heureux débarquement, & pour recevoir les ordres du Sénat sur ce qu'ils auroient à faire dans la suite. Cependant ils se répandirent dans le plat-pays, y firent un dégât épouvanta ble, emmenérent un grand nombre de troupeaux, & enlevérent vingt mille pri sonniers. Ils trouvérent une contrée grasse & fertile, qui depuis l'irruption d'Agatho cle, c'est-à-dire depuis plus de cinquan te ans, n'avoit point senti le fer enne mi. (Régulus demeure en Afrique en qualité de Procon sul: son Collégue retourne à Rome.) Le courier étant revenu de Rome, ap porta les ordres du Sénat, qui avoit jugé à propos de continuer à Régulus sous la qua lité de Proconsul le commandement des Ar mées de l'Afrique, & de rappeller son Col légue avec une grande partie de la Flotte & des troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux, quinze mille hommes
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de pié, & cinq cens chevaux. On pou( An. R. 496. Av. J. C. 256.) voit avoir besoin d'une partie de la Flotte pour conserver les conquêtes de la Sicile: mais c'étoit renoncer visiblement au fruit que l'on pouvoit attendre de la descente en Afrique, que de réduire les forces du Con sul à un si petit nombre de vaisseaux & de troupes. Manlius, prévenant le tems de l'hiver, partit avec ce qui restoit de la Flotte & de l'Armée. Zonare raporte que ce Consul emmena plusieurs citoyens Romains pris par les Carthaginois dans les années précé dentes, & délivrés par lui d'esclavage. Peut- être Cornélius Asina, que nous reverrons Consul dans peu, fut-il de ce nombre. Manlius de retour à Rome avec un grand butin, y fut très bien reçu, & on lui ac corda l'honneur du triomphe naval.

Serv. Fulvius Pætinus Nobilior.

(An. R. 497. Av. J. C. 255. Régulus demande qu'on lui envoie un successeur.)

M. Æmilius Paulus.

J'ai déja dit que le Sénat n'avoit pas jugé à propos de rappeller Régulus d'Afri que, & d'interrompre le cours de ses vic toires, mais qu'il lui avoit continué le commandement des Armées. Personne ne fut autant affligé de ce Decret, que celui à qui il étoit si glorieux. Il écrivit au Sé nat pour s'en plaindre, & pour demander qu'on lui envoyât un successeur. Une de ses raisons étoit, qu'un homme de journée pro fitant de l'occasion de la mort de son Fer
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(An. R. 497. Av. J. C. 255.) mier, qui cultivoit son petit champ composé de sept arpens, s'étoit enfui après avoir en levé tout son équipage rustique: Que sa pré sence étoit donc nécessaire, de peur que si son champ venoit à n'être plus cultivé, il n'eût point de quoi nourrir sa femme & ses en fans. Le Sénat ordonna que le champ se roit cultivé aux dépens du public, qu'on ra chetteroit les instrumens du labour qui a voient été volés, & que la République se chargeroit aussi de la nourriture & de l'en tretien de la femme & des enfans de Régu lus. Ainsi (a) le Peuple Romain se cons titua en quelque sorte le Fermier de Régu lus. Voila (b) ce que couta au Trésor public un si rare exemple de vertu, qui fe ra honneur à Rome pendant la durée de tous les siécles. Quelle étonnante simplicité dans ce vain queur des Carthaginois! Quelqu'un ne dira- t-il point, quelle rusticité? Mais quelle noblesse & quelle grandeur d'ame! Je ne sai où l'on doit plus l'admirer: ou à la tête des Armées, vainquant les ennemis de l'E tat; ou à la tête de ses compagnons de tra vail, cultivant son petit champ. On voit ici combien le vrai mérite est supérieur aux richesses. La gloire de Régulus subsiste enco re; car qui peut lui refuser son estime? Le 40 41
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bien de ces gros riches périt avec eux, &(An. R. 497. Av. J. C. 255. Polyb. I. 31.) souvent même avant eux. Les Carthaginois cependant avoient établi deux Chefs dans la ville, Asdrubal fils d'Hannon, & Bostar; & avoient fait re venir de Sicile Amilcar, qui avoit amené avec lui cinq mille hommes d'infanterie, & cinq cens chevaux. Ces trois Généraux, après avoir délibéré ensemble sur l'état pré sent des affaires, conclurent tous unanime ment qu'il ne faloit point tenir les troupes renfermées dans la ville comme on avoit fait jusqu'ici, ni laisser aux Romains la liberté de ravager impunément tout le pays. Ainsi l'on mit l'Armée en campagne. Pour Régulus, il ne laissoit pas la sienne(Combat contre le Serpent de Bagrada. Val. Max. I. 8.) en repos. Allant toujours de proche en pro che, il ruïnoit tout ce qui se rencontroit sur son passage. Etant arrivé en un lieu par où passe le fleuve* Bagrada, il y trou va, s'il en faut croire les Historiens, un ennemi d'un genre tout nouveau, auquel il ne s'attendoit point, & de qui toute son Armée eut beaucoup à souffrir: c'étoit un serpent d'une grandeur monstrueuse. Quand les soldats approchoient de la riviére pour y faire de l'eau, il se lançoit sur eux, les écrasoit du poids de son corps, ou les étou foit dans les replis de sa queue, ou les fai soit périr par le souffle empesté de sa gueu le. Les dures écailles de sa peau le rendoi ent invulnérable à tous les traits & à tou tes les armes. Il falut dresser contre lui des 42
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(An. R. 497. Av. J. C. 255.) balistes & des catapultes, & l'attaquer en forme comme une Citadelle. Enfin, après bien des coups inutiles, une grosse & énor me pierre, lancée avec une roideur extrême, lui brisa l'épine du dos, & le coucha par terre. On eut bien de la peine à l'achever, tant les soldats craignoient d'approcher d'un ennemi encore formidable, quoique dans le sein presque de la mort. Régulus en en voya les dépouilles à Rome, c'est-à-dire sa (Plin. VIII.) peau, longue de six-vingts piés. Elle fut suspendue dans un Temple, où Pline le Na turaliste dit qu'on la voyoit encore du tems de la guerre de Numance. (Bataille gagnée par Régulus. Polyb. I. 31.) De Bagrada Régulus s'avança vers* A dis, une des plus fortes places du pays, & en forma le siége. Les Carthaginois mar chérent aussitôt au secours de cette place. Ils se postérent sur une colline qui comman doit le camp des Romains, & d'où ils pou voient fort les incommoder, mais dont la situation rendoit inutile une partie de leur Armée. Car la principale force des Cartha ginois consistoit dans la cavalerie & les é léphans, qui ne sont d'usage que dans les plaines. Régulus ne leur laissa pas le tems d'y descendre: & pour profiter de la faute essentielle des Généraux Carthaginois, il les attaqua dans ce poste, & après une foible résistance de leur part, leurs propres élé phans les aiant plus incommodés que les ennemis mêmes, il les mit en déroute. La 43
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plaine mit en sureté la cavalerie & les élé(An. R. 497. Av. J. C. 255.) phans. Les vainqueurs, après avoir pour suivi quelque tems l'infanterie, revinrent piller le camp. Il y eut dans cette action dix-sept mille morts du côté des Carthagi nois, cinq mille prisonniers avec douze éléphans. La nouvelle de cette victoire, qui se répandit bientôt par-tout, gagna aux Romains non seulement les contrées voisi nes, mais des peuples fort éloignés, & en peu de jours près de quatre-vingts villes ou bourgs se rendirent à eux. Régulus, peu(Prise de Tunis.) de tems après, se rendit maitre de Tunis, place importante, & qui l'approchoit fort de Carthage, dont elle n'étoit éloignée que de douze ou quinze milles, c'est-à-dire de quatre ou cinq lieues. L'allarme fut extrême parmi les ennemis.(Dures conditions de paix que Régu lus offre aux Car thaginois. Ils les re fusent. Polyb. I. 31.) Tout leur avoit mal réussi jusques-là. Ils avoient été battus par terre & par mer. Plus de deux cens places s'étoient rendues au Vainqueur. Les Numides faisoient encore plus de ravages dans la campagne que les Romains. Ils s'attendoient à chaque mo ment à se voir assiégés dans la capitale. Les paysans s'y réfugiant de tous côtés avec leurs femmes & leurs enfans pour y cher cher leur sureté, augmentérent le trouble, & firent craindre la famine en cas de sié ge. Les Carthaginois, se voyant sans espé(Zonar. VIII. 391.) rance & sans ressource, députèrent les principaux de leur Sénat au Général Ro main pour demander la paix. Régulus,
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(An. R. 497. Av. J. C. 255.) dans la crainte qu'un successeur ne vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès, & d'ailleurs se voyant hors d'état, avec le peu de troupes qu'on lui avoit laissées, d'entre prendre le siége de Carthage, qui étoit le seul moyen de terminer entiérement la guer re en Afrique, ne refusa pas d'entrer en (Polyb.) négociation. Il fit quelques propositions de paix aux vaincus: mais elles leur parurent si dures, qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Ces conditions étoient: „Qu'ils céderoi ent aux Romains la Sicile & la Sardai gne entiéres; qu'ils leur rendroient gra tuitement leurs prisonniers; qu'ils rachet teroient les leurs pour le prix dont on conviendroit; qu'ils restitueroient tous les frais de la guerre; & qu'ils payeroi ent un tribut annuel.“{??} On y ajoutoit encore d'autres conditions non moins fâ cheuses: „Qu'ils regarderoient comme a mis & ennemis tous ceux qui le seroient des Romains; qu'ils ne feroient point u sage de vaisseaux longs; qu'ils ne pour roient mettre en mer qu'un seul vaisseau de guerre; qu'ils fourniroient aux Ro mains, toutes les fois qu'ils en seroient requis, cinquante galéres à trois rangs de rames tout équipées.“ Comme il étoit persuadé que les Carthaginois étoient aux abois, il ne rabatit rien de ces conditions, quelque instance que lui en fissent les Dé putés; & par un éblouissement que cau sent presque toujours les succès grands & inopinés, il les traita avec hauteur, préten-
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dant qu'ils devoient regarder comme une(An. R. 497. Av. J. C. 255.) grace tout ce qu'il leur laissoit, & ajoutant avec une sorte d'insulte, Qu'il faut ou savoir vaincre, ou savoir se soumettre au Vain queur. Un traitement si dur & si fier ré volta les Carthaginois, & ils prirent la ré solution de périr plutôt les armes à la main, que de rien faire qui fût indigne de la gran deur de Carthage. Réduits à cette fatale extrémité, il leur(L'arrivée de Xan thippe La cédémo nien rend le courage & la confi ance aux Carthagi nois.) arriva fort à propos de Gréce un renfort de troupes auxiliaires, parmi lesquelles se trou voit Xanthippe Lacédémonien, élevé dans la discipline de Sparte, & qui avoit appris l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se fut fait raconter toutes les circonstances de la derniére bataille, qu'il eut vu claire ment pourquoi on l'avoit perdue, qu'il eut connu par lui-même en quoi consistoient les principales forces de Carthage, il dit haute ment, & le répéta souvent dans les conver sations qu'il eut avec les autres Officiers, que si les Carthaginois avoient été vaincus, ils ne devoient s'en prendre qu'à l'incapacité de leurs Généraux, qui n'avoient pas su faire usage des forces & des avantages qu'ils avoient entre leurs mains. Ces discours furent ra portés au Conseil public. On en fut frapé. On le pria de vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes & si convaincantes, qu'il rendit palpables à tout le monde les fautes qu'avoient commis les Généraux; & il fit voir aussi claire ment, qu'en gardant une conduite oppoiée
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(An. R. 497. Av. J. C. 255.) on pouvoit, non seulement mettre le pays en sureté, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renaître dans les es prits le courage & l'espérance. On le pria, & on le força en quelque sorte; car il se rendit longtems difficile, d'accepter le com mandement de l'Armée. Quand on vit, dans les exercices qu'il fit faire aux trou pes tout près de la ville, la maniére dont il s'y prenoit pour les ranger en bataille, pour les faire avancer ou reculer au pré mier signal, pour les faire défiler avec or dre & promtitude, en un mot pour leur faire faire toutes les évolutions & tous les mouvemens que demande l'art militaire; on fut tout étonné, & l'on avoua que tout ce que Carthage jusques-là avoit eu de plus habiles Commandans, n'étoient que des ignorans en comparaison de celui-ci. Officiers & soldats, tout étoit dans l'ad miration; &, ce qui est bien rare, la ja lousie ne vint point à la traverse, la crain te du danger présent & l'amour de la pa trie étoufant sans doute dans les esprits tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'étoit répandue dans les troupes, suc cédérent tout-d'un-coup la joie & l'allegres se. Elles demandoient à grands cris & a vec empressement qu'on les menât droit à l'ennemi, assurées, disoient-elles, de vain cre sous leur nouveau Chef, & d'effacer la honte de leurs défaites passées. Xanthip pe ne laissa pas refroidir cette ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter.
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Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de dou(An. R. 497. Av. J. C. 255.) ze cens pas, il crut devoir tenir Conseil de guerre, pour faire honneur aux Officiers Carthaginois en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en raportérent u niquement à son avis, & promirent de le bien seconder. La bataille fut donc résolue pour le lendemain. L'Armée des Carthaginois étoit compo(Régulus battu dans un combat par Xan thippe, est fait pri sonnier.) sée de douze mille hommes de pié, de quatre mille chevaux, & d'environ cent éléphans. Celle des Romains, autant que l'on peut conjecturer par ce qui précéde, (car Polybe ne le marque point ici) avoit quinze mille hommes de pié, & trois cens chevaux. Il est beau de voir aux prises deux Ar mées peu nombreuses comme celles-ci, mais composées de braves soldats, & com mandées par d'habiles Généraux. Dans ces actions tumultueuses, où l'on compte des deux ou trois cens mille combattans, il ne se peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; & il est difficile, à travers mille événemens où le hazard pour l'ordinaire semble avoir plus de part que le conseil, de démêler le vrai mérite des Commandans, & les véri tables causes de la victoire. Ici rien n'é chape à la curiosité du Lecteur, qui en visage clairement l'ordonnance des deux Ar mées, qui croit presque entendre les ordres que donnent les Généraux, qui suit tous les mouvemens & toutes les démarches des troupes, qui touche, pour ainsi dire, au
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(An. R. 497. Av. J. C 255.) doigt & à l'œil toutes les fautes qui se font de part & d'autre, & qui par là est en état de juger certainement à quoi l'on doit attri buer le gain & la perte de la bataille. Le succès de celle-ci, quoiqu'elle paroisse peu considérable par le petit nombre des com battans, devoit décider du sort de Cartha ge. Voici quelle étoit la disposition des deux Armées. Xanthippe mit à la tête ses élé phans sur une même ligne. Derriére, à quel que distance, il rangea en phalange qui ne faisoit qu'un même corps, l'infanterie com posée de Carthaginois. La cavalerie fut placée sur les deux ailes. Pour les troupes étrangéres qui étoient à leur solde, les unes armées pesamment furent mises à la droite entre la phalange & la cavalerie; & les autres, composées de soldats armés à la lé gére, furent rangées par pelotons sur l'une & l'autre aile avec la cavalerie. Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantoit les plus étoient les éléphans, Régulus, pour remédier à cet inconvénient, distribua les troupes armées à la légére sur une prémiére ligne. Après elles il plaça les cohortes les unes derriére les autres, & mit sa cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille moins de front & plus de profondeur, il prenoit à la vérité de justes mesures contre les éléphans, (dit Po lybe) mais il ne remédioit point à l'inégalité de la cavalerie, qui, du côté des Enne mis, étoit beaucoup supérieure à la sienne.
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Il ne faut pas être fort habile dans la Scien( An. R. 497. Av. J. C. 255.) ce militaire, pour voir que les Carthaginois aiant quatre mille chevaux, & les Romains n'en aiant en tout que trois cens, le Géné ral Romain devoit éviter les plaines, & prendre des postes où la cavalerie des enne mis ne pût point agir, & leur devînt inuti le: ce qui étoit ôter, en quelque sorte, aux Carthaginois la partie de leurs troupes sur laquelle ils comptoient le plus. Régulus sa voit lui-même, que c'étoit par une pareille faute, quoique dans un genre opposé, que les Carthaginois avoient perdu la bataille précédente, c'est-à-dire pour avoir choisi un poste où ils ne pouvoient faire aucun u sage de leur cavalerie, ni de leurs éléphans. Il faut l'avouer: l'éclat d'une victoire si bril lante l'avoit ébloui. Il se crut invincible, dans quelque lieu que se donnât le com bat. Les deux Armées rangées comme je l'ai marqué, n'attendoient que le signal. Xan thippe donna ordre à ses soldats armés à la légére, après qu'ils auroient fait leur déchar ge & lancé leurs traits, de se retirer dans les vuides des corps de troupes qui étoient derriére eux, & pendant que l'ennemi se roit aux prises avec la phalange Carthagi noise, de sortir de côté, & de l'attaquer en flanc. Le combat commença par les éléphans, que Xanthippe fit avancer pour enfoncer les rangs des ennemis. Ceux-ci, pour ef frayer ces animaux, jettent de grands cris,
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( An. R. 497. Av. J. C. 255.) & font un grand bruit avec leurs armes. La cavalerie Carthaginoise donne en même tems contre celle des Romains, qui ne tint pas longtems, étant infiniment inférieure à l'autre. L'infanterie Romaine qui étoit du côté gauche, soit pour éviter le choc des éléphans, soit parce qu'elle espéroit avoir meilleur marché des soldats étrangers qui faisoient la droite dans l'infanterie ennemie, l'attaque, la renverse, & la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui étoient opposés aux éléphans, les prémiers furent foulés aux piés & écrasés, en se défendant vaillamment: le reste du corps de bataille fit ferme quel que tems à cause de sa profondeur. Mais lorsque les derniers rangs, enveloppés par la cavalerie & par les armés à la légére, fu rent contraints de tourner face pour faire tête aux ennemis, & que ceux qui avoient forcé le passage au travers des éléphans, rencontrérent la phalange des Carthaginois qui n'avoit point encore chargé, & qui étoit en bon ordre, les Romains furent mis en déroute de tous côtés, & entiére ment défaits. La plupart furent écrasés sous le poids énorme des éléphans: le reste, sans sortir de ses rangs, fut criblé par les traits des armés à la légére, & accablé par la cavalerie. Il n'y en eut qu'un petit nom bre qui prit la fuite: mais, comme c'étoit dans un plat-pays, les éléphans & la ca valerie Numide en tuérent une grande par tie. Cinq cens, ou environ, furent faits pri sonniers avec Régulus.
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Les Carthaginois, après avoir dépouillé(An. R. 497. Av. J. C. 255.) les morts, rentrérent triomphans dans Car thage, faisant marcher devant eux le Géné ral des Romains, & cinq cens prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quel ques jours auparavant ils s'étoient vus à deux doigts de leur perte. A peine pouvoi ent-ils croire ce qu'ils voyoient de leurs yeux. Hommes & femmes, jeunes gens & vieillards, tous se répandirent dans les temples pour rendre aux Dieux de vives ac tions de graces; & ce ne furent, pendant plusieurs jours, que festins & réjouissances. Régulus fut enfermé dans un cachot, où il resta pendant cinq ou six ans, & où il eut beaucoup à souffrir de la cruauté des Car thaginois. Nous voyons le Général Romain battu & pris: mais sa prison le rendra plus illustre que ses victoires. Xanthippe, qui avoit eu tant de part à(Xanthippe se retire.) cet heureux changement, prit le sage parti de se retirer bientôt après & de disparoître, de peur que sa gloire, jusques-là pure & en tiére, après ce prémier éclat éblouissant qu'elle avoit jetté, ne s'amortît peu à peu, & ne le mît en bute aux traits de l'envie & de la ca lomnie, toujours dangereux, mais encore plus dans un pays étranger, où l'on se trou ve seul, sans amis, & destitué de tout secours. Polybe dit qu'on racontoit autrement le départ de Xanthippe, & promet de l'expo ser ailleurs: mais cet endroit n'est pas parve nu jusqu'à nous. On lit dans Appien, que(De Bell. Pun. pag. 3.) les Carthaginois, piqués d'une basse & noire
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(An. R. 497. Av. J. C. 255.) jalousie de la gloire de Xanthippe, & ne pouvant soutenir l'idée d'être redevables de leur salut à un étranger, sous prétexte de le reconduire par honneur dans sa patrie avec une nombreuse escorte de vaisseaux, don nérent ordre sous main à ceux qui les con duisoient, de faire périr en chemin le Géné ral Lacédémonien, & tous ceux qui l'ac compagnoient: comme s'ils avoient pu en sevelir avec lui dans les eaux, & le souvenir du service qu'il leur avoit rendu, & l'hor reur du crime qu'ils commettoient à son é gard. Une telle noirceur ne me paroit pas croyable, même dans des Carthaginois. (Réflexions de Polybe sur ce grand évé nement.) Cette bataille, dit Polybe, quoique moins considérable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires instructions; & c'est, ajoute-t-il, le solide fruit de l'His toire. Voilà le maitre que je tâche de suivre. Prémiérement, doit-on beaucoup comp ter sur son bonheur, après ce qui arrive ici à Régulus? Fier de sa victoire, & inexora ble à l'égard des vaincus, à peine daigne- t-il les écouter: & lui-même bientôt après il tombe entre leurs mains. Annibal fera faire la même réflexion à Scipion, lorsqu'il l'exhortera à ne se pas laisser éblouir par l'heureux succès de ses armes. (a) Régulus, 44
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lui dira-t-il, auroit été un des plus rares mo(An. R. 497. Av. J. C. 255.) déles de courage & de bonheur qu'il y ait ja mais eu, si, après la victoire qu'il remporta dans le même pays où nous sommes, il avoit voulu accorder à nos péres la paix qu'ils lui demandoient. Mais, pour n'avoir pas su mettre un frein à son ambition, & ne s'ê tre pas contenu dans de justes bornes, plus son élevation étoit grande, plus sa chute fut honteuse. En second lieu, on reconnoit bien ici la vérité de ce que dit Euripide, Qu'un (a) sage conseil vaut mieux que mille bras. Un seul homme, dans cette occasion, change toute la face des affaires. D'un côté il met en fuite des troupes qui paroissoient invinci bles; de l'autre, il rend le courage à une ville & à une Armée qu'il avoit trouvées dans la consternation & dans le deses poir. Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures. Car, y aiant deux voies de profiter & d'apprendre; l'une par sa propre expérience, & l'autre par celle d'autrui; il est bien plus sage & bien plus utile de s'instruire par les fautes des autres, que par les siennes. La nouvelle de la défaite & de la prise de(On con struit une nouvelle Flotte à Rome.) Régulus causa une grande allarme à Rome, & fit craindre que les Carthaginois, enflés de leur victoire, & irrités des maux qu'ils avoient soufferts, ne songeassent à venir 45
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(An. R. 497. Av. J. C. 255.) s'en venger sur Rome même, & n'entre prissent de faire sentir à l'Italie les mêmes ravages que l'Afrique venoit d'éprouver. C'est pourquoi le Sénat ordonna aux Con suls de pourvoir d'abord à la sureté du pays, en y laissant les troupes nécessaires pour sa défense; de travailler à la construction d'u ne Flotte considérable; de partir au plutôt pour la Sicile; & de passer même en A frique s'ils le jugeoient à propos, pour don ner de l'occupation aux ennemis dans leur propre pays. (Les Car thaginois lévent le siége de Clypéa. Polyb. I. 37.) Les Carthaginois ne songérent d'abord qu'à pacifier l'Afrique, à réduire par la douceur ou par la force les peuples qui s'é toient révoltés, à recouvrer les villes dont les Romains s'étoient rendu maitres. Clypéa étoit la plus considérable. La garnison que les Romains y avoient laissée, fit une vi goureuse défense, & tint longtems en haleine l'Armée des Carthaginois: desorte que, lorsqu'ils eurent appris les préparatifs extra ordinaires qu'on faisoit en Italie pour mettre en mer une Flotte, ils levérent le siége, pour ne plus s'occuper qu'à en équiper une de leur côté, capable de disputer aux Romains l'en trée en Afrique. (Les Con suls pas sent en A frique a vec une nombreu se Flotte. Après le gain de) Les Consuls avoient fait une si grande diligence, qu'au commencement de l'été il se trouva trois cens cinquante galéres par faitement équipées, & prêtes à se mettre en mer. Ils partirent sans perdre de tems, a bordérent d'abord en Sicile où ils laissérent de bonnes garnisons dans les villes qui en
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avoient besoin, & en partirent aussitôt pour( An. R. 497. Av. J. C. 255. deux ba tailles, ils se re mettent en mer pour re tourner en Italie.) l'Afrique. Une rude tempête les poussa vers l'Ile Cossura, située entre l'Afrique & la Si cile vis-à-vis le promontoire de Lilybée. Ils y firent une descente, ravagérent tout le plat-pays, & prirent la ville capitale, qui portoit le nom même de l'Ile. De-là ils gagnérent le promontoire d'Hermée, près duquel est située la ville de Clypéa, où la Flotte Carthaginoise vint à leur rencontre. Il s'y donna un rude combat, dont le succès fut longtems douteux. Le secours qui sur vint fort à propos de Clypéa, fit pancher la balance du côté des Romains, & leur pro cura une victoire complette. Les Cartha ginois eurent plus de cent galéres coulées à fond, trente de prises; & ils y perdirent près de quinze mille hommes. Les Ro mains ne perdirent qu'onze cens hommes, & neuf vaisseaux. La Flotte passa aussitôt à Clypéa, & les troupes aiant été débar quées, y établirent leur camp près de la vil le. Les Carthaginois vinrent peu après les y attaquer. Il se donna un combat sur terre. Les Carthaginois furent encore vain cus, & perdirent près de neuf mille hom mes. Parmi les prisonniers il s'en trouva plusieurs des principaux citoyens de Cartha ge, qu'on garda soigneusement pour servir à l'échange de Régulus & des autres Ro mains les plus distingués. On délibéra ensuite sur le parti qu'il fa loit prendre. Les grands avantages qu'on venoit de remporter, avoient d'abord fait
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( An. R. 497. Av. J. C. 255.) espérer qu'on pourroit se maintenir dans l'Afrique. Mais comme tous les pays cir convoisins avoient été ravagés, on craignoit la famine. On jugea donc à propos d'em mener la garnison de Clypéa, & de faire voile en Sicile. On emporta un grand bu tin, qui étoit le fruit des victoires de Ré gulus, & qu'il avoit mis en dépôt dans cet te ville. (La Flot te Romai ne essuye une hor rible tem pête sur les côtes de Sicile. Polyb. l. 38.) Ils avoient fait un heureux voyage jusqu'en Sicile, & ils seroient arrivés en sureté dans l'Italie, si les Consuls avoient su prendre & suivre conseil. Les Pilotes les avertirent que la navigation deviendroit très dangereu se, se trouvant entre le lever de l'Orion & celui du Chien, qui est un tems où il s'ex cite pour l'ordinaire de très grands orages: (on fixe ce tems aux mois de Juin & de Juillet.) Ils firent peu de cas de cet avis, & s'amusérent au siége de quelques villes maritimes qu'ils voulurent reprendre en pas sant. Ils reconnurent bientôt à leur grand malheur, la vérité de l'avis qui leur avoit été donné. A leur départ, il s'éleva une tem pête des plus violentes qu'on eût encore vues. De plus de trois cens soixante vais seaux, à peine s'en sauva-t-il quatre-vingts, dont il falut même jetter la charge en mer; sans compter un nombre encore plus grand de barques, & de petits bâtimens qui pé rirent. La mer étoit couverte de cadavres d'hommes & d'animaux, de planches & de
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débris de galéres, depuis la côte de (a) Ca( An. R. 497. Av. J. C. 255.) marine où cet orage avoit accueilli la Flotte, jusqu'au cap de Pachyn. La bonté, la gé nérosité du Roi Hiéron fut pour eux, dans un si triste desastre, une grande consola tion, & un secours bien nécessaire. Il leur fournit des habits, des vivres, & tout l'armement nécessaire pour les vaisseaux, & les conduisit jusqu'à Messine. Les Carthaginois surent bien mettre à(Les Car thaginois assiégent & pren nent Agri gente.) profit la disgrace de leurs ennemis. Aiant repris en passant la Ville & l'Ile de (b) Cossura, ils abordérent en Sicile, formé rent le siége d'Agrigente sous la conduite de Carthalon, prirent en peu de jours cet te ville qui ne reçut point de secours, & la ruïnérent entiérement. Il étoit à crain dre que toutes les autres places des Ro mains n'eussent le même sort, & ne fus sent obligées de se rendre: mais la nouvel le du puissant armement que l'on prépa roit à Rome, donna du courage aux Al liés, & les engagea à tenir ferme contre les ennemis. En effet, dans l'espace de trois mois, deux cens vingt galéres furent mises en état de faire voile.

(An. R. 498. Av. J C. 254.)

Ce Cornélius est le même, qui, sept ans 46 47
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(An. R. 498. Av. J. C. 254.) auparavant, étant Consul, avoit été pris par les Carthaginois dans une embuscade près des Iles de Lipari, conduit à Carthage, & enfermé dans une prison où on lui fit souf frir d'indignes traitemens. “(a) Qui croi roit, s'écrie un Auteur, que ce Corné lius seroit conduit de la Pourpre Consu laire à un cachot, & du cachot rendu de nouveau à la Pourpre Consulaire? il éprouva ce double changement dans l'espace de quelques années, devenu de Consul captif, & de captif Consul.“ De telles vicissitudes sont rares; mais il suffit qu'elles ne soient pas sans exemple, pour servir d'avertissement au Sage de ne point se laisser abbatre par la mauvaise fortune, ni élever par la prospérité. (La prise de Panor me par les Romains est suivie de la red dition de plusieurs villes. Polyb. I. 39.) Les deux Consuls, aiant pris à Messine en passant quelques vaisseaux qu'ils y trou vérent, les seuls presque qui s'étoient sau vés du dernier naufrage, abordérent en Si cile avec une Flotte de deux cens cinquan te voiles à l'embouchure de la rivière (b) d'Himére, & se rendirent maitres de la ville de Céphalédie, qui n'en est éloignée que de dix-huit milles. (six lieues.) Ils man quérent Drépane, dont ils furent obligés de lever le siége. Ils en formérent sur le champ un autres d'une bien plus grande importan 48 49
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ce: ce fut celui de (a) Panorme, la prin( An. R. 498. A. J. C. 254.) cipale ville du domaine des Carthaginois. Ils s'étoient d'abord emparés du port. Les habitans refusant de se rendre, ils travail lérent à environner la ville de fossés & de retranchemens. Comme le lieu fournissoit du bois en abondance, les travaux avan cérent considérablement en peu de tems. L'attaque fut poussée vivement. Aiant ab batu par le moyen des machines une tour située sur le bord de la mer, les soldats en trérent par la bréche, & après avoir fait un grand carnage s'emparérent de la ville extérieure, appellée la Ville-neuve. L'an cienne ne tint pas longtems. Comme elle commençoit à manquer de vivres, les as siégés offrirent de se rendre, sans autre condition, sinon qu'ils auroient la liberté & la vie sauve. Leur offre ne fut point acceptée. On les obligea de se racheter pour un certain prix, dont on convint; qui fut deux mines par tête, c'est-à-dire cent livres; & il y eut quatorze mille personnes rachetées à ce prix, ce qui fait quatorze cens mille livres. Le reste de la popula ce, qui montoit à près de treize mille tê tes, fut vendu avec le butin. La prise de cette ville fut suivie de la reddition volontaire de plusieurs autres pla 50
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( An. R. 498. Av. J. C. 254.) ces, dont les (a) habitans chassérent la gar nison Carthaginoise, & embrassérent le par ti des Romains. Les Consuls, après de si glorieuses expéditions, retournérent à Ro me.
(An. R. 499. Av. J. C. 253.)

(Polyb. I. 40.) Ces Consuls passérent dans l'Afrique a vec une Flotte de deux cens soixante vais seaux. Ils y firent des descentes, prirent quelques places, & en remportérent un grand butin. Il ne s'y passa aucune expé dition importante, parce que les Carthagi nois les empêchérent toujours d'y prendre aucun poste commode. Ils avoient bien rétabli leurs affaires dans tout le pays, aiant repris toutes les places dont Régulus s'étoit rendu maitre, & fait rentrer dans le devoir tous ceux qui s'étoient révoltés. Amilcar aiant parcouru la Numidie & la Maurita nie, avoit pacifié toutes ces contrées, & avoit exigé des peuples en forme d'amende & de satisfaction mille talens d'argent (trois millions) & vingt mille bœufs. Pour ce qui regarde les principaux des villes, qu'on ac cusoit d'avoir été favorables aux Romains, il en fit pendre jusqu'à trois mille. On re connoit bien ici le caractére des Carthagi nois. 51
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Les Consuls aiant été portés par le vent(An. R. 499. Av. J. C. 253.) a (a) l'Ile des Lotophages, appellée Mé ninx, voisine de la petite Syrte, y essuyé rent un péril qui marque combien peu ils (b) connoissoient la mer, dont le flux & le reflux étoit pour eux une chose nouvelle. L'eau s'étant retirée, ils furent fort étonnés de se trouver presque à sec; & se croyant perdus, ils jettérent beaucoup de choses hors des vaisseaux pour les décharger. Le retour du flux ne les surprit pas moins, mais ce fut d'une maniére agréable; car il les tira d'un péril qu'ils avoient cru sans ressource. Le reste du voyage leur fut assez favorable jusqu'au cap de (c) Palinure, qui s'avance des montagnes de Lucanie dans la mer. Quand ils vinrent à le doubler, une furieuse tempête s'éleva tout-à-coup, & leur coula à fond plus de cent cinquante gros vaisseaux, sans parler d'un grand nom bre de barques, & d'autres petits bâti mens. Tant de pertes de vaisseaux qui se suivi(Les Ro mains, re butés par plusieurs naufrages de leurs Flottes, renoncent à l'empire de la mer.) rent d'assez près, & qui ne pouvoient être réparées qu'avec des frais immenses, affli gérent extrêmement les Romains, & leur firent croire que la volonté des Dieux n'é toit pas qu'ils eussent l'empire de la mer. 52 53 54
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(An. R. 499. Av. J. C. 253.) Le Sénat, en conséquence, ordonna qu'on n'équiperoit plus qu'une Flotte de soixante vaisseaux, pour tenir les côtes de l'Italie en sureté, & pour transporter en Sicile les vi vres & les autres munitions nécessaires aux Armées qui y feroient la guerre. L'un des deux Censeurs étant mort, l'autre abdiqua, selon la coutume établie depuis longtems: ce qui fit remettre le dé nombrement à l'année suivante.
(An. R. 500. Av. J. C. 252.)

C. Aurelius Cotta.

P. Servilius Geminus.

Ils reprennent une ville en Sicile, nom mée Himére, ou (a) Thermes d'Himére. (Prise de Lipari. Deso béissance d'un Offi cier sévé rement punie. Val. Max. II. 4.) C. Aurélius forme le siége de Lipari, ville située dans l'Ile de même nom. Obligé de retourner à Rome pour prendre de nouveau les auspices, il confie le soin du siége à Q. Cassius Tribun Légionaire, avec ordre de veiller seulement à la conservation des ou vrages, & avec défense expresse d'attaquer la place en son absence. Le jeune Officier, emporté par un desir effrené de gloire, mé ne ses troupes à l'attaque de la ville. Sa té mérité fut bien punie. Les assiégés firent une violente sortie où ils lui tuérent beau coup de monde, le repoussérent lui-même jusques dans le camp qu'il eut bien de la peine à défendre, & ensuite brulérent tous 55
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les ouvrages. Le retour du Consul eut(An. R. 500. Av. J. C. 252.) bientôt tout rétabli. La ville fut prise, & il s'y fit un grand carnage. Il songea pour lors à la punition de l'Officier, qui fut dé gradé, frapé publiquement de verges, & obligé de servir dans les derniers rangs de l'infanterie comme simple soldat. Quand on se fut rendu maitre de Lipa(Ancien bienfait de Tima sithée ré compensé dans sa postérité. Liv. V. 28.) ri, les descendans de Timasithée furent exemtés de tout tribut & de tout impôt, en reconnoissance d'un service signalé qu'il avoit rendu à la République il y avoit cent quarante ans. Il avoit pour lors l'au torité souveraine à Lipari. Il fit rendre aux Romains une coupe d'or qu'ils envoyoient à Delphes, & que les pirates de Lipari a voient prise: donna une bonne escorte aux Ambassadeurs pour les mener à Delphes: enfin les fit reconduire en toute sureté jus qu'à Rome. L'action est héroïque: mais la reconnoissance du Peuple Romain, aussi vive après tant d'années que si le service eût été tout récent, est bien remarquable, & bien digne de louange. Depuis le malheur de Régulus, les élé phans, qui y avoient beaucoup contribué, avoient jetté une si grande terreur parmi les troupes Romaines, qu'elles n'osoient presque plus se présenter devant les enne mis, ni hazarder de combat contre eux. Ce changement, dont les Carthaginois s'a perçurent bien, joint à la résolution qu'ils surent que le Sénat avoit prise de ne plus équiper de nouvelles Flottes, leur fit espé-
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( An. R. 500. Av. J. C. 252. Ambassa de des Carthagi nois vers Ptolémée. Appian. apud Fulv. Urs. Six millions.) rer, que, pour peu qu'ils voulussent faire d'efforts, il leur seroit facile de recouvrer toute la Sicile. Ils manquoient d'argent, le Trésor public étant épuisé par les dépenses énormes que la guerre que l'on faisoit depuis douze ans avoit entraînées. Ils envoyérent une Ambas sade à Ptolémée Roi d'Egypte, (c'étoit Ptolémée Philadelphe) pour le prier de leur prêter deux mille talens d'argent. Ptolé mée, qui étoit lié aussi d'amitié avec les Romains, aiant tenté mutilement de récon cilier les deux peuples comme médiateur, témoigna aux Ambassadeurs que quelque desir qu'il eût d'obliger les Carthaginois, il ne pouvoit le faire dans la conjoncture présente; parce que ce seroit violer la foi des Traités, que d'aider d'argent ou de troupes des amis contre d'autres amis. (Liv. Epit. XVIII.) Ce fut cette année pour la prémiére fois que la dignité de Grand Pontife passa dans l'Ordre des Plébéïens. Ti. Coruncanius fut élevé à cet honneur. (Sévérité remarqua ble des Censeurs.) Les nouveaux Censeurs firent la clôture du dénombrement: c'étoit le trente-septiè me lustre. Il se trouva deux cens quatre- vingts-dix-sept mille sept cens quatre-vingts- dix-sept citoyens capables de porter les ar (Val. Max. II. 9.) mes. Cette censure fut sévére & rigoureu se. Treize des Sénateurs furent dégradés. On ôta les chevaux à quatre cens jeunes Romains, & ils furent rejettés dans les plus (Ærarii facti.) bas rangs du peuple. La cause d'une puni tion si deshonorante, fut la plainte que le
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Consul Aurélius avoit portée contre eux au( An. .{!D}R. 500. Av. J. C. 252.) Tribunal des Censeurs, sur ce qu'en Sici le, dans une nécessité pressante, aiant été commandés pour des travaux, ils avoient refusé d'obéir. Le Consul, à cette punition infligée par les Censeurs, en fit ajouter une autre par le Sénat. Il fut dit que leurs an nées de service passées ne leur seroient point comptées, & qu'ils seroient obligés de les recommencer tout de nouveau. C'étoit par de pareils exemples de sévérité placés à pro pos, que se conservoit chez les Romains l'exactitude de la discipline militaire, d'où dépend tout le succès des Armées, & qui a contribué plus que toute autre chose à por ter la grandeur Romaine au point où elle est arrivée.

(An. R. 501. Av. J. C. 251.)

C. Furius Pacilus.

Il ne se fit rien de considérable cette an(Le Sénat tourne de nouveau tous ses efforts du côté de la mer. Polyb. I. 41.) née. Les Consuls, qui étoient passés en Si cile, n'attaquérent point l'ennemi, & n'en furent point non plus attaqués. Cependant Asdrubal, nouveau Général des Carthagi nois, étoit arrivé tout récemment avec deux cens galéres, cent trente éléphans, & vingt mille tant fantassins que cavaliers. Cette inaction, laquelle, en traînant la guerre en longueur, épuisoit les fonds du trésor, don na lieu au Sénat d'examiner de nouveau la résolution qu'on avoit prise de ne plus cons truire de Flottes, à cause des grandes dépen-
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( An. R. 501. Av. J. C. 251.) ses auxquelles elles engagoient la Républi que.“ Le Sénat voyoit qu'on retomboit dans le même inconvénient par la pro longation de la guerre. Depuis l'échec de Régulus, les troupes Romaines ne montroient plus la même ardeur qu'aupa ravant. Quand tout réussiroit à l'ordi naire dans les combats de terre, on ne pouvoit rien terminer, ni chasser les Car thaginois de la Sicile, tant qu'ils demeu roient maitres de la mer. D'ailleurs, il y avoit quelque chose de honteux, & d'indigne du caractére Romain, de se laisser rebuter par des pertes causées non par leur faute, mais par des malheurs in évitables à toute la prudence humaine.“ Ces considérations déterminérent le Sénat à reprendre leur ancien plan, & à tourner les principaux efforts de la République du côté de la mer.
( An. R. 502. Av. J. C. 250.)

Ces Consuls furent chargés du soin de préparer une Flotte, & de l'équiper de tout ce qui étoit nécessaire. On continua à L. Métellus en qualité de Proconsul le com mandement de l'Armée de Sicile, où il é toit resté, pendant que son Collégue étoit retourné à Rome pour l'élection des Con suls. (Célébre bataille près de) Cependant Asdrubal, voyant qu'il n'y a voit plus en Sicile qu'un seul Général Ro-
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main avec la moitié des forces, & faisant ré( An. R. 502. Av. J. C. 250. Panorme gagnée sur les Car thaginois. Polyb. I. 41. 43.) flexion que l'Armée Romaine, lors même qu'elle étoit entiére, n'avoit osé par crain te, quoiqu'elle fût presque tous les jours ran gée en bataille en présence de l'ennemi, ac cepter le combat; crut que le tems étoit venu d'hazarder une action, d'autant plus que ses troupes la demandoient avec em pressement, & souffroient impatiemment tout délai. Il partit de Lilybée, & aiant traversé un chemin fort difficile par le pays de Sélinunte, il arriva sur les terres de Pa norme, & y campa. Le Proconsul Métellus étoit pour lors dans cette ville avec son Armée. C'étoit le tems de la moisson; il y étoit venu pour mettre les habitans en état de scier & de serrer leurs blés en sureté. Aiant appris par des espions qu'Asdrubal avoit dans la ville, qu'il étoit venu dans le dessein de donner un combat, pour le fortifier dans cette réso lution, & le rendre moins précautionné, il affecte de montrer de la crainte, & se tient renfermé dans la ville. Cette conduite, en effet, enhardit extrêmement le Général Carthaginois. Il ravage impunément le plat pays, porte part-tout le fer & le feu, & s'avance fiérement jusqu'aux portes de Pa norme. Métellus demeure toujours dans l'inaction; & pour donner à Asdrubal de plus en plus mauvaise idée & du courage & du nombre de ses troupes, il ne fait pa roître que fort peu de soldats sur les murs.
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) Asdrubal n'hésita plus. Il fait marcher tou tes ses troupes tant de pié que de cheval, & tous ses éléphans, vers les murs de la ville, & y établit son camp avec tant de sécurité, & tant de mépris pour des enne mis qui n'osoient pas se montrer, qu'il ne daigna pas même l'environner de retran chemens. Les vivandiers & les valets qui suivent l'Armée, avoient apporté dans le camp du vin en abondance. Le soldats mercenaires ne s'épargnérent pas, & remplis de vin ils excitoient un tumulte, & poussoient des cris confus & violens, tels que l'ivresse en fait jetter. Le Proconsul crut que c'étoit là le tems d'agir. Il commence par faire sortir ses armés à la légére, pour attirer les ennemis au combat: ce qui ne man qua pas d'arriver. S'avançant insensible ment les uns après les autres, toute l'Ar mée à la fin sortit du camp. Métellus pla ce une partie des armés à la légére le long de quelques fossés de la ville, avec ordre si les éléphans s'approchoient, de jetter for ce traits contr'eux, &, quand ils se trouve roient pressés, de descendre dans le fossé, pour en remonter bientôt après, & tour menter de nouveau les éléphans. Et afin qu'ils ne manquassent point de traits, il en fait porter une bonne quantité sur les murs, & charge les gens du petit-peuple d'en jet ter en bas de tems en tems. Il range sur les mêmes murs ses archers. Pour lui, il demeure avec ses troupes pesamment armées
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à la porte de la ville qui étoit vis-à-vis l'ai(An. R. 502. Av. J. C. 250.) le gauche des ennemis, prêt à sortir quand il seroit tems. Cependant les armés à la légére, qui a voient commencé l'action, tantôt pressés par la multitude des ennemis, se retiroient vers la ville en bon ordre; tantôt fortifiés par les nouvelles troupes que le Proconsul leur envoyoit de tems en tems, soutenoient le combat. Du côté des Carthaginois, les conducteurs des éléphans, voulant s'attri buer à eux principalement l'honneur de la victoire, & l'enlever à Asdrubal, mettent en mouvement leurs pesans animaux sans attendre l'ordre, & poursuivirent ceux qui se retiroient vers la ville jusqu'au fossé. C'é toit là où on les attendoit. Les archers qui étoient sur les murs, & les armés à la légére qui bordoient le fossé, font tomber sur eux une grêle de fléches & de traits. Les éléphans, percés de coups & de bles sures, n'écoutent plus la voix de leurs mai tres; & devenus furieux, ils se tournent contre les Carthaginois mêmes, troublent & renversent les rangs, & écrasent tout ce qu'ils rencontrent. C'est l'inconvénient or dinaire des éléphans. Métellus sort dans ce moment de trouble & de confusion, qui fut pour lui comme un signal. Trouvant les ennemis dans cet état, comme il l'avoit prévu, il n'eut pas de peine à les renver ser, & à les mettre en déroute. Le carna ge fut horrible, & dans le combat, & dans la fuite. Pour comble de malheur la
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) Flotte Carthaginoise arrive dans cette triste conjoncture, & loin de leur être de quel que secours, devient pour eux une occa sion d'une nouvelle & plus grande disgra ce. Dès qu'elle parut, aveuglés par la crainte ils courent tous précipitamment vers cette Flotte, comme vers leur unique asy le; & se renversant les uns les autres ils se foulent aux piés, ou sont écrasés par les éléphans, ou tués par les ennemis qui les poursuivent, ou noyés dans la mer en vou lant arriver à la nage aux vaisseaux. Asdru bal se sauva à Lilybée. Il fut condanné pendant son absence à Carthage; & quand il y fut retourné sans savoir ce qui s'étoit passé contre lui, il fut mis à mort. C'é toit un des plus grands Généraux qu'eût eu la République. Un seul malheur fit ou blier tous les services qu'il lui avoit rendus. On n'en usoit pas de la sorte à Rome. Les Romains n'ont guéres remporté de victoire plus grande que celle-là. Elle rendit le courage à leurs troupes, & ab battit entiérement celui des Carthaginois; de sorte que pendant tout le reste de cette guerre, ils n'osérent plus hazarder de com bat par terre. Vingt mille Carthaginois péri rent dans cette action. On y prit vingt- (Les élé phans qu'on a voit pris, sont en voyés à Rome.) six éléphans dans l'action même, & tous les autres dans les jours qui suivirent. Le Proconsul, prévoyant que ceux qui ne sa voient pas la maniére de traiter & de con duire ces animaux, auroient de la peine à les prendre & à les emmener dans l'état
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de fureur où ils étoient, errans de côté &( An. R. 502. Av. J. C. 250.) d'autre dans la campagne, fit proclamer par un héraut qu'il accorderoit la vie & la liberté à ceux qui contribueroient à en prendre quelques-uns. Les Carthaginois saisirent avec joie une occasion si favorable d'adoucir leur sort. Ils prirent d'abord ceux qui étoient les moins farouches, & qu'ils connoissoient davantage, & par leur moyen attirérent les autres sans peine. Métellus les envoya tous à Rome au nombre de cent quarante-deux. Voici comme il s'y prit pour ce trans(Maniére dont on fit passer le trajet de mer aux éléphans. Frontin. I. 7. Plin. VIII. 6.) port, qui n'étoit pas facile, parce qu'il n'a voit point de vaisseaux propres pour une telle opération. On commença par amas ser un grand nombre de tonneaux vuides, qu'on attachoit ensemble deux à deux par le moyen d'une poutre qu'on inséroit entre ces tonneaux, laquelle les empêchoit de s'entreheurter & de se séparer. On cons truisoit dessus une espéce de plancher for mé d'ais, qu'on couvroit de terre & d'au tres matériaux, aux deux côtés duquel on élevoit un garde-fou, c'est-à-dire comme une petite muraille, pour empêcher les é léphans de tomber dans l'eau. Ils y en troient de dessus la terre sans peine, avan çoient sur la mer sans s'en apercevoir, & arrivoient, à la faveur de ces radeaux, jus qu'au bord du rivage, comme s'ils eussent toujours été portés sur terre. Métellus fit ainsi transporter tous ses éléphans jusqu'à Rhége, & de-là on les conduisit à Rome, où ils furent exposés dans le Cirque: spec-
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( An. R. 502. Av. J. C. 250. Les Car thaginois envoient des Am bassadeurs à Rome, pour trai ter de la paix, ou de l'é change des prison niers. Ré gulus les accompa gne. Freinshem. XVIII. 57- 66.) tacle qui fit autant de plaisir au peuple, qu'il avoit jusques-là causé de terreur aux trou pes. Les pertes considérables que les Cartha ginois avoient faites tant par terre que sur mer depuis quelques années, les déterminé rent à envoyer à Rome des Ambassadeurs pour y traiter de paix; & en cas qu'ils n'en pussent obtenir une qui leur fût favorable, pour y proposer l'échange des prisonniers, & sur-tout de certains d'entr'eux qui étoient des prémiéres familles de Carthage. Ils cru rent que Régulus pourroit leur être d'un grand secours, sur-tout par raport au se cond article. Il avoit à Rome sa femme & ses enfans, grand nombre de parens & d'a mis dans la place de Consul. On avoit lieu de présumer que le desir de se tirer du triste état où il languissoit depuis plusieurs années, de rentrer dans sa famille qui lui étoit fort chére, & d'être rétabli dans une patrie où il étoit généralement estimé & respecté, le porteroit infailliblement à appuyer la deman de des Carthaginois. On le pressa donc de se joindre aux Ambassadeurs dans le voyage qu'ils se préparoient de faire à Rome. Il ne crut pas devoir se refuser à cette demande: la suite fera connoitre quels furent ses mo tifs. Avant que de partir, on lui fit prêter serment, qu'en cas qu'il ne réussît point dans ses demandes, il reviendroit à Cartha ge; & on lui fit même entendre que sa vie dépendoit du succès de sa négociation. Quand ils furent près de Rome, Régu-
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lus refusa d'y entrer, apportant pour raison( An. R. 502. Av. J. C. 250.) que la coutume des ancêtres étoit de ne donner audience aux Ambassadeurs des en nemis que hors de la ville. Le Sénat s'y étant assemblé, les Ambassadeurs, après a voir exposé le sujet de leur ambassade, se re tirérent. Régulus vouloit les suivre, quoique les Sénateurs le priassent de rester; & il ne se rendit à leurs priéres qu'après que les Carthaginois, dont il se regardoit com me l'esclave, le lui eurent permis. Il ne paroit pas qu'on fit mention de ce(Régulus se déclare contre l'é change des prison niers.) qui regardoit la paix, ou du moins qu'on s'y arrêta: la délibération ne roula que sur l'échange des prisonniers. Régulus, invité par la Compagnie à dire son avis, répon dit qu'il ne pouvoit le faire comme Séna teur, ayant perdu cette qualité, aussi-bien que celle de Citoyen Romain, depuis qu'il étoit tombé entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire comme parti culier ce qu'il pensoit. La conjoncture é toit délicate. Tout le monde étoit tou ché du malheur d'un si grand homme. Il n'avoit, dit Cicéron, qu'à prononcer un mot pour recouvrer avec sa liberté, ses biens, ses dignités, sa femme, ses enfans, sa patrie. Mais ce mot lui paroissoit contraire à l'honneur & au bien de l'Etat. Il ne fut attentif qu'aux sentimens que lui inspiroient la force & la grandeur d'ame. Ce (a) sont 56
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) ces vertus, dit Cicéron en parlant de Ré gulus, qui apprennent aux hommes à ne rien craindre; à mépriser toutes les choses humaines; à se préparer à tout ce qui peut arriver de plus fâcheux; j'ajouterai avec Se néque, à marcher par-tout où le devoir nous appelle à travers les plus grands dan gers, en foulant aux piés tout autre intérêt quel qu'il puisse être. Il (a) déclara donc nettement,“ qu'on ne devoit point songer à faire l'échange des prisonniers: qu'un tel exemple auroit des suites funestes à la République: que des citoyens qui avoient eu la lâcheté de livrer leurs armes à l'en nemi, étoient indignes de compassion, & incapables de servir leur patrie. Que pour lui, à l'âge où il étoit, on devoit compter que le perdre, c'étoit ne rien perdre; au-lieu qu'ils avoient entre leurs mains plusieurs Généraux Carthaginois dans la vigueur de l'âge, & en état de rendre encore à leur patrie de grands ser vices pendant plusieurs années.“ 57
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Ce ne fut point sans peine que le Sénat( An. R. 502. Av. J. C. 250.) se rendit à un avis qui devoit couter si cher, & qui étoit inoui & sans exemple dans le cas où se trouvoit Régulus. Cicé ron, au troisiéme livre des Offices, exami ne si Régulus, après avoir dit son avis dans le Sénat, étoit obligé de retourner à Car thage, & de s'exposer aux tourmens les plus cruels, plutôt que de manquer à un serment extorqué de lui par force, fait à un ennemi qui ne savoit ce que c'étoit que d'être fidéle à sa parole, de qui il n'a voit rien à craindre, non plus que de la colére des Dieux, qui en (*) sont incapa bles. Cicéron rejette ce frivole raisonnement avec une sorte d'indignation. Ce qu'on doit considérer dans le serment, dit-il, & ce qui doit le faire garder, ce n'est pas la crainte d'être puni si l'on y manque: c'est sa force & sa sainteté. Car (a) le serment est une affirmation religieuse. Or ce qu'on affirme 58 59
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) de cette sorte, & dont on prend Dieu même à témoin, il faut le tenir par respect pour la foi donnée, cette foi dont Ennius a dit ce beau mot: O (a) sainte & divi ne Foi, par qui Jupiter même jure, que vous êtes digne d'être placée au plus haut des temples! Quiconque viole son serment, viole donc cette foi si sainte & si respec table. La guerre même a ses loix, qui doi vent être inviolablement observées par ra port aux ennemis quels qu'ils soient; & prétendre que la foi donnée à quelqu'un qui n'en a point est nulle, c'est chercher à couvrir par un prétexte insoutenable la noirceur du parjure & de l'infidélité. Il faut conclure de ce qui vient d'être dit, que tout ce que la crainte & la bas sesse de cœur font faire, c'est-à-dire toutes les actions telles qu'auroit été celle de Ré gulus, si en opinant sur l'échange des pri sonniers il eût regardé ce qui lui convenoit plutôt que ce qui convenoit à la Républi que, ou qu'au-lieu de retourner il fût de meuré chez lui; que ces actions doivent être regardées comme criminelles, honteu ses, & infames. C'est toujours Cicéron qui parle. Et voilà jusqu'où peut aller la sa gesse humaine, toujours bien courte, lors qu'il s'agit de remonter aux prémiers prin cipes des choses, & qui bâtissant sa morale sans raport à Dieu, sans la crainte d'être puni de lui, sans l'espérance de lui plaîre, 60
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ôte à la vertu tout solide motif, & tout( An. R. 502. Av. J. C. 250. Régulus retourne à Carthage, où il expi re au mi lieu des plus cruels suplices.) soutien réel. Régulus n'hésita point sur le parti qu'il devoit prendre. Cet (a) illustre exilé par tit de Rome pour retourner à Carthage, sans être touché ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa femme & de ses enfans, mais avec la tranquillité d'un Magistrat, qui libre enfin de toute affaire part pour sa campagne. Cependant il n'i gnoroit pas à quels suplices il étoit réser vé. En effet, dès que les ennemis le vi rent de retour sans avoir obtenu l'échange, & qu'ils surent qu'il s'y étoit même oppo sé, il n'y eut sorte de tourmens que leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. Ils le tenoient longtems resserré dans un noir ca chot, d'où, après lui avoir coupé les pau piéres, ils le faisoient sortir tout-à-coup, pour l'exposer au soleil le plus vif & le plus ardent. Ils l'enfermérent ensuite dans une espéce de coffre tout hérissé de pointes, 61
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) qui ne lui laissoient aucun moment de re pos ni jour, ni nuit. Enfin, après l'avoir ainsi longtems tourmenté par d'excessives douleurs & une cruelle insomnie, ils l'at tachérent à une croix, qui étoit le suplice le plus ordinaire chez les Carthaginois, & l'y firent périr. (Ré flexions sur la fer meté & la patience de Régu lus.) Telle fut la fin de ce grand homme. Il (a) auroit manqué quelque chose à sa gloire, si sa fermeté & sa patience n'eussent été mi ses à une si rude épreuve. Ce ne sont point les prospérités, mais les malheurs, qui font paroître la vertu avec éclat, qui la mettent dans tout son jour, & qui font connoitre jusqu'où va sa force. C'est un Payen qui parle ainsi: mais il ignoroit l'usage des gran des vérités qu'il enseignoit. Quand vous voyez les gens de bien, dit encore Sené que, poursuivis par les méchans, affligés, tourmentés, ne croyez pas que Dieu les ou blie. Il les traite, comme un bon pére 62
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traite ses enfans, qu'il aime, mais qu'il for( An. R. 502. Av. J. C. 250.) me avec sévérité à la sagesse & aux bon nes mœurs. Dieu n'a pas pour les hom mes vertueux une tendresse foible, qui le porte à les traiter délicatement: il les éprouve, il les endurcit, il travaille à les rendre dignes de lui. (a) Un Tyran peut exercer son pouvoir sur leur corps, mais il ne va pas plus loin: il ne peut rien sur leur ame, qui est un asyle sacré, & inac cessible à ses coups. Au (b) milieu des tourmens, ils demeurent tranquilles, & at tachés inviolablement à leur devoir: ils les sentent, mais ils les surmontent. Voila le portrait de Régulus, le Héros du Paganis me en fait de courage & de patience; mais, malheureusement pour lui, le marty re de la vanité, de l'amour de la gloire, & d'un vain phantôme de vertu. Il est à remarquer que Polybe ne dit rien de tous ces prodiges de constance. Le Sénat aiant appris la mort tragique(Cartha ginois li vrés au ressenti ment de) de Régulus, & la cruauté inouie des Car thaginois, livra les plus distingués de leurs prisonniers à Marcia sa femme, & à ses 63 64
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( An. R. 502. Av. J. C. 250. Marcia femme de Régulus. Zonar. VIII. 394. Aul. Gell. VI. 4. Diod. apud Vales. LXXIV.) enfans. Ils les enfermérent dans une ar moire garnie de pointes de fer, pour leur rendre avec usure les douleurs au milieu desquelles Régulus avoit fini sa vie; & les laissérent cinq jours entiers sans nourritu re, au bout desquels Bostar mourut de faim & de misére. Mais Amilcar, dont le tempérament étoit plus vigoureux, vécut encore cinq autres jours à côté du cadavre de Bostar avec lequel il étoit enfermé, au moyen de la nourriture qu'on ne lui four nit que pour prolonger ses tourmens. A la fin, les Magistrats, informés de ce qui se passoit dans la maison de Marcia, firent cesser ces inhumanités, renvoyérent à Car thage les cendres de Bostar, & ordonné rent que les autres prisonniers fussent trai tés plus doucement. Il me semble que quel que dignes que parussent les Carthaginois d'une telle barbarie, le Sénat n'auroit pas dû les livrer au ressentiment d'une femme, & qu'un contraste d'humanité auroit été une plus noble vengeance, & plus digne du nom Romain.

§. III.

Triomphe de Métellus. Siége de Lilybée par les Romains. Trahison dans la ville dé couverte. On y fait entrer un secours considérable. Combat sanglant aux machi nes. Incendie des ouvrages. Caractère vain du Consul Clodius. Bataille de Drépane: perte de la Flotte des Romains. Le Con
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sul Junius passe en Sicile. Nouvelle dis grace des Romains à Lilybée. Ils évitent heureusement deux batailles. Perte entiére des vaisseaux Romains par une horrible tempête. On nomme un Dictateur. Junius se rend maitre d'Eryx. Amilcar Barcas est chargé du commandement en Sicile. Des particuliers de Rome arment en cour- se, & ravagent Hippone. Naissance d'An- nibal. Echange des prisonniers. Deux nou velles Colonies. Dénombrement. Une Da me Romaine accusée devant le Peuple, & condannée. Amilcar se rend maitre de la ville d'Eryx. Nouvelle Flotte Romaine construite & équipée par le zéle des par- ticuliers. Postumius Consul retenu à Rome comme Prêtre. Le Sénat défend à Luta tius de consulter les Divinations de Pré neste. Bataille aux Iles d'Egates gagnée par les Romains. Traité de Paix entre Rome & Carthage. Fin de la prémiére Guerre Punique. La Sicile devenue Pro vince du Peuple Romain. A la douleur qu'avoit causé la( An. R. 502. Av. J. C. 250. Triom phe de Métellus. Freinshem. XIX. Liv. Epit. XIX.) triste fin de Régulus, succéda la joie que répandit dans toute la ville l'agréable spec tacle du triomphe de L. Métellus, devant le char duquel marchoient treize Officiers considérables de l'Armée Carthaginoise, & six-vingts éléphans. J'ai déja dit que ces éléphans furent encore exposés aux yeux du peuple dans le Cirque, après quoi on les fit tous mourir, parce qu'on ne jugea
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( An. R. 502. Av. J. C. 250. Plin. XVIII. 3.) pas à propos d'en faire usage dans les Ar mées Romaines. On a remarqué que cette année les vi vres furent à un très bas prix: un (a) bois seau de blé, un (b) conge de vin, trente livres de figues séches, dix livres d'huile d'olive, douze livres de viande, toutes ces choses étoient du même prix, & ne cou toient chacune qu'un seul as; & l'as, qui étoit la dixiéme partie du denier Romain évalué par plusieurs Savans à dix sols, ne (Polyb. II. 103.) valoit qu'un sou. Polybe nous apprend que de son tems le boisseau de froment ne va loit ordinairement en Italie que quatorze oboles, c'est-à-dire six sols & demi, & le boisseau d'orge la moitié. Un boisseau de froment suffisoit à un soldat pour huit jours. Dans le tems dont nous parlons, les dépenses extraordinaires qu'il avoit falu faire pour équiper des Flottes, avoient épuisé le trésor public, & rendu l'argent très rare: c'est ce qui avoit fait baisser si fort le prix des vivres. (Siége de Lilybée par les Romains. Polyb. I. 43 47.) La cruauté des Carthaginois à l'égard de Régulus, avoit allumé dans l'esprit des Ro mains un vif desir de vengeance. Les deux Consuls partirent pour la Sicile avec quatre Légions, & une Flotte de deux cens vais feaux, auxquels ils en ajoutérent quarante 65 66
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qu'ils trouvérent à Panorme, sans compter( An. R. 502. Av. J. C. 250.) un grand nombre d'autres moindres bâti mens. Après avoir tenu Conseil, & exami né mûrement quel parti ils devoient pren dre, ils formérent le hardi dessein d'atta quer Lilybée. C'étoit la plus forte place qu'eussent les Carthaginois dans la Sicile, dont la perte devoit entraîner après elle cel le de tout ce qui leur restoit dans l'Ile, & laisser aux Romains un libre passage dans l'Afrique. Ce siége, qui fut d'une longue durée, & qui ne put être terminé que par la fin de la guerre même, peut être regardé comme le chef-d'œuvre de l'art & de la capacité Romaine. La figure de la Sicile est celle d'un trian(Polyb. I. 43.) gle. Les pointes de chaque angle sont au tant de promontoires. Celui qui est au mi di, & qui s'avance dans la mer de Sicile, s'appelle (a) Pachin. Le (b) Pélore est celui, qui, situé au septentrion, borne le Détroit au couchant, & est éloigné de l'Ita lie d'environ douze stades, c'est-à-dire un peu plus d'une demie lieue. Enfin le troi siéme se nomme (c) Lilybée. Il regarde l'Afrique, & n'en est éloigné que de mille stades ou environ (cinquante lieues), & est tourné au couchant d'hiver. Sur ce der nier cap est la ville de même nom. Elle étoit bien fermée de murailles, & entourée 67 68 69
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) d'un fossé profond & de marais formés par les eaux de la mer. C'est par ces marais que l'on entre dans le port, & la route est pé rilleuse pour ceux qui ne connoissent pas parfaitement les lieux. On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part & d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandoit dans la place. Il avoit dix mille hommes de troupes, sans compter les habitans: nous verrons bientôt qu'il lui survint un renfort considérable. Les Romains aiant établi leurs quartiers devant la ville de l'un & de l'autre côté, & aiant fortifié l'espace qui étoit entre les deux camps d'un fossé, d'un retranchement & d'un mur, ils com mencérent l'attaque par la tour la plus pro che de la mer, & qui regardoit l'Afrique. Ajoutant toujours de nouveaux ouvrages aux prémiers, & s'avançant de plus en plus, enfin ils culbutérent six tours qui étoient du même côté que la prémiére dont nous avons parlé, & entreprirent de jetter bas les autres à coups de bélier. Imilcon faisoit tous ses efforts pour empêcher le progrès des as siégeans. Il relevoit les bréches, il faisoit des contremines, il épioit le moment où il pourroit mettre le feu aux machines, & pour le pouvoir faire, il livroit jour & nuit des combats plus sanglans quelquefois & plus meurtriers, que ne sont ordinaire ment les batailles rangées. (Trahison dans la vil le décou verte.) Pendant qu'il faisoit une si généreuse dé fense, des soldats étrangers, Gaulois & au-
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tres, formérent entr'eux le complot de li( An. R. 502. Av. J. C. 250.) vrer la ville aux Romains. Heureusement pour les assiégés, la trahison fut découver te, & étoufée sur le champ. Carthage ne s'endormoit pas sur le dan(On y fait entrer un secours considéra ble.) ger auquel Lilybée étoit exposée. On équi pa cinquante vaisseaux, dont on confia le commandement à Annibal fils d'Amilcar. On lui donna ordre de partir sans délai, & on l'exhorta à saisir en homme de cœur le prémier moment favorable qui se présen teroit de se jetter dans la place assiégée. An nibal se met en mer avec dix mille soldats bien armés, mouille à l'Ile (a) Eguse en tre Lilybée & Carthage, & au prémier vent frais qui commença à souffler déploie toutes les voiles, s'avance avec un courage intrépide à travers la Flotte ennemie, entre hardiment dans le port, & y débarque ses soldats, sans que les Romains qui furent surpris, & qui craignoient d'être poussés par la violence du vent jusques dans le port, osassent lui disputer le passage. Imilcon, dans le dessein qu'il avoit de(Combat sanglant aux ma chines.) mettre le feu aux machines des assiégeans, & voulant faire usage des bonnes disposi tions où paroissoient être les troupes qui étoient dans la ville, & les soldats fraîche ment débarqués, ceux-là parce qu'ils se voyoient secourus, ceux-ci parce qu'ils n'a voient encore rien souffert, convoque une 70
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) assemblée des uns & des autres; & par un discours où il promettoit à ceux qui se si gnaleroient, & à tous en général, des pré sens & des récompenses de la part de la République des Carthaginois, il sut telle ment enflammer leur zèle & leur courage, qu'ils criérent tous qu'il n'avoit qu'à faire d'eux sans délai tout ce qu'il jugeroit à propos. Le Commandant, après leur avoir temoigné qu'il leur savoit gré de leur bon ne volonté, congédia l'assemblée, & leur dit de prendre pour le présent quelque re pos, & du reste d'attendre les ordres de leurs Officiers. Peu de tems après il assembla les prin cipaux d'entr'eux, il leur assigna les postes qu'ils devoient occuper, leur marqua le signal & le tems de l'attaque, & ordonna aux Chefs de s'y trouver de grand matin avec leurs soldats. Ils s'y rendirent au tems marqué. Au point du jour on se jette sur les ouvrages par plusieurs endroits. Les Ro mains, qui avoient prévu la chose, & qui se tenoient sur leurs gardes, courent par tout où le secours étoit nécessaire, & font une vigoureuse résistance. La mêlée de vient bientôt générale, & le combat san glant. Car de la ville il sortit vingt mille hommes, & les assiégeans étoient encore en plus grand nombre. L'action étoit d'au tant plus vive, que les soldats, sans garder de rang, se battoient pêle-mêle, & ne sui voient que leur impétuosité. Cette attaque, où ils en venoient aux mains homme con-
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tre homme, rang contre rang, formoit plu( An. R. 502. Av. J. C. 250.) sieurs combats particuliers, plutôt qu'une seule action. Mais les cris & le fort du combat étoient aux machines: car c'étoit- là le but de la sortie. Ils ne se battoient avec tant d'émulation & d'ardeur, les uns que pour les ruïner, les autres que pour les défendre. De côté & d'autre ils tom boient morts dans leur poste, plutôt que de l'abandonner, & de céder à l'ennemi. Les assiégés, la torche à la main, & por tant des étoupes & du feu, fondoient de tous côtés sur les machines avec tant de fureur, que les Romains se virent plusieurs fois réduits à la derniére extrémité, & prêts à succomber. Cependant, comme il se fai soit un grand carnage des Carthaginois, sans qu'ils pussent venir à bout de leur en treprise, leur Général qui s'en aperçut fit sonner la retraite; & les Romains qui a voient été sur le point de perdre tous leurs préparatifs, restérent enfin maitres de leurs ouvrages, & les conservérent sans en avoir perdu aucun. Cette affaire finie, Annibal se mit en mer pendant la nuit, où il crut sans dou te que les Romains fatigués de la rude action qu'ils venoient d'essuyer, feroient moins de garde. Il emmenoit avec lui la(Diod. in Eclog. pag. 849.) cavalerie de Lilybée, qui ne pouvoit être qu'à charge dans une ville assiégée, & qui pouvoit être fort utile ailleurs. Dérobant sa marche il prit la route de Drépane, où étoit Adherbal Général des Carthaginois.
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( An. R. 502. Av. J. C. 250.) Drépane étoit une place avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts sta des de Lilybée (six lieues), & que les Carthaginois avoient toujours eu fort à cœur de se conserver. (Incendie des ouvra ges. Polyb. I. 49.) Les Romains, animés par l'avantage qu'ils venoient de remporter, recommen cérent à attaquer la place avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assié gés osassent penser à faire une seconde ten tative pour bruler les machines, tant la prémiére les avoit rebutés par la perte qu'ils y avoient faite. Mais un vent très violent s'étant levé tout-à-coup, quelques troupes de soldats mercenaires le firent re marquer au Commandant, lui représentant que c'étoit une occasion tout-à-fait favo rable pour mettre le feu aux machines des assiégeans, d'autant plus que le vent don noit de leur côté; & ils s'offrirent pour cette expédition. Leur offre fut acceptée. On leur fournit tout ce qui étoit néces saire pour cette entreprise. En un moment le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains d'y remédier; parce que dans cet incendie, qui étoit devenu presque général en fort peu de tems, le vent portoit dans leurs yeux les étincelles & la fu mée, & les empêchoit de discerner où il fa loit appliquer le secours; au-lieu que les au tres voyoient clairement où ils devoient por ter leurs coups, & jetter le feu. Cet accident fit perdre aux Romains l'espérance de pouvoir (Diod. ibid.) emporter la place de vive force. D'ailleurs
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la disette de vivres, qui fut telle qu'ils se( An. R. 502. Av. J. C. 250.) trouvérent réduits à n'avoir pour toute nourriture que de la viande de cheval, & la maladie qui en fut la suite, firent mourir en peu de tems près de dix mille hommes. Ils étoient donc résolus à renoncer absolu ment au siége. Mais Hiéron Roi de Syra cuse leur aiant envoyé du blé en abondan ce, leur rendit le courage, & les exhorta vivement à ne pas quiter leur entreprise. Ils se contentérent donc de changer le siége en blocus, & entourant la ville par une bonne contrevallation, ils répandirent leur Armée dans tous les environs, résolus d'at tendre du tems ce qu'ils se voyoient hors d'état d'exécuter par une voie plus courte.

( An. R. 503. Av. J. C. 249.)

Quand on apprit à Rome ce qui se pas soit au siége de Lilybée, & qu'une partie des troupes y avoit péri, cette fâcheuse nouvelle, loin d'abbattre les esprits, sembla renouveller l'ardeur & le courage des ci toyens. Chacun se hâtoit de porter son nom pour se faire enrôler. On leva en peu de tems dix mille hommes, lesquels aiant pas sé le Détroit, allérent par terre se joindre aux assiégeans. Le département de la Sicile étoit échu(Caractére vain du Consul Clodius. Diod. apud Vales. lib.) au Consul Clodius, & il y étoit déja pas sé. C'étoit un homme d'un caractére dur, fier, violent; entêté de sa noblesse, encore
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( An. R. 503. Av. J. C. 249. IV. pag. 270.) plus de son propre mérite, & méprisant tous les autres; incapable de prendre con seil, & cependant formant des entreprises hardies qui en auroient eu grand besoin. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, il commen ça par condanner devant les troupes la conduite des Consuls ses prédécesseurs, les accusant de négligence & de lâcheté, & leur reprochant d'avoir passé le tems dans les plaisirs & la bonne chére, au-lieu de pousser vivement le siége. (Polyb. I. 49.) Pour mettre les assiégés hors d'état de recevoir ni nouvelles, ni secours, il avoit entrepris de fermer l'entrée du port en la comblant par des jettées: grand & hardi dessein, mais téméraire, & qui se trouva absolument impraticable! Et ce qui rendoit Clodius plus digne de blâme, c'est que ses prédécesseurs avoient déja essayé inutilement de combler l'entrée du port. La mer, en cet endroit, avoit trop de profondeur. Rien de ce qu'on y jettoit ne demeuroit où il étoit nécessaire. Les flots, la rapi dité du courant, emportoient & dissipoient les matériaux avant qu'ils arrivassent au fond. (Bataille de Drépa ne: perte de la Flot te des Ro mains. Polyb. I. 51-53.) Comme il vouloit, à quelque prix que ce fût, se signaler, il songea à une autre entreprise, qui étoit d'aller attaquer Adher bal dans Drépane. Il comptoit sur une victoire certaine, se tenant comme sûr de le surprendre; parce qu'après la perte que les Romains venoient de faire à Lily bée, l'ennemi, qui ne savoit pas qu'il
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leur étoit arrivé un secours considérable, ne( An. R. 503. Av. J. C. 249.) pourroit pas s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette espérance, il choisit deux cens vaisseaux, où il fit entrer tout ce qu'il avoit de meilleurs hommes de mer, & l'élite des Légions. Les troupes s'embarquérent avec joie, parce que le tra jet n'étoit pas long, & que d'ailleurs, sur tout ce que leur avoit dit le Consul, le bu tin paroissoit immanquable. Pour mieux couvrir son dessein, il fait partir de nuit la Flotte, sans être aperçu des assiégés. A la pointe du jour l'avantgarde étant déja à la vue de Drépane, Adherbal, qui ne s'atten doit à rien moins, fut surpris, mais non pas déconcerté. Il assemble aussitôt son ar mement sur le rivage, donne ordre de se mettre en mer, & de suivre en poupe le vaisseau qu'il montoit sans en détourner les yeux. Il ne vouloit pas donner le combat dans le port, où n'aiant pas la liberté de s'étendre, de doubler, ou de couler entre les vaisseaux des ennemis, il auroit perdu tout l'avantage qu'il pouvoit tirer de la lé géreté des siens; & où il n'auroit pu éviter l'abordage de ceux des Romains, ce qu'il craignoit plus que tout le reste. Il part donc le prémier, gagne le large, & fait filer sa Flotte sous des rochers qui bordoient le côté du port opposé à celui par lequel l'ennemi entroit. Le Consul, qui commençoit à faire entrer l'aile droite de sa Flotte dans le port, étonné du mou vement des Carthaginois, envoie ordre aux
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( An. R. 503. A. J. C. 249.) navires de sa droite, qui étoient déja dans le port, ou prêts d'y entrer, de revirer de bord, pour se joindre au gros de la Flotte. Ce mouvement causa un desordre infini dans l'équipage: car les bâtimens qui é toient dans le port, heurtant ceux qui en troient, les embarrassoient extrêmement, (Cic. de Nat. Deor. II. 7. Flor. II. 2.) ou même en brisoient les rames. Le trou ble & l'agitation dont cette mauvaise manœu vre fut accompagnée, avoit commencé à jetter de l'inquiétude & de la frayeur dans l'Armée. Une action du Consul acheva de la déconcerter, & de lui faire perdre tout courage & toute espérance. Les Ro mains, du moins le peuple, avoient grande foi aux Auspices & aux Augures. Dans le moment qu'on étoit près de donner la ba taille, on vint dire à Clodius que les Pou lets ne vouloient point sortir de leur cage, ni manger. Il (a) les fit jetter dans la mer, ajoutant d'un ton railleur: Qu'ils boivent, puisqu'ils ne veulent point manger. Ce (b) ris moqueur, est-il dit dans Cicéron, lui causa bien des larmes, & au Peuple Ro main un grand desastre. Toutes les obser vances des Augures n'étoient, dans le fond, qu'une pure momerie: mais elles faisoient partie de la Religion de ces malheureux tems; 71 72
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& c'étoit se faire regarder comme un impie( An. R. 503. Av. J. C. 249.) & un ennemi des Dieux, que de paroître les mépriser. Cependant, à mesure que quelque vaisseau se débarrassoit, les Offi ciers le faisoient aussitôt ranger le long de la côte, la proue opposée aux ennemis. D'abord le Consul s'étoit mis à la queue de sa Flotte: mais alors, prenant le large, il alla se poster à l'aile gauche. En même tems Adherbal, s'avançant en pleine mer, rangea toutes ses galéres sur une même ligne vis-à-vis de celles des Romains, lesquels postés près de la terre attendoient les vais seaux qui sortoient du port: disposition qui leur fut très pernicieuse. Les deux Armées se trouvant proche l'une de l'autre, & le si gnal étant donné des deux côtés, on com mença à charger. Tout fut d'abord assez égal de part & d'autre, parce que des deux côtés c'étoit l'élite des Armées de terre qui combattoit: mais les Carthaginois gagné rent peu à peu le dessus. Aussi, avoient-ils pendant tout le combat bien des avantages sur les Romains. Leurs vaisseaux étoient construits de maniére à se mouvoir en tout sens avec beaucoup de légéreté; leurs ra meurs étoient fort expérimentés; & enfin ils avoient eu la sage précaution de se ran ger en bataille en pleine mer. Si quelques- uns des leurs étoient pressés par l'ennemi, ils se retiroient sans courre aucun risque; & avec des vaisseaux si légers il leur étoit aisé de prendre le large. L'ennemi s'avançoit-il pour les poursuivre? ils se tournoient, vol-
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( An. R. 503. Av. J. C. 249.) tigeoient autour, ou lui tomboient sur le flanc, & le choquoient sans cesse; au-lieu que les vaisseaux Romains pouvoient à pei ne revirer, à cause de leur pesanteur, & du peu d'expérience des rameurs: ce qui fut cause qu'il y en eut un grand nombre cou lé à fond. Comme ils se battoient près de la terre, & qu'ils ne s'étoient pas réservé d'espace pour se glisser par derriére, ils ne pouvoient ni se tirer eux-mêmes du dan ger lorsqu'ils étoient pressés, ni porter du secours où il étoit nécessaire. Ainsi la plu part des vaisseaux, partie restérent immo biles sur les bancs de sable, partie furent brisés contre la terre. Il ne s'en échapa que trente, qui étant auprès du Consul prirent la fuite avec lui en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage. (Frontin. Stratag. II. 13.) Comme il faloit, pour arriver à l'Armée qui assiégeoit Lilybée, passer à travers les Carthaginois, il orna ses galéres de toutes les marques de la victoire; & par ce stra tagême il trompa les ennemis, qui le re gardant comme victorieux, crurent qu'il étoit suivi de toute sa Flotte. Tout le res te, au nombre de quatre-vingts-treize, tomba avec l'équipage en la puissance des (Oros. IV. 8.) Carthaginois. Les Romains perdirent dans cette action huit mille hommes, qui furent tués ou noyés; & vingt mille, tant soldats que matelots & rameurs, furent pris & conduits à Carthage. Une victoire si considérable fit chez les Carthaginois autant d'honneur à la pruden-
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ce & à la valeur d'Adherbal, qu'elle cou( An. R. 503. Av. J. C. 249. Le Consul Junius pas se en Sici le. Polyb. I. 53- 56.) vrit de honte & d'ignominie le Consul Romain. Cet échec ne fut pas le dernier qu'é prouvérent les Romains cette année. Ils avoient chargé L. Junius l'un des Consuls de conduire à Lilybée des vivres & d'au tres munitions pour l'Armée qui assiégeoit cette ville, & on lui donna soixante vais seaux pour les escorter. Junius étant arri vé à Messine, & y aiant grossi sa Flotte de tous les bâtimens qui lui étoient venus de Lilybée & du reste de la Sicile, il par tit en diligence pour Syracuse, où il arri va sans courir aucun danger. Sa Flotte étoit de six-vingts vaisseaux longs, & d'en viron huit cens de charge. Il donna la moitié de ceux-ci avec quelques-uns des autres aux Questeurs, avec ordre de por ter incessamment des provisions au camp: & pour lui, il resta à Syracuse dans le dessein d'y attendre les bâtimens qui n'a voient pu le suivre depuis Messine, & pour y recevoir les grains que les Alliés du mi lieu des terres devoient lui fournir. Vers ce même tems Adherbal, après(Nouvelle disgrace des Ro mains à Lilybée.) avoir envoyé à Carthage tout ce qu'il avoit pris d'hommes & de vaisseaux dans la der niére victoire, forma une Escadre de cent vaisseaux, trente des siens, & soixante & dix que Carthalon qui commandoit avec lui avoit amenés, mit cet Officier à la tê te, & lui donna ordre de cingler vers Li lybée, de fondre à l'improviste sur les vais-
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( An. R. 503. Av. J. C. 249.) seaux ennemis qui y étoient à l'ancre, d'en enlever tout le plus qu'il pourroit, & de mettre le feu au reste. Carthalon se char ge avec plaisir de cette commission. Il part au point du jour, brule une partie de la Flotte ennemie, & disperse l'autre. La terreur se répand dans le camp des Ro mains. Ils accourent avec de grands cris à leurs vaisseaux. Mais pendant qu'ils y portent du secours, Imilcon, qui s'étoit aperçu le matin de ce qui se passoit, sort de la ville, & tombe sur eux d'un autre cóté avec ses soldats étrangers. On peut juger quelle fut la consternation des Ro mains, lorsqu'ils se virent ainsi attaqués de deux côtés en même tems. (Ils évi tent heu reusement deux ba tailles.) Carthalon aiant pris quelques vaisseaux, & en aiant brulé quelques autres, s'éloigna un peu de Lilybée, & alla se poster sur la route (a) d'Héraclée, pour observer la nou velle Flotte des Romains, & l'empêcher d'arriver au camp. Informé ensuite par ceux qu'il avoit envoyés à la découverte, qu'une assez grande Flotte approchoit composée de vaisseaux de toute sorte, (c'étoit celle que le Consul avoit envoyée devant lui sous la conduite des Questeurs) il avance au de vant des Romains pour leur présenter la bataille, croyant qu'après son prémier ex ploit il n'auroit qu'à paroître pour vaincre. L'Escadre qui venoit de Syracuse, apprit que 73
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les ennemis n'étoient pas loin. Les Ques( An. R. 503. Av. J. C. 249. Diod. in Eclog. pag. 880.) teurs ne se croyant pas en état de hazarder une bataille, abordérent à une petite ville alliée, nommée (a) Phintias, où il n'y avoit pas à la vérité de port, mais où des rochers s'élevant de terre formoient une es péce de rade & un abri assez commode. Ils y débarquérent, & y aiant disposé tout ce que la ville put leur fournir de catapultes & de balistes, ils attendirent les Carthagi nois. Ceux-ci ne furent pas plutôt arri vés, qu'ils pensérent à les attaquer. Ils s'i maginoient que dans la frayeur où étoient les Romains, ils ne manqueroient pas de se retirer dans cette bicoque, & de leur a bandonner leurs vaisseaux. Mais l'affaire ne tournant pas comme ils avoient espéré, & les Romains se défendant avec vigueur, ils se retirérent de ce lieu, où d'ailleurs ils étoient fort mal à leur aise; & emmenant avec eux quelques vaisseaux de charge qu'ils avoient pris, ils allérent gagner la riviére Halycus, où ils demeurérent pour obser(Diodor. ibid.) ver quelle route prendroient les Romains. Junius aiant fini à Syracuse tout ce qu'il avoit à y faire, doubla le Cap de Pachyn, & cingla vers Lilybée, ne sachant rien de ce qui étoit arrivé à ceux qu'il avoit envoyés devant. Cette nouvelle étant venue à Car thalon, il mit en diligence à la voile, dans 74
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( An. R. 503. Av. J. C. 249.) le dessein de donner bataille au Consul pen dant qu'il étoit éloigné des autres vaisseaux. Junius aperçut de loin la Flotte nombreuse des Carthaginois. Mais trop foible pour soutenir un combat, & trop proche de l'ennemi pour prendre la fuite, il prit le parti d'aller jetter l'ancre près de Camarine dans des lieux escarpés & absolument ina bordables, aimant mieux s'exposer à périr au milieu des écueils, que de tomber avec sa Flotte au pouvoir des ennemis. Cartha lon se garda bien de donner bataille aux Romains dans des lieux si difficiles. Il se saisit d'un promontoire, y mouilla l'ancre; & ainsi placé entre les deux Flottes des Romains, il examinoit ce qui se passoit dans l'une & dans l'autre. (Perte en tiére des vaisseaux Romains par une horrible tempête.) Une tempête affreuse commençant à menacer, les pilotes Carthaginois, fort ex perts sur ces sortes de cas, prévirent ce qui alloit arriver. Ils en avertirent Carthalon, & lui conseillérent de doubler au plutôt le Cap de Pachyn, & de s'y mettre à l'abri de l'orage. Le Commandant se rendit pru demment à cet avis. Il falut beaucoup de peine & de travail pour passer jusqu'au-delà du Cap: mais enfin on y passa, & on y mit la Flotte à couvert. La tempête écla te bientôt après. Les deux Flottes Romai nes se trouvant dans des endroits exposés & découverts, en furent si cruellement maltrai tées, qu'il n'en resta pas même une plan (Diedor. ibid.) che dont on pût faire usage: excepté deux vaisseaux, dont le Consul se servit pour
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ramasser ceux qui avoient eu le bonheur( An. R. 503. Av. J. C. 249.) d'échaper au naufrage, soit en se jettant sur les bords, ou y étant poussés par la tem pête même: & ils étoient en assez grand nombre. Cet accident, qui relevoit les affaires des Carthaginois, & affermissoit leurs espérances, acheva d'abattre les Ro mains, déja affoiblis par les pertes précé dentes. Ils quitérent la mer, résolurent de ne plus faire d'armement naval, & d'en tretenir seulement quelques vaisseaux de transport pour les convois qu'ils envoyoient de tems à autre dans la Sicile; cédant ainsi aux Carthaginois une supériorité qu'ils ne pouvoient plus leur disputer, peu surs même d'avoir sur eux par terre tout l'a vantage. Ces tristes nouvelles causérent une sensi ble affliction tant à Rome qu'à Lilybée, mais n'en firent point lever le siége: on prit même de justes mesures pour y faire porter des vivres. On songea seulement à mettre l'autorité en de meilleures mains qu'elle n'étoit actuellement: car on étoit égale ment mécontent des deux Consuls, dont les mauvais succès étoient attribués au mépris que l'un & l'autre avoient témoigné de la Religion. Clodius avoit déja été rapellé à Rome pour y rendre compte de sa con duite. On prit donc le parti de nommer un Dictateur, pour lui donner le comman dement des Armées dans la Sicile. Jusqu'ici aucun de ceux qui avoient été revétus de
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( An. R. 503. Av. J. C. 249. On nom me un Dictateur. Sueton. in Tib. pag. 2.) cette importante charge, ne l'avoit exercée hors de l'Italie. Clodius eut ordre de nommer ce Dicta teur. On ne sait quel nom donner à l'ex travagante conduite qu'il tint ici, & qui est sans exemple. Comme s'il eût pris à tâ che, en avilissant & dégradant la prémié re charge de l'Etat, d'insulter à la majesté du Sénat & du Peuple, & de les irriter de plus en plus contre lui, il choisit dans la lie du peuple un nommé Glicias, qui lui avoit servi de Greffier ou d'Huissier, pour le faire Dictateur. Alors l'indigna tion publique éclata contre cet indigne Consul: il fut obligé d'abdiquer, & cité (Val. Max. VIII. 1.) aussitôt après devant le Peuple. On pré tend qu'un orage subit qui s'éleva rom (Liv. Epit. XVIII.) pit l'Assemblée, & le sauva. Atilius Ca latinus fut nommé Dictateur à la place de Glicias. Il prit pour Général de la ca valerie Cécilius Métellus. Ils partirent tous deux pour la Sicile, mais n'y firent rien de mémorable. (Junius se rend mai tre d'Erix. Polyb. I. 56.) Junius, qui étoit resté en Sicile, cher chant à couvrir ses fautes & son malheur par quelque exploit considérable, ména gea des intelligences secrettes dans Eryx, & se fit livrer la ville. Sur le sommet de la montagne qui porte le même nom, étoit le Temple de Vénus Erycine, le plus beau sans contredit & le plus riche de tous les Temples de la Sicile. La ville étoit située un peu au dessous de ce som met, & l'on n'y pouvoit monter que par
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un chemin très long & très escarpé. Ju( An. R. 503. Av. J. C. 249. Diod. in Eclog. pag. 841.) nius plaça une partie de ses troupes sur le sommet, & le reste au pié de la monta gne, près d'un petit bourg nommé Egi thalle, qu'il fortifia, & où il laissa huit cens hommes en garnison. Après avoir pris ces précautions, il crut n'avoir rien à craindre. Mais Carthalon, y aiant débar qué ses troupes pendant la nuit, s'empara du petit bourg. Une partie de la garnison fut tuée, l'autre se réfugia dans la ville d'Eryx. L'Histoire ne nous apprend rien de cer tain depuis ce tems-là au sujet de Junius. Quelques Auteurs croient qu'il fut pris(Zonar. Val. Max.) par Carthalon, dans l'expédition dont nous venons de parler: d'autres, que prévoyant bien ce qui lui arriveroit à Rome s'il y retournoit, il prévint sa condannation par une mort volontaire. Les Ecrivains varient aussi sur la célé(Censorin. de Die Natali. cap. 17.) bration des Jeux Séculaires. Les uns la placent dans l'année dont nous parlons, d'autres quatorze ans après, sous le Con sulat de P. Cornélius Lentulus & de C. Licinius Varus.

C. Aurelius Cotta II.

P. Servilius Geminus II.

( An. R. 504. Av. J. C. 248. Amilcar est chargé du com mande ment en Sicile.) Les années suivantes ne fournissent pas de grands événemens, jusqu'à la bataille dé cisive qui termina la guerre. Amilcar, surnommé Barcas, pére du grand Annibal, succéde à Carthalon en Sicile. Il part de-
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( An. R. 504. Av. J. C. 248.) là avec sa Flotte pour l'Italie, & ravage les terres des Locriens & des Brutiens. Rome, comblée des bienfaits d'Hiéron, pour en marquer sa reconnoissance lui re met le tribut annuel qu'il s'étoit engagé de lui payer, & lie avec lui une amitié plus étroite que jamais. Amilcar s'empare d'une montagne nom mée Epiercte ou Ercte, & située entre Pa norme & Eryx, d'où il incommode fort les Romains.
( An. R. 505. Av. J. C. 247. Des parti culiers de Rome ar ment en course, & ravagent Hippone. Zonar. VIII. 397.)

Le Sénat avoit résolu de ne plus agir sur mer: mais des particuliers l'engagérent à leur fournir des vaisseaux pour faire des courses contre les ennemis, à condition qu'à leur retour ils rendroient les vaisseaux à la République, & garderoient pour eux le butin qu'ils auroient fait. On leur prêta un assez bon nombre de galéres, qu'ils équi pérent à leurs dépens. Ils portérent la ter reur sur les côtes d'Afrique, & étant entrés dans le port de la ville (a) d'Hippone, ils mirent le feu à tous les vaisseaux qu'ils y rencontrérent, brulérent plusieurs maisons de la ville, & y firent un butin considéra ble. Pendant que ces armateurs étoient occupés au pillage, les habitans fermérent 75
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la sortie du port avec des chaînes. L'em( An. R. 505. Av. J. C. 247.) barras des Romains fut grand, mais leur industrie les en tira. Quand une galére é toit près de la chaîne, tous ceux qui la montoient, se retiroient vers la poupe: aussitôt la proue élevée passoit par dessus la chaîne. Dans le moment ils retournoient tous vers la proue, & la poupe élevée à son tour se dégageoit. Par ce moyen tous les vaisseaux échapérent au danger. Arrivés près de Panorme, ils furent attaqués par la Flotte Carthaginoise, qu'ils mirent en fui te. Les Consuls étoient occupés, l'un au sié(Polyb. I. 58) ge de Lilybée, l'autre à celui de Drépane. Amilcar, du poste qu'il avoit occupé, les harceloit continuellement; & cette manœu vre dura plusieurs années. On mit des deux côtés tout en usage. C'étoient tous les jours de nouvelles ruses de guerre, des pié ges, des surprises, des approches, des atta ques. Rien ne fut oublié: mais il ne se passa rien de décisif. Ce qui doit rendre cette année très re(Naissance d'Annibal. Polyb. XV. 706. Liv. XXX. 37.) marquable, est la naissance du grand Anni bal. Ce qu'il dit lui-même, après la ba taille qu'il perdit en Afrique contre Scipion l'an de Rome 550, qu'il étoit pour lors âgé de quarante-cinq ans, donne lieu de placer sa naissance dans l'année dont il s'a git ici, qui est la 505. de Rome. Il s'étoit fait, depuis plusieurs années,(Echange des prison niers. Liv. XXII. 23.) un assez grand nombre de prisonniers de part & d'autre. On convint d'en faire l'é-
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( An. R. 505. Av. J. C. 247.) change. Le cartel fut réglé sur le pié de cent vingt-cinq livres par tête. Le nombre fut plus grand de la part des Carthaginois: ils payérent la somme convenue. (Deux nou velles Co lonies Vellei. I. 14.) On établit deux nouvelles Colonies, l'u ne à Æsulum, l'autre à Alsium, dans l'E trurie & l'Ombrie. (Dénom brement. Fasti Capi tol. Liv. Epit. XIX.) Le Dénombrement que firent les Cen seurs Atilius Calatinus & Manlius Torqua tus, finit par la cérémonie ordinaire du Lustre: ce fut le trente-huitiéme. On compta deux cens cinquante & un mille deux cens vingt-deux citoyens. C'étoit près de cinquante mille hommes moins que dans le dernier Dénombrement: diminu tion considérable, causée par les guerres & les fréquens naufrages.
( An. R. 506. Av. J. C. 246. Dame Ro maine ac cusée de vant le Peuple, & condannée Liv. Epit. XIX. Val. Max. VIII. 1 A. Gell. X. 6. Sueton. iu Tib. cap. 2.)

On vit cette année une Dame Romaine appellée en jugement devant le Peuple, ce qui étoit sans exemple, comme cou pable du crime de lése-majesté. C'étoit la sœur de Clodius Pulcher, qui avoit fait périr par sa faute la Flotte Romaine. Un jour que revenant des Jeux, son char al loit lentement à cause de la multitude du peuple qui remplissoit les rues, il lui écha pa de dire, en s'écriant d'une voix haute: Plût aux Dieux que mon frére pût revivre, & commandât encore la Flotte! Se sentant incommodée de la multitude, elle en sou-
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haitoit la diminution. Quelques efforts( An. R. 506. Av. J. C. 246.) que fissent ses parens & les amis de sa fa mille qui étoient les prémiers de Rome, en remontrant que les Loix ne punissoient point les paroles indiscrettes, mais seule ment les actions criminelles, elle fut con dannée à une amende, qui fut employée à bâtir un petit Oratoire à la Liberté.

( An. R. 507. Av. J. C. 245. Vellei. I. 14.)

C. Atilius Bulbus.

On conduit une Colonie à Frégelles vil le de l'Etrurie, éloignée seulement de trois lieues d'Alsium, où l'on en avoit établi une deux ans auparavant. On donne un combat naval près d'Egi(Flor. II. 2.) mure, qui fut funeste aux deux partis: aux Carthaginois par leur défaite, aux Romains par le naufrage qui le suivit de près. Amilcar trouve le moyen de faire entrer(Frontin. III. 10.) du secours & des vivres dans Lilybée.

( An. R. 508. Av. J. C. 244. <Amilcar se rend mai tre de la ville d'E ryx. Polyb. I. 59. Diod. Eclog. XXIV. pag. 881.)

Nous avons dit auparavant que les Ro mains s'étoient rendu maitres d'Eryx. Aiant placé un bon corps de troupes au sommet de la montagne, & un autre pareil au bas, ils croyoient n'avoir rien à craindre pour la ville située entre les deux, d'autant plus que sa situation seule sembloit la mettre hors de tout danger. Mais ils avoient af-
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( An. R. 508. Av. J. C. 244.) faire à un ennemi dont la vigilance & l'activité auroient dû les tenir toujours en haleine. Amilcar fit avancer ses troupes pendant la nuit, & marchant à leur tête il fit une lieue & demie dans un profond silence en tournoyant sur cette montagne, s'empara de la ville après avoir tué une partie de la garnison, & fit conduire le reste à Drépane. On ne conçoit pas com ment les Carthaginois purent se soutenir dans ce poste, attaqués comme ils l'étoient & d'en haut & d'en bas, & ne pouvant recevoir de convois que par un seul en droit de mer dont ils étoient maitres. C'est par de tels coups, autant & peut-être plus que par le gain d'une bataille, qu'on connoit l'habileté & la sage hardiesse d'un Commandant. La guerre, dans ce petit intervalle de lieu sur la montagne d'Eryx, étoit la plus vive & la plus animée qu'il soit possible d'imaginer. Amilcar, posté entre deux corps de troupes, l'un en haut, l'autre en bas, étoit assiégé par celui-ci, comme de son côté il assiégeoit l'autre. L'attaque & la résistance étoient soutenues de part & d'autre avec une égale vivacité. Nul re pos ni jour ni nuit. Ils avoient appris à ne se pas laisser surprendre. Ils savoient qu'un moment pouvoit être décisif. Tan tôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils ne per doient point courage. Ni la disette de vivres, ni les fatigues, ni les dangers qu'ils eurent à souffrir pendant deux ans, ne pu-
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rent engager aucun des deux partis à céder.( An. R. 508. Av. J. C. 244. Vell. I. 14.) Ce double siége, car on peut bien l'appel leé ainsi, ne finit qu'avec la guerre même. Sous les Consuls de cette année, on envoya une Colonie à Bronduse (Brindes) dans le territoire des Sallentins, vingt ans après que ce pays étoit tombé sous la do mination des Romains. L. Cécil. Métellus succéde dans la Sou veraine Sacrificature à Ti. Coruncanius, qui le prémier des Plébéïens avoit eu cette dignité.

C. Fundanius Fundulus.

( An, R. 509. Av. J. C. 243. Nouvelle Flotte Ro maine construite & équi pée par le zèle des particu liers. Polyb. I. 60.)

Cinq années s'étoient passées, sans que de part ni d'autre on eût rien fait de con sidérable. Les Romains avoient cru qu'a vec leurs seules troupes de terre ils pour roient terminer le siége de Lilybée: mais voyant qu'il traînoit en longueur, ils re vinrent à leur prémier plan, & firent des efforts extraordinaires pour armer une nou velle Flotte. L'argent manquoit au Tré sor public: le zèle des particuliers y sup pléa, tant l'amour de la patrie dominoit dans les esprits! Chacun selon ses forces contribua à la dépense commune; & sur la foi publique qui s'engageoit à rendre dans le tems les sommes qu'on auroit prê tées pour cet armement, on n'hésita point à faire les avances pour une expédition d'où dépendoient la gloire & la sureté de la République. L'un équipoit seul un
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( An. R. 509. Av. J. C. 243.) vaisseau à ses frais: d'autres se joignoient deux ou trois ensemble pour en faire autant. En fort peu de tems il y en eut deux cens de prêts à cinq rangs de rames. Ils furent construits sur le modéle d'une galére prise sur les ennemis, qui étoit d'u ne légéreté extraordinaire. Nous verrons, dans le cours des Guerres Puniques, plus d'un exemple de cet amour généreux des Romains pour la patrie, qui faisoit un de leurs principaux caractéres. Mais aussi la République étoit fidéle à ses engagemens. C'est ainsi que la foi publique, on ne peut trop le répéter, est une ressource assurée pour un Etat dans les grands besoins. Y donner la moindre atteinte, c'est pécher contre la régle la plus essentielle d'une sai ne Politique, & laisser dans les esprits une défiance qui souvent devient sans reméde. Cette ressource subite, à laquelle il semble que Rome avoit peu lieu de s'attendre a près les pertes récentes qu'elle avoit faites sur mer, mit le Peuple Romain en état d'achever la conquête de la Sicile, & de passer ensuite aux autres conquêtes que la Providence Divine lui destinoit.
( An. R. 510. Av. J. C. 242.)

A. Postumius Albinus.

Postumius se préparoit à partir avec son (Postumius Consul re tenu à Ro me com me Prê tre.) collégue pour la Sicile, où l'on se pro mettoit cette année quelque grand événe ment. Mais comme il étoit Prêtre de
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Mars (Flamen Martialis), & que les Prê( An. R. 510. Av. J. C. 242. Liv. Epit. XIX. Tacit. Ann. III. 71. Val. Max. I. 1. Le Sénat dé fend à Lutatius de con sulter les Divina tions de Préneste. Val. Max. l{!D}. 3.) tres ne pouvoient pas s'éloigner de Rome, le Grand Pontife Métellus l'empêcha de partir pour la province. Dans la suite on se relâcha de cette grande régularité. Le Sénat fit paroître aussi une pareille délicatesse par raport à la Religion, en dé fendant à Lutatius de consulter les Divina tions de Préneste qui se donnoient par le Sort, Prænestinas Sortes, ne voulant pas qu'un Consul Romain eût recours à des cérémonies étrangéres. Le Sort se prenoit chez les Anciens pour toutes sortes de prédictions. Il y en avoit de différentes espé ces. Les Sorts de Préneste étoient fort an ciens, & fort célébres dans toute l'Italie. C'é toient de petites piéces de bois, inscrites de caractéres énigmatiques, enfermées dans un coffre, que les Prêtres gardoient avec grand soin dans le Temple de la Fortune. Quand on alloit consulter cet Oracle, les Prêtres ti roient ce coffre, & faisoient remuer à diffé rentes reprises par un enfant les petits mor ceaux de bois, après quoi il les tiroit au ha zard. Les Prêtres prétendoient trouver dans les caractéres qui y étoient inscrits, la répon se aux demandes des consultans. Cicéron (a) se moque avec raison de la stupide crédulité des peuples, qui se laissoient abu ser par une grossiére fourberie, fondée u 76
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(An. R. 510. Av. J. C. 242. Création d'un se cond Pré teur. Liv. Epit. XIX.) niquement, d'un côté sur l'avarice des Prêtres, & de l'autre sur la superstition de ceux qui venoient consulter l'Oracle. Comme les deux Consuls ne pouvoient pas partir pour soutenir le poids d'une guerre si importante, on commença cette année à créer deux Préteurs, (car jusques- là il n'y en avoit eu qu'un seul, chargé uniquement de l'administration de la Jus tice). Q. Valérius Falto, l'un d'eux, eut ordre d'accompagner Lutatius, & de partager avec lui sous ses ordres les soins de la guerre. Dès que l'hiver fut fini, ils partirent pour la Sicile avec une Flot te de trois cens galéres, & de sept cens vaisseaux de charge. Dans la suite on continua à créer deux Préteurs, quoi qu'on n'en eût pas besoin pour l'Armée. Ils demeuroient tous deux à Rome, pour y administrer la Justice, l'un entre citoyens & citoyens, il étoit appellé Prætor urba nus; l'autre entre citoyens & étrangers, & on le nommoit Prætor peregrinus. (Bataille aux Iles d'Egates gagnée par les Ro mains. Polyb. I. 60- 62.) Lutatius aborda en Sicile lorsqu'on l'y attendoit le moins. La Flotte ennemie s'étoit retirée en Afrique, parce qu'on ne croyoit pas que les Romains songeassent à se remettre en mer. Il se rendit maitre du port de Drépane, & de tous les postes avantageux qui étoient aux environs de Lilybée, & que la retraite des vaisseaux (Oros. IV. 10.) Carthaginois laissoit sans défense. Il fit ses approches autour de Drépane, & dis posa tout pour le siége. Les machines
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eurent bientôt fait bréche, & les soldats( An. R. 510. Av. J. C. 242.) se préparoient déja à monter à l'assaut le Consul à leur tête, lorsqu'il fut dangereu sement blessé à la cuisse. Les soldats, dont il étoit fort aimé, abandonnérent la bréche pour lui rendre service, & le sui virent en foule au camp où il fut trans porté. Pendant qu'on pançoit sa blessu re, il ne perdit pas son tems. Prévoyant que la Flotte ennemie ne tarderoit pas à venir, & ayant toujours devant les yeux ce qu'on avoit pensé d'abord, que la guer re ne finiroit que par un combat naval; sans perdre un moment, chaque jour il dressoit son équipage aux exercices qui le rendoient propre au dessein qu'il avoit d'attaquer les ennemis; & par son assidui té à l'exercer en tout genre, de simples ma telots il fit peu de tems d'excellens soldats. Les Carthaginois fort surpris que les Romains osassent reparoître en mer, & ne voulant pas que le camp d'Eryx manquât d'aucune des munitions nécessaires, équi pérent sur le champ des vaisseaux, & les ayant fournis de grains & d'autres provi fions, ils firent partir cette Flotte, dont ils donnérent le commandement à Han non. Celui-ci cingla d'abord vers l'Ile d'Hiére, dans le dessein d'aborder à Eryx sans être aperçu des ennemis, d'y déchar ger ses vaisseaux, d'ajouter à son Armée navale ce qu'il y avoit de meilleurs sol dats à Eryx, & d'aller avec Amilcar pré senter la bataille aux ennemis.
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( An. R. 510. Av. J. C. 242.) Le Consul n'étoit pas encore bien guéri de sa blessure, lorsqu'il apprit que la Flot te ennemie approchoit. Conjecturant en lui-même quelles pouvoient être les vues de l'Amiral Carthaginois, il choisit dans son Armée de terre les troupes les plus braves & les plus aguerries, & fit voile vers (a) Eguse, Ile située devant Lilybée. Là, a près avoir excité son monde à bien faire, il avertit les pilotes qu'il y auroit combat le lendemain matin. Au point du jour, voyant que le vent, favorable aux Carthaginois, lui étoit fort contraire, & que la mer étoit extrême ment agitée, il hésita d'abord sur le parti qu'il devoit prendre. Mais il fit ensuite réflexion, que s'il donnoit le combat pendant ce gros tems, il n'auroit affaire qu'à l'Armée navale, & à des vaisseaux chargés & pesans: qu'au contraire, s'il attendoit le calme, & laissoit Hannon se joindre avec le camp d'Eryx, il auroit à combattre contre des vaisseaux devenus légers par la décharge de leurs fardeaux; contre l'élite de l'Armée de terre; &, ce qui étoit alors plus formidable que tout le reste, contre l'intrépidité d'Amilcar. Toutes ces raisons le déterminérent à sai sir l'occasion présente. Ces motifs de la conduite d'un Général, exposés de la sor te par un homme plus habile encore com me Guerrier que comme Ecrivain, tel 77
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que Polybe, ajoutent un prix infini au( An. R. 510. A. J. C. 242.) récit des faits, & en sont comme l'ame. Le Consul avoit des troupes d'élite, de bons matelots qui avoient été fort exercés, d'excellens vaisseaux construits, comme nous l'avons dit, sur le modéle d'une ga lére qu'on avoit prise quelque tems aupara vant, & qui étoit la plus accomplie qu'on eût encore vue en ce genre. C'étoit tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme depuis quelques années ils s'étoient vu seuls maitres de la mer, & que les Romains n'osoient paroître devant eux, ils les comptoient pour rien, & se regar doient eux-mêmes comme invincibles. Au prémier bruit du mouvement que ceux- ci se donnérent, Carthage avoit mis en mer une Flotte équipée à la hâte, & où tout sentoit la précipitation: soldats & matelots, tous mercenaires, nouvellement levés, sans expérience, sans courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause commune. Il y parut bien dans le combat. Ils ne purent pas soute tenir la prémiére attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, & soixante & dix furent pris avec tout l'é quipage. Le reste, à la faveur d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se re tira vers la petite Ile d'où ils étoient par tis. Le nombre des prisonniers passa dix mille. Hannon se retira à Carthage avec ce qu'il avoit pu sauver de vaisseaux. Il y
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(An. R. 510. Av. J. C. 242.) perdit la vie, traitement ordinaire qu'on faisoit aux Généraux qui avoient mal réussi. Rome n'en usoit pas de la sorte; & sa po litique en cela, outre qu'elle convenoit da vantage à l'humanité dont les Romains ont toujours fait profession, étoit aussi plus avantageuse à l'Etat & au bien du service, en laissant aux Généraux qui a voient mal réussi, le tems de réparer ou leur faute ou leur malheur. Lutatius, après l'action, s'avança vers Lilybée, & joignit ses troupes à celles des (Orosius, IV. 10.) assiégans. Quand il les y eut fait reposer quelque tems, il les mena à Eryx, où il remporta un avantage sur Amilcar, sans doute dans un combat sur terre, & lui tua deux mille hommes. (Traité de paix entre Rome & Carthage. Polyb. I. 63. 64.) Quand ces tristes nouvelles furent por tées à Carthage, elles y causérent d'autant plus de surprise & d'effroi, qu'on s'y étoit moins attendu. Le Sénat ne perdit pas courage. Le desir de continuer la guerre ne leur manquoit pas: mais l'état de leurs affaires s'y refusoit. Les Romains tenant la mer, il n'étoit plus possible d'envoyer ni vivres, ni secours aux Armées de Si cile. Ils dépêchérent donc au plutôt vers Amilcar Barcas qui y commandoit, & laissérent à sa prudence de prendre tel parti qu'il jugeroit à propos. Ce grand homme, tant qu'il avoit vu quelque rayon d'espérance, avoit fait tout ce qu'on pou voit attendre du courage le plus intrépi de, & de la sagesse la plus consommée.
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Mais comme il ne lui restoit plus de res( An. R. 510. Av. J. C. 242.) source, il députa vers le Consul pour traiter d'alliance & de paix: la prudence, dit Polybe, consistant à savoir & résister & céder à propos. Lutatius, outre l'intérêt particulier qu'il avoit de ne point laisser à son successeur la gloire d'avoir terminé une guerre si importante, savoit combien le Peuple Ro main étoit las d'une guerre si ruïneuse qui avoit épuisé ses forces & ses finances; & il n'avoit pas oublié les malheureuses sui tes de la hauteur inexorable & impruden te de Régulus. Il ne se rendit donc point difficile, & dicta le Traité suivant. Il y aura, si le Peuple Romain l'approuve, amitie' entre Rome et Carthage auxcon ditions qui suivent. Les Carthaginois evacueront toute la Sicile. Ils ne fe ront point la guerre a Hie'ron, et ne porteront point les armes contreles Syracusains, ni contre leurs Allie's. Ils rendront aux Romains sans rançon tous les prisonniers qu'ilsont faits sur eux. Ilsleur paye ront, dans l'espace de vingt ans, deux (a) mille 78
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(An. R. 510. Av. J. C. 242.) deux cens talens Euboiques d'Argent. Il est bon de remarquer en passant la simplicité, la précision, la clarté de ce Traité, qui dit tant de choses en si peu de mots, & qui régle en peu de li gnes tous les intérêts des deux puissans Peu ples, & de leurs Alliés sur terre & sur mer. (Cornel. Nep. in Amilc.) Le Consul avoit demandé que les troupes qui étoient dans Eryx, livrassent leurs ar mes. Barcas tint ferme sur cet article, & déclara qu'il s'exposeroit aux derniéres ex trémités & périroit, plutôt que de consen (Liv. XXI. 41.) tir à une telle infamie. Il convint seule ment de payer dix-huit deniers Romains (neuf livres) pour chacun des soldats qui composoient cette garnison. Quand on eut porté ces conditions à Rome, le Peuple ne les approuvant point dans leur tout, envoya dix Députés sur les lieux pour régler l'affaire en dernier ressort. Ils ne changérent rien dans le fond du Trai té. “Ils abrégérent seulement les termes du payement, en les réduisant à dix années; & ajoutérent à la somme imposée par le Consul mille talens, qui seroient payés sur le champ pour les frais de la guerre, & exigérent des Carthaginois qu'ils sorti roient de toutes les Iles qui sont entre l'Italie & la Sicile.“ Il faut remarquer que la Sardaigne n'étoit point comprise dans ce Traité. On continua à Lutatius le com mandement dans la Sicile, pour y régler l'état & le gouvernement de la nouvelle conquête.
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Ainsi fut terminée l'une des plus longues( An. R. 510. Av. J. C. 242. Fin de la prémiére Guerre Punique.) guerres dont il soit parlé dans l'Histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers sans interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer l'empire, fut presque égale de part & d'au tre. On voit des deux côtés beaucoup de fermeté, beaucoup de grandeur d'ame & dans les projets, & dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportoient par la science de la marine; par l'habileté dans la construc tion des vaisseaux; par l'adresse & la facili té avec laquelle ils faisoient les manœuvres; par l'expérience des pilotes; par la connois sance des côtes, des plages, des rades, des vents; par l'abondance des richesses capa bles de fournir à toutes les dépenses d'une rude & longue guerre. Les Romains n'a voient aucun de ces avantages: mais le cou rage, le zèle pour le Bien public, l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, un vif desir d'étendre leur domina tion, leur tenoient lieu de tout ce qui leur manquoit d'ailleurs. On est étonné de les voir, tout neufs & encore inexpérimentés dans la marine, non seulement tenir tête à la nation du monde la plus habile & la plus puissante sur mer, mais gagner con tre elle plusieurs batailles navales. Nulles difficultés, nuls malheurs n'étoient capables de les décourager. Ils perdirent dans le cours de cette prémiére Guerre Punique, soit dans les combats, soit par les tempêtes, sept cens galêres. On peut juger par-là de la fermeté du Peuple Romain. Il n'au-
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(An. R. 510. Av. J. C. 242.) roit point fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où nous venons de voir que les Carthaginois la demandé rent. Une seule campagne malheureuse les abbat, plusieurs n'ébranlérent point les Romains. Pour les soldats, nulle comparaison en tre ceux de Rome & ceux de Carthage, les prémiers l'emportant infiniment sur les autres pour le courage. Parmi les Gé néraux, Amilcar, surnommé Barcas, fut sans contredit celui de tous qui se distin gua le plus & par sa bravoure, & par sa prudence. Dans toute cette guerre, il n'a paru, du côté des Romains, aucun Géné ral dont les talens éclatans puissent être regardés comme la cause de la victoire: ensorte que c'est uniquement par la cons titution de son état, & par des vertus, si j'ose ainsi parler, nationales, que Rome triompha de Carthage. Quand on considére d'une même vue & d'un seul coup d'œil toute la suite de la prémiére Guerre Punique, on s'imagi ne voir ce qui se passoit dans les com bats des Anciens, où deux Athlétes, éga lement forts & robustes, pleins de coura ge & d'ardeur, animés par un vif desir de vaincre & par les cris des spectateurs, en venoient aux mains, se colletoient, s'empoignoient, s'élevoient en l'air, se secouoient violemment, se jettoient par terre l'un l'autre, se relevoient dans le moment avec une nouvelle vigueur, em-
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ployoient la force, la ruse, & tous les( An. R. 510. Av. J. C. 242.) tours de souplesse imaginables; jusqu'à ce qu'enfin terrassés de nouveau, après avoir luté encore longtems sur le sable, s'être roulés l'un sur l'autre, & s'être entrela cés en mille façons, l'un des deux gagnant le dessus, contraignît son adversaire à de mander quartier, & à se confesser vain cu. Tel fut à peu près le sort des Ro mains & des Carthaginois dans la guerre dont il s'agit ici.

Q. Lutatius Cerco.

( An. R. 511. Av. J. C. 241. La Sicile devenue Province du Peuple Romain.)

Lutatius & Valére étoient restés en Sici le, le prémier en qualité de Proconsul, l'autre contre tous les réglemens nécessai res pour y établir un bon ordre, & fixérent les droits & les tributs que chaque ville devoit payer à la République. Ils s'appliqué rent sur-tout à écarter toute cause & tou te occasion de trouble & de remuement. Pour cela ils ôtérent les armes à ceux des Siciliens qui s'étoient déclarés pour Amil car, & ils ordonnérent aux Gaulois qui avoient quité le parti du même Amilcar pendant qu'ils étoient en garnison sur le Mont Eryx, pour embrasser celui des Ro mains, de sortir de l'Ile & d'aller s'établir ailleurs, leur fournissant pour cet effet les vaisseaux qui leur étoient nécessaires. Ils prirent pour prétexte de cet ordre, qui de voit leur paroître fort dur, le crime qu'ils avoient commis en pillant le Temple de
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(An. R. 511. Av. J. C. 241.) Vénus bâti sur le Mont Eryx: crime qui les avoit rendu odieux à toute l'Ile. De puis ce tems-là, la partie de la Sicile qui avoit obéi aux Carthaginois, devint pro vince du peuple Romain. Le reste de l'Ile formoit le Royaume d'Hiéron. Après que tout eut été réglé, Lutatius & Valére retournérent à Rome. Le triomphe fut décerné à Lutatius. Pour lors Valére ayant représenté qu'il avoit contribué également à l'heureux succès des armes Romaines, ajouta qu'il paroissoit juste qu'ayant partagé avec Lutatius les soins & les dangers du combat, il en parta geât aussi avec lui l'honneur & la ré compense. Ce qui rendoit la cause du Préteur encore plus favorable, & ce qu'il ne manqua pas de faire valoir, c'est que dans la bataille, le Consul, qui n'é toit pas encore bien guéri de sa blessure, n'avoit pas pu agir; de sorte que Valére avoit fait les fonctions de Général dans cette action. Lutatius s'opposa à sa de mande comme insolite & injuste, préten dant qu'il étoit contre l'usage & contre les Loix d'égaler, dans la distribution des honneurs, deux puissances, dont l'u ne étoit inférieure & subordonnée à l'au tre. La dispute s'échaufant des deux cô tés, ils convinrent de prendre pour arbi tre Atilius Calatinus, qui, sur le titre de supériorité de pouvoir dans Lutatius que son adversaire ne pouvoit pas lui contes ter, donna gain de cause au prémier.
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Malgré ce jugement, comme Valére avoit( An. R. 511. Av. J. C. 241.) fait paroître dans cette guerre un mérite singulier, l'honneur du triomphe lui fut aussi accordé. J'ai dit qu'une partie de la Sicile étoit devenue Province du Peuple Romain. On appelloit Provinces chez les Romains les pays conquis par eux hors de l'Italie. Ces pays étoient gouvernés comme pays de conquête: & quoique les Peuples fus sent appellés Alliés de l'Empire & non pas Sujets, cependant ils ne se condui soient plus entiérement par leurs propres Loix, & ne choisissoient plus leurs Ma gistrats. Rome leur envoyoit chaque an née un Préteur & un Questeur: le pré mier, pour administrer la justice, & com mander les troupes quand il en étoit be soin; l'autre pour recueillir les droits que le pays nouvellement conquis payoit à ses vainqueurs. La Sicile fut la prémiére qui reçut la(Verr. 3. n. 2-7.) Loi des Romains. Cicéron, dans une de ses Verrines, en fait un bel éloge. „(a) C'est elle, dit-il, qui la prémiére de toutes les nations étrangéres a recher ché notre amitié; qui la prémiére a dé coré notre empire, en devenant notre province; qui la prémiére a fait sentir 79
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( An. R. 511. Av. J. C. 241.) à nos ancêtres la douceur & la gloire qu'il y a de commander aux peuples du dehors.“ Après avoir relevé la con stante fidélité de cette Ile pour la Ré publique; sa considération particuliére pour les Publicains, c'est-à-dire pour ceux qui recevoient des tributs, dont le nom étoit odieux par-tout ailleurs; sa fertilité extraordinaire en blés excellens, qui la fai soit appeller par l'ancien Caton le Grenier de Rome, & la Mére nourriciére du Peu ple Romain; il ajoute, en s'adressant au Peuple: „Les (a) Provinces & les Pays tributaires sont à votre égard, ce que sont pour les particuliers leurs métairies & leurs terres, dont les plus voisines de Rome sont les plus estimées, & cel les qui font le plus de plaisir. Ainsi la Sicile, qui est presque aux portes de Rome, vous est plus chére & plus agréable que toutes les autres Provinces de l'Empire.“

Des Combats de Gladiateurs.

On appelloit Gladiateurs ceux qui s'entretuoient sur l'aréne pour donner du plaisir au peuple. 80
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Ce qui a donné occasion à ces com bats, est l'ancienne coutume d'immoler des captifs, ou prisonniers de guerre, aux mânes des grands hommes qui étoient morts en combattant. Ainsi Achille, dans Homére, immole douze jeunes Troyens(Iliad. XXIII. Eneid. XI.) aux mânes de Patrocle; &, dans Virgile, Enée envoie de même des captifs à Evan dre, pour les immoler aux funéralles de son fils Pallas. Comme il parut barbare de massacrer ces captifs comme des bêtes, on institua qu'ils se battroient les uns contre les au tres, & qu'ils employeroient toute leur adresse pour sauver leur propre vie, & pour donner la mort à leur adversaire. Cela parut moins inhumain, parce qu'en fin ils pouvoient éviter la mort, & que leur vie étoit entre leurs mains, & dé pendoit de leur habileté à se défendre. Ce fut l'an de Rome 488 que ce spec(Val. Max. II. 4. Liv. Epit. XVI.) tacle fut donné pour la prémiére fois au Peuple Romain, lorsque les deux fréres M. & D. Brutus firent célébrer avec pompe les funérailles de leur pére. Cette coutume n'avoit pas les Romains pour auteurs. Elle étoit déja en usage chez d'autres peuples d'Italie, & Tite-Live en(Liv. IX. 40.) parle sous l'an de Rome 444, comme d'u ne pratique usitée parmi les Campaniens, qui s'en donnoient même le barbare di vertissement dans leurs repas. Les Ro mains ne donnérent d'abord des combats de Gladiateurs que dans les funérailles des
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hommes illustres: mais dans la suite la pratique en devint toute commune, jus (Senec. de Brevit. Vit. cap. XX.) ques-là que les particuliers marquoient eux-mêmes dans leur testament combien ils vouloient qu'il y eût de couples de Gladiateurs qui combattissent ainsi après leur mort. Ces Gladiateurs étoient appellés Bustuarii, parce qu'ils combattoient au tour du bucher, bustum. (Liv. XXIII. 30.) D'abord le nombre des Gladiateurs que l'on faisoit combattre, ne fut pas exces sif: mais il alla toujours croissant, com me c'est l'ordinaire. L'an de Rome 536 les fils de M. Æmilius Lépidus donné rent dans les funérailles de leur pére vingt-deux paires de Gladiateurs. Ce spec tacle dura trois jours, & fut célébré dans (Liv. XXXI. 50.) la grande place de Rome. L'an 552 les fils de M. Valérius Lévinus donnérent, pour la même cérémonie, vingt-cinq (Liv. XXXIX. 46. Liv. XLI. 28.) paires de Gladiateurs. L'an 569 il y eut dans un semblable spectacle soixante & dix Gladiateurs, & l'an 578 il y en eut soixante & quatorze. Pour fournir à ces combats, il falut préparer de loin les combattans. La pro fession des Gladiateurs devint un art. Il y eut des Maitres en fait d'armes: ils s'appelloient chez les Latins Lanistæ. On apprit à se battre, on s'y exerça. (Livius XXVIII. 21.) Deux sortes de personnes avoient part à ces combats: les uns par force & con trainte, savoir des esclaves & des crimi nels condannés à mort; les autres volon
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tairement & de bon gré. Ceux-ci étoient des hommes libres, qui se louoient pour cet infame métier, & qui mettoient leur sang à prix. Le Maitre des Gladiateurs faisoit jurer ces derniers qu'ils combat troient jusqu'à leur mort. Ils (a) s'enga geoient donc par serment à remplir reli gieusement tous les devoirs d'un bon & fidéle Gladiateur: ils se dévouoient corps & ame sans réserve à leur Maitre, & consentoient, en cas qu'ils lui refusassent le service, qu'on leur fît perdre la vie par le fer, par le feu, ou sous les coups de fouëts. Ce spectacle avoit commencé par la tristesse & la douleur, aiant été d'abord employé pour la célébration des funérail les: mais dans la suite le plaisir & la joie s'en saisirent, & il devint le plus agréable & le plus sensible divertissement du Peuple Romain, qui s'y rendoit avec un concours & un empressement incro yable. (b) Cicéron dit que nulle autre Assemblée, soit pour les affaires publi 81 82
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ques, soit pour l'élection des Magistrats, n'étoit si nombreuse que celle-ci, & qu'il s'y trouvoit une multitude infinie de ci toyens de tout état & de toute condi tion. Les Gladiateurs avoient différens noms, & étoient armés différemment. Je n'en rapporterai ici que trois ou quatre sortes pour abréger. Retiarii. Ils avoient pour ar me un trident, avec un rêts, ou filet, qu'ils jettoient sur la tête de leur anta goniste, pour l'embarrasser dans ce filet, & le mettre hors d'état de se défendre. Thraces. On les appelloit ainsi ap paremment, parce qu'ils avoient une ar mure semblable à celle des Thraces, c'est-à-dire une espéce de dague, de poignard, avec une rondache. Horace en fait mention, (Sermon. II. 6.) Thrax est Gallina Syro par? (a) Myrmillones. On croit, sur un passage de Festus, que ce nom leur étoit donné à cause de leur armure à la Gauloise, qui étoit une longue épée, & un bouclier avec un casque sur le 83
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haut duquel il y avoit ordinairement une figure de poisson. Samnites. Ils étoient appellés ainsi sans doute, parce qu'ils étoient armés comme les Samnites, quelle que fût cet te armure. Il en est souvent parlé dans les Auteurs. Tite-Live: Campani ab su(Livius IX.) perbia, & odio Samnitium, gladiatores, quod spectaculum inter epulas erat, eo or natu armarunt, Samnitiumque nomine ap pellarunt. Horace:
Cædimur, & totidem plagis consumimus hos(Horat. Epist. 2. Lib. 2.)
tem,
Lento Samnites ad lumina prima duello. Cicéron: Neque est dubium, quin exor(Cic. de Orat. II. 317. & 325.) dium dicendi vehemens & pugnax non sæpe esse debeat. Sed, si in ipso illo gladiatorio vitæ certamine, quo ferro decernitur, ta men ante congressum multa fiunt, quæ non ad vulnus, sed ad speciem valere videantur: quanto hoc magis in oratione expectandum, in qua non vis potiùs quàm delectatio postu latur? .. Atque ejusmodi illa prolusio debet esse, non ut Samnitum, qui vibrant hastas ante pugnam, quibus in pugnando nihil utun tur: sed ut ipsis sententiis, quibus proluse runt, vel pugnare possint. Je citerai dans la suite, sur le même sujet, un autre pas sage de Cicéron fort beau & fort remar quable. Ces Gladiateurs, comme je l'ai déja dit, étoient instruits & formés aux combats
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chez un Maitre d'armes, qui avoit grand soin de leur donner une bonne & solide nourriture, pour les rendre forts & robus tes; ce qui faisoit leur principal mérite, & augmentoit de beaucoup leur prix. On vou loit aussi qu'ils fussent d'une grande & belle taille, pour plaîre davantage aux Specta teurs. (a) Senéque, en plus d'un endroit, marque qu'ils combattoient nuds & sans habits. J'ai de la peine à croire que cela fût ordinaire. Les Maitres d'armes les vendoient fort cher, ou aux Magistrats, qui par le de voir de leur charge étoient obligés de don ner de ces sortes de spectacles; ou aux par ticuliers, qui, pour plaîre au peuple & ga gner ses suffrages, le divertissoient par ces jeux qui étoient infiniment de son goût. (Orat. pro Sext. n. 133.) Cicéron, pendant son Consulat, défendit par une Loi d'employer cette voie pour briguer ainsi les charges. Ceux qui don noient ce spectacle étoient appellés Edito res. La fureur pour les combats de Gla diateurs alla jusqu'au point de se donner, à l'exemple des Campaniens, ce plaisir brutal au milieu des festins. Ils préludoient avant le combat, comme nous l'avons vu dans le passage de Cicéron, en se donnant beaucoup de mouvement, en lançant leurs traits en l'air, en s'attaquant soiblement, & pour la seule parade. Mais 84
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on en venoit bientôt aux coups & aux blessures, & l'on voyoit bientôt couler le fang. Il n'étoit point permis à ces malheureu ses victimes de la cruelle joie des Romains, de donner dans ces combats la moindre marque de foiblesse & de crainte. C'étoit un crime pour un Gladiateur de faire en tendre la moindre plainte quand il étoit blessé, ou de demander quartier quand il étoit vaincu. Le peuple alors entroit en indignation contre lui. Qu'on (a) le tue, s'écrioit-il, qu'on le brule, qu'on le déchire à coups de fouëts. Quoi! il va timidement au combat! Il se presente au coup d'un air timide! Il tombe d'une façon qui marque le découragement! Il n'a pas la force de mourir de bonne grace! Jamais Barbare a-t-il tenu un pareil langage? Au reste cette disposition de foiblesse & de crainte étoit fort rare. On voit ici avec étonnement, quelle impression la coutume & l'exemple sont capables de faire sur les esprits, & même sur des ames viles & mer cenaires. Un (b) Gladiateur se croyoit des honoré quand on le mettoit aux prises avec quelqu'un qui lui fût inférieur en force & en adresse, persuadé qu'il n'y a point de 85 86
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gloire à vaincre, quand il n'y a point de danger à combattre. Ce principe d'honneur, gravé presque généralement dans l'esprit de ceux qui se présentoient sur l'aréne, & qui les- élevoit au-dessus de toutes les craintes humaines, est proposé par Cicéron dans plus d'un endroit, comme un modéle admi rable de courage & de fermeté, par lequel il s'animoit lui-même, & animoit les autres à tout souffrir pour la conservation de la liberté & la défense de la République. (Cic. Tusc. II. 41.) „Quels maux, dit-il, ne souffrent point les Gladiateurs, c'est-à-dire des miséra bles & des barbares? Comment ceux d'entr'eux qui ont été élevés dans de bons principes, aiment-ils mieux rece voir une blessure mortelle, que de l'é viter par une voie honteuse? Combien de fois voyons-nous que tout ce qu'ils se proposent, c'est de plaîre ou à leur Maitre, (c'est-à-dire à celui qui les a achetés pour les donner en spectacle) ou au Peuple? Percés de coups, ils en 87
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voient vers leurs Maitres, leur deman der s'ils sont contens; & déclarent, s'ils le sont, qu'ils meurent de bon cœur. (a) Entend-on jamais un Gladiateur, de quel que mince mérite qu'il soit, pousser quelque gémissement? Le voit-on changer de couleur & pâlir à la vue du péril? Qui d'entr'eux, non seulement lorsqu'il combat, mais lorsque n'en pouvant plus il se laisse tomber pour recevoir le coup mortel, laisse paroître aucune marque de foiblesse & de crainte? tant ont de force l'exemple, la coutume, la réflexion! Quoi! un Samnite, un esclave, un hom me de néant, un malheureux, sera capable d'une telle fermeté; & un homme né pour la gloire, quand il s'agira de souf frir la douleur ou d'affronter les dangers, ne pourra pas, quelque foiblesse qu'il se sente intérieurement, s'encourager lui- même & se fortifier par les vues de la raison & de l'honneur? Quelques per sonnes trouvent cruel & inhumain le spectacle des Gladiateurs; & je ne sai si elles n'ont pas raison, de la maniére dont les choses se passent maintenant. Mais quand on n'exposoit à ces combats que des criminels condannés à perdre la vie, c'étoit, ce me semble, une leçon bien forte, qui frapoit non les oreilles mais les yeux, pour apprendre aux hommes à mépriser courageusement la douleur & la mort.“ Cicéron, dans un autre endroit, s'exhor(Philip. II. 35.)
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te lui-même & tous les bons citoyens au courage & à la constance par l'exemple des Gladiateurs: c'étoit en parlant contre An toine, ennemi de la paix & de la tranquillité publique, & qui menaçoit de renverser l'E tat. „Que (a) si dans ces malheureux tems, dit-il, la derniére heure de la Ré publique est venue., (ce qu'aux Dieux ne plaîse qui arrive!) imitons la conduite de ces généreux Gladiateurs, qui ne crai gnent point de mourir, pourvu que ce soit avec honneur. Combien nous, qui sommes les Maitres de l'Univers & de tous les Peuples, devons-nous, à plus juste titre, préférer hautement une mort glorieuse à une honteuse servitude?“ C'étoit ce sentiment de courage & de fermeté, qui faisoit le plus sensible plaisir des spectateurs. On (b) n'avoit que du mépris pour ceux des Gladiateurs qui montroient de la timidité, qui se rendoient supplians, & qui demandoient qu'on leur fît quartier: au contraire, ceux qui faisoient paroître de la force & de la grandeur d'ame, & qui s'offroient généreusement à la mort, on 88 89
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s'intêressoit véritablement à leur conserva tion. C'étoit le Peuple qui décidoit du sort des combattans: car ceux qui donnoi ent le spectacle, s'en raportoient ordinaire ment à sa volonté. La main fermée avec le pouce étendu, étoit un signe de mort. Munera nunc edunt, & verso pollice vulgi(Juvenalis.) Quemlibet occidunt populariter. Le Peuple (a) se croyoit méprisé, quand les Gladiateurs ne se présentoient pas de bonne grace à la mort. Il entroit contr'eux dans une véritable colére, comme s'ils lui a voient fait injure, & de simple spectateur devenoit leur adversaire déclaré. Il est étonnant qu'on pût trouver un si grand nombre de personnes pour entrer dans une profession, laquelle, à proprement parler, étoit un dévouement certain à la mort. Ce nombre, qui d'abord avoit été fort médiocre, devint excessif dans les der niers tems de la République, & sous les Empereurs. Jule César, pendant son Edi(Plut. in Cæs. p. 709.) lité, donna trois cens vingt paires de Gla diateurs. Gordien, avant que d'être Em(Capitolin. in Gord.) pereur, fit représenter ce spectacle douze fois en un an, c'est-à-dire une fois chaque mois. Quelquefois il y avoit cinq cens pai 90
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res de Gladiateurs, & jamais moins de cin (Dion, in Traj.) quante. Mais, ce qui paroîtra presque in croyable, longtems avant lui, Trajan, le mo déle des bons Empereurs, avoit donné ce spectacle avec d'autres pareils au Peuple cent vingt-trois jours de suite, & pendant cet espace dix mille Gladiateurs parurent sur l'aréne. Il s'en forma à Rome différentes Com pagnies; & le Peuple prenoit le parti de l'une contre les autres avec un acharnement & une fureur qui excita souvent de sanglan tes séditions. L'exemple de la capitale en traîna bientôt les autres villes, & tout l'Em pire se vit infecté d'un divertissement san (Senec. Epist. 96.) guinaire, dont Senéque exprime bien l'hor reur en peu de mots. „L'homme, dit-il, l'homme cette créature sacrée, on le compte pour si peu, qu'on se fait un jeu & un plaisir de l'égorger, & de répandre son sang.“ Homo, sacra res homo, jam per lusum & jocum occiditur. (Liv. XLI. 20.) Avant même que Rome fût devenue la capitale du Monde connu, Antiochus Epi phane Roi de Syrie avoit introduit dans ses Etats, à l'imitation de Rome, les combats de Gladiateurs. Tite-Live (a) observe que ce spectacle causa d'abord plus d'horreur 91
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que de plaisir aux spectateurs pour qui il étoit nouveau. Il falut les y accoutumer peu à peu & par degrés. Dans les commence mens, à la prémiére blessure le combat ces soit. Puis leurs yeux, par l'usage souvent réi téré, se familiarisérent avec le sang; & ce spectacle enfin, tout horrible qu'il étoit en lui-même, finissant pour l'ordinaire par la mort de l'un des combattans, devint leur divertissement le plus ordinaire & le plus agréable. Il est remarquable que les Athéniens, dont(Lucian in vit. Demo nact. pag. 1014.) le caractére étoit la douceur & l'humanité, n'admirent jamais dans leur ville de specta cles sanglans. Et comme on leur proposoit d'y établir un combat de Gladiateurs, pour ne pas céder en ce point à ceux de Co rinthe: Renversez donc auparavant, s'écria un (*) Athénien du milieu de l'Assemblée, renversez l'autel que nos péres, il y a plus de mille ans, ont érigé à la Miséricorde. En effet, il faut avoir renoncé à tout sentiment de compassion & d'humanité, & être de venu féroce & barbare, pour voir couler le sang de ses semblables, non seulement sans peine, mais avec joie & délectation. Quelques Empereurs Payens, frapés des(M. Aurel. vita. Dio. apud Val. p. 718.) funestes effets de cette coutume meurtriére, avoient tenté d'y apporter des tempéra mens. C'est dans cette vue que Marc Au- 92
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réle modéra les dépenses énormes que l'on faisoit pour ces combats, & qu'il ne permit aux Gladiateurs de se battre l'un contre l'autre qu'avec des épées fort émoussées, comme des fleurets; ensorte qu'on voyoit leur adrésse, sans qu'ils fussent en danger de se tuer. Mais il est des maux extrêmes, lesquels demandent des remédes qui le soi ent aussi. Aucun des Empereurs n'avoit osé en employer de tels. Cet honneur étoit réservé au Christianisme, & il falut bien des efforts & bien du tems pour en venir à bout, tant le mal avoit jetté de profondes racines, & s'étoit fortifié par la longue pos session de plusieurs siécles, & par l'opinion où étoient les peuples que ces combats étoient agréables aux Dieux, à qui, par cette raison, ils offroient en sacrifice le sang des Gladiateurs qui venoit d'être répandu, com me plusieurs Péres le marquent. Le grand Constantin fut le prémier des Empereurs qui fit des loix pour défendre aux villes de se souiller par les cruels spec tacles des Gladiateurs. Lactance lui avoit représenté dans ses Institutions, Ouvrage ad mirable qu'il lui adressa, combien les Spec tacles en général, mais sur-tout ceux des Gladiateurs, étoient dangereux & funestes. Toute l'autorité de Constantin ne fut pas suffisante pour les abolir, & il falut qu'Ho noré renouvellât cette défense. Prudence, Poëte Chrétien, l'avoit exhorté dans son Poëme contre Symmaque, à délivrer le Christianisme de cet opprobre: mais l'Em
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pereur y fut engagé par une occasion par ticuliére, qu'on ne me saura pas mauvais gré, je crois, d'avoir ici raportée. Un saint*(*Théode ret. V. 26.) Solitaire d'Orient, nommé Télémaque, vint à Rome, où la fureur des spectacles régnoit encore. Il se rendit à l'amphithéatre comme les autres, mais dans une intention bien dif férente. Quand le combat fut commencé, il descendit dans l'aréne, & fit son possible pour empêcher les Gladiateurs de s'entre tuer. Ce fut un spectacle auquel on ne s'at tendoit point, & qui révolta tous les spec tateurs. Aussi, pleins de l'esprit de celui qui a été homicide dès le commencement, c'est-à-dire du Démon, qui seul a pu inspi rer aux hommes cette soif barbare du sang humain, ils se jettérent sur le nouveau com battant ennemi de leur plaisir, & le tuérent à coups de pierres. Honorius ayant su ce qui s'étoit passé, défendit absolument des spectacles si pernicieux. Le sang du Martyr obtint de Dieu ce que les loix de Constan tin n'avoient pu faire, & depuis ce tems il ne fut plus parlé à Rome de combats de Gladiateurs. „Ainsi, dit Mr. de Tille mont dont j'ai tiré cette histoire, Dieu couronna, même devant les hommes, une action qu'apparemment les Sages du Monde, & peut-être une partie de ceux de l'Eglise, avoient condannée comme une indiscrétion & une folie. Mais la fo lie de Dieu est plus sage que toute la sa gesse des Hommes.“ Tous les saints Evêques, tous les vrais
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Fidéles, avoient la même horreur des com bats de Gladiateurs que ce généreux Soli taire. „(a) Quoi! s'écrie St. Cyprien, on ôte la vie à un homme pour le plai sir & le divertissement d'un autre hom me! Savoir égorger devient un art, une science, une profession! Non seulement on commet le crime, mais on l'enseigne par méthode! Est-il rien de plus atroce & de plus inhumain? C'est une étude que d'apprendre à tuer, & une gloire que d'avoir pratiqué de si barbares leçons.“ Lactance, dans l'Ouvrage que j'ai cité ci- dessus, montre combien sont criminels ceux qui assistent à ces combats. (b) „Si celui, dit-il, qui est présent à un homi cide, [sans l'empêcher s'il le peut,] se rend complice du crime; & si, dans ce cas, le témoin devient aussi criminel que l'assassin: il s'ensuit que le spectateur des combats dont il s'agit, est autant meur trier que le Gladiateur même; que con 93 94
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sentant à l'effusion du sang, il en est res ponsable aussi-bien que celui qui l'a ré pandu; & qu'applaudissant à celui qui tue, il est censé avoir tué lui-même, quoique par la main d'un autre. Les spec tacles du Théatre ne sont pas moins con dannables.“ Je finirai ce petit Traité sur les Combats de Gladiateurs par le récit d'un fait que St. Augustin nous raconte sur ce sujet, & au quel je prie les jeunes gens de faire beau coup d'attention. Alipe, jeune homme d'u ne des meilleures maisons de Tagaste en Afrique, où étoit né aussi St. Augustin, étoit allé à Rome pour y étudier le Droit. Un jour, quelques jeunes gens de ses amis, & qui étudioient le Droit comme lui, l'a yant rencontré par hazard, lui proposérent de venir avec eux voir les combats des Gla diateurs. Il rejetta avec horreur cette pro position, ayant toujours eu un extrême éloi gnement de cet horrible spectacle, où l'on voyoit répandre le sang humain. Sa résis tance ne fit que les animer davantage, & usant de cette sorte de violence qu'on se fait quelquefois entre amis, ils l'emmenérent avec eux malgré lui. Que faites-vous, leur disoit-il? Vous pouvez bien entraîner mon corps, & me placer parmi vous à l'amphi théatre: mais disposerez-vous de mon esprit & de mes yeux, pour les rendre attentifs au spectacle? J'y assisterai, comme n'y assistant point; & j'en triompherai, aussi-bien que de vous. Ils arrivent, & trouvent tout l'am
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phithéatre dans l'ardeur & le transport de ces barbares plaisirs. Alipe ferma ses yeux aussitôt, & défendit à son ame de prendre part à une si horrible fureur. Heureux, s'il avoit pu aussi fermer ses oreilles! Elles fu rent frapées avec violence par un grand cri que jetta tout le peuple à l'occasion d'un coup mortel porté à un Gladiateur. Vaincu par la curiosité, & se croyant au-dessus de tout, il ouvrit les yeux, & reçut dans le moment une plus grande plaie dans l'ame, que celle que le Gladiateur venoit de rece voir dans le corps. (a) Dès qu'il eut vu couler le sang, loin d'en détourner ses yeux comme il s'étoit flaté de le faire, il y fixa ses regards avides, & s'enivrant, sans le sa voir, de ce plaisir barbare, il sembloit boire à longs traits la cruauté, l'inhumanité, la fureur, tant il étoit hors de lui. En un mot, il sortit tout autre qu'il n'étoit venu, & avec une telle ardeur pour les spectacles, qu'il ne respiroit plus autre chose, & que c'étoit lui, depuis ce tems, qui y entraînoit ses compagnons. Il pouvoit & méritoit ne point sortir de cet abîme, comme tant d'autres qui y pé rissent. Mais Dieu, qui vouloit en faire un grand Saint & un grand Evêque, & ap prendre aux jeunes gens dans sa personne à 95
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se défier d'eux-mêmes & de leurs bonnes résolutions, & à éviter les compagnies dan gereuses, après lui avoir laissé sentir toute sa foiblesse, le guérit parfaitement par une réflexion de St. Augustin sur les combats de Gladiateurs, échapée, ce semble, par hazard à ce Saint dans une leçon de Rhétorique à laquelle assistoit Alipe, mais qui étoit l'effet des vues de miséricorde que Dieu avoit eues sur lui de toute éternité.
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LIVRE DOUZIEME.

CE Livre douziéme con tient l'histoire de vingt-trois ans, depuis la fin de la pré miére Guerre Punique jusqu'au commencement de la seconde.

§. I.

Joie de la paix avec Carthage troublée par le débordement du Tibre, & par un grand incendie. Dénombrement. Deux nouvelles Tribus. Livius Andronicus. Jeux Flo raux. Guerres contre les Liguriens & con tre les Gaulois. Révolte des Mercenaires contre les Carthaginois. La Sardaigne enlevée aux Carthaginois par les Ro mains. Ambassadeurs envoyés au Roi d'Egypte. Arrivée d'Hiéron à Rome. Jeux Séculaires. Expéditions contre les Boyens & contre les Corses. Mort d'un Censeur. Rome confirme la paix accordée aux Carthaginois. La Sardaigne subju guée. Réflexions sur les guerres continuel les des Romains Vestale condannée. Dé- nombrement. Le Poëte Nœvius. Brouil leries entre les Romains & les Carthagi
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nois. Troubles à l'occasion d'une Loi pro posée par Flaminius. Expéditions contre la Sardaigne & la Corse. Prémier triom phe sur le Mont Albain. Dénombrement. Teuta succéde à son mari Agron Roi des Illyriens. Plaintes portées au Sénat contre leurs pirateries. Dénombrement. Teuta fait tuer un Ambassadeur Romain. Expé dition des Romains dans l'Illyrie. Traité de paix entre les Romains & les Illyriens.

Q. Lutatius Cerco.

(An. R. 511. Av. J. C. 241. Joie de la paix avec Carthage troublée par le dé bordement du Tibre, & par un grand in cendie. Oros. IV. 11.)

A. Manlius.

La Joie que causoit à Rome la glo rieuse paix qui venoit de terminer la guerre contre les Carthaginois, fut troublée par de tristes & funestes événemens, qui y cau sérent un dommage infini. Le Tibre, grossi par le débordement subit de plusieurs autres riviéres qui viennent s'y rendre, se déborda lui-même tout-à-coup, & se répandit dans une grande partie de la ville avec une rapidité si violente, qu'il renversa plusieurs édifices. Comme l'inondation fut de lon gue durée, les eaux, qui séjournérent long tems dans les bas lieux de Rome, y miné rent peu à peu les fondemens des maisons, & en firent tomber plusieurs. Le débordement du Tibre fut suivi de(Liv. Epit. XIX. Oros. IV. 11. Plin. VII. 43.) près d'un terrible incendie, qui commença de nuit sans qu'on en connût la cause, & qui aiant bientôt gagné dans plusieurs ré gions de la ville, fit périr un fort grand
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(An. R. 511. Av. J. C. 241.) nombre de maisons & de citoyens. L'in cendie consuma presque tous les édifices qui étoient autour de la grande place, entr'au tres le Temple de Vesta. Ici le feu éternel, confié à la garde des Vestales, céda au feu passager. Ces Prêtresses ne songeant qu'à se dérober aux flammes par la fuite, laissé rent à la Déesse le soin de se sauver elle- même, & tout ce qui lui appartenoit. Le Grand Prêtre L. Cécilius Métellus, plus courageux & plus religieux que les Vestales, se jetta tête baissée au milieu des flammes, & tira de l'incendie le Palladium, gage cer tain selon eux de l'éternité de l'Empire, & les autres choses sacrées. Il y perdit la vue, & eut un bras à demi brulé. Le Peuple, pour récompenser un zèle si géné reux & si louable, lui accorda le privilége singulier & inoui jusques-là, de se faire conduire au Sénat dans un Char. Grande (a) & magnifique distinction, mais méri tée par un triste événement. (Dénom brement.) Dans le Dénombrement que firent cette année les Censeurs C. Aurélius Cotta, M. Fabius Buteo, & qui fut le trente-neuvié me, il se trouva deux cens soixante mille citoyens. (Deux nouvelles Tribus.) Deux nouvelles Tribus ajoutées aux an ciennes, savoir la Véline & la Quirine, achevérent le nombre de trente-cinq, auquel, 96
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depuis ce tems-là les Tribus demeurérent(An. R. 511. Av. J. C. 241.) fixées. Ce seroit ici le lieu naturel de donner quelques observations sur ce qui regarde les Tribus de Rome. Je différe à en parler à la fin du Livre XII. que nous commen çons, pour ne point trop couper le fil de l'Histoire. Une espéce de mouvement phrénétique,(Liv. Epit. XIX. Zonar. VIII.) qui fit prendre aux Falisques les armes con tre les Romains, obligea ceux-ci d'envoyer contr'eux les deux Consuls. Cette expédi tion ne dura que six jours. Elle fut ter minée en deux combats. Le prémier fut douteux: dans le second, les Falisques per dirent quinze mille hommes. Une perte si considérable les aiant fait rentrer en eux- mêmes, ils se rendirent aux Romains, qui leur ôtérent leurs armes, leurs chevaux, une partie de leurs meubles, leurs esclaves, & la moitié de leurs terres. Leur ville, qui par sa situation naturelle & les fortifications que l'art y avoit ajoutées, leur avoit ins piré une folle confiance, fut transportée de la hauteur escarpée où elle étoit, en ra se campagne. Le Peuple Romain, irrité(Val. Max. V. 1.) de leurs fréquentes révoltes, songeoit à exercer contr'eux une vengeance bien plus sévére: mais aiant appris qu'en se rendant ils avoient marqué expressément, que ce n'étoit point à la puissance mais à la foi du Peuple Romain qu'ils se rendoient, ce mot seul calma tout-à-coup sa colére,
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( An. R. 511. Av. J. C. 241. An. R. 512. Av. J. C. 240. Livius Androni cus. Freinshem. XX.) pour ne point paroître manquer à la bon ne foi & à la justice.

Cette année fut remarquable par les nou veaux spectacles du Théatre, où le Poëte Livius Andronicus commença à représen ter des Tragédies & des Comédies à l'imi tation des Grecs; & par l'établissement ou (Jeux Flo raux.) le renouvellement des Jeux Floraux, insti tués pour obtenir des Dieux l'abondance (Val. Max. II. 10.) des fruits de la terre. Ces Jeux furent cé lébrés dans la suite avec une licence effre née. Colonie Latine conduite à Spoléte ville d'Ombrie.
(An. R. 513. Av. J. C. 239.)

C. Mamilius Turinus.

Q. Valerius Falto.

Année célébre par la naissance du Poëte (Hist. Anc. Tome XII.) Ennius. J'ai raporté ailleurs ce que l'on sait de sa vie & de ses Ouvrages.
( An. R. 514. Av. J. C. 238.)

P. Valerius Falto.

(Guerres contre les Liguriens & contre les Gau lois.) Rome, sous ces Consuls, eut deux guer res à soutenir: l'une contre les Gaulois, qui ne cessoient de l'inquiéter: l'autre con
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tre les (a) Liguriens, nouveaux ennemis( An. .{!D}R. 514. Av. J. C. 238.) pour elle. Valére perdit une prémiére ba taille contre les Gaulois, & en gagna une seconde, où il y eut de leur part quatorze mille hommes de tués, & deux mille faits prisonniers. Gracchus remporta contre les Liguriens une victoire considérable, & ra vagea une grande partie de leur pays. De la Ligurie il passa dans la Sardaigne & dans la Corse, d'où il emmena un grand nom bre de prisonniers. Depuis le Traité de paix entre Rome &(Révolte des Merce naires con tre les Car thaginois. Polyb. I. 65-79.) Carthage, qui mit fin à la prémiére Guer re Punique, les Carthaginois eurent une ter rible guerre à soutenir en Afrique contre les Mercenaires, dont la révolte mit Car thage à deux doigts de sa perte. J'ai rendu compte des événemens de cette guerre dans l'Histoire des Carthaginois. Dans l'extrême danger où ceux-ci se(Polyb. I. 84.) trouvoient, ils furent obligés d'avoir re cours à leurs Alliés. Hiéron, qui pendant cette guerre en considéroit les événemens avec une grande attention, avoit accordé aux Carthaginois tout ce qu'ils demandoient de lui. Il redoubla ses soins, quand il vit les rapides progrès des Etrangers, sentant bien qu'il étoit de son intérêt que les Car thaginois ne fussent pas écrasés, de peur que la puissance des Romains n'aiant plus de 97
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( An. R. 514. Av J. C. 238.) contrepoids, ne lui devînt trop redoutable à lui-même. En quoi, dit Polybe, on doit remarquer sa sagesse & sa prudence. Car c'est une maxime qui n'est pas à négliger, de ne pas laisser croître une puissance jus qu'au point, qu'on ne lui puisse contester les choses même qui nous appartiennent de droit. Les Romains de leur côté, pendant cette guerre des Carthaginois contre les Etran gers, s'étoient toujours conduits à l'égard des prémiers avec beaucoup de justice & de modération. Une querelle passagére, au sujet de quelques Marchands Romains qu'on avoit arrêtés à Carthage, parce qu'ils por toient des vivres aux ennemis, les avoit brouillés. Mais les Carthaginois, à la pré miére demande, leur aiant renvoyé leurs ci toyens, les Romains, qui se piquoient en tout de générosité & de justice, leur avoient rendu leur amitié, les avoient servis en tout ce qui dépendoit d'eux, & avoient défendu à leurs Marchands de porter des vivres aux ennemis des Carthaginois. A l'exemple des Mercenaires d'Afrique, ceux qui étoient en Sardaigne secouérent le joug de l'obéissance. Ils commencérent par égorger Bostar leur Commandant, & tout ce qu'il y avoit de Carthaginois avec lui. On envoya en sa place un autre Général. Toutes les troupes qu'il avoit amenées se rangérent du côté des Séditieux, le mirent lui-même en croix, & dans toute l'étendue de l'Ile on fit main basse sur les Carthagi
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nois, en leur faisant souffrir des tourmens( An. R. 514. Av. J. C. 238.) inouis. Aiant attaqué toutes les places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de tems maitres de tout le pays. La division se mit bientôt entre les Habi tans de l'Ile & les Mercenaires. Ceux-ci, aiant imploré inutilement le secours des Ro mains, qui ne voulurent point alors s'enga ger dans une guerre manifestement injuste, furent chassés entiérement de l'Ile, & se ré fugiérent en Italie. C'est ainsi que les Car thaginois perdirent la Sardaigne. Jusques-là les Romains s'étoient conduits à l'égard des Carthaginois d'une maniére irreprochable. Ils avoient refusé constamment de prêter l'oreille aux propositions que leur faisoient les Révoltés de Sardaigne, qui les invitoient à venir s'emparer de l'Ile. Ils portérent mê me la délicatesse jusqu'à refuser ceux d'Uti que pour sujets, quoiqu'ils vinssent d'eux- mêmes se soumettre à leur domination. Un Peuple capable d'une si grande générosité se roit bien louable, s'il y avoit toujours per sévéré. Les Romains, dans la suite, ne furent pas si délicats; & il seroit difficile d'appli quer ici le témoignage avantageux que Cé sar rend à leur bonne foi dans Salluste. „Quoique (a) dans toutes les guerres d'A 98
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(An. R. 514. Av. J. C. 238.) frique, dit-il, les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant la paix & pendant la tréve, les Romains n'en usérent jamais de la sorte à leur égard; plus attentifs à ce qu'exi geoit d'eux leur gloire, qu'à ce que la justice leur permettoit contre leurs enne mis.“ (La Sar daigne en levée aux Carthagi nois par les Ro mains. Polyb. I. 88. 89.) Les Mercenaires qui s'étoient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie, déter minérent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en rendre maitres. Les Carthaginois l'apprirent avec une extrême douleur, prétendant, non sans raison, que la Sardaigne leur appartenoit à bien plus juste titre qu'aux Romains. Ils mirent donc des troupes sur pié, pour tirer une prom te & juste vengeance de ceux qui avoient fait soulever l'Ile contr'eux. Mais les Ro mains, sous prétexte que ces préparatifs se faisoient contr'eux, & non contre les peu ples de Sardaigne, leur déclarérent la guer re. Les Carthaginois, épuisés en toutes maniéres, & commençant à peine à respi rer, n'étoient point en état de la soutenir. Il falut donc s'accommoder au tems, & céder au plus fort. On fit un nouveau Traité, par lequel ils abandonnoient la Sar daigne aux Romains, & s'obligeoient à leur payer de nouveau douze cens talens, (dou ze cens mille écus) pour se rédimer de la guerre que l'on vouloit leur faire. Il est difficile, pour ne pas dire impossi ble, de justifier ou d'excuser ici la conduite
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des Romains. Ils avoient d'abord, comme(An. R. 514. Av. J. C. 238.) nous l'avons dit, refusé l'offre des Merce naires de Sardaigne, parce que c'eût été une trop grande flétrissure à leur réputation que de recevoir l'Ile de la main de ces u surpateurs, & une infraction du Traité de paix la plus énorme & la plus infame. Ils atten dirent que le tems leur fournît une occasion de guerre qu'ils pussent appuyer de quelque apparence de raison, & ils crurent la trou ver dans les préparatifs que faisoient les Car thaginois contre la Sardaigne, supposant que c'étoit contr'eux qu'ils prenoient les armes. Mais quelle apparence y avoit-il qu'un peu ple absolument épuisé comme l'étoit alors celui de Carthage, songeât à rompre le Traité de paix, & à attaquer de gayeté de cœur les Romains plus puissans qu'ils n'a voient jamais été? Où est cette foi, cette magnanimité, dont les Romains se sont fait quelquefois tant d'honneur? Polybe, leur grand admirateur, ne fait aucune réflexion sur cette conquête de la Sardaigne, & ter mine le récit qu'il en fait en disant simple ment, Que cette affaire n'eut pas de suite. Elle n'en eut pas alors, parce que les Ro mains étoient les plus forts: mais elle sera(Liv. XXI. 1.) une des principales causes de la seconde Guerre Punique, comme nous le verrons bientôt.

( An. R. 515. Av. J. C. 237.)

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( An. R. 515. Av. J. C. 237. Ambassa deurs en voyés au Roi d'E gypte. Eutrop. lib. III.) Il y eut, sous ces Consuls, quelques guerres peu considérables contre les Gaulois établis en-deçà du Pô, & les Liguriens. On envoya dans le même tems des Am bassadeurs à Ptolémée Roi d'Egypte, (c'é toit Ptolémée Evergéte fils de Ptolémée Philadelphe) pour lui offrir du secours con tre Antiochus Roi de Syrie surnommé θεὸς, Dieu, avec qui on le croyoit encore en guerre: mais il avoit fait son accord avec lui, ce qui le dispensa d'accepter le secours qui lui étoit offert. (Arrivée d'Hiéron à Rome. Eutrop. Ibid.) On eut une grande joie à Rome d'y voir arriver Hiéron Roi de Sicile, Prince qui é toit attaché à la République par les liens d'une amitié sincére & d'une fidélité invio lable. Eutrope dit qu'il étoit venu à Rome (Jeux Sé culaires.) pour assister aux Jeux Séculaires, qui réel lement, selon quelques Auteurs, devoient se célébrer pour la troisiéme fois l'année sui vante, & aux préparatifs desquels on travail loit dès lors. Pour faire régner l'abondance à Rome dans un tems où il devoit s'y trou ver un grand concours de peuples, ce gé néreux Prince fit présent au Peuple Romain de deux cens mille boisseaux de blé. J'en expliquerai en peu de mots les cérémonies, à la fin de ce paragraphe.
( An. R. 516. Av. J. C. 236.)

C. Licinius Varus. On nomma pour présider aux Jeux Sécu-
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laires & en prendre soin, M. Æmilius &( An. R. 516. Av. J. C. 236. Expédi tion contre les Bo yens.) M. Livius Salinator. La guerre contre les Boyens, dont on a voit chargé Lentulus, fut terminée, sans qu'il en coutât de sang aux Romains, par la discorde sanglante qui s'éleva tout-à-coup entre les Boyens & les troupes auxiliaires qu'ils avoient fait venir de-delà les Alpes. Licinius avoit envoyé avant lui dans la(Contre les Corses.) Corse M. Claudius Glicias avec une partie de ses troupes. Celui-ci, oubliant ce qu'il étoit, eut la sotte & criminelle vanité de vouloir s'attribuer la gloire d'avoir mis fin à la guerre par lui-même, & fit de son au torité privée un Traité de paix avec les Cor ses. Licinius étant survenu avec le reste de son Armée, n'eut aucun égard à un Traite fait sans pouvoir. Il poussa vivement les Corses, & les soumit. Claudius, l'auteur & le garant de la paix, fut remis entre leurs mains; & comme ils refusérent de le rece voir, il fut mis à mort dans la prison. On ne fit point cette année la clôture du(Mort d'un Censeur.) Dénombrement, parce que l'un des Cen seurs étoit mort pendant sa Magistrature. La Corse & la Sardaigne, animées sous(Rome confirme, non sans peine, la paix accor dée aux Carthagi nois. Zonar. VIII Oros. IV. 12. Dio in Ex cerpt. XI.) main par les Carthaginois qui leur faisoient espérer un puissant secours, se préparoient à reprendre les armes. Comme ces deux Iles étoient très foibles par elles-mêmes, leur ré volte n'allarma pas beaucoup Rome: mais elle ne fut pas insensible à la crainte de voir renaître une nouvelle guerre contre les Car thaginois. Pour en détourner l'effet en les
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( An. R. 516. Av. J. C. 236.) prévenant, il fut résolu de mettre des trou pes sur pié sans perdre de tems. Au prémier bruit qui s'en répandit, les Carthaginois, chez qui cette nouvelle causa une allarme universelle, aiant envoyé inutilement à Ro me Députés sur Députes, firent partir en dernier lieu dix des principaux de la ville, a vec ordre d'employer les priéres les plus vi ves & les plus humbles, pour obtenir qu'on les laissât jouir de la paix que le Peuple Ro main leur avoit accordée. Comme ils ne furent point écoutés plus favorablement que les prémiers, Hannon, le plus jeune des Ambassadeurs, qui étoit intrépide & plein d'une noble fierté, prit la parole, & dit d'un ton vif & animé: Romains, si vous êtes déterminés à nous refuser la paix que nous a vons achetée de vous, non pour une ou deux années, mais pour toujours, rendez-nous donc la Sicile & la Sardaigne qui en ont été le prix. Entre particuliers, quand un mar ché est rompu, il n'est point d'un homme de bien & d'honneur de conserver la marchan dise, & de ne point rendre l'argent. La comparaison étoit juste, & sans replique. Aussi les Romains, dans la crainte qu'une injustice si criante ne les deshonorât entiére ment chez les peuples voisins, rendirent une réponse favorable aux Ambassadeurs, & les renvoyérent contens.
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C. Atilius Bulbus II.

(An. R. 517. Av. J. C. 235. La Sardai gne subju guée.)

Manlius, à qui la Sardaigne étoit échue par sort, aiant battu les ennemis en plusieurs rencontres, subjugua toute l'Ile, & la sou mit entiérement aux Romains; ce qui lui mérita l'honneur du triomphe. Rome alors se trouva sans ennemis & sans(Temple de Janus fermé pour la se conde fois.) guerre, ce qui ne s'étoit point encore vu depuis près de quatre cens quarante ans, & le Temple de Janus fut fermé pour la secon de fois: cérémonie qui annonçoit une paix générale. Il avoit été fermé pour la pré miére fois sous le régne de Numa, & il ne le sera pour une troisiéme fois que sous Au guste. On a de la peine à concevoir comment Ro(Réflexi ons sur les guerres continuel les des Ro mains.) me, qui n'étoit d'abord ni fort riche, ni fort puissante, a pu soutenir pendant tant d'années des guerres continuelles, sans avoir jamais eu le tems de respirer; comment elle a pu suffire aux dépenses qui en étoient une suite nécessaire; & comment les Citoyens Ro mains ne se lassoient point de ces guerres qui les tiroient de leurs familles, & les mettoient hors d'état de cultiver leurs terres, dont le revenu faisoit toutes leurs richesses. Il faut se souvenir que les Romains étoi ent, à proprement parler, un peuple de sol dats, nés pour ainsi dire au milieu des armes, ennemis du repos & de l'inaction, & ne res pirant que guerre & combats. Dans les
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( An. R. 517. Av. J. C. 235.) prémiers tems de la République jusqu'au sié ge de Véyes, les guerres étoient fort courtes, & ne duroient souvent que dix ou vingt jours. On entroit promtement en campa gne, on donnoit la bataille, & les ennemis vaincus, pour ne point voir plus longtems leurs terres pillées, faisoient leur accommo dement, & les Romains retournoient chez eux. Depuis qu'on eut établi la solde, & que le domaine des Romains se fut accru, les campagnes étoient plus longues, mais el les ne passoient pas ordinairement les six mois; parce que les Consuls qui commandoient les Armées, avoient intérêt de terminer prom tement la guerre, pour remporter l'honneur du triomphe. Quant à ce qui regarde les frais & les dépenses nécessaires pour payer & entretenir les troupes, il est remarquable que la guerre, qui ruïne & épuise les autres Etats, enri chissoit les Romains, tant pour le public que pour les particuliers. Ceux-ci, qui étoient sortis de Rome fort pauvres, y rentroient souvent fort riches, par le butin qu'ils avoi ent fait pendant la campagne, soit dans les villes qu'ils avoient prises d'assaut, soit dans le camp ennemi qu'ils avoient forcé, dont les Consuls, pour gagner l'amitié des sol dats, leur accordoient souvent le pillage; & l'espérance de ce dédommagement étoit pour eux une amorce bien forte, & un puissant appas qui leur faisoit soutenir avec pa tience, & même avec joie, les fatigues les plus dures.
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La guerre n'étoit pas moins utile ni moins( An. R. 517. Av. J. C. 235.) lucrative pour l'Etat que pour les particu liers. Quand les ennemis vaincus demandoi ent à faire la paix, un préalable ordinaire étoit d'exiger d'eux qu'ils commençassent par rembourser tous les frais de la campa gne; & le Peuple Romain, par les condi tions du Traité, les obligeoit ordinairement à lui payer des sommes plus ou moins con sidérables, pour les affoiblir & les contenir dans leur devoir par cette sorte de punition pécuniaire, qui souvent achevoit de les ruï ner, & les mettoit hors d'état de reprendre sitôt les armes. Les Généraux de leur côté, qui dans les dépouilles qu'ils prenoient sur les ennemis ne songeoient point à s'enrichir eux-mêmes, mais à enrichir l'Etat, se pi quoient, en rentrant dans Rome en triom phe, d'exposer aux yeux du peuple l'or & l'argent qu'ils raportoient de leurs expédi tions, & le faisoient porter sur le champ dans le Trésor public. Ces raisons, & beau coup d'autres que j'omets pour abréger, montrent qu'il n'est pas étonnant que les Romains ayent eu presque toujours les ar mes à la main, sans se rebuter d'un état si dur & si laborieux. Toutes ces guerres d'ail leurs, dans les desseins de la Providence, qui destinoit le Peuple Romain à devenir le Maitre du Monde entier, étoient pour lui comme un long apprentissage, pendant le quel il se préparoit, sans le savoir & par une espéce d'instinct, aux grandes conquêtes qui
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(An. R. 517. Av. J. C. 235.) devoient lui soumettre tous les Royaumes & tous les Empires de la Terre. La paix générale, dont nous avons dit que jouissoient les Romains, ne fut pas de longue durée. Elle fut troublée peu de mois après, hors de l'Italie par la Corse & la Sardaigne, dans l'Italie par les Liguriens.
( An. R. 518. Av. J. C. 234.)

Sp. Carvilius Maximus.

Ces trois guerres furent terminées en peu de tems, & sans beaucoup de peine, par les deux Consuls & le Préteur L. Postumius. La Vestale Tuccia, convaincue de s'être (Vestale condan née.) abandonnée à un Esclave, se tua de sa pro pre main, pour éviter le supplice ordinaire auquel elle avoit été condannée. Les Censeurs, cette année, firent jurer à (Dénom brement.) tous les citoyens en âge de se marier, qu'ils prendroient femme, & se marieroient, pour fournir des sujets à la République. Cette précaution singuliére & inusitée fait conjec turer que par le Cens on trouva le nom bre des Citoyens Romains considérablement diminué. Le Poëte Cn. Nævius de Campanie, qui (Le Poëte Nævius.) avoit servi dans la prémiére Guerre Punique, commença cette année à donner au public des Piéces de Théatre.
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Q. Fabius Maximus Verrucosus.

( An. R. 519. Av. J. C. 233.)

M. Pomponius Matho.

Le Fabius qui fut nommé Consul cette(Caractére de Fabius dans son enfance. Plin. in Fab. pag. 174.) année pour la prémiére fois, est le célébre Fabius Maximus, dont il sera bientôt parlé dans la guerre contre Annibal, & qui ren dra de si grands services à la République. Il eut le surnom de Verrucosus, à cause d'une petite verrue qu'il avoit sur la lévre. Il fut aussi appellé Ovicula dans son enfance, c'est- à-dire petite brebis, à cause de la douceur de son naturel, & de sa stupidité apparente. Car son esprit rassis & tranquille, son silen ce, le peu d'empressement qu'il avoit pour les plaisirs de son âge, la lenteur & la peine avec lesquelles il apprenoit ce qu'on lui en seignoit, la douceur & la complaisance qu'il avoit pour ses camarades, passoient dans l'es prit de ceux qui ne l'examinoient pas de près, pour autant de marques de bêtise & de pe santeur d'esprit. Il n'y avoit qu'un petit nom bre de gens plus clairvoyans, qui reconnus sent dans cet air sérieux & grave une pro fondeur de bon sens & de jugement, & qui entrevissent dans ce caractére de lenteur une magnanimité incomparable & un courage de lion. Excité dans la suite, &, pour ainsi dire, réveillé par les affaires, il fit bien voir à tout le monde que ce que l'on prenoit pour lenteur & paresse, étoit gravité; que ce que l'on appelloit timidité, étoit réserve & pru dence; & que ce qui passoit pour manque d'activité & de hardiesse, n'étoit que con stance & fermeté.
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(An. R. 519. Av. J. C. 233. Brouille ries entre les Car thaginois & les Ro mains.) La Sardaigne & la Ligurie se révoltérent de nouveau. La Ligurie échut par sort à Fabius, la Sardaigne à Pomponius. Comme on soupçonnoit les Carthaginois de soulever secrettement ces peuples, Rome leur envoya des Ambassadeurs, sous prétexte de leur de mander les sommes qu'ils s'étoient engagés de payer en différens termes. Ils leur dé fendirent aussi en termes fort durs de s'in gérer dans les affaires des Iles appartenantes au Peuple Romain, avec menaces de leur déclarer la guerre s'ils n'obéissoient. Les Carthaginois s'étoient remis de leurs allar mes, & avoient commencé à reprendre cou rage, depuis qu'Amilcar leur Général avoit non seulement pacifié les peuples d'afrique qui s'étoient révoltés, mais encore augmen té de beaucoup le domaine de Carthage, par les victoires qu'il avoit remportées en Es pagne. Ils répondirent donc avec fierté aux Ambassadeurs: & comme ceux-ci, selon l'ordre qu'ils en avoient reçu, leur présenté rent un javelot & un caducée, symboles de la Guerre & de la Paix, en ajoutant qu'ils eussent à choisir de l'un ou de l'autre, ils répondirent qu'ils ne feroient point ce choix, mais qu'ils accepteroient de bon cœur celui des deux que les Romains leur laisseroient. Ainsi raconte ce fait*Zonare, Ecrivain qui n'est pas de la plus grande autorité. La chose en soi est peu vraisemblable. Les Ro mains étoient trop fiers pour reculer après de telles avances. Et la ressemblance de ce 99
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que nous débite ici Zonare, avec la décla( An. R. 519. A. J. C. 233.) ration de guerre qui suivit la prise de Sagon te, achéve de nous rendre son récit suspect. Ils se séparérent de la sorte sans rien décider, la haine mutuelle dans le cœur de part & d'autre, qui n'attendoit qu'une occasion pour éclater. Les habitans de Sardaigne & les Liguriens furent aisément vaincus par les Consuls, à qui cette expédition procura l'honneur du triomphe. Ils furent vaincus mais non domtés, & reprirent encore les armes l'année suivante, mais sans beaucoup de succès.(An. R. 520. Av. J. C. 232. Troubles à l'occa sion d'une Loi pro posée par Flami nius. Polyb. II. 109. Val. Max. V. 4.)

M. Æmilius Lepidus.

M. Publicius Malleolus.

Les troubles domestiques entre le Sénat & le Peuple, qui avoient été suspendus par la guerre contre les Carthaginois, se renouvel lérent cette année-ci, à l'occasion d'une Loi que proposa C. Flaminius Tribun du Peuple, tendante à ce qu'on distribuât au peuple quelques terres des Picentins & des Gaulois qui avoient appartenu aux Séno nois. Le Sénat s'opposa fortement à cette Loi, dont il prévoyoit que les suites pou voient être très funestes à la République, en irritant les Gaulois, & leur fournissant un prétexte de prendre les armes contre Ro me; ce que le souvenir de ce qu'elle avoit souffert de leur part, lui faisoit extrêmement appréhender. On employa tantôt les prié res, tantôt les menaces, mais toujours inu tilement. On en vint même jusqu'à don ner ordre aux Magistrats de tenir des trou-
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( An. R. 520. Av. J. C. 232.) pes prêtes, pour les opposer à la violence du Tribun. Mais l'opiniâtre fierté de Fla minius ne se laissa ni fléchir par les priéres, ni ébranler par les menaces. Il n'eut pas plus d'égard pour les sages avis de son pére, qui lui remontra d'abord avec douceur le tort qu'il se faisoit à lui-même en se don nant ainsi pour chef de cabale, puis lui par la avec plus de force, comme un pére est en droit de le faire à son fils. Le Tribun demeura toujours ferme dans sa résolution, & aiant assemblé le Peuple, il commençoit déja à faire lecture de sa Loi, lorsque son pére, transporté d'une juste indignation, s'avance vers la Tribune aux Harangues, & le saisissant par la main l'en fait descendre, & l'emméne avec lui. Je ne sai si l'Histoire nous fournit aucun fait qui marque mieux combien à Rome l'autorité paternelle étoit grande, & combien elle y étoit respectée. Ce Tribun, qui avoit méprisé l'indignation & les menaces du Sénat entier, dans le feu de l'action même, & à la vue du Peuple si vivement intéressé à la Loi qu'il proposoit, se laisse emmener de la Tribune comme un enfant par la main d'un vieillard: &, ce qui n'est pas moins admirable, l'Assemblée, qui voyoit toutes ses espérances détruites par la retraite de son Tribun, demeure tranquil le, sans montrer par aucune plainte ni par le moindre murmure, qu'elle improuvât une action si hardie, & si contraire en apparen ce à ses intérêts. Mais la promulgation de cette Loi ne fut que différée, & un autre
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Tribun s'étant joint à Flaminius, bientôt a(An. R. 520. Av. J. C. 232.) près la fit passer. Elle devint, selon Poly be, très funeste au Peuple Romain, & don na occasion à la guerre que lui firent, en viron huit ans après, les Gaulois.

M. Pomponius Matho.

C. Papirius Maso.

( An. R. 521. Av. J. C. 231. Expédi tions con tre la Sar daigne & la Corse.) Ces deux Consuls marchérent, l'un con tre la Sardaigne, l'autre contre la Corse: expéditions qui d'abord donnérent plus de peine aux troupes Romaines, qu'elles ne leur firent d'honneur. Mais enfin elles fu rent réduites, & devinrent province du Peu ple Romain. On vit cette année pour la prémiére fois(Prémier divorce à Rome. Dionys. Ha lic. II. 96. Val. Max. II. 1.) un divorce à Rome. Sp. Carvilius Ruga ré pudia sa femme, qu'il aimoit pourtant beau coup, uniquement pour cause de stérilité; à quoi il se détermina par respect pour le serment qu'il avoit prêté comme les autres de se marier pour avoir des enfans, & don ner des sujets à la République. Quoique ce fût par une espéce de nécessité, & après a voir pris conseil de ses amis, qu'il en eût usé de la sorte, cette action fut générale ment improuvée, & le rendit extrêmement odieux. On vit cette même année une autre nou(Prémier triomphe sur le Mont Al bain. Val. Max. III. 6.) veauté. Le Consul Papirius prétendoit mé riter & demander à juste titre le triomphe pour avoir pacifié la Corse: cependant le Sénat lui refusa cet honneur. Il se l'attribua
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(An. R. 521. Av. J. C. 231.) lui-même, & triompha sur le Mont Al bain: exemple qui depuis fut suivi, & de vint assez commun.
(An. R. 522. Av. J. C. 230. Dénom brement.)

On fit cette année le quarante & uniéme Dénombrement. Les Consuls furent chargés de la guerre contre les Liguriens, qui n'eut pas alors de suite. (Guerre contre l'Il lyrie. Polyb. II. 96-101. Zonar. VIII.) Une autre guerre dans un pays, où les Romains n'avoient point encore pénétré jusques-là, attira l'attention de Rome. C'é toit l'Illyrie, qui répond à ce que nous ap pellons les Côtes de Dalmatie. Cette région étoit partagée entre plusieurs peuples. Les Ardyéens, l'un de ces peuples, avoient eu pour Roi Agron, qui s'étoit rendu plus puis sant qu'aucun de ses prédécesseurs. Ce Roi, qui venoit de mourir tout récemment, laissa un fils encore enfant, nommé Pinée, sous la tutéle de Teuta sa seconde femme, qui n'étoit point mére du jeune Prince, & qui néanmoins administra le royaume en qualité de Tutrice & de Régente pendant sa mino rité. (Plaintes portées au Sénat con tre les Illyriens.) Sous ce gouvernement, les Illyriens fi rent avec une pleine liberté, & même par autorité publique, le métier de Corsaires sur toute la Mer Adriatique, & sur les Côtes de la Gréce; & entr'autres exploits de piraterie, prirent plusieurs Marchands d'Italie qui sor-
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toient du port de Bronduse, & en tuérent(An. R. 522. Av. J. C. 230.) même quelques-uns. D'abord le Sénat ne fit pas grand compte des plaintes qu'on lui portoit contre ces pirates. Mais comme leur audace croissoit de jour en jour, & que les plaintes augmentoient, on jugea à propos de leur envoyer des Ambassadeurs, pour leur de mander satisfaction sur plusieurs griefs qu'on énonçoit, & en particulier pour leur dé clarer que les Romains avoient pris sous leur protection la petite Ile (a) d'Issa. Les Il lyriens la maltraitoient en toute maniére, parce qu'elle s'étoit retirée de leur alliance, & actuellement l'assiégeoient en forme. Ce fut alors qu'arrivérent Caius & Lu(Teuta fait tuer les Ambassa deurs Ro mains.) cius Coruncanius Ambassadeurs Romains. Dans l'audience qu'on leur donna, ils se plaignirent des torts que leurs Marchands a voient soufferts de la part des Corsaires Illy riens. La Reine les laissa parler sans les in terrompre, affectant des airs de hauteur & de fierté. Quand ils eurent fini, sa réponse fut que de sa part elle ne donneroit aucun sujet de plainte aux Romains, & qu'elle n'envoyeroit point de pirates contr'eux; mais que ce n'étoit pas la coutume des Rois d'Il lyrie, de défendre à leurs sujets d'aller en course pour leur utilité particuliére. A ce mot, le feu monte à la tête au plus jeune des Ambassadeurs, & avec une liberté Ro maine à la vérité, mais qui ne convenoit pas au tems: Chez nous, Madame, dit-il, 100
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(An. R. 522. Av. J. C. 230.) une de nos plus belles coutumes, c'est de ven ger en commun les torts faits aux particu liers; & nous ferons, s'il plaît à Dieu, en sorte que vous réformiez bientôt les coutumes des Rois Illyriens. La Reine, en femme hautaine & violente, fut si vivement piquée de cette réponse, que sans égard pour le Droit des gens, elle fit poursuivre les Am bassadeurs, & les fit tuer avec une partie de leur suite, fit mettre les autres en prison, & porta la cruauté jusqu'au point de faire périr par le feu les conducteurs des vaisseaux qui les avoient transportés. On peut juger combien les Romains furent irrités, quand (Plin. XXXIV. 6.) ils apprirent un si barbare attentat. Avant tout ils rendirent honneur à la mémoire de leurs Ambassadeurs, en leur érigeant une (Expédi tion des Romains dans l'Il lyrie.) statue dans la place publique. En même tems ils font des préparatifs de guerre, lé vent des troupes, équipent une Flotte, & la guerre est déclarée dans toutes les formes aux Illyriens. La Reine pour lors entra dans de grandes allarmes. C'étoit un esprit d'une légéreté & d'une inconstance étonnante, qui n'avoit rien de fixe ni d'assuré, & qui de la plus fiére & de la plus téméraire hardiesse passoit tout d'un coup au plus lâche découragement & à la plus basse crainte. Se voyant donc prête d'avoir sur les bras une puissance si formidable, elle députe aux Romains, & leur offre de leur rendre tous ceux qu'on a voit fait prisonniers & qui étoient encore vivans, déclarant au surplus que c'étoit sans
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son ordre que les pirates avoient tué quel( An. R. 522. Av. J. C. 230.) ques Romains. Il y a apparence qu'elle le va le siége d'Issa. La satisfaction étoit lé gére, & ne répondoit pas à l'énormité du crime commis par les Illyriens. Cependant, comme elle laissoit quelque espérance que l'affaire pouvoit se terminer sans prendre les armes & répandre du sang, Rome s'en contenta pour le présent, suspendit le dé part des troupes, & demanda seulement que les auteurs du meurtre lui fussent li vrés. Ce délai fit rentrer la Reine dans son prémier caractére. Elle refuse nettement de livrer qui que ce soit aux Romains; & pour agir conformément à ce refus, elle fait partir des troupes pour former de nouveau le siége d'Issa.

( An. R. 523. Av. J. C. 229.)

Au commencement du printems, Teuta aiant fait construire un plus grand nombre de bâtimens qu'auparavant, avoit envoyé faire le dégât dans la Gréce. Une partie passa à (a) Corcyre (Cursoli), les autres furent mouiller à (b) Epidamne. Ceux- ci, qui vouloient surprendre la ville, aiant 101 102
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( An. R. 523. Av. J. C. 229.) manqué leur coup, se rejoignirent aux pré miers, & se rendirent à Corcyre, qui ap pella à son secours les Achéens & les Eto liens. Après un rude combat sur mer, où ceux d'Illyrie soutenus par les Acarna niens eurent l'avantage, Corcyre n'étant plus en état de soutenir l'attaque des enne mis, capitula, & reçut garnison, laquelle avoit pour Commandant Démétrius de (a) Pharos. Alors les Illyriens retournérent à Epidamne, & en reprirent le siége. Les Romains, comme on peut bien le juger, ne demeurérent pas en repos. Les Consuls se mirent en campagne. Fulvius [] [] avoit le commandement de l'Armée navale, qui étoit de deux cens vaisseaux; & Postu mius son collégue celui de l'Armée de ter re. Fulvius [] [] vouloit d'abord cingler droit à Corcyre, croyant y arriver à tems pour donner du secours. Mais, quoique la ville se fût rendue, il ne laissa pas de suivre son prémier dessein, tant pour connoitre au juste ce qui s'y étoit passé, que parce qu'il avoit une intelligence avec Démétrius. Car celui- ci aiant été desservi auprès de Teuta, & craignant son ressentiment, avoit fait dire aux Romains qu'il leur livreroit Corcyre, & tout ce qui étoit en sa disposition. Les Ro mains débarquent dans l'Ile, & y sont bien reçus. Démétrius & les Corcyréens leur livrent la garnison Illyrienne, & toute l'Ile se soumet, dans la pensée que c'étoit l'unique 103
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moyen de se mettre à couvert pour toujours( An. R. 523. Av. J. C. 229.) des insultes des Illyriens. Les Romains aiant mis sur pié une puis sante Flotte, & en même tems envoyé dans le pays de Teuta une Armée de terre, d'une part nettoyérent tous les postes que les Illy riens occupoient dans les Iles de la Mer A driatique, & de l'autre réduisirent Teuta à chercher sa sureté au milieu des terres, en s'éloignant de la côte. Ils donnérent plusieurs places d'Illyrie à Démétrius, pour récom pense des services qu'il leur avoit rendus. La campagne étant finie, Postumius, l'un des deux Consuls, prit des quartiers d'hiver au près d'Epidamne, pour tenir en respect les Ardyéens, & les peuples nouvellement sou mis. Au commencement du printems, Teu(Traité de paix entre les Ro mains & les Illy riens.) ta, se voyant sans ressource, envoya des Am bassadeurs à Rome pour demander la paix. Elle rejettoit tout ce qui s'étoit passé sur Agron son mari, dont elle avoit été obligée de suivre le plan, & de continuer les en treprises. La paix fut conclue, non sous son nom, mais sous celui de Pinée fils d'A gron, à qui le royaume appartenoit. On convint „que Corcyre, Pharos, Issa, E pidamne, & le pays des Atintaniens de meureroient aux Romains; que Pinée con serveroit le reste des Etats de son pére; qu'il payeroit un tribut aux Romains; &, ce qui étoit l'article le plus intéressant pour les Grecs, qu'il ne pourroit naviger au-delà de la ville de Lissus qu'avec deux
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( An. R. 523. Av. J. C. 229. Dio. Zonar.) vaisseaux qui ne seroient point armés en guerre“. Teuta, soit de son propre gré, soit par l'ordre des Romains, quita l'admi nistration du royaume, dont Démétrius fut chargé sous le titre de Tuteur du jeune Roi. Ainsi fut terminée la guerre d'Illyrie. Postumius envoya l'année suivante des Am bassadeurs chez les Etoliens & les Achéens, pour leur exposer les raisons qui avoient enga gé les Romains à entreprendre cette guerre, & à passer dans l'Illyrie. Ils racontérent ce qui s'y étoit fait: ils lurent le Traité de paix conclu avec les Illyriens, & retournérent ensuite à Corcyre, très contens du bon ac cueil qu'on leur avoit fait chez ces deux peuples. En effet ce Traité étoit fort avan tageux aux Grecs, & les délivroit d'une grande crainte. Car ce n'étoit pas seulement contre quelque partie de la Gréce que les Illyriens se déclaroient: ils étoient ennemis de toute la Gréce, & infestoient par leurs pirateries tout le pays voisin. Ce fut là le prémier passage des Armées Romaines dans l'Illyrie, & la prémiére al liance qui se fit par ambassade entre les Grecs & les Romains. Ceux-ci envoyérent dans le même tems des Ambassadeurs à Corin the & à Athénes, qui y furent fort bien reçus, & traités fort honorablement. Les Corinthiens déclarérent par un Decret pu blic, que les Romains seroient admis à la célébration des Jeux Isthmiques comme les Grecs. Les Athéniens ordonnérent aussi qu'on accorderoit aux Romains le droit de
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Bourgeoisie à Athénes, & qu'ils pourroient être initiés dans les grands Mystéres.

Des Jeux Séculaires.

Les Jeux Séculaires sont ainsi appel lés, parce qu'ils se célébroient de siécle en siécle; mais on ne convient pas de la du rée d'un siécle. Jusqu'au tems d'Auguste on entendoit par ce mot l'espace précis de cent ans. Les Prêtres Sibyllins, pour faire leur cour à ce Prince, qui souhaitoit ardemment que les Jeux Séculaires se célébrassent de son tems, déclarérent que l'Oracle de la Si bylle qui en ordonnoit la célébration, dési gnoit par le tems de siécle l'espace de cent dix ans; & à la faveur de cette interpréta tion, les Jeux Séculaires, qui étoient les cinquiémes, furent célébrés pour lors, c'est- à-dire l'an de Rome 737. Et c'est le sen timent qu'Horace a suivi dans son Poëme Séculaire, dont nous parlerons bientôt. L'Empereur Claude revint à l'opinion des cent ans, & célébra les Jeux Séculaires soixante & quatre ans après ceux d'Auguste. Ensuite Domitien reprit le systême de cent dix ans. Les Historiens ont remarqué qu'on(Tacit. An nal. XI. 11. Suet. in Claud. n. 21.) se moqua de l'annonce du héraut, qui in vitoit à des Jeux que personne n'avoit vus, ni ne verroit. Ce n'est pas le seul nom de siécle qui fasse ici quelque difficulté. L'origine, l'oc casion, l'époque de l'établissement de ces Jeux, ne sont pas plus certaines, & for
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ment parmi les Savans un sujet de dispute, dans laquelle le plan que je me suis prescrit me dispense d'entrer. D'habiles Critiques croient que ces Jeux furent établis par Va lérius Publicola après l'expulsion des Rois, & célébrés pour la prémiére fois l'an de Rome 245, qui est le prémier du rétablisse ment de la liberté. Il paroit qu'ils ne se renouvelloient pas précisément à la fin de chaque siécle, plusieurs raisons pouvant o bliger d'en différer, & même d'en interrom pre la célébration. Voici quelles en étoient les principales cérémonies. Quelque tems avant qu'on célébrât ces Jeux, les Magistrats envoyoient des hérauts chez tous les peuples d'Italie qui dépendoient de Rome, pour les invi ter de venir assister à une Fête qu'ils n'a voient jamais vue, & qu'ils ne reverroient jamais. Peu de jours avant la Fête les Prêtres gar diens des Livres Sibyllins, qui furent por tés par Sylla au nombre de quinze, d'où le nom de Quindecim-Viri leur est resté; ces Prêtres assis sur leurs siéges dans le Temple de Jupiter Capitolin, distribuoient à tout le peuple certaines choses lustrales, c'est-à- dire propres & destinées à le purifier, com me des flambeaux, du bitume, & du souf fre. Chacun y portoit du froment, de l'or ge & des feves, pour les offrir aux Par ques. Ils passoient dans ce Temple, & dans celui de Diane sur le Mont Aventin, des nuits entiéres, en offrant des sacrifices
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à Pluton, à Proserpine, & à d'autres Divi nités. Quand le tems de la Fête étoit arrivé, on en faisoit l'ouverture par une procession solennelle, où se trouvoient les Prêtres de chaque Collége, les Magistrats, tous les Ordres de la République, & le Peuple re vétu de blanc, couronné de fleurs, & por tant des palmes à la main. Ils alloient du Capitole au Champ de Mars. On plaçoit les Statues des Dieux sur des coussins, où on leur servoit un grand repas, selon la cou tume observée ordinairement dans les céré monies publiques de Religion. On sacrifioit, la nuit à Pluton, à Pro serpine, aux Parques, à* Ilithye, à la Ter re; & le jour, à Jupiter, à Junon, à A pollon, à Latone, à Diane, & aux Génies. On n'immoloit aux prémiéres de ces Divi nités que des victimes noires. Ea prémiére nuit de la Fête, les Con suls, suivis des Prêtres Sibyllins, se rendoi ent sur le bord du Tibre à un lieu appellé Térente, où les Jeux Séculaires avoient pris naissance. Ils y faisoient dresser trois autels, qu'ils arrosoient du sang de trois agneaux, & sur lesquels ils faisoient bruler les offran des & les victimes. Pendant la nuit, tous les quartiers de Rome étoient éclairés par 104
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des feux & par des illuminations sans nom bre. Le second jour de la Fête, les Dames al loient au Capitole, & à d'autres Temples, offrir à différentes Divinités leurs vœux & leurs priéres. Le troisiéme jour, qui finissoit la Fête, vingt-sept jeunes garçons de maison illustre, & autant de jeunes filles, qui devoient tous avoir encore leurs péres & leurs méres, é toient partagés en différens chœurs, & chan toient dans le Temple d'Apollon Palatin des hymnes & des cantiques en Grec & en La tin, composés exprès pour cette cérémo nie, dans lesquels ils imploroient pour Ro me le secours & la protection des Dieux que l'on venoit d'honorer par des sacrifices. Pendant les trois jours que duroit cette Fête, on donnoit au peuple des spectacles de toutes les sortes. On prétend que dans les Livres des Sibyl les il y avoit un ancien Oracle qui avertis soit les Romains, que tant qu'au commen cement de chaque siécle ils feroient dans le Champ de Mars des Jeux à l'honneur de cer taines Divinités qui y sont nommées, Rome seroit toujours florissante, & que tous les peuples lui seroient soumis. Nous avons un modéle des hymnes dont le chant faisoit partie des cérémonies qui vien nent d'être exposées, dans le Poëme Sécu laire qu'Horace composa par l'ordre d'Au guste l'an de Rome 736: Poëme qu'on re
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garde avec raison comme une des plus bel les Piéces dc ce Poëte. Je n'en raporterai que deux strophes, qui montreront ce qu'on doit penser des autres.
Alme (a) Sol, curru nitido diem qui
Promis & celas, aliusque & idem
Nasceris: possis nihil urbe Roma
Visere majus. Quelle élégance de stile! & en même tems, quelle sublimité!
Dii (b) probos mores docili Juventæ,
Dii Senectuti placidæ quietem:
Romulæ genti date remque, prolemque, & de
cus omne. Peut-on, en quatre vers, renfermer plus de vœux, & plus importans? Je suis sur tout charmé de ceux qui regardent la Jeu nesse: docilité, & pureté de mœurs.

§. II.

La puissance de Carthage, qui croissoit de jour en jour, allarme les Romains. Con struction de Carthage la neuve. Traité des Romains avec Asdrubal. Création 105 106
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de deux nouveaux Préteurs. Allarme au bruit de la guerre des Gaulois. Cause & occasion de cette guerre. Irruption des Gau lois dans l'Italie. Préparatifs des Romains. Prémier combat près de Clusium, où les Romains sont vaincus. Bataille & célé bre victoire des Romains près de Télamon. Réflexion sur cette victoire. Dénombre ment. Les Boyens se rendent à discrétion. Bataille de l'Adda entre les Gaulois & les Romains. Mécontentemens des Romains contre Flaminius. Caractére de Marcel- lus. Nouvelle guerre contre les Gaulois. Dépouilles Opimes remportées par Marcel- lus. Triomphe de Marcellus. Les Romains soumettent l'Istrie. Annibal chargé du com- mandement en Espagne. Démétrius de Pha- ros attire sur lui les armes des Romains. Dénombrement. Diverses opérations des Censeurs. Guerre d'Illyrie. Emilius rem- porte une victoire sur Démétrius. L'Illy rie se soumet aux Romains. Archagathus Médecin. Nouvelles Colonies.
( An. R. 523. Av. J. C. 229. Polyb. II. 101. Appian. Iber. 258.)

Les Romains avoient terminé heureuse ment la guerre d'Illyrie; mais ils avoient d'ailleurs de grands sujets d'inquiétude. D'u ne part, ils apprenoient par des bruits cer tains, que les Gaulois se préparoient à pren dre les armes contr'eux; de l'autre la puis sance Carthaginoise, qui prenoit tous les
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jours de nouveaux accroissemens en Espagne,( An. R. 523. Av. J. C. 229.) leur causoit de justes craintes. Ils songérent à se mettre en repos de ce dernier côté, a vant que d'attaquer les Gaulois. Amilcar, surnommé Barcas, pére d'An(La puis sance de Carthage qui crois soit de jour en jour, allarme les Romains.) nibal, dont il a été fort parlé dans la guerre de Sicile, après avoir commandé les Armées en Espagne pendant neuf ans, & y avoir soumis à Carthage plusieurs nations puissan tes & belliqueuses, avoit été tué malheu reusement dans un combat. Asdrubal, son gendre & son successeur, qui avoit hérité de sa haine contre les Romains, marchant sur ses traces, avoit ajouté de nouvelles conquêtes à celles de son prédécesseur, em ployant néanmoins plutôt l'adresse & la persuasion, que les armes. Entre les ser(Construc tion de Carthage la neuve.) vices qu'il rendit à l'Etat, un des plus im portans, & qui contribua le plus à étendre & affermin la puissance de sa République en Espagne, ce fut la construction d'une ville, qu'on nomma Carthage la neuve, & qui depuis a été appellée Carthagéne. Sa situation étoit la plus heureuse que pussent souhaiter les Carthaginois pour tenir l'Es pagne en bride. Les grandes conquêtes qu'Asdrubal avoit déja faites, & le degré de puissance où il étoit parvenu, firent prendre aux Romains la résolution de penser sérieusement à ce qui se passoit en Espagne. Ils se voulurent du mal de s'être endormis sur l'accroissement de la domination des Carthaginois, & son gérent tout de bon à réparer cette faute;
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( An. R. 523. A. J. C. 229.) sur-tout depuis que les Sagontins, qui se vo yoient près de tomber sous le joug de Car thage, eurent député vers les Romains pour implorer leur secours, & faire alliance avec eux.
( An. R. 524. Av. J. C. 228. Traité des Romains avec As drubal.)

Sp. Carvilius Maximus II.

Telle étoit la disposition des Romains par raport aux Carthaginois. Ils n'avoient plus alors de loix à prescrire aux Carthagi nois, & ils n'osoient pas prendre les armes contre eux. Ils avoient assez à faire de se tenir en garde contre les Gaulois, dont ils étoient menacés, & que l'on attendoit pres que de jour en jour. Il leur parut qu'il é toit plus à propos de profiter du caractére pacifique d'Asdrubal pour faire un nouveau Traité, jusqu'à ce qu'ils se fussent débar rassés des Gaulois, ennemis qui n'épioient que l'occasion de leur nuire, & dont il fa loit nécessairement qu'ils se défissent, non seulement pour se rendre maitres de l'Italie, mais encore pour demeurer paisibles dans leur propre patrie. Ils envoyérent donc des Ambassadeurs à Asdrubal, & dans le Trai té qu'ils firent avec lui, sans faire mention du reste de l'Espagne, ils exigeoient seule ment qu'il ne portât pas la guerre au-delà de l'Ebre, qui serviroit de barriére aux deux peuples. On convint aussi que Sagonte, quoique située au-delà de l'Ebre, conserve roit ses loix & sa liberté.
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( An. R. 525. Av. J. C. 227. Création de deux nouveaux Préteurs. Epit. Liv. 20.)

Aux deux Préteurs qui avoient été éta blis à Rome, on en ajouta cette année deux nouveaux, l'un pour la Sicile, l'autre pour la Sardaigne & la Corse.

( An. R. 526. Av. J. C. 226.)

Le bruit des préparatifs de guerre que fai(Allarme au bruit de la guer re des Gaulois. Plut. in Marcel. pag. 299.) soient les Gaulois, causa une grande allarme à Rome. Ce sont les ennemis que les Ro mains ont toujours le plus redoutés, se sou venant qu'autrefois ils s'étoient rendus mai tres de Rome, & que dès ce tems-là on avoit fait une Loi, qui dérogeant au privi lége qu'avoient les Prêtres d'être exemts d'al ler à la guerre, les obligeoit à prendre les armes comme les autres citoyens, lorsqu'il s'agiroit d'une guerre avec les Gaulois. Elle s'appelloit tumultus Gallicus, ce (a) qui di soit beaucoup plus que le simple mot bellum. Car dans les guerres ordinaires plusieurs ci toyens étoient exemts d'y aller: dans celle contre les Gaulois, toute exemtion, tout privilége cessoit. Ce qui augmenta la frayeur dans le tems(Sacrifice cruel & impie. Plut. in Marcel. pag. 299. Zonar. VIII. 19.) 107
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( An. R. 526. Av. J. C. 226. Oros. IV. 12.) dont nous parlons, fut un prétendu Oracle que l'on trouva dans les Livres Sibyllins, le quel portoit que les Grees & les Gaulois pren droient possession de Rome: Romam occupa turos. Pour détourner l'effet d'une si fu neste prédiction, les Pontifes suggérérent un étrange moyen, qui fut d'enfouir tout vivans en terre deux Grecs & deux Gau lois, hommes & femmes; prétendant qu'ain si l'Oracle se trouveroit accompli. Quelle absurdité! mais en même tems, quelle bar barie pour un peuple, qui, dans tout le (Eiv. XXII. 47.) reste, se piquoit d'humanité & de douceur! La même cérémonie, également impie & cruelle, fut encore employée au commence ment de la seconde Guerre Punique. (Cause & occasion de cette guerre. Polyb. II. 111-119.) La principale cause & l'occasion de la guerre présente, fut le partage que les Ro mains, sept ou huit ans auparavant, avoient fait à l'instigation de C. Flaminius Tri bun du Peuple des terres du Picénum, dont ils avoient chassé les Sénonois. Nous avons vu que le Sénat s'étoit fortement opposé à cette entreprise, dont il prévoyoit les suites. Plusieurs peuples de la nation Gauloise en trérent dans la querelle des Sénonois, les Boyens sur-tout qui étoient limitrophes aux Romains, & les Insubriens. Ils se persua dérent que ce n'étoit plus simplement pour commander & faire la loi que les Romains at taquoient, mais pour les perdre & les détruire entiérement en les chassant du pays. Dans cette pensée, les Insubriens & les Boyens, les deux plus puissans peuples de la nation,
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se liguent ensemble, comme nous venons de( An. R. 526. Av. J. C. 226.) le dire, & envoient même au-delà des Al pes solliciter les peuples Gaulois qui habi toient le long du Rhône, & qu'on appelloit (a) Gésates, parce qu'ils servoient pour une certaine solde; car, dit Polybe, c'est ce que signifie proprement ce mot: ils vendoi ent leurs services à tous ceux qui vouloient les employer dans la guerre. Pour gagner leurs Rois, & les engager à armer contre les Romains, ils leur font présent d'une somme considérable: „ils leur mettent de vant les yeux la grandeur & la puissance de ce peuple: ils les flatent par la vue des richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de leur procurer: ils leur rappellent les exploits de leurs ancêtres, qui aiant pris les ar mes contre les Romains, les avoient battus en pleine campagne, & pris leur ville.“ Cette harangue échaufa tellement les es(Irruption des Gau lois dans l'Italie.) prits, que jamais on ne vit sortir de ces provinces une Armée plus nombreuse, & composée de soldats plus braves & plus belliqueux. Quand ils eurent passé les Al pes, les Insubriens & les Boyens se joigni rent à eux. Les (b) Vénétes & les (c) Cé nomans se rangérent du côté des Romains, gagnés par les Ambassadeurs qu'on leur a 108 109 110
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( An. R. 526. Av. J. C. 226.) voit envoyés: ce qui engagea les Rois Gau lois à laisser dans le pays une partie de leur Armée pour le garder contre ces peuples. Les Insubriens étoient les plus puissans des Gaulois qui s'étoient établis en Italie, & après eux les Boyens. Les prémiers habi toient au-delà du Pô, leur capitale étoit Milan; les autres en-deçà du Pô. (Préparatifs des Ro mains.) Les Romains, avertis longtems aupa ravant des préparatifs que faisoient les Gaulois, n'avoient pas manqué d'en faire aussi de leur côté. Ils avoient fait de nouvelles levées, & mandé à leurs Al liés de se tenir prêts. Et pour connoitre au juste toutes les troupes qu'ils pou voient mettre sur pié en cas de besoin, ils avoient fait venir de toutes les pro vinces qui étoient sous leur domination des Régistres, où étoit exactement mar qué le nombre des jeunes gens en âge de porter les armes. Ce dénombrement paroîtroit incroya ble, s'il n'étoit attesté par un Auteur certainement bien digne de créance: c'est Polybe, qui, vraisemblablement, avoit vu & consulté les Régistres qui en fai soient foi. Je rapporterai ce dénombre ment tel qu'il se trouve dans cet Histo rien. Il nous fera connoitre dans quel état les affaires du Peuple Romain étoient lorsqu'Annibal passa en Italie, ce qui ar rivera dans peu d'années; & combien les forces Romaines étoient formidables, lors que ce Général Carthaginois osa les attaquer.
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Dénombrement des troupes que les Romains pouvoient mettre sur pié du tems de la guerre des Gaulois dont il est parlé ici.

Ce De'nombrement a deux(Polyb. II. 112.) parties. Dans la prémiére, Polybe ex pose le nombre des troupes qui servoient actuellement: dans la seconde, le nom bre des troupes que l'on pouvoit lever en cas de nécessité. Ce Dénombrement comprend les forces des Romains, & celles de leurs Alliés.

I. Troupes qui servoient actuellement.

On fit partir avec les Consuls quatre légions Romaines, chacune de cinq mille deux cens hommes de pié, & de trois cens chevaux. Il y avoit encore a vec eux un corps de troupes des Alliés de trente mille hommes de pié, & de deux mille chevaux. Il y avoit plus de cinquante mille hom mes d'infanterie & quatre mille chevaux, tant des Sabins que des Tyrrhéniens, que l'allarme générale avoit fait accourir au se cours de Rome, & que l'on envoya sur les frontières de la Tyrrhénie avec un Préteur pour les commander. Les Ombriens & les Sarsinates vinrent aussi de l'Apennin au nombre de vingt mille, & avec eux autant de Vénétes & de Cénomans, que l'on mit sur les fron
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tiéres de la Gaule; afin que se jettant sur les terres des Boyens, ils les obligeassent de rappeller une partie de leurs forces pour la défense de leur pays. A Rome, de peur d'être surpris, on tenoit tout prêt un Corps d'armée, qui dans l'occasion tenoit lieu de troupes au xiliaires, & qui étoit composé de vingt mille hommes de pié des Romains, & de quinze cens chevaux; de trente mille hom mes de pié des Alliés, & de deux mille hommes de cavalerie. Toutes ces troupes montoient à deux cens mille quinze cens hommes: 43500 des Romains, 158000 des Alliés.

II. Troupes qu'on pouvoit lever dans le besoin.

Les Régistres envoyés au Sénat pour connoitre le nombre des troupes sur les quelles on pouvoit compter en cas de be soin, portoient ce qui suit. Chez les Latins, quatre-vingts mille hommes de pié, & cinq mille chevaux. Chez les Samnites, soixante & dix mil le hommes de pié, & sept mille chevaux. Chez les Japyges & les Messapiens, cin quante mille hommes de pié, & seize mille chevaux. Chez les Lucaniens, trente mille hom mes de pié, & trois mille chevaux. Chez les Marses, les Marruciniens, les Férentiniens, & les Vestiniens, vingt
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mille hommes de pié, & quatre mille chevaux. Les Romains avoient actuellement en Sicile & à Tarente deux légions, com posées chacune de quatre mille deux cens hommes de pié, & de deux cens hommes de cheval, que l'on pouvoit employer, en cas de besoin, contre les Gaulois. On pouvoit lever encore chez les Ro mains & chez les Campaniens deux-cens cinquante mille hommes d'infanterie, & vingt-trois mille de cavalerie. Tous ces hommes capables de porter les armes, tant parmi les Romains que parmi les Alliés, montoient à cinq cens soixante & six mille huit cens hommes. Il faut qu'il se soit glissé quelque erreur dans ce dénombrement, & qu'on y ait omis dix-sept cens hommes. En les y a joutant, les deux sommes, savoir des trou pes employées actuellement contre les Gaulois, & de celles qu'on pouvoit en core lever de nouveau, quadrent avec le total marqué par Polybe. Ce total monte à sept cens soixante &(Apud. Oros. IV. 12.) dix mille hommes. Un Auteur contem porain, qui étoit présent à cette guerre, le fait monter à huit cens mille: c'est Fabius. On peut juger par-là de la puis sance des Romains. C'est ce peuple qu'Annibal, avec moins de vingt mille hommes, osa venir attaquer. Le nombre des troupes employées ac tuellement contre les Gaulois, étoit fort
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considérable, & montoit, comme on l'a vu, à plus de deux cens mille hommes; & il ne faut pas s'en étonner. Il venoit aux Romains des secours, & de toutes sortes, & de tous les côtés. Car telle étoit la terreur que l'irruption des Gaulois avoit répandue dans l'Italie, que ce n'é toit plus pour les Romains que les peuples croyoient porter les armes; ils ne pen soient plus que c'étoit à la puissance de Rome que l'on en vouloit. C'étoit pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils craignoient; & c'est pour ce la qu'ils étoient si bien intentionnés, & si promts à exécuter tous les ordres qu'on leur donnoit.
( An. R. 527. Av. J. C. 225. Prémier combat près de Clusium, où les Ro mains sont vaincus.)

Dès que les Romains apprirent que les Gaulois avoient passé les Alpes, ils firent marcher L. Emilius à Ariminum, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des Préteurs fut envoyé dans l'Etrurie. A tilius étoit allé devant dans la Sardaigne qui s'étoit révoltée, mais qu'il fit bientôt rentrer dans le devoir. Les Gaulois prirent leur route par l'E trurie, apparemment pour éviter la ren contre de l'Armée d'Emilius, menant a vec eux cinquante mille hommes de pié, vingt mille chevaux, & autant de cha riots. Ils y font le dégat sans crainte, &
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sans que personne les arrêtât: après(An. R. 527. Av. J. C. 225.) quoi ils s'avancent vers Rome. Déja ils étoient aux environs de Clusium, ville à trois journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'Armée Romaine, c'est- à-dire celle qui étoit commandée par le Préteur, les suivoit de près, & alloit les atteindre. Ils retournérent aussitôt sur leurs pas pour livrer bataille. Les deux Armées ne furent en présence que vers le coucher du Soleil, & campérent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue les Gaulois allument des feux, & ayant donné ordre à leur cavalerie, dès que l'ennemi l'auroit aperçue le matin, de suivre la route qu'ils alloient prendre, ils se retirent sans bruit vers (a) Fésule, & prennent là leurs quartiers, dans le des sein d'y attendre leur cavalerie; &, quand elle auroit joint le gros, de fondre à l'im proviste sur les Romains qui la poursui vroient. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant cette cavalerie, sans qu'il parût de troupes de pié, croient que les Gaulois ont pris la fuite, & se mettent à la pour suivre. Ils approchent. Les Gaulois se montrent, & tombent sur eux. L'action s'engage avec vigueur de part & d'autre: mais les Gaulois, plus forts en nombre, & sentant croître leur audace par le suc cès de leur stratagême, eurent le dessus. Les Romains perdirent là au moins six 111
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( An. R. 527. Av. J. C. 225.) mille hommes. Le reste prit la fuite, la plupart vers un certain poste avantageux, où ils se cantonnérent. D'abord les Gau lois pensérent à les y forcer. C'étoit le bon parti; mais ils changérent de senti ment. Fatigués & harassés par la marche qu'ils avoient faite la nuit précédente, ils aimérent mieux prendre quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la hauteur où les fuyards s'é toient retirés, & remettant au lendemain à les assiéger, en cas qu'ils ne se rendis sent pas d'eux-mêmes. L'occasion veut être saisie: souvent, quand on l'a man quée, elle ne revient plus. (Bataille & célébre vic toire des Romains près de Té amon.) Pendant ce tems-là, L. Emilius, qui avoit son camp vers la Mer Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étoient jet tés dans l'Etrurie, & qu'ils approchoient de Rome, étoit venu en diligence au se cours de sa patrie, & il arriva fort à pro pos. S'étant campé proche des ennemis, les Romains retirés sur la hauteur virent les feux, & se doutant bien de ce que c'é toit, ils reprirent courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs sans ar mes pendant la nuit, & à travers une fo rêt, pour annoncer au Consul ce qui leur étoit arrivé. Emilius, sans perdre le tems à délibérer, commande aux Tribuns, dès que le jour commenceroit à paroître, de se mettre en marche avec l'infanterie. Pour lui, il se met à la tête de la cavalerie, & tire droit vers la hauteur.
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Les Chefs des Gaulois avoient aussi vu( An R. 527. Av J C. 225.) les feux pendant la nuit, & conjecturant que les ennemis étoient proche, ils tin rent conseil. Anéroeste leur Roi dit, „Qu'après avoir fait un si riche butin, (car ils avoient ravagé une grande partie de l'Italie, & le butin étoit immense en prisonniers, en bestiaux, & en bageges), il n'étoit pas à propos de s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le ris que de perdre tout. Qu'il valoit mieux retourner dans leur patrie. Qu'après s'être déchargés de leur butin, ils se roient plus en état, si on le jugeoit à propos, de reprendre les armes contre les Romains.“ Tous se rangeant à cet avis, avant le jour ils lévent le camp, & prennent leur route le long de la mer par l'Etrurie. Quoiqu'Emilius eût joint à ses troupes celles qui s'étoient réfugiées sur la hau teur, il ne crut pas pour cela qu'il fût de la prudence de hazarder une bataille ran gée. Il prit le parti de suivre les ennemis, & d'observer les tems & les lieux où il pourroit les incommoder, & regagner le butin. Par un bonheur singulier, le Consul C. Atilius venant de Sardaigne débarqua dans ce tems-là même ses légions à Pise, & pour les conduire à Rome prit la route par laquelle venoient les Gaulois. A Té lamon, ville & port de l'Etrurie, quel ques fourageurs Gaulois étant tombés dans
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(An. R. 527. Av. J. C. 225.) l'avant-garde du Consul, les Romains s'en saisirent. Interrogés par Atilius, ils racon térent tout ce qui s'étoit passé, ajoutant qu'il y avoit dans le voisinage deux Ar mées, & que celle des Gaulois étoit fort proche, aiant en queue celle d'Emilius. Le Consul fut touché de l'échec que l'Ar mée Romaine avoit reçu d'abord: mais il fut charmé d'avoir surpris les Gaulois dans leur marche, & de les voir entre deux Ar mées Romaines. Sur le champ il comman de aux Tribuns de ranger les légions en bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettroient, & d'aller gra vement au devant de l'ennemi. Sur le chemin il y avoit une hauteur, au pié de laquelle il faloit que les Gaulois passassent. Atilius y courut avec la cavalerie, & se posta sur le sommet, dans le dessein de commencer le prémier le combat, persua dé que par-là il auroit la meilleure part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyoient Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne soup çonnérent rien autre chose, sinon que pen dant la nuit Emilius avoit battu la campa gne avec sa cavalerie, pour s'emparer le prémier des postes avantageux, & pour leur couper le passage. Sur cela ils déta chérent aussi la leur & quelques armés à la légére, pour chasser les Romains de la hauteur. Mais aiant su d'un prisonnier que c'étoit Atilius qui l'occupoit, ils met tent au plus vite l'infanterie en bataille,
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& la disposent de maniére que rangés dos(An. R. 527. Av. J. C. 252.) à dos, elle faisoit front par devant & par derriére: ordre de bataille qu'ils prirent sur le raport du prisonnier, & sur ce qui se passoit actuellement, pour se défendre, & contre ceux qu'ils avoient à leurs trous ses, & contre ceux qu'ils auroient en tête. Emilius avoit bien ouï parler du débar quement des légions à Pise, mais il ne s'attendoit pas qu'elles seroient si proche. Il n'apprit surement le secours qui lui étoit venu, que par le combat qui se donna à la hauteur. Il y envoya aussi de la cavale rie, & en même tems il fit marcher con tre les ennemis son infanterie rangée à la maniére ordinaire. Dans l'Armée des Gaulois, les Gésates, & après eux les Insubriens, faisoient front du côté de la queue qu'Emilius devoit atta quer. Ils avoient à dos les* Taurisques & les Boyens, qui faisoient face du côté qu'Atilius viendroit. Les chariots bor doient les ailes, pour empêcher l'ennemi de les prendre en flanc; & le butin fut mis sur une des montagnes voisines, avec un détachement pour le garder. Cet arrange ment étoit le mieux entendu que pussent choisir les Gaulois, dans la nécessité où ils se trouvoient de faire tête à deux Ar mées qui devoient les attaquer en même 112
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(An. R 527. Av. J. C. 225.) tems, l'une de front, l'autre en queue. Il les obligeoit de combattre courageusement, les mettant hors d'état ni de reculer, ni de fuir. Les Insubriens y paroissoient avec leurs* brayes (braccati,) & n'aiant autour d'eux que des** sayes légers. Les Gésa tes, aux prémiers rangs, soit par vanité, soit par bravoure, avoient même jetté bas ces habits, & ne gardoient que leurs armes, de peur que les buissons qui se rencon troient là en certains endroits ne les arrê tassent, & ne les empêchassent d'agir. Cette pratique d'ailleurs étoit usitée parmi les Gaulois: & les Gallogrecs dans leurs combats contre les Romains en Asie se pré sentérent de même à demi nuds, au ra port de Tite-Live. Il leur en coutoit cher souvent; & dans l'occasion présente les Gésates payérent bien leur témérité. Le prémier choc se fit à la hauteur: & comme la cavalerie qui combattoit étoit nombreuse de part & d'autre, les trois Ar mées en apperçurent tous les mouvemens. Atilius perdit la vie dans la mêlée, où il se distinguoit par une intrépidité & une valeur qui tenoient un peu de la témérité, & sa tête fut apportée aux Rois des Gau lois, qui la firent montrer au bout d'une pique à toutes leurs troupes. Malgré cette 113 114
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perte, la cavalerie Romaine fit si bien son(An. R. 527. A J. C. 225.) devoir, qu'elle demeura maitresse du pos te, & gagna une pleine victoire sur celle des ennemis. Ensuite commença le combat de l'infan terie. Ce fut, dit Polybe, un spectacle bien singulier, & dont, non seulement la vue, mais le simple récit a quelque chose de merveilleux. Car une bataille entre trois Armées tout ensemble, est assurément une action d'une espéce & d'une manœuvre bien particuliére. Les Gaulois trouvoient de grands obstacles & de grands dangers dans la nécessité où ils étoient de combat tre de deux côtés, qui sembloit diminuer leurs forces de la moitié: mais aussi, ran gés dos à dos, ils se mettoient mutuelle ment à couvert de tout ce qui pouvoit les prendre en queue. Et, ce qui étoit le plus capable de contribuer à la victoire, tout moyen de fuir leur étoit interdit; & une fois défaits, ils n'avoient plus de ressour ce, ni aucune espérance de se sauver; ce qui est un motif bien puissant pour encou rager des troupes. Quant aux Romains, voyant les Gau lois serrés entre deux Armées & envelop pés de toutes parts, ils ne pouvoient que bien espérer du combat. A la vérité la disposition extraordinaire de ces troupes a dossées les unes contre les autres, les cris & les espéces de hurlemens des soldats a vant le combat, le son effroyable des cors & des trompettes sans nombre, dont les
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(An. R. 527. Av. J. C. 225.) échos voisins doubloient & faisoient reten tir le bruit de tous côtés, tout cela pou voit leur causer quelque effroi. Mais aussi la vue des riches colliers & bracelets dont la plupart des Gaulois avoient le cou & les bras ornés selon la coutume de la nation, animoit le courage des Romains par l'es pérance d'un butin considérable. Les archers s'avancent sur le front de la prémiére ligne, selon la coutume des Romains, & commencent l'action par une grêle épouvantable de traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas extrêmement: leurs brayes & leurs sayes les en défendirent. Mais ceux des pré miers, qui ne s'attendoient pas à ce prélu de, & qui n'avoient rien sur leurs corps qui les mît à couvert, en furent très in commodés. Ils ne savoient que faire pour parer les coups. Leur bouclier n'étoit pas assez large pour les couvrir: ils étoient nuds depuis la ceinture jusqu'en haut, & plus leurs corps étoient grands, plus il tomboit de traits sur eux. Se venger sur les archers mêmes des blessures qu'ils rece voient, cela étoit impossible, ils en étoient trop éloignés; & d'ailleurs, comment a vancer au travers d'un si grand nombre de traits? Dans cet embarras, les uns trans portés de colére & de desespoir, se jet tent inconsidérément parmi les ennemis, & se livrent volontairement à la mort: les autres, pâles, défaits, tremblans, reculent, & rompent les rangs qui étoient derriére
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eux. C'est ainsi que dès la prémiére at(An. R. 527. Av. J. C. 225.) taque, fut rabaissé l'orgueil & la fierté des Gésates. Quand les archers se furent retirés, le corps des légions Romaines s'étant avan cé pour pousser les ennemis, les Insu briens, les Boyens, & les Taurisques les reçurent avec vigueur. Ils se battirent a vec tant d'acharnement, que malgré les plaies dont ils étoient couverts, on ne pouvoit les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent été les mêmes que celles des Romains, ils n'auroient peut-être point été vaincus. Ils avoient à la vérité des bou cliers comme eux pour parer, mais leurs épées ne leur rendoient pas les mêmes ser vices. Celles des Romains tailloient & per çoient, au-lieu que les leurs ne frappoient que de taille. D'ailleurs, comme la lame en étoit mince & foible, elle plioit à l'ins tant; & le soldat perdoit du tems à la redresser pour la remettre en état de ser vir. Ces troupes ne soutinrent cette attaque que jusqu'à ce que la cavalerie Romaine, descendue de la hauteur, vint tomber sur elles à bride abbatue, & les prit en flanc. Alors l'infanterie fut taillée en piéces sans quiter son poste, & la cavalerie mise en tiérement en déroute. Quarante mille Gau lois restérent sur la place, & l'on fit au moins dix mille prisonniers, entre lesquels étoit Concolitan un de leurs Rois. Ané roeste se sauva avec quelques-uns des siens
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(An. R. 527. Av. J. C. 225.) en un endroit écarté, où il se tua de sa propre main; & ses amis en firent au tant. Emilius aiant ramassé les dépouilles, les envoya à Rome. Quant au butin qu'a voient fait les Gaulois, il fit rendre à cha cun ce qui lui avoit été enlevé. Puis mar chant à la tête des légions par la Ligu rie, il se jetta sur le pays des Boyens, qu'il abandonna au pillage des soldats, pour les récompenser de toutes les peines qu'ils ve noient d'essuyer, & du courage qu'ils a voient fait paroître dans le combat. Bien tôt après il retourna à Rome avec toute son Armée; & il y fut reçu avec d'autant plus de joie, que cette guerre y avoit cau sé une allarme incroyable. Tout ce qu'il avoit pris de drapeaux, de colliers, & de brasselets, il l'employa à la décoration du Capitole. Le reste des dépouilles servit à honorer son triomphe. On affecta, dit Florus, d'y faire paroître les Gaulois pri sonniers avec leurs baudriers, pour ac complir le (a) vœu qu'ils avoient fait de ne les quiter que lorsqu'ils seroient montés sur le Capitole. Ce ne fut que là en effet qu'ils les quitérent, mais à leur honte, & avec la risée de tout le Peuple. C'est ainsi qu'échoua cette formidable irruption des Gaulois, laquelle menaçoit d'une ruïne en 115
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tiére, non seulement toute l'Italie, mais(An. R. 527. Av. J. C. 225. Réfle xions sur la victoire des Ro mains.) Rome même. La victoire remportée sur les Gaulois dans la bataille de Télamon, est une des plus célébres & des plus complettes dont il soit parlé dans l'Histoire Romaine. A en examiner de près & avec attention tou tes les circonstances, il est visible qu'elle fut l'effet, non de l'industrie humaine, mais de la Providence Divine, qui des tinoit les Romains à de grandes choses, & qui veilloit sur eux d'une maniére particu liére. Trois Armées Romaines se trouvent en Etrurie dans le tems précis où va se don ner la bataille, sans qu'aucune d'elles eût reçu des nouvelles des autres, sans que les Généraux qui les commandoient eussent appris certainement que leurs collégues é toient arrivés, sans qu'ils eussent rien con certé entr'eux, sans qu'ils sussent même où étoit l'ennemi. Si les Gaulois, après a voir tué au Préteur six mille hommes, a voient poursuivi les fuyards sur la hau teur où ils se retirérent, comme le bon sens le dictoit, l'Armée entiére eût été taillée en piéces: on remet l'attaque au lendemain matin. C'est dans cette nuit précisément qu'arrive le Consul Emilius, sans savoir rien de ce qui s'étoit passé, & il délivre les troupes du Préteur. Les Gaulois pren nent le parti de retourner sur leurs pas. Ils trouvent à leur rencontre Atilius l'au tre Consul, qui arrivoit de Sardaigne. Les
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(An. R. 527. Av. J. C. 225.) voilà enfermés entre deux Armées, & o bligés de donner le combat. Que les Con suls fussent arrivés un peu plus tard, à quel que distance l'un de l'autre, les Gaulois, en les attaquant séparément, auroient pu tailler en piéces leurs Armées. Un con cours si merveilleux de circonstances, tou tes décisives pour la victoire, doit-il être regardé comme l'effet du hazard, sur-tout quand on est instruit par les Ecritures, que Dieu préparoit aux Romains un grand Empire? La conjoncture du tems où ar riva la guerre contre les Gaulois, préci sément entre les deux Guerres Puniques, n'est-elle pas aussi fort remarquable? Que seroit devenue Rome, si des ennemis aussi terribles que les Gaulois s'étoient joints aux Carthaginois pour venir l'attaquer? Une puissance invisible veilloit sur elle sans qu'elle le sût; & elle avoit le malheur d'at tribuer à ses fausses Divinités une protec tion, qui venoit du seul Dieu véritable qu'elle ignoroit. (Dénom brement. Fasti Capit.) Avant la création des nouveaux Con suls, on fit la clôture du Dénombrement: c'étoit le quarante-deuziéme.
(An. R. 528. Av. J. C. 224.)

(Les Boyens se rendent à discré tion.) Après le succès de l'année précédente, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en état de chasser les Gaulois de tous les environs du Pô tant en-deçà
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qu'en-delà, firent de grands préparatifs de(An. R. 528. Av. J. C. 224. Polyb. II. 119.) guerre, levérent des troupes, & les en voyérent contr'eux sous la conduite des nouveaux Consuls. Cette irruption épou vanta les Boyens: ils prirent le parti de se soumettre. Du reste, les pluies furent si grosses, & la peste ravagea tellement l'Ar mée des Romains, que cette campagne se passa sans autre événement mémorable.

( An. R. 529. Av. J. C. 223. Bataille de l'Adda entre les Gaulois & les Ro mains. Polyb. II. 119-121.)

Ces Consuls entrérent dans le pays des Insubriens par l'endroit où* l'Addua se jet te dans le Pô. C'est ici la prémiére fois, selon les meilleurs Auteurs, que les Ro mains aient passé ce fleuve. Aiant été fort maltraités au passage & dans leurs cam pemens, & mis hors d'état d'agir, ils fi rent un Traité avec les Insubriens, & sor tirent du pays. Après une marche de plu sieurs jours ils passérent le Clusius, aujour d'hui la Chiésa, entrérent dans le pays des Cénomans leurs Alliés, avec lesquels ils retombérent par le bas des Alpes sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu, & saccagérent tous les villages. Les Chefs de ce peuple voyant les Romains dans une résolution fixe de les exterminer, font les derniers efforts pour se défendre, & au nombre de cinquante mille hommes ils vont 116
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( An. R. 529. Av. J. C. 223. Plut. in Marcel. pag. 299.) hardiment & avec un appareil terrible se camper devant les ennemis. Dans ce moment arrive un courier à l'Armée, dépêché par le Sénat avec des Lettres pour les Consuls. Soit que Flami nius eût été averti par ses amis de ce qu'el les contenoient, soit qu'il s'en doutât, il jugea à propos de ne les point ouvrir a vant que d'avoir livré le combat, & in spira la même résolution à son collégue. Les Consuls se voyant de beaucoup in férieurs en nombre aux ennemis, avoient d'abord dessein de faire usage dans cette ba taille des troupes Gauloises qui étoient dans leur Armée. Mais, sur la réflexion qu'ils firent que les Gaulois ne passoient pas pour se faire un scrupule d'enfraindre les Trai tés, & qu'ici la perfidie seroit d'autant plus à craindre, qu'il s'agissoit de faire combat tre Gaulois contre Gaulois, ils appréhendé rent d'employer ceux qu'ils avoient avec eux dans une affaire si délicate & si importante; & pour se précautionner contre toute tra hison, ils les firent passer au-delà de la ri viére, & pliérent ensuite les ponts. Pour eux, ils restérent en-deçà, & se mirent en bataille sur le bord, afin qu'aiant derriére eux une riviére qui n'étoit pas guéable, ils n'espérassent de salut que de la victoire. Polybe n'approuve pas en ce dernier point la conduite de Flaminius, & cet ar rangement des troupes, qui ne leur laissoit aucun espace pour reculer. Car, si pen dant le combat les ennemis avoient pressé,
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& gagné tant soit peu de terrain sur son(An. R. 529. Av. J. C. 223.) Armée, elle eût été renversée & culbutée dans la riviére. Heureusement le courage des Romains les mit à couvert de ce danger. Tout l'honneur de cette bataille fut dû aux Tribuns, qui instruisirent l'Armée en général, & chaque soldat en particulier, de la maniére dont on devoit s'y prendre. Ceux-ci, sur les combats précédens, a voient observé que le feu & l'impétuosité des Gaulois, tant qu'ils n'étoient pas en tamés, les rendoit à la vérité formidables dans le prémier choc; mais que leurs épées n'avoient pas de pointe, qu'elles ne frap poient que de taille & d'un seul coup; que le fil s'en émoussoit, & qu'elles se plioient d'un bout à l'autre; que si les soldats, après le prémier coup, n'avoient le loisir de les appuyer contre terre, & de les redresser avec le pié, ces épées leur devenoient inu tiles. Pour empêcher les Gaulois d'en fai re usage, les Tribuns employérent un mo yen qui leur réussit parfaitement. Ils fi rent prendre à leur prémiére ligne les ar mes des* Triaires, c'est-à-dire la javeli ne ou demi-pique, avec ordre, lorsqu'ils s'en seroient servis, de reprendre leur é pée, & d'en venir aux mains: ce qui fut heureusement exécuté. Les Romains com mencent donc l'action par pousser vive ment leur pique contre le visage des Gau lois, qui, pour en détourner le coup, se 117
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(An. R. 529. Av. J. C. 223.) servent de leurs sabres, dont, par ce mou vement, le tranchant fut bientôt émous sé: puis les Romains, jettant à bas leur pi que, & reprenant leur épée, fondent tête baissée contre les ennemis, & les attaquent de si près, qu'ils les mettent presque en tiérement hors d'état de faire usage de leurs fabres, qui ne frappoient que de taille, c'est-à-dire de haut en bas; au-lieu que les Romains aiant des épées pointues & bien affilées, frappoient d'estoc, & non pas de taille. Portant donc alors des coups & sur la poitrine & au visage des Gaulois, ils en font un carnage horrible. Il en demeura huit mille sur la place, & on fit le double de prisonniers. Le butin fut immense. (Mécon tentement des Ro mains contre Flami nius.) Nous avons dit qu'un courier étoit ar rivé à l'Armée immédiatement avant le combat, chargé d'une Lettre pour les Consuls. Flaminius ne l'ouvrit qu'après qu'il eut défait les ennemis. Le Sénat, allarmé par plusieurs prodiges, avoit con sulté les Augures, & sur leur réponse, qui marquoit qu'il y avoit quelque dé faut dans la création des Consuls, avoit envoyé la Lettre dont il s'agit, laquelle portoit ordre aux Consuls de revenir prom tement à Rome pour se démettre de leur charge, & défense expresse de rien entre prendre contre l'ennemi. Sur la lecture de cette Lettre, Furius croyoit qu'il faloit re tourner sur le champ à Rome: & il y a beaucoup d'apparence qu'il n'avoit voulu prendre aucune part au combat qui venoit
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de se donner, car il n'y est point du tout( An. R. 529. Av. J. C. 223.) parlé de lui. Flaminius représenta à son collégue, que ces ordres n'étoient que l'ef „{??}fet d'une cabale jalouse de leur gloire. Que la victoire qu'ils venoient de rem porter, étoit une preuve certaine que les Dieux n'étoient point irrités contr'eux, & qu'il n'y avoit eu rien d'irrégulier dans leur nomination au Consulat. Que pour lui il étoit résolu de ne point re tourner à Rome, qu'il n'eût terminé la guerre qu'il avoit si heureusement com mencée, & de ne point quiter sa char ge avant le tems. Il ajouta, qu'il ap prendroit aux Romains par son exem ple, à ne se pas laisser tromper grossié rement par de frivoles superstitions, & par les vaines imaginations des Augu res.“ Comme Furius persistoit dans son sentiment, l'Armée de Flaminius, qui craignoit de n'être pas en sureté dans le pays, si celle de son collégue se retiroit, obtint de lui qu'il demeurât encore quel que tems: mais il ne voulut former aucune entreprise, par respect pour les ordres du Sénat. Flaminius se rendit maitre de quel ques places fortes, & d'une ville des plus considérables du pays. Le butin fut fort grand: il l'accorda tout entier aux soldats, pour se les rendre favorables dans la dis pute qu'il prévoyoit bien qu'il auroit à sou tenir contre le Sénat. En effet, lorsqu'il retourna à Rome,(Plut. in Marcel. pag. 299.) on n'alla point au devant de lui comme
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( An. R. 529. Av. J. C. 223.) c'étoit la coutume, & le triomphe d'abord lui fut refusé. Il trouva les esprits extrê mement aigris contre lui, non seulement parce qu'étant rappellé par le Sénat, il n'é toit pas parti sur le champ, ce qui é toit une desobéissance criminelle; mais encore plus parce que sachant la réponse des Augures, il n'en avoit fait aucun cas, & en avoit même parlé d'une maniére im pie & irreligieuse. Car, dit Plutarque, les Romains avoient un grand respect pour la Religion, faisant dépendre toutes leurs af faires de la seule volonté des Dieux, & condannant sévérement, même dans ceux qui avoient eu les plus grands succès, tou te négligence, tout mépris pour les Divi nations autorisées par les Loix du pays: tant ils étoient persuadés, que ce qui con tribuoit le plus au salut de leur Républi que, c'étoit, non que leurs Magistrats & leurs Généraux vainquissent leurs enne mis, mais qu'ils fussent toujours soumis à leurs Dieux. Quelle leçon pour nous! Mais quel reproche, si nous étions moins religieux que des Payens! C'étoit principalement le Sénat qui s'é toit déclaré contre Flaminius: mais la fa veur du Peuple, qu'il s'étoit gagnée dans son Tribunat, l'emporta sur toute la ré sistance des Sénateurs. Flaminius obtint le triomphe, & par une suite nécessaire on ne put le refuser à son collégue. Mais aussitôt que la cérémonie en fut achevée, on les obligea l'un & l'autre à abdiquer
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leur charge. Dans toute la conduite de( An. R. 529. Av. J. C. 223.) ce Flaminius, on reconnoit aisément la témérité qui, dans peu d'années, lui fera perdre contre Annibal la bataille de Thra syméne. Plutarque, à l'occasion du mépris que(Plut. in Marcel. pag. 300.) Flaminius avoit fait des Auspices, racon te un fait très singulier. Deux Prêtres, des plus considérables maisons de Rome, Cornélius Céthégus & Q. Sulpicius, fu rent privés du Sacerdoce: le prémier, pour avoir présenté les entrailles de la victime contre l'ordre & les céremonies prescrites: & le dernier, parce que pen dant qu'il offroit un sacrifice, la verge, qui étoit au haut du bonnet que portent les Prêtres appellés Flamines, étoit tom bée. C'étoit porter bien loin le scrupu le. Mais, quelque excessif & supersti tieux qu'il fût, il nous montre au moins jusqu'où, parmi nous, doit aller le res pectueux tremblement dans ceux qui sont chargés du Ministére Sacerdotal.

( An. R. 530. Av. J. C. 222.)

Le prémier de ces Consuls est le célé(Caracté re de Mar cellus. Plut. in Marcel. pag. 298.) bre Marcellus, dont il sera beaucoup par lé dans la guerre contre Annibal, & qui sera cinq fois Consul. Il fut, selon*Plu- 118
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( An. R. 530. Av. J. C. 222.) tarque, le prémier de sa maison qu'on ap pella Marcellus, c'est-à-dire Martial. Il paroissoit né pour la guerre, robuste de corps, brave de sa personne, homme de tête & de main, fier & hautain dans les combats, mais dans le reste de la vie doux, modeste, posé. Il avoit beaucoup de goût pour les LettresGrecques, (les Latines balbutioient encore:) mais ce goût n'alla que jusqu'au point d'estimer & d'admirer ceux qui s'y distinguoient. Pour lui, occupé par les guerres, il ne put s'exercer à l'éloquence autant qu'il l'auroit souhaité. Encore tout jeune, il mérita les couronnes & les autres prix dont les Généraux récompensoient la va leur; & sa réputation croissant de jour à autre, le Peuple le nomma Edile Curule, & les Prêtres le créérent Augure. Il rem plit toujours avec succès les fonctions des charges qui lui furent confiées. (Nouvel le guerre contre les Gaulois. Plut. in Marcel. pag. 300.) Dans le tems qu'il fut nommé Consul, les Gaulois envoyérent des Ambassadeurs pour faire des propositions d'accommode ment. Le Sénat inclinoit assez à la paix, mais Marcellus anima le Peuple contre les Gaulois, & le détermina à la guerre. Ceux-ci, contraints de prendre les ar mes, se disposent à faire un dernier ef fort. Ils lévent à leur solde chez les Gé sates environ trente mille hommes, qu'ils tinrent toujours prêts en attendant que les ennemis vinssent. Au printems les Con suls entrent dans le pays des Insubriens,
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& s'étant campés proche d'Acerres, ville( An. R. 530. Av. J. C. 222.) située entre le Pô & les Alpes, ils y met tent le siège. Comme ils s'étoient em parés les prémiers des postes avantageux, les Insubriens ne purent aller au secours. Cependant, pour en faire lever le siége, ils firent passer le Pô à une partie de leur Armée, & assiégérent Clastidium, petit bourg qui depuis peu venoit d'être soumis aux Romains. Sur cette nouvelle, Mar cellus, à la tête de la cavalerie & d'une partie de l'infanterie, court au secours des Assiégés. Les Gaulois, laissant là Clasti dium, viennent au devant des ennemis, & se rangent en bataille. Ils le regar doient déja comme battu, voyant le peu d'infanterie qui le suivoit, & ne faisant pas grand compte de sa cavalerie. Car é tant fort adroits aux combats à cheval, comme le sont en général les Gaulois, & croyant avoir de ce côté-là un grand a vantage, ils se voyoient encore en cette occasion fort supérieurs en nombre à Marcellus. Ils marchent donc droit à lui avec une impétuosité pleine de fureur, & avec de grandes menaces, comme surs de le vain cre. Leur Roi Viridomare, superbement monté, devançoit ses bataillons & ses es cadrons. Marcellus, pour les empêcher de l'envelopper à cause de son peu de troupes, étendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, & leur fit occuper un grand terrain, en les diminuant, les affoiblissant
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( An. R. 530. Av. J. C. 222. Dépouil les Opi mes rem portées par Marcellus.) peu à peu, jusqu'à ce qu'il présentât un front à peu près égal à celui de l'ennemi. Sur le point de se mêler avec les Gau lois, il fit vœu de consacrer à Jupiter Fé rétrien les plus belles armes prises sur les ennemis. Dans ce moment le Roi des Gaulois l'aperçut, & jugeant bien à plu sieurs marques que c'étoit-là le Général des Romains, il poussa son cheval à toute bride, l'appellant à haute voix pour le défier au combat, & branlant une lon gue & pesante pique. C'étoit un hom me très bien fait, supérieur même aux au tres Gaulois, qui étoient communément fort grands. De plus il brilloit tellement par l'éclat de son armure enrichie d'or & d'argent, & rehaussée de pourpre & des plus vives couleurs, qu'il paroissoit com me l'éclair. Marcellus, frappé de cet éclat, par court des yeux toute la bataille ennemie, & voyant que les plus belles armes étoi ent celles de ce Roi, il ne doute point que ce ne soient-là celles qu'il a vouées à Jupiter. Poussant donc à lui de toute sa force, il perce avec sa pique la cuirasse de son ennemi. Le coup, augmenté par la vitesse & l'impétuosité du cheval, fut si roide, qu'il jetta le Roi à la renverse. Marcellus revient sur lui, lui appuye un second & un troisiéme coup qui achévent de le tuer; & sautant promtement à ter re, il le dépouille de ses armes, & les prenant entre ses bras, il les éléve vers
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le Ciel, & les offre à Jupiter Férétrien,( An. R. 530. Av. J. C. 222.) en le priant d'accorder une pareille pro tection à toutes ses troupes. La défaite du Roi entraîna celle de son Armée. La cavalerie Romaine fond sur les Gaulois avec impétuosité. Ils font d abord quel que résistance. Mais cette cavalerie les aiant ensuite enveloppés, & attaqués en queue & en flanc, ils pliérent de toutes parts. Une partie fut culbutée dans la riviére: le plus grand nombre fut passé au fil de l'épée. Les Gaulois qui étoient dans Acerres abandonnérent la ville aux Romains, & se retirérent à Milan, qui é toit la capitale des Insubriens. Le Consul Cornélius les y suivit de près, & en forma le siége. Comme la garnison étoit fort nombreuse, & qu'elle faisoit de fréquentes sorties, les assiégeans eurent beaucoup à souffrir, & furent fort maltraités. Tout changea bientôt de face, lorsque Marcellus parut devant la place. Les Gésates, qui apprirent la défaite de leurs troupes & la mort de leur Roi, aiant voulu à toute force s'en retourner dans leur pays, Milan fut pris, & les Insubriens rendirent toutes leurs autres villes aux Romains, qui leur ac cordérent la paix à des conditions raison nables, se contentant de leur ôter quel que partie de leurs terres, & d'exiger d'eux certaines sommes pour se dédom mager des frais de la guerre.
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( An. R. 530. Av. J. C. 222.) Voilà donc enfin, après l'espace d'un peu plus de cinq cens ans, l'Italie entiére, depuis l'Occident jusqu'à l'Orient, c'est- à-dire depuis les Alpes jusqu'à la Mer Io nienne, soumise aux Romains. (Triom phe de Marcel lus.) Le Sénat décerna à Marcellus seul l'honneur du triomphe; & son triomphe fut un des plus remarquables qu'on eût vu à Rome, tant par les grandes riches ses & la quantité de belles dépouilles, que par le grand nombre & la taille pro digieuse des captifs, & par la magnificen ce de tout l'appareil. Mais le spectacle le plus agréable & le plus nouveau, ce fut Marcellus lui-même, portant à Jupi ter l'armure du Roi barbare. Car aiant fait tailler le tronc d'un chêne, & l'aiant accommodé en forme de trophée, il le revétit de ces armes, en les arrangeant pro prement & avec ordre. Quand toute la pompe se fut mise en marche, il monta sur un char à quatre chevaux, & prenant ce chêne ainsi ajus té, il traversa toute la ville les épaules chargées de ce trophée, qui avoit la figu re d'un homme armé, & qui faisoit le plus superbe ornement de son triomphe. Toute l'Armée le suivoit avec des armes magnifiques, en chantant des chansons composées pour cette cérémonie, & des chants de victoire à la louange de Jupiter & de leur Général. Dès qu'il fut arrivé dans cet ordre au Temple de Jupiter Férétrien, il planta ce
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trophée, & le consacra. Il fut le troisié(An. R. 530. Av. J. C. 222.) me & le dernier Capitaine qui eut la gloi re de remporter des dépouilles opimes. Nous avons parlé ailleurs de ce que les Romains entendoient par ce mot. Nous observe rons seulement ici, que Romulus fut le prémier qui remporta des dépouilles opi mes, après avoir tué Acron Roi des Cé niniens: le second, Cornélius Cossus, qui défit & tua Tolumnius Roi des Véïens: & le troisiéme, Marcellus, après avoir tué Viridomare Roi des Gaulois. Les Fastes portent que Marcellus triom pha des Gaulois & des Germains. C'est ici la prémiére fois qu'il est fait mention des Germains dans l'Histoire Romaine. Ceux que les Romains nomment ici Ger mains, sont sans doute les Gésates. Les Romains eurent tant de joie de cet te victoire & de la fin de cette guerre, que d'une partie du butin ils firent faire une coupe d'or, qu'ils envoyérent à Del phes à Apollon Pythien, comme un mo nument de leur reconnoissance; qu'ils partagérent libéralement les dépouilles a vec les villes qui avoient embrassé leur parti; & qu'ils en envoyérent une gran de partie à Hiéron Roi de Syracuse, leur ami & fidéle allié. On lui paya aussi le(Diod. Eclog. XXV. 4.) prix du blé qu'il avoit fait tenir gratui tement aux Romains, pendant la guerre contre les Gaulois.
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( An. R. 531. Av. J. C. 221. Les Ro mains sou mettent l'Istrie.)

Les deux Consuls furent envoyés con tre de nouveaux ennemis: c'étoient les peuples de* l'Istrie pirates de profes sion, qui avoient pris ou pillé quelques vaisseaux marchands Romains. Ils fu rent bientôt obligés de se soumettre. (Annibal chargé du comman dement en Espagne.) Annibal succéda cette année à Asdrubal, & fut mis à la tête des Armées d'Es pagne.
(An. R. 532. Av. J C. 220. Demé trius de Pharos at tire sur lui les armes des Ro mains.)

L. Veturius.

C. Lutatius.

Démétrius de Pharos, oubliant les bien faits qu'il avoit reçu des Romains, & passant même jusqu'à les mépriser, parce qu'il avoit vu la frayeur où les avoient jetté les Gaulois, & que d'ailleurs il pré voyoit qu'ils auroient bientôt sur les bras les Carthaginois, crut pouvoir ravager im punément les villes de l'Illyrie qui apparte noient aux Romains. Pour cet effet, il passa avec cinquante frégates au-delà du Lisse** contre la foi des Traités, par lesquels il lui étoit défendu de passer au- delà de cette ville avec plus de deux fré 119 120
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gates, encore ne devoient-elles pas être( An. R. 532. Av. J. C. 220.) armées en guerre; & il pilla, ou mit à contribution les Iles Cyclades. Il avoit engagé dans son parti les peuples d'Istrie nouvellement subjugués, & les Atintanes; & il se flatoit de recevoir un secours con sidérable du Roi de Macédoine, avec qui il étoit lié d'intérêts. La guerre lui fut déclarée, & sans perdre de tems l'on en fit les préparatifs. Les Romains mirent tous leurs soins à pacifier les provinces si tuées à l'Orient de l'Italie, pour n'avoir pas en même tems plusieurs ennemis sur les bras, & pour se mettre en état de sou tenir vigoureusement la guerre contre les Carthaginois. Cependant on fit le dénombrement,(Dénom brement.) qui fut le quarante-troisiéme. Il s'y trou va deux cens soixante-dix mille deux cens treize citoyens. L. Emilius & C. Fla minius étoient alors Censeurs. La multitude des Affranchis répandue(Diverses opérations des Cen seurs.) confusément dans toutes les Tribus, avoit jusqu'ici excité beaucoup de troubles. Les Censeurs, à l'exemple de Fabius Maxi mus, les renfermérent dans les quatre Tribus de la ville. Flaminius, dans la même Censure, fit un grand chemin qui conduisoit jusqu'à Ariminum, & construisit le Cirque, qui furent appellés l'un & l'autre de son nom.
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(An. R. 533. Av. J. C. 219. Guerre d'Illyrie. Polyb. III. 173. 174.)

Le soin de la guerre d'Illyrie contre Dé métrius fut confié à ces Consuls, dont le dernier est le pére de celui qui vainquit Persée Roi de Macédoine. Sur la nou velle que les Romains se disposoient à le venir attaquer, il s'étoit mis en état de les bien recevoir. Il jetta dans Dimale une forte garnison, & toutes les muni tions nécessaires. Il fit mourir dans les autres villes les principaux citoyens dont il se défioit, & donna l'autorité à ceux qu'il croyoit lui être attachés; & choisit dans tout le royaume, dont il avoit l'ad ministration, six mille des plus braves hommes pour garder Pharos. (Emilius remporte une victoi re sur Dé métrius.) Le Consul Emilius arrive cependant en Illyrie; & parce que les ennemis comp toient beaucoup sur la force de Dimale qu'ils croyoient imprenable, & sur les provisions qu'ils avoient faites pour la dé fendre, il résolut, pour étonner les en nemis, d'ouvrir la campagne par ce sié ge. Il exhorte les principaux Officiers chacun en particulier, & pousse les ou vrages par plusieurs endroits avec tant de chaleur, qu'au septiéme jour la ville fut prise d'assaut. C'en fut assez pour faire tomber les armes des mains aux ennemis. Ils vinrent aussitôt de toutes les villes se rendre aux Romains, & se mettre sous
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leur protection. Le Consul les reçut tous( An. R. 533. Av. J. C. 219.) aux conditions qu'il crut les plus conve nables, & aussitôt mit à la voile pour aller à Pharos attaquer Démétrius même. Aiant appris que la ville étoit forte, que la garnison étoit nombreuse & com posée de soldats d'élite, & qu'elle avoit des vivres & des munitions en abondan ce, il craignit que le siége ne fût diffi cile, & ne traînât en longueur. Pour éviter cet inconvénient, il eut recours à un stratagême. Il prit terre pendant la nuit dans l'Ile avec toute son Armée. Il en posta la plus grande partie dans des bois & d'autres lieux couverts, & le jour veuu il se remit sur mer, & entra tête levée dans le port le plus proche de la ville avec vingt vaisseaux. Démétrius l'aperçut, & croyant se jouer d'une si pe tite Armée, il marcha vers ce port pour s'opposer à la descente des ennemis. A peine en fut-on venu aux mains, que le combat s'échaufant il venoit perpétuelle ment de la ville des troupes fraîches au secours. Enfin toutes se présentérent au combat. Ceux des Romains qui avoient débarqué pendant la nuit, s'étant mis en marche par des lieux couverts, arrivérent dans ce moment. Entre la ville & le port il y avoit une hauteur escarpée. Ils s'en emparent, & coupent ainsi la communi cation avec la ville, à ceux qui en étoient sortis pour aller attaquer le Consul. A lors Démétrius ne songea plus à empê-
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( An. R. 533. Av. J. C. 219.) cher le débarquement. Il assembla ses troupes, les exhorta à faire leur devoir, & les mena à la hauteur dans le dessein de combattre en bataille rangée. Les Ro mains, qui virent que les Illyriens appro choient avec impétuosité & en bon or dre, vinrent sur eux, & les chargérent avec une vigueur étonnante. Pendant ce tems-là, les Romains qui venoient de débarquer, donnoient aussi par les derrié res. Les Illyriens, enveloppés de tous côtés, se virent dans un desordre & une confusion extrême. Enfin, pressés de front en queue, ils furent obligés de prendre la fuite. Quelques-uns se sauvérent dans la ville: la plupart se répandirent dans l'Ile par des chemins écartés. Démétrius mon ta sur des frégates qu'il avoit à l'ancre dans des endroits cachés; & faisant voile pen dant la nuit, il arriva heureusement chez Philippe Roi de Macédoine, où il passa (Polyb. apud Vales. I{??}. VII.) le reste de ses jours. Il contribua beau coup par ses flateries & par ses pernicieux conseils à gâter & à corrompre le naturel de ce Prince, qui dans les commence mens de son régne s'étoit acquis une esti me générale; & ce fut lui principalement, qui, pour se venger, le porta à se décla rer contre les Romains, & par-là lui at tira une longue suite de malheurs. Com bien les jeunes Princes doivent-ils être at tentifs au choix de ceux à qui ils donnent leur confiance! & avec quel soin doivent- ils écarter de leur personne tous ceux en
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qui ils reconnoissent un caractére de flate( An. R. 533. Av. J. C. 219. L'Illyrie se soumet aux Ro mains.) rie! Emilius, après cette victoire, entra d'emblée dans Pharos, & la rasa, après en avoir abandonné le pillage aux soldats. Toute l'Illyrie reçut la loi des Romains. Le trône fut conservé au jeune Pinée, qui n'avoit eu aucune part à la révolte de son tuteur. On ajouta quelques nouvel les conditions à l'ancien Traité que l'on avoit conclu avec la Reine Teuta sa bel le-mére. Quand l'été fut fini, & que tout eut é té réglé dans l'Illyrie, le Consul revint à Rome, & y entra en triomphe. On lui fit tous les honneurs, & il reçut tous les applaudissemens, que méritoient la dexté rité & le courage qu'il avoit fait paroî tre dans la guerre d'Illyrie. Dans ce récit, nous avons suivi Poly be, qui ne parle que d'Emilius. Cepen dant il faut bien que Livius son collégue ait eu part au succès de la guerre, puis qu'il est constant qu'il triompha: & ce qui va suivre, en est une preuve évi dente. Tous deux, après être sortis de char ge, furent appellés en jugement devant le Peuple, & également accusés d'avoir dé tourné à leur propre avantage une partie du butin, & de n'avoir pas gardé une jus te & raisonnable égalité dans la distribu tion qu'ils avoient faite aux soldats de ce qui en restoit. Emilius ne se sauva de ce
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( An. R. 533. Av. J. C. 219. Liv. XXVII. 34.) jugement qu'avec peine: toutes les Tribus, excepté la Tribu Mécia, condannérent Livius. Cet affront le pénétra d'une vive douleur. Il sortit de la ville, se retira à la campagne, renonça aux affaires & à tout commerce, jusqu'à ce que les besoins de la République lui firent reprendre son (Liv. XXIX. 37.) train de vie ordinaire. Nous le verrons se conduire dans la Censure d'une manié re bien extraordinaire. (Archa gathus Médecin.) Ce fut sous leur Consulat qu'Archaga thus vint du Péloponnése à Rome, & y exerça le prémier la profession de Méde cine. Il reçut le droit de Bourgeoisie, & (Hist. Anc. Tome XIII. Nouvel les Colo nies.) le Public lui fournit à ses frais un loge ment honorable. J'en ai parlé ailleurs. Sous les mêmes Consuls on envoya des Colonies à Plaisance & à Crémone, ce qui indisposa fort les Boyens & les Insu briens contre Rome. (Val. Max.) On sait combien les Romains étoient at tentifs à ne point admettre dans la ville de nouveau Culte des Dieux, & de Religions étrangéres. Une Loi des Douze Tables le défendoit absolument, à moins que l'Au torité publique n'y intervînt. Malgré la vigilance des Magistrats, de nouvelles cé rémonies s'introduisoient de tems en tems dans Rome. Les Consuls dont nous ve nons de parler, trouvérent le culte d'Isis & de Sérapis, Divinités Egyptiennes, pres que généralement établi parmi la popula ce. Le Sénat ordonna que les Oratoires qu'on leur avoit érigés, seroient démolis. Il
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ne se trouva aucun maçon qui voulût prê(An. R. 533. Av. J. C. 219.) ter son ministére à l'exécution de cet Ar rêt, tant la superstition avoit jetté de for tes racines dans les esprits! Il falut, si l'on en croit Valére Maxime, que le Consul Paul Emile fît lui-même cette fonction, & qu'aiant mis bas la Robe Consulaire il abbattît à grands coups de hache ces mo numens du Culte Egyptien. Le même Auteur raconte un autre fait(Val. Man. V. 6.) arrivé dans le même tems, qui paroit en core plus fabuleux. Pendant que le Pré teur Ælius Pætus Tubero, assis dans son Tribunal, rendoit la justice dans la place publique, un Pivert vint se percher sur sa tête, & y demeura tranquillement. Le fait parut singulier. Les Augures, qui fu rent consultés sur le champ, répondirent, que si le Préteur laissoit vivre cet oiseau, sa famille s'en trouveroit fort bien, & la République très mal: que le contraire ar riveroit, s'il le faisoit mourir. Il n'hésita pas, & mit en piéces le Pivert. L'évé nement, dit-on, vérifia la réponse. Dix- sept personnes de sa famille périrent dans la bataille de Cannes. J'ai promis de parler des Tribus de Ro me à la fin de ce Livre.

Digression sur les Tribus de Rome.

On trouve, dans les Mémoires de l'A(Tomes I. & IV.) cadémie Royale des Inscriptions & Belles- Lettres, plusieurs Dissertations savantes par
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Mr. Boindin sur les Tribus Romaines, dont j'ai extrait la plus grande partie de ce qu'on en lira ici, & qui m'a paru néces saire pour donner au commun des Lec teurs une notion suffisante de cette matié re, qui revient souvent dans l'Histoire Ro maine. On appella d'abord Tribu à Rome une certaine quantité de peuple, dont Romulus avoit fait la distribution en trois quartiers, d'où vint, selon plusieurs, le nom de Tri bus. Ces trois Tribus étoient partagées se lon la différence des trois nations qui com posoient alors le Peuple Romain: les pré miers fondateurs de la Colonie, Ramnen ses ou Ramnes; les Sabins, Titienses; les Toscans, Luceres. Servius Tullius aiant supprimé les an ciennes Tribus, dont les noms ne se con servérent plus que dans les Centuries des Chevaliers, en établit de nouvelles. Les Romains pour lors étoient encore fort res serrés, & leurs frontiéres ne s'étendoient pas à plus de cinq ou six milles; tout leur domaine consistant dans la campagne qui est autour de Rome, & que l'on nomma depuis Ager Romanus: borné à l'orient par les villes de Tibur, de Préneste, & d'Albe; au midi, par le port d'Ostie & la mer; à l'occident, par cette partie de la Toscane que les Latins nommoient Sep tempagium; & au nord, par les villes de Fidénes, de Crustumérie, & par le Té véron, appellé anciennement l'Anio.
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C'est dans cette petite étendue de pays qu'étoient situées toutes les Tribus que Ser vius Tullius établit: savoir quatre dans la ville, & dix-sept* dans la campagne. Les quatre de la ville tirérent leur dé nomination des quatre principaux quartiers de la ville, & furent appellées la Subura ne, l'Esquiline, la Colline, la Palatine. Elles tenoient d'abord le prémier rang, non seulement parce qu'elles avoient été établies les prémiéres, mais encore parce qu'alors elles furent les plus honorables, quoiqu'elles soient tombées depuis dans le mépris. Denys d'Halicarnasse raporte que(IV. 226.) Servius Tullius assigna ces Tribus aux Af franchis. Il y a apparence que Servius Tullius divisa d'abord le territoire de Rome en dix-sept parties, dont il fit autant de Tri bus, & que l'on appella les Tribus rusti ques, pour les distinguer de celles de la ville. Toutes ces Tribus portérent d'a bord le nom des lieux où elles étoient si tuées. Mais la plupart aiant pris depuis des noms de familles Romaines, il n'y en a que cinq qui aient conservé leurs anciens noms, & dont on puisse par conséquent marquer au juste la situation. Les Romains augmentérent successive 121
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ment le nombre de leurs Tribus, à mesu re que celui des citoyens se multiplia, & qu'ils conquirent de nouvelles terres chez différens peuples d'Italie, où ils envoyoient des Colonies composées d'anciens citoyens, pour y jetter les fondemens de leur Empi re. Et (a) c'étoit en effet le meilleur mo yen d'étendre leur domination. Car tou tes ces Colonies étoient autant de postes avancés, qui servoient non seulement à couvrir leurs frontiéres, & à contenir les provinces où elles étoient situées, mais en core à y répandre l'esprit & le goût du gouvernement Romain, par les priviléges & les exemptions dont elles jouissoient. Ce ne fut qu'après le fameux siége de Véies, & lorsque les Romains se furent rendus maitres d'une partie de la Toscane, qu'ils établirent (b) les quatre prémiéres Tribus des quatorze qu'on raporte aux tems Con sulaires l'an de Rome 368. Ensuite ils en ajoutérent encore d'autres de tems en tems, pour les mêmes raisons; jusqu'à ce qu'en fin l'an de Rome 511 on établit chez les Sabins les Tribus Véline & Quirine, qui furent les deux derniéres des quatorze que 122 123
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les Consuls instituérent. Jointes aux quatre Tribus de la ville, & aux dix-sept rusti ques que Servius Tullius avoit établies, elles achevérent le nombre des trente-cinq, dont le Peuple Romain fut toujours com posé. Lorsque tous les peuples d'Italie furent admis au droit de Citoyens Romains, on en créa huit nouvelles pour cette multitu de de nouveaux venus. Mais elles ne sub sistérent pas longtems, & l'on en revint au nombre de trente-cinq. Il ne nous reste plus qu'à parler de la forme politique des Tribus, & à en mar quer les différens usages sous les Rois & sous les Consuls. Quoique les Sabins & les Toscans que Romulus avoit incorporés aux Romains, ne formassent avec eux qu'un seul peuple, ces nations ne laissoient pas de composer trois différentes Tribus, & de vivre sépa rément & sans se confondre jusqu'au tems de Servius Tullius. Egalement soumises aux ordres du Prince, elles avoient cha cune un Chef de leur nation, qui étoient comme ses Lieutenans, & sur qui il se re posoit de leur conduite. Ces Chefs avoient sous eux d'autres Officiers, à qui ils con fioient le soin des Curies: car chaque Tri bu étoit divisée en dix Curies ou Quar tiers différens, qui avoient chacun leur Magistrat nommé Curion, lequel étoit le ministre des sacrifices & des fêtes religieu ses de la Curie. Chaque Tribu avoit ou
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tre cela son Augure, qui avoit soin des auspices. Toutes les Curies avoient également part aux honneurs civils & militaires. C'étoit dans leurs Assemblées générales, c'est-à- dire dans les Comices par Curie, que se décidoient les affaires le plus importantes. Car quoique l'Etat fût alors monarchique, le pouvoir du Prince n'étoit pas néanmoins si arbitraire, ni l'autorité du Sénat si ab solue, que le Peuple n'eût beaucoup de part au gouvernement. Non seulement c'étoit à lui à décider de la Paix ou de la Guerre; mais il étoit encore maitre de re cevoir ou de rejetter les Loix qu'on lui proposoit, & il avoit même la liberté de choisir tous ceux qui devoient avoir sous lui quelque autorité. Car comme il n'y a voit point alors d'autres Comices que ceux des Curies, dans lesquels tous les Citoyens avoient également voix délibérative, & que le nombre des Plébéïens dans chaque Curie l'emportoit de beaucoup sur celui des Patriciens & des Chevaliers, c'étoit presque toujours de leurs suffrages que dé pendoient les élections. C'est ce qui engagea Servius Tullius à établir les Comices par Centuries, dans lesquels les Riches & les Grands avoient tout pouvoir, comme on l'a expliqué ail leurs; à supprimer les anciennes Tribus, qui avoient eu jusqu'alors part au gouver nement; & à en établir de nouvelles, aux quelles il ne laissa aucune autorité, & qui
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ne servirent plus qu'à partager le territoire de Rome, & à marquer le lieu de la ville & de la campagne où chaque citoyen de meuroit. Comme les Tribus rustiques n'étoient alors remplies que des citoyens qui demeu roient à la campagne, & qui faisoient eux- mêmes valoir leurs terres; & que tous ceux qui demeuroient à Rome étoient com pris dans celles de la ville, ces Tribus fu rent d'abord les plus honorables. Mais, dans la suite, les Censeurs les aiant avilies en y rassemblant toute la Populace & les Affranchis, les Patriciens affectérent de passer dans les rustiques, & sur-tout dans les derniéres & les plus éloignées; parce que les prémiéres que Servius Tullius a voit établies, & qui étoient les plus pro ches de Rome, étoient affectées aux nouveaux citoyens. Depuis le nouveau plan qu'avoit tracé Servius Tullius, les Tribus n'eurent plus aucune part dans les affaires publiques. Ce furent les Comices par Curies & par Cen turies qui partagérent l'autorité: encore les Assemblées par Curies ne se tenoient pres que plus que pour la forme, & à cause des auspices dont elles étoient en posses sion: les Grands étoient absolument les maitres dans les Assemblées par Centu ries, où se fit l'élection des Consuls, & dans la suite celle des autres prémiers Ma gistrats, & où se traitoient les plus impor tantes affaires de l'Etat.
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Le Peuple Romain, qui d'abord, séduit apparemment par la douceur & le plaisir de se voir soulagé par raport aux contri butions & aux charges de l'Etat, n'avoit pas fait attention aux conséquences du changement que le Roi Servius Tullius y avoit introduit, en sentit dans la suite tout l'effet & tout le poids. Il reconnut avec un sensible chagrin, que pour un petit in térêt il s'étoit laissé dépouiller de toute l'au torité du gouvernement, dont les Grands s'étoient entiérement emparés, & dont ils faisoient un étrange abus pour le tenir dans une espéce de servitude. Il ne s'en tira que plus de soixante ans après, par la vigueur & la fermeté de ses Tribuns, qui en firent (Dionys. Hal. VII. 463.) le prémier essai dans l'affaire de Coriolan, qu'ils firent juger par le Peuple assemblé par Tribus: c'est la prémiére fois qu'il est parlé des Comices par Tribus. Les Tribuns ne s'en tinrent pas là. Dès qu'ils se furent arrogé le droit d'assembler le Peuple sans la permission du Sénat, ils s'en servirent aussitôt pour rendre fréquens les Comices par Tribus, & trouvérent peu de tems après le moyen d'attribuer aux Tribus l'élection des Magistrats Plébéïens, qui s'étoit faite jusqu'alors par les Curies: Entreprise, dit (a) Tite-Live, qui n'aiant 124
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rien dans le dehors de choquant, n'effraya point d'abord, mais qui dans la suite don na une grande atteinte à l'autorité des Pa triciens. C'étoit dans ces Comices par Tribus que l'on nommoit les Magistrats du second or dre, minores Magistratus, & tous ceux du Peuple: les Tribuns du Peuple, les Ediles Plébéïens, les Questeurs, les Tribuns Lé gionaires, plusieurs Officiers destinés à dif férens emplois particuliers, Triumviri re(Liv. IX. 46.) rum capitalium, Triumviri Monetales, & autres. Dans les mêmes Comices par Tri bus on portoit des Loix, appellées Plebis cita, qui n'obligeoient d'abord que le Peu ple, mais qui dans la suite eurent aussi for ce de Loix par rapport au Sénat, aux quelles même il fut obligé de donner par avance son approbation & son consente ment. Ce fut dans ces mêmes Assemblées que la paix avec les Carthaginois, & cel le avec Philippe Roi de Macédoine, fu rent conclues. Ce fut par degrés & par succession de tems que le Peuple, dont l'autorité dans les commencemens avoit été si fort affoi blie, se mit en possession de tous les hon neurs civils, militaires, & même sacrés. Par-là tout étoit devenu égal, & les Patri ciens ne jouissoient plus d'aucun avantage que les Plébéïens ne partageassent avec eux. Il y eut quelques Comices, où l'on n'ap(Cic. in Rull. II. 17. 18.) pelloit que dix-sept Tribus. C'étoient ceux où il s'agissoit de la création du Grand Pontife.
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LIVRE TREIZIEME.

CE Livre comprend les com mencemens de la seconde Guer re Punique; la prise de Sagon te par Annibal, son passage en Italie après avoir traversé les Alpes; les combats du Tésin, de la Trébie, du Lac de Trasiméne. Il renferme aussi les pré miers avantages remportés par Cn. Sci pion en Espagne.

§. I.

Idée générale de la seconde Guerre Punique. Mécontentement & haine d'Amilcar con tre les Romains. Serment qu'il fait prêter à son fils Annibal encore enfant. Pareille haine dans Asdrubal, qui lui succéde. Il fait venir à l'Armée Annibal. Caractére de ce dernier. Annibal est chargé du com mandement des troupes. Il se prépare à la guerre contre les Romains, par les conquêtes qu'il fait en Espagne. Siége de Sagonte par Annibal. Ambassade des Romains vers Annibal, puis à Carthage. Alorque ten te envain de porter les Sagontins à un ac commodement. Prise & ruïne de Sagonte. Trouble & douleur que cause à Rome la ruï-
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ne de Sagonte. Guerre résolue à Rome contre les Carthaginois. Département des provin ces entre les Consuls. Les Ambassadeurs Ro mains déclarent la guerre aux Carthaginois. Frivoles raisons des Carthaginois pour justi fier le siége de Sagonte. Véritable cause de la seconde Guerre Punique. Les Ambassadeurs Romains passent en Espagne, puis dans la Gaule. Annibal se prépare à passer dans l'Italie. Dénombrement des Armées Cartha- ginoises. Voyage d'Annibal à Cadiz. Il pour voit à la sureté de l'Afrique, & à celle de l'Espagne, où il laisse son frére Asdrubal. Je puis bien, en commençant à(Idée gé nérale de la seconde Guerre Punique. Liv. XXI. 1.) décrire la guerre que les Romains ont sou tenue contre les Carthaginois commandés par Annibal, assurer que cette guerre est une des plus mémorables de toutes celles dont l'Histoire nous a conservé le souve nir, & des plus dignes de l'attention d'un Lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, & par la sagesse des mesures dans l'exécution; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, & par la promtitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit par la variété des évé nemens inopinés, & par l'incertitude de l'issue; soit enfin par la réunion des plus beaux modéles en tout genre de mérite, & des leçons les plus instructives que puisse donner l'Histoire, tant pour la Guer re, que pour la Politique & l'Art de gou verner. Jamais villes ou nations plus puis-
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santes, ou du moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; & jamais celles dont il s'agit ici, ne s'étoient vues dans un plus haut degré de puissance & de gloire. Rome & Carthage étoient alors sans con tredit les deux prémiéres villes du monde. Aiant déja mesuré leurs forces dans la pré miére Guerre Punique, & fait essai de leur habileté dans l'art de combattre, el les se connoissoient parfaitement de part & d'autre: & dans cette seconde guerre le sort des armes fut tellement balancé, & les succès si mêlés de vicissitudes & de variétés, que le parti qui triompha fut ce lui qui s'étoit trouvé le plus près du dan ger de périr. Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut pres que dire que leur haine mutuelle l'étoit encore plus; les Romains d'un côté étant indignés de voir un peuple vaincu repren dre le prémier contre ses vainqueurs des armes qui lui avoient si mal réussi; & les Carthaginois de l'autre, prétendant avoir été traités par les Romains après leur dé faite avec une inhumanité & une avarice insupportables. (Mécon tentement & haine d'Amilcar contre les Romains.) Annibal apporta dans cette guerre une haine contre les Romains qui venoit de plus loin, & qu'il avoit héritée de son pé re. Il étoit fils d'Amilcar surnommé* Bar 125
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cas, qui aiant été vaincu par ces redouta bles ennemis, avoit signé lui-même le Traité honteux mais nécessaire qui avoit mis fin à la prémiére Guerre Punique. Mais en cessant de leur faire la guerre, il n'avoit pas cessé de les haïr. Ce (a) cou rage altier ne pouvoit se consoler de la perte de la Sicile & de la Sardaigne. Il é toit outré sur-tout de la maniére dont ces Vainqueurs, également injustes & intéres sés, avoient envahi la derniére de ces deux Iles, en profitant, pendant la paix, du mauvais état des affaires des Carthagi nois en Afrique, pour les forcer à la leur abandonner, & aiant encore eu la dure té de leur imposer un nouveau tribut. Il fut toujours, depuis la paix des Iles Egates jusqu'à sa mort, à la tête des Ar mées Carthaginoises. Mais, pendant qu'il faisoit la guerre, soit en Afrique contre les Mercenaires rebelles, soit en Espagne con tre différens Peuples qu'il subjugua, il paroissoit par sa conduite qu'il méditoit en lui-même un projet plus grand & plus hardi que celui qu'il exécutoit actu ellement. On rapporte qu'un jour Amilcar fai(Serment qu'il fait prêter à) sant un sacrifice pour se rendre les Dieux 126
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(son fils Annibal encore enfant. Polyb. III. Liv. XXI. 1.) favorables dans la guerre qu'il alloit por ter en Espagne après avoir heureusement terminé celle d'Afrique, son fils Annibal se jetta à son cou, & le conjura de le mener avec lui à l'Armée, employant pour cela les caresses ordinaires à cet âge, langage puissant sur l'esprit d'un pére qui aimoit tendrement son fils. On ajoute que ce Général, charmé de voir de si belles dispositions dans un enfant de neuf ans, le prit entre ses bras, & que l'aiant placé près des autels, il le fit jurer, en mettant la main sur la victime, qu'il se déclare roit l'ennemi des Romains dès qu'il se roit en âge de porter les armes. La suite fera voir qu'il fut très fidéle à exécuter ce serment. Si Amilcar eût vécu plus longtems, il est certain qu'il auroit porté lui-même en Italie la guerre qu'Annibal y porta dans la suite. Elle ne fut différée que par la mort trop promte de ce Général, & par la trop grande jeunesse de son fils. (Pareille haine dans Asdrubal, qui lui succéde. Polyb II. 123.) Pendant cet intervalle, Asdrubal, à qui Amilcar avoit fait épouser sa fille, aidé du crédit immense que la Faction Barci ne avoit parmi le Peuple & dans l'Ar mée, se rendit maitre du gouvernement, malgré les efforts que firent les Grands pour l'empêcher. Il étoit plus propre à négocier qu'à faire la guerre; & il ne fut pas moins utile à sa patrie, par les allian ces que sa dextérité lui fit ménager avec de nouvelles nations dont il sut gagner les
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Chefs, que s'il eût remporté plusieurs vic toires par la force des armes. Asdrubal fit un Traité avec les Romains: car nous sommes obligés de répéter ici quelques faits pour la plus grande commodité du Lecteur. Par ce Traité il étoit réglé, sans s'expliquer sur le reste de l'Espagne, que les Carthaginois ne pourroient point s'avancer au-delà de l'Ebre pour y faire la guerre. Il y avoit aussi un article qui ex ceptoit les Sagontins, comme Alliés des Romains, du nombre des peuples qu'il se roit permis aux Carthaginois d'attaquer. La prospérité dont jouissoit Asdrubal,(Il fait venir An nibal à l'Armée. Liv. XXI. 3.) ne lui avoit pas fait oublier les obligations qu'il avoit à son beaupére. Il écrivit à Carthage, où Annibal étoit retourné après la mort d'Amilcar, pour demander qu'on le lui envoyât à l'Armée. Annibal pou voit avoir* vingt-trois ans. La chose souf frit quelque difficulté. Le Sénat étoit par tagé par deux puissantes Factions, qui sui voient des vues tout opposées dans la con duite des affaires de l'Etat. L'une avoit pour Chef Hannon, à qui sa naissance, son mérite, & son zèle pour le bien de l'Etat donnoient une grande autorité dans les délibérations publiques; & elle étoit 127
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d'avis en toute occasion de préférer une paix sure, & qui conservoit toutes les conquêtes d'Espagne, aux événemens in certains d'une guerre hazardeuse, qu'elle prévoyoit devoir un jour se terminer par la ruïne de la patrie. L'autre Faction, qu'on appelloit la Faction Barcine, parce qu'elle soutenoit les intérêts d'Amilcar sur nommé Barcas & de ceux de sa famille, étoit ouvertement déclarée pour la guerre. Quand il s'agit donc de délibérer dans le Sénat sur la demande d'Asdrubal au sujet du jeune Annibal, la Faction Barcine, qui souhaitoit lui voir remplir la place d'A milcar son pére, appuya de tout son cré dit le dessein d'Asdrubal. D'un autre côté Hannon, Chef de la Faction opposée, fit tous ses efforts pour le retenir dans la ville. Il paroit, dit-il alors, que la demande d'Asdrubal est juste; & cependant je ne suis pas d'avis qn'on la lui accorde. Une propo sition si bizarre aiant réveillé l'attention de toute l'Assemblée: Asdrubal, continua-t-il, se croyant redevable de toute safortune à A milcar, semble avoir raison, pour lui témoigner sa reconnoissance, de travailler à l'élevation de son fils: mais il ne nous convient pas de pré férer des vues particuliéres à l'intérêt public. Craignons-nous qu'un fils d'Amilcar n'imite pas assez-tôt l'ambition tyrannique de sonpé re? Craignons-nous d'être trop tard les esclaves du fils, après avoir vule gendre envahir, après la mort de son beaupére, le commandement de nos Armées, comme un bien héréditaire qui lui
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appartenoit par droit de succession? Mon avis est, que nous devons retenir ce jeune homme dans la ville, pour lui donner le tems d'apprendre la soumission & l'obéissan ce qu'il doit aux Loix & aux Magistrats; de peur que cette légére étincelle n'allume un jour quelque grand incendie. Les plus gens de bien étoient du sentiment d'Han non: mais, comme il arrive d'ordinaire, le plus grand nombre l'emporta sur la plus saine partie. (a) Annibal fut donc envoyé en Espa(Caractè re d'An nibal. Liv. XXI. 4.) 128
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gne: & à cette occasion voici comme Tite-Live trace son portrait. Dès qu'il parut dans l'Armée, il attira sur lui les yeux & la faveur des troupes. Les vieux soldats sur-tout croyoient voir revivre en lui Amilcar leur ancien Général. Ils re marquoient les mêmes traits, la même vigueur martiale dans l'air du visage, la même vivacité dans le regard. Mais bien tôt cette ressemblance avec son pére de vint le moindre des motifs qui lui gagné rent tous les cœurs. En effet, jamais un même caractére ne fut plus heureusement disposé que le sien à deux choses aussi contraires que le paroissent l'obéissance & le commandement. Aussi eût-il été diffi cile de décider qui le chérissoit davantage du Général ou des Soldats. S'il s'agissoit d'exécuter quelque entreprise qui deman doit de la vigueur & du courage, Asdru bal le choisissoit préférablement à tout au tre: & les troupes n'avoient jamais plus de confiance, que quand elles marchoient sous sa conduite. Personne n'avoit plus de valeur que lui, lorsqu'il faloit s'exposer au péril: personne n'avoit plus de présen ce d'esprit dans le péril même. Nulle fa tigue ne pouvoit domter, ni les forces de
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son corps, ni la fermeté de son courage. Il supportoit également & le froid, & le chaud. Le plaisir n'avoit aucune part à ses repas, & il régloit le boire & le man ger sur la simple nécessité, & sur les be soins de la nature. Il ne connoissoit point la distinction du jour & de la nuit, pour marquer les heures du travail ou du repos. Il donnoit au sommeil le tems qui lui res toit après qu'il avoit terminé ses affaires; & il ne cherchoit, pour l'inviter, ni le si lence, ni un lit mollet & délicat. On le trouvoit souvent couché par terre enve loppé dans une casaque de soldat parmi les sentinelles & les corps de garde. Il ne se distinguoit point de ses égaux par la ma gnificence de ses habits, mais par la bonté de ses chevaux & de ses armes. Il étoit en même tems le meilleur homme de pie & le meilleur cavalier de l'Armée. Il al loit toujours le prémier au combat, & n'en revenoit jamais que le dernier. De si grandes qualités se trouvoient jointes en lui à des vices qui n'étoient pas moins grands: une cruauté inhumaine, une per fidie plus que Carthaginoise: nul respect pour la Vérité, ni pour ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes: nulle crain te des Dieux, nul égard pour la sainteté des Sermens, nul sentiment de Religion. Avec ce mêlange de vertus & de vices, il servit trois ans sous Asdrubal, pendant les quels il s'appliqua avec une attention infi nie à voir faire aux plus habiles, & à pra-
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tiquer lui-même dans l'occasion, tout ce qui peut former un grand Capitaine. Nous examinerons dans la suite, si les traits vi cieux, dont Tite-Live a composé une partie du portrait d'Annibal, lui convien nent tous véritablement. (Annibal est chargé du com mande ment des troupes. Polyb. III. 168. Liv. XXI. 3. Appianus de Bellis Annibalis, pag. 314.) Après la mort d'Asdrubal, les soldats portérent aussitôt Annibal dans la tente du Général, & d'un consentement unanime le choisirent, tout jeune qu'il étoit, pour les commander; il pouvoit alors avoir vingt-six ans: & le Peuple, à Carthage, ne fit aucune difficulté d'approuver leur choix. Annibal sentit bien que la Fac tion qui lui étoit contraire, & qui avoit un grand crédit à Carthage, tôt ou tard viendroit à bout de le supplanter, s'il ne la mettoit hors d'état de lui nuire. Il ju gea donc que le plus sûr moyen de se maintenir, étoit d'engager la République dans une guerre importante, où l'on au roit besoin de son ministére, & où il deviendroit nécessaire à l'Etat. C'est la politique ordinaire des Ambitieux, qui, peu touchés des intérêts publics, ne son gent qu'à leur propre avancement; & souvent les Princes, aussi-bien que les Républiques, sont assez aveugles pour ne pas découvrir les ressorts secrets qui font agir leurs Ministres & leurs Généraux, & prennent pour zèle, ce qui n'est l'ef fet que d'un vil intérêt, ou d'une furi euse ambition.
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Dès le moment qu'il eut été nommé(Il se pré pare à la guerre contre les Romains par les conquêtes qu'il fait en Espa gne. Polyb. III. 168, 169. Liv. XXI. 5.) Général, comme s'il eût été déja chargé de porter la guerre en Italie, il tourna secrettement toutes ses vues de ce côté- là, & ne perdit point de tems, pour n'ê tre point prévenu par la mort, comme l'a voient été son pére & son beau-frére. Il prit en Espagne plusieurs villes de force, subjugua plusieurs peuples: & dans une occasion importante, quoique l'Armée ennemie, composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne en nombre, il sut choisir si bien son tems & ses postes, qu'il la défit & la mit en dé route. Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il ne touchoit point encore à Sagonte, évitant avec soin de donner aux Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre, avant qu'il eût pris toutes les mesures qu'il jugeoit nécessaires pour un si grand dessein; & en cela il suivoit le conseil que lui avoit donné son pére. Il s'appliqua sur-tout à gagner le cœur de ses Citoyens & des Alliés, & à s'attirer leur confiance, en leur faisant part avec largesse du butin qu'il prenoit sur l'ennemi, & en leur payant exacte ment tout ce qui leur étoit dû de leur sol de pour le passé: précaution sage, & qui ne manqua jamais de produire son effet dans le tems. Annibal n'osant pas prendre sur lui une( Appian. 315.) entreprise aussi hazardeuse en elle-même & dans ses suites que l'étoit celle de for-
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mer le siége de Sagonte, y prépara de loin les esprits. Il fit faire plusieurs plain tes à Carthage contre les Sagontins par ses émissaires & ses créatures. Lui-même é crivit au Sénat à diverses reprises, que les Romains travailloient sous main à leur débaucher leurs Alliés, & à soulever con tr'eux l'Espagne. Il conduisit si adroite ment son intrigue, qu'on lui donna un plein pouvoir de faire à l'égard de Sagon te tout ce qu'il jugeroit le plus avantageux pour l'Etat. Voila comme s'engagent les guerres. Nous voyons au reste qu'Anni bal n'étoit pas moins habile Politique que rusé Capitaine. Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger dont ils étoient menacés, firent savoir aux Romains combien Anni bal avançoit ses conquêtes. Ceci se pas soit au commencement du Consulat de Livius & d'Emilius, dont nous avons par lé dans le Livre précédent, ou même sur la fin de l'année précédente. Les Ro mains nommérent des Députés pour aller s'informer par eux-mêmes sur les lieux de l'état présent des affaires, avec ordre de porter leurs plaintes à Annibal en cas qu'ils le jugeassent à propos; &, supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction, d'aller à Carthage pour le même sujet. ( An. R. 534. Av. J. C. 218. Siége de Sagonte) Sagonte étoit située en-deçà de l'Ebre par rapport à Carthagéne, environ à mille pas de la mer, dans le pays où il étoit permis aux Carthaginois de porter leurs
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armes. Mais les Sagontins, s'étant mis( An. R. 534. Av. J. C. 218. par Anni bal. Polyb. III. 170-173. Liv. XXI. 6. 15.) quelques années auparavant sous la protec tion des Romains, & étant devenus leurs Alliés, étoient exceptés, non seulement par le Traité avec Asdrubal qui en faisoit une mention expresse, mais même par ce lui de Lutatius, qui défendoit aux deux peuples d'attaquer les Alliés l'un de l'autre. Au reste une situation favorable & qui leur procuroit tous les avantages de la terre & de la mer, une multitude considérable d'habitans, une discipline exacte dans le gouvernement de leur petit Etat, jointe à des principes d'honneur & de droiture, dont ils donnérent des preuves éclatantes par leur attachement & leur fidélité pour les Romains; tout cela leur avoit acquis en peu de tems des richesses immenses, & une puissance qui les mettoit en état de tenir tête à tous les peuples voisins. Annibal sentit de quelle importance il étoit pour lui de se rendre maitre de cet te ville. Il comptoit que par-là il ôteroit toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne; que cette nouvelle conquête assureroit toutes celles qu'il y a voit déja faites; que ne laissant point d'en nemi derriére lui, sa marche en seroit plus tranquille & plus sure; qu'il amasseroit de l'argent pour l'exécution de ses desseins; que le butin qu'en remporteroient les soldats, les rendroit plus vifs & plus ardens à le suivre; qu'enfin les dépouilles qu'il enver roit à Carthage lui concilieroient les esprits,
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) & les disposeroient à lui être favorables dans la grande entreprise qu'il méditoit. Depuis longtems il s'étoit ménagé un prétexte, en semant des querelles & des su jets de division entre les Sagontins & les Turdetans leurs voisins. Enfin il prend hautement le parti de ces derniers, & sous prétexte de leur faire rendre justice, il entre sur les terres de Sagonte, & ra vage toute la campagne, pendant que les Romains perdoient le tems à délibérer, & à ordonner des Ambassades. Ayant partagé son Armée en trois corps, il at taque la ville par autant de côtés tout à la fois. Un angle du mur dominoit sur une vallée plus étendue & plus unie que tout le terrain d'alentour. Ce fut par cet en droit qu'il fit approcher ses galleries, pour être en état de faire agir le bélier à cou vert. Ils avançoient d'abord assez facile ment: mais à mesure qu'ils approchoient de la muraille, ils trouvoient de plus grandes difficultés. Outre qu'ils étoient en bute aux traits qu'on leur lançoit du haut d'une tour fort élevée, ce côté du mur, plus exposé que les autres, étoit aussi plus fortifié, & un grand nombre de soldats choisis défendoient avec plus de force & de valeur la partie de la ville où les ennemis faisoient le plus d'efforts pour s'en rendre maitres. Ainsi les Sagontins firent d'abord pleuvoir une gréle de flé ches & de traits sur les travailleurs d'An nibal, qui ne paroissoient point impuné-
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ment à découvert. Bientôt même, ne se( An. R. 534. Av. J. C. 218.) contentant pas de les attaquer du haut de leurs murailles & de leur tour, ils osérent faire des sorties sur eux pour détruire leurs ouvrages; & dans toutes ces actions, il ne périssoit pas moins de Carthaginois que de Sagontins. Mais lorsqu'Annibal lui- même, en s'approchant du mur avec peu de précaution, eut été blessé assez dange reusement d'un coup de javeline à la cuis se, ses gens furent si effrayés du péril qu'il avoit couru, que peu s'en falut qu'ils n'abandonnassent entiérement leurs tra vaux. Les combats furent interrompus pen dant quelques jours, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'Annibal fût guéri de sa blessure; mais on employa tout ce tems à travailler à de nouvelles batteries. C'est pourquoi il ne fut pas plutôt en état d'agir, que la ville fut attaquée tout de nouveau avec plus de vigueur qu'auparavant, & par dif férens côtés tout à la fois. On poussa les mantelets plus avant, & l'on commença à attacher le bélier. Annibal, dont on croit que l'Armée étoit composée de cent cinquante mille hommes, avoit assez de monde pour suffire à tout. Mais les as siégés avoient bien de la peine à résister à tant d'ennemis, & à repousser tant d'as sauts, qui ne leur laissoient pas le tems de se reconnoitre. Le bélier avoit déja fait à la muraille plusieurs ouvertures, qui laissoient la ville à découvert. Trois tours
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( An. R. 534. A. J. C. 218.) ensuite tombérent avec tout ce qu'il y a voit de mur de l'une à l'autre. Une bré che si considérable fit croire aux Cartha ginois qu'ils alloient se rendre maitres de Sagonte. La muraille ne fut pas plutôt tombée, qu'ils coururent avec une ardeur égale, les uns pour forcer la ville, les autres pour la défendre. Cette action n'a voit point l'air de ces combats tumultuai res qui se livrent pendant le siége des vil les, à l'occasion d'un assaut ou d'une sor tie. C'étoit une bataille dans les formes, soutenue par les deux Armées, rangées comme en plein champ entre les ruïnes des murs, & dans l'espace étroit qui sé paroit les maisons de la ville. D'un côté l'espérance, de l'autre le desespoir anime les combattans; les Carthaginois se per suadant, que, pour peu qu'ils fassent d'es forts, ils se rendront maitres de la place; & les Sagontins opposant leurs corps aux assiégeans, en la place de leurs fortifica tions ruïnées. Personne ne lâchoit pié, de peur de voir occupé par l'ennemi le terrain qu'il auroit abandonné. Ainsi, com me ils combattoient avec beaucoup de chaleur & d'animosité, & resserrés dans un espace fort étroit, tous les coups por toient. Les Sagontins se servoient d'une espéce de javeline qui se lançoit avec la main, & qu'ils nommoient Falarique. Le bois qui lui servoit de manche étoit rond par tout, excepté vers le bout d'où sortoit le
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fer qui étoit quarré. Ils enveloppoient( An. R. 534. Av. J. C. 218.) cette partie de chanvre enduit de poix, & y mettoient le feu. Le fer avoit trois piés de long, & pouvoit percer tout à la fois les armes & le corps de celui contre qui on le lançoit. Mais quand il seroit demeuré attaché au bouclier seulement, sans pénétrer jusqu'au corps, il ne laissoit pas de causer beaucoup de frayeur & d'em barras. Car, comme on le jettoit tout allumé, & que le mouvement l'embra soit encore davantage, le soldat qui en étoit frappé laissoit tomber ses armes, & demeuroit exposé sans défense aux coups suivans. La victoire balança longtems entre les deux partis. Mais une résistance inespé rée aiant augmenté le courage & les for ces des Sagontins, & les Carthaginois se regardant comme vaincus, par la seule raison qu'ils n'étoient pas victorieux, les prémiers jettérent tout d'un coup de grands cris, & repoussérent les assiégeans jusques dans les bréches: puis, les voyant incer tains & chancelans, ils les chassérent en core de-là, & les obligérent enfin de prendre tout-à-fait la fuite, & de se reti rer dans leur camp. Sur ces entrefaites, Annibal apprit que(Ambassa de des Romains vers Anni bal, puis à Cartha ge.) les Ambassadeurs Romains étoient prêts d'arriver dans son Armée. Résolu de les refuser, il aima mieux ne les point enten dre. Il envoya au devant d'eux jusqu'à la mer, & leur fit dire qu'il n'y auroit pas
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) de sureté pour eux à le venir trouver au milieu d'une Armée composée de tant de peuples barbares, & qui avoient les ar mes à la main; & que pour lui, occupé d'une entreprise si importante, il n'avoit pas le tems de donner des audiences à des Ambassadeurs. Il jugea bien que sur le refus qu'il faisoit de les écouter, ils ne manqueroient pas de s'en aller droit à Car thage. C'est pourquoi il écrivit aux Chefs de la Faction Barcine de se tenir sur leurs gardes, & de faire tous leurs efforts pour rendre inutiles ceux que la Faction oppo sée pourroit faire en faveur des Romains. Ces Ambassadeurs ne réussirent pas mieux à Carthage qu'à Sagonte. Toute la différence fut, qu'on voulut bien leur donner audience dans le Sénat. Le seul Hannon prit la défense du Traité. On l'écouta sans l'interrompre; mais le silen ce qu'on prêta à son discours fut plutôt un effet de l'autorité que son rang lui don noit dans l'Assemblée, qu'une marque d'approbation & de consentement. Ce n'est pas d'aujourd'hui, dit-il, Messieurs, que je vous ai avertis de ce que vous aviez à craindre de la race d'Amilcar; & que je vous ai conjurés par les Dieux arbitres & témoins des Traités, de ne point confier le commandement de vos troupes à quiconque seroit sorti de cette race odieuse. Les mê nes d'Amilcar ne peuvent demeurer en re pos; & tant qu'il restera à Carthage quel qu'un du sang & du nom de Barcas, vous
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ne devez point compter sur l'observation des( An. R. 534. Av. J. C. 218.) Traités & des Alliances. Malgré mes avis, vous avez envoyé dans votre Armée un jeu ne ambitieux, qui brulant du desir de régner ne voit point d'autre moyen de parvenir à ses fins, que de vivre entouré de légions, & d'exciter toujours guerre sur guerre. Par- là vous avez allumé vous-mêmes l'incendie qui vous consume, au-lieu de travailler à l'éteindre. Vos troupes assiégent aujourd'hui Sagonte contre la foi d'un Traité récent: mais bientôt les Armèes Romaines assiégeront Carthage sous la conduite des mêmes Dieux qui ont vengé contre vous dans la prémiére guerre le violement des anciens Traités. Quel peut être donc le motif de votre confiance? Ne connoissez-vous pas vos ennemis? Ne vous connoissez-vous pas vous-mêmes? & ne savez-vous pas quelle est la fortune des deux nations? Les Romains, avant que de se déclarer, vous envoient, comme Alliés, & pour des Alliés, des Ambassadeurs: & votre important Général ne daigne pas les admettre dans son camp, & leur refuse, contre le Droit des gens, une audience, qu'on accorderoit à ceux d'une nation ennemie. Traités de la sorte, ils viennent ici vous faire leurs plaintes, & vous demander sa tisfaction. Ils veulent bien supposer que le Conseil public de Carthage n'a point de part à l'outrage; & en ce cas ils exigent qu'on leur livre Annibal, comme le seul coupable. Mais plus ils font paroître de patience & de retenue dans le commencement, plus je crains
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) qu'ils ne soient inexorables quand ils auront une fois pris les armes pour se venger. Sou venez-vous du Mont Erix, souvenez-vous des Iles Egates. Remettez-vous devant les yeux les maux que vous avez soufferts, & les pertes que vous avez faites pendant vingt-quatre ans par terre & par mer. Et vous n'aviez pas à votre tête un jeune té méraire comme Annibal, mais son pére A milcar lui-même, cet autre Mars comme l'appellent ses partisans. Pourquoi donc a vez-vous été vaincus? C'est que les Dieux vouloient venger l'outrage que les Romains avoient reçu de nous en Italie, lorsque con tre les Traités nous secourumes Tarente, com me ils vengeront celui que nous leur avons fait en Espagne en assiégeant Sagonte. (a) Oui, ce sont les Dieux qui vous ont punis: & quand on auroit pu douter dans les com mencemens de quel côté étoit le tort, ils ont voulu que l'événement, comme un juge équi table, décidât la question, en accordant la victoire au parti qui avoit la justice de son côté. C'est contre les murailles de Cartha ge, qu'Annibal fait avancer aujourd'hui ses tours & ses mantelets. Ce sont les murail les de Carthage qu'il bat à coups de bélier. Je souhaite que ma prédiction soit fausse: mais je prévois que les ruïnes de Sagonte re 129
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tomberont sur nos têtes, & qu'il nous fau( An R. 534. Av. J. C. 218.) dra soutenir contre les Romains la guerre que nous aurons entreprise contre ceux de Sa gonte. Vous voulez donc qu'on livre Anni bal aux Romains, dira quelqu'un? Je sai bien que l'inimitié qui a toujours été entre son pére & moi peut me rendre suspect, & ôter à mon sentiment une partie de l'autori té qu'il devroit avoir dans la Compagnie. Mais je ne vous dissimulerai pas que je me suis réjoui de la mort d'Amilcar, parce que, s'il eût vécu plus longtems, nous serions dé ja aux prises avec les Romains. A l'égard de son fils, je le hai & le déteste comme la furie & le flambeau de cette guerre. Et non seulement je suis d'avis que pour expier la rupture du Traité on le livre aux Romains, comme ils le demandent; mais, quand ils ne nous sommeroient pas de le fai re, je vous conseillerois de le transporter aux extrémités de la terre & de la mer si loin, que jamais son nom ne pût frapper nos oreilles, ni sa présence troubler le repos de notre République. Mon sentiment est donc, que vous décerniez trois Ambassades. La premiére, pour aller sur le champ à Rome, faire satisfaction au Sénat. La seconde, pour déclarer à Annibal de votre part, qu'il ait à retirer ses troupes de devant Sa gonte, & pour le livrer lui-même entre les mains des Romains. Vous chargerez la troi siéme, de dédommager les Sagontins des pertes qu'ils ont faites pendant que leur ville a été assiégée.
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( An. R. 534 Av. J. C. 218.) Presque tous les Sénateurs étoient telle ment dans les intérêts d'Annibal, qu'il ne fut pas besoin de longs discours pour re pliquer à Hannon. Bien loin qu'on ap prouvât son avis, on lui reprocha d'avoir parlé contre le fils d'Amilcar avec plus de violence & d'animosité que Valére même Chef des Ambassadeurs Romains. Ainsi toute la réponse qu'on leur fit, fut „que ce n'étoit point Annibal, mais les ha bitans de Sagonte, qui avoient donné lieu à la guerre: & que les Romains auroient grand tort, s'ils préféroient les Sagontins aux Carthaginois leurs anciens Alliés.“ Pendant que les Romains perdoient le tems à envoyer des Ambassades, Annibal poussoit vivement le siége de Sagonte. Comme il vit que ses soldats étoient fati gués par les travaux & les combats qu'ils avoient essuyés sans relâche, il leur accor da quelques jours de repos, aiant cepen dant pris la précaution de disposer quel ques troupes pour la conservation des mantelets & des autres ouvrages. Pendant ce tems-là il animoit leur courage, en leur représentant l'orgueil insupportable des ennemis, & en leur promettant de gran des récompenses. Mais quand il eut dé claré publiquement qu'il leur accorderoit tout le butin qui se trouveroit dans la vil le après qu'ils l'auroient prise, cette espé rance enflamma tellement leur courage, que si on leur eût donné aussitôt le signal,
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il sembloit que rien n'eût été capable de( An. R. 534. Av. J. C. 218.) leur résister. Les Sagontins, de leur cô té, n'employérent pas à se reposer, le tems que les attaques cessérent de la part des Carthaginois: mais, sans faire eux-mêmes aucune sortie, ils passérent les jours & les nuits à refaire un nouveau mur à l'en droit où l'ancien étoit abbattu, & laissoit la ville exposée. Les ennemis revinrent bientôt à la char ge, & attaquérent la ville avec plus de chaleur que jamais: ensorte que les assié gés, étourdis par les cris qui retentissoient de toutes parts, ne savoient de quel côté ils devoient se tourner pour la défendre. Annibal lui-même encourageoit les siens de la voix & de la main à l'endroit où il faisoit avancer une tour mouvante, plus élevée que toutes les fortifications de la ville. Et par le moyen des catapultes & balistes, qu'il avoit disposés à tous les é tages de cette tour, aiant tué ou renversé à coups de pierre & de traits tous ceux qui défendoient la muraille, il crut que le moment étoit venu où il alloit se rendre maitre de la ville. C'est pourquoi il en voya cinq cens Africains, avec des outils propres à sapper le mur par le pié. Ils n'eurent pas de peine à réussir: car les pierres n'étoient pas liées ensemble avec la chaux & le ciment, mais enduites de simple mortier de terre, selon l'ancien usage. Chaque coup de pic faisoit une bréche beaucoup plus large que la place
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) où il avoit frappé, & des Compagnies en tiéres entroient dans la ville par ces ou vertures. Ce fut en cette occasion qu'ils s'empa rérent d'une éminence, où ils firent trans porter leurs machines, & qu'ils entouré rent d'un mur, pour avoir dans la ville une espéce de forteresse qui dominât au dessus de la ville même. Les Sagontins, de leur côté, bâtirent un nouveau mur dans la partie intérieure de la ville, qui n'étoit pas encore au pouvoir de l'enne mi. Les deux partis se fortifient à l'envi, & ils sont souvent obligés d'en venir aux mains. Mais les assiégés, à force de re culer & de se retrancher en dedans, voient leur ville diminuer de jour en jour. Ils commençoient même à manquer de vi vres, la longueur du siége aiant consumé toutes leurs provisions; & ils ne pouvoient compter sur aucun secours étranger, les Romains, leur unique espérance, étant trop éloignés, & tout le pays d'alentour étant au pouvoir de l'ennemi. Réduits à cette extrémité, Annibal leur donna le tems de respirer un peu, aiant été obligé de marcher promtement contre les Carpetans & les Oretans, qui ve noient de reprendre les armes. Ces deux peuples, irrités de la rigueur avec laquel le on faisoit des levées dans leur pays, s'é toient soulevés, & avoient même arrêté les Officiers d'Annibal. Mais surpris de
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la diligence de ce Général, ils rentrérent( An. R. 534. Av. J. C. 218.) aussitôt dans le devoir. La vigueur des assiégeans ne se rallentit point pendant cette expédition. Mahar bal fils d'Himilcon, qu'Annibal avoit lais sé pour commander en sa place, travailla avec tant d'ardeur, que les deux partis ne s'apperçurent presque pas de son absence. Cet Officier eut l'avantage dans tous les combats qu'il livra aux Sagontins, & bat tit leurs murailles de trois béliers tout à la fois avec tant de furie, qu'Annibal à son retour eut le plaisir de les voir entié rement ruïnées. Il fit donc avancer son Armée contre la citadelle même. Les as siégés la défendirent avec beaucoup de valeur, mais ne purent empêcher l'enne mi d'en prendre une partie. Sagonte étoit en cet état, lorsqu'Alcon(Alorque tente en vain de porter les Sagontins à un ac commode ment.) Sagontin, & un Espagnol nommé Alor que, prirent sur eux de tenter quelque voie d'accommodement. Le prémier, sans consulter ses compatriotes, passa de nuit dans le camp des assiégeans, ne de sespérant pas de fléchir Annibal par ses priéres & par ses larmes. Mais, comme il vit que ce Général vainqueur & irrité étoit insensible à tout, & ne lui propo soit que des conditions extrêmement du res, devenant transfuge de négociateur qu'il avoit prétendu être, il resta dans le camp des Carthaginois, protestant qu'il en couteroit la vie à quiconque oseroit proposer aux Sagontins une telle capitula-
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) tion. Or Annibal vouloit qu'ils satisfissent les Turdetans sur tous leurs griefs; qu'ils lui livrassent ce qu'ils avoient d'or & d'ar gent; & que sortant de la ville sans ar mes, ils allassent habiter le pays qu'il leur assigneroit. Telles étoient les conditions auxquelles Alcon soutenoit que les Sagontins ne se soumettroient jamais. Cependant Alor que, qui servoit alors dans l'Armée d'An nibal, mais qui étoit hôte & ami des Sa gontins, ne fut pas de son sentiment. Per suadé au contraire, que quand on a tout perdu, on perd aussi le courage, il se chargea de la négociation. Etant donc passé chez les assiégés, il livra ses armes aux sentinelles, & demanda qu'on le con duisît au Préteur de Sagonte. Il y fut suivi d'une foule de peuple de toute espé ce, qu'on fit écarter pour lui donner au dience dans le Sénat: il y parla en ces termes. Si Alcon votre concitoyen, après s'être ingéré de demander des conditions de paix à Annibal, avoit eu assez de courage pour vous rapporter celles qu'il lui avoit dictées, il auroit été inutile que j'entreprisse ce voya ge, que je ne fais aujourd'hui ni comme Dé serteur, ni comme Député d'Annibal. Mais, puisqu'il est resté parmi les ennemis, ou par sa faute, s'il a feint mal à propos de vous craindre; ou par la vôtre, si l'on ne peut vous dire la vérité sans péril; j'ai bien vou
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lu faire cette démarche comme votre ancien( An. R. 534. Av. J. C. 218.) ami & votre hôte, afin de ne vous pas lais ser ignorer les moyens qui vous restent encore d'obtenir la paix, & de vous sauver. Et ce qui doit vous faire juger que votre seu le considération me fait agir, c'est que je ne vous ai fait aucune proposition tant que vous avez été en état de vous défendre par vous-mêmes, ou que vous avez espéré d'être secourus par les Romains. Maintenant que vous n'attendez plus aucun secours de leur part, & que ni vos murailles ni vos armes ne peuvent vous défendre & vous mettre en sureté, je viens vous offrir une paix plus né cessaire que favorable, & qui ne peut avoir de lieu si vous n'en écoutez les conditions en vaincus, comme Annibal vous les propose en vainqueur; & si vous ne regardez comme un gain tout ce qu'on vous laisse, & non comme une perte tout ce qu'on vous ôte, puis qu'à la rigueur tout appartient au victo rieux. Il veut que vous abandonniez une ville qui est à moitié ruïnée, & dont il est presque entiérement le maitre: mais il vous rend vos campagnes, & vous laisse la liber té d'en bâtir une nouvelle à l'endroit qu'il vous désignera. Il vous ordonne de lui ap porter tout ce que vous avez d'or & d'ar gent, soit en public, soit en particulier: mais il vous donne la vie & la liberté, à vous, à vos femmes, & à vos enfans, pour vu que vous sortiez de Sagonte sans armes. Voila les loix que vous dicte un ennemi vain queur, & que l'état où vous vous trouvez
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) vous engage à accepter, quelque tristes qu'el les soient. Je ne desespére pas, si vous vous abandonnez sans réserve à sa clémence, qu'il ne tempére la dureté de ces conditions, & ne vous en remette une partie. Mais quand il les exigeroit toutes à la rigueur, ne vau droit-il pas mieux vous y soumettre, que de vous laisser égorger, & d'exposer vos fem mes & vos enfans à toutes les indignités inévitables dans une ville prise d'assaut? (Prise & ruïne de Sagonte.) Quand Alorque eut cessé de parler, les prémiers du Sénat se séparérent d'avec le peuple, qui étoit accouru en foule pour l'entendre; & sans lui donner aucune ré ponse, ils firent porter tout l'argent du trésor public, & tout celui qu'ils avoient chez eux, dans un feu qu'ils avoient fait allumer exprès dans la place publique; & la plupart se précipitérent eux-mêmes au milieu des flammes. Une résolution si desespérée avoit déja jetté la consternation dans toute la ville, lorsque l'on entendit du côté de la citadel le un fracas qui ne donna pas moins d'ef froi. Il étoit excité par la chute d'une tour que les ennemis battoient depuis long tems. Une cohorte de Carthaginois étant entrée brusquement par l'ouverture que cette tour laissa en tombant, fit avertir Annibal que la ville n'avoit plus de défen se de ce côté-là. Le Général, sans per dre un moment, l'attaque avec toutes ses forces, ordonnant à ses soldats de tuer
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tous ceux qui étoient en âge de porter les( An. R. 534. Av. J. C. 218.) armes. Cet ordre étoit cruel; mais l'évé nement fit connoitre qu'il étoit nécessaire. Car à quoi auroit servi le ménagement qu'on eût eu pour des furieux, qui, ou s'é tant enfermés dans leurs maisons s'y brulé rent avec leurs femmes & leurs enfans, ou les armes à la main se défendirent en deses pérés, & ne les quitérent qu'en perdant la vie. C'est ainsi qu'Annibal, après huit mois de soins & de peines, prit la ville d'assaut. Quoique les habitans eussent à dessein gâté & ruïné tout ce qu'ils avoient de plus beau & de plus magnifique, & que le vainqueur irrité eût fait main basse sur les vaincus sans aucune distinction d'âge ni de sexe, on y fit un butin prodigieux d'argent, de pri sonniers, & de meubles. Annibal mit l'ar gent à part, pour servir à ses desseins; il distribua aux soldats, chacun selon son mé rite, ce qu'il avoit fait de prisonniers; & il envoya tout ce qu'il y avoit de précieux en meubles & en étoffes à Carthage. Le succès répondit à tout ce qu'il avoit pro jetté. Les soldats devinrent plus hardis à s'exposer: les Carthaginois se rendirent avec plaisir à tout ce qu'il demandoit d'eux: & avec l'argent dont il s'étoit abondamment fourni, il se vit en état d'exécuter les grands projets qu'il avoit formés. Annibal, après la prise de Sagonte, se retira à Carthagéne, pour y passer l'hiver. Les Ambassadeurs qu'on avoit envoyés(Trouble)
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( An. R. 534. Av. J. C. 218. & douleur que cause à Rome la prise de Sagonte. Liv. I. 16.) à Carthage étoient à peine revenus à Ro me, qu'on y apprit la prise & la ruïne de Sagonte. Il est difficile d'exprimer quelles furent à Rome la douleur & la consterna tion qu'y causa cette triste nouvelle. La compassion que l'on eut pour cette ville in fortunée, la honte d'avoir manqué à secou rir de si fidéles Alliés, une juste indignation contre les Carthaginois auteurs de tant de maux: tous ces sentimens causérent un si grand trouble, qu'il ne fut pas possible dans les prémiers momens de prendre aucune ré solution, ni de faire autre chose que de s'af fliger & de répandre des larmes sur la ruïne d'une ville, qui avoit été la malheureuse vic time de son inviolable attachement pour les Romains, & de l'imprudente lenteur dont ceux-ci avoient usé à leur égard. A ces prémiers sentimens succédérent bientôt de vives allarmes sur leur état & sur leurs propres dangers, croyant déja voir Annibal à leur porte.Ils considéroient „qu'ils n'avoient jamais eu affaire à un ennemi si belliqueux & si redoutable, & que les Romains n'avoient jamais été si peu a guerris qu'ils l'étoient alors. Que ce qui s'étoit passé entr'eux & les habitans de Sardaigne, de Corse, de l'Istrie, & de l'Illyrie, pouvoit être regardé comme un exercice pour leurs troupes, plutôt que comme une guerre dans les formes. Qu'Annibal étoit à la tête d'une Armée de soldats vétérans, accoutumés depuis vingt-trois ans à combattre & à vaincre,
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parmi les nations les plus belliqueuses de(An. R. 534. Av. J. C. 218.) l'Espagne, sous la conduite d'un Géné ral des plus braves & des plus entrepre nans. Qu'après les avoir rendu encore plus fiers & plus hardis par la prise de la ville la plus opulente de toute l'Espagne, il étoit prêt de passer l'Ebre, traînant après lui les nations les plus belliqueuses de la province, qui étoient venues se ran ger sous ses drapeaux. Que les Gaulois, toujours avides de combats, grossiroient encore son Armée quand il passeroit sur leurs terres. Qu'ils se verroient obligés de combattre contre tous les peuples de l'Univers sous les murailles de Rome, & pour le salut de Rome même.“ Quand les esprits furent un peu revenus(Guerre résolue à Rome contre les Carthagi nois. Dé partement des pro vinces en tre les Consuls. Liv. XXI. 17.) à eux, on convoqua l'Assemblée du Peuple, & la guerre contre les Carthaginois y fut résolue. Les Consuls tirérent les Provinces au sort. L'Espagne échut à Scipion, l'A frique avec la Sicile à Sempronius. Le Sé nat fixa à six légions le nombre des trou pes Romaines qui devoient servir cette an née. Chaque Légion Romaine étoit alors composée de quatre mille hommes de pié, & de trois cens chevaux: il laissa à la dis crétion des Consuls le nombre des Alliés qu'ils y voudroient joindre: mais ils eurent ordre de ne rien épargner, pour avoir une Flotte des plus puissantes & des mieux équipées. On donna à Sempronius deux Légions Romaines: seize mille hommes de pié, &
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) dix-huit cens chevaux des Alliés: cent soi xante galéres à cinq rangs de rames, & douze galliotes. Ce fut avec ces forces de terre & de mer qu'on envoya Sempronius en Sicile, avec ordre de passer en Afrique, supposé que son collégue fût en état, avec les troupes qui lui restoient, d'empêcher An nibal d'entrer en Italie. Comme celui-ci venoit par terre, on ne laissa à Scipion que soixante galéres. Il avoit de troupes Romaines deux légions; & de troupes des Alliés, quatorze mille hommes de pié, & seize cens chevaux. On avoit envoyé dans la Gaule Cisalpi ne, avant même qu'on attendît de ce côté- là les Carthaginois, le Préteur L. Manlius avec deux légions Romaines, dix mille hommes de pié, mille chevaux des Alliés. Les entreprises publiques, grandes ou pe tites, commençoient toujours à Rome par des actes de Religion, sans quoi ils ne cro yoient pas pouvoir se flater d'un heureux succès. On décerna donc des processions par la ville, & des priéres publiques dans les Temples, pour obtenir la protection des Dieux pendant la guerre à laquelle le Peu ple Romain se préparoit. (Les Am bassa deurs Ro mains dé clarent la guerre aux Carthagi nois. Liv. XXI. 18.) Après qu'on eut pris à Rome toutes ces mesures, le Sénat, pour n'avoir rien à se reprocher, jugea à propos d'envoyer en Afrique, avant que de commencer la guer re, des Ambassadeurs qui furent choisis d'en tre les principaux de cette auguste Compa gnie. Ils devoient demander au Sénat de
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Carthage, si c'étoit par son ordre qu'Anni( An. R. 534. Av. J. C. 218. Polyb. III. 187.) bal avoit assiégé Sagonte; & si la réponse étoit affirmative, comme il y avoit apparen ce, déclarer la guerre au Peuple de Cartha ge de la part de celui de Rome. Dès qu'ils furent arrivés à Carthage, & qu'ils eurent obtenu audience, Fabius, qui étoit à la tê te de l'Ambassade, sans autre préliminaire, exposa la commission dont il étoit chargé. Alors un des prémiers du Sénat prenant la parole: Vos prémiers Ambassadeurs, dit-il, en demandant qu'on vous livrât Annibal, sous prétexte qu'il avoit assiégé Sagonte de son propre mouvement, nous avoient bien fait connoitre jusqu'où vous portez l'orgueil. Cette seconde Ambassade est plus modérée en appa rence, mais elle est dans le fond plus injuste & plus violente encore que la prémiére. Vous n'en vouliez d'abord qu'à la personne d'An nibal: aujourd'hui vous attaquez tous les Carthaginois, à qui vous voulez arracher l'aveu de leur faute prétendue, pour prendre droit sur cet aveu de leur en demander sur le champ la réparation. Pour moi, il me semble que la question entre vous & nous n'est pas de savoir si Annibal, en assiégeant Sagonte, a agi par lui-même, ou par notre commandement; mais si cette entreprise étoit juste ou non. La prémiére question n'intéresse que nous. Il n'appartient qu'à nous de juger notre citoyen, & d'examiner s'il a entrepris la guerre de lui-même, ou par nos ordres. Tout ce que vous pouvez discuter ici avec nous, se borne à savoir si le siége de Sagonte
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) est une contravention au Traité. Mainte nant, puisque vous nous fournissez vous-mê mes la distinction entre les entreprises que les Généraux font de leur chef, & celles qu'ils font par l'autorité publique; j'avoue que le Consul Lutatius a fait avec nous un Traité, dans lequel il y a une clause qui met les Alliés des deux Peuples à couvert de toute insulte. Il n'y est pas dit un mot des Sagontins, qui alors n'étoient pas encore vos Alliés. Vous me repondrez sans doute que dans le Traité que vous fites quelque tems après avec Asdrubal, les Sagontins sont ex pressément nommés. J'en conviens. Mais à cette objection je n'ai autre chose à répondre, que ce que vous m'avez appris vous-mêmes. Vous avez prétendu que vous n'étiez point tenu d'exécuter le prémier Traité de Luta tius, parce qu'il n'avoit point été confirmé par le Peuple & le Sénat de Rome. Et c'est par cette raison qu'on en a fait un second, qui a été ratifié par ces deux Ordres. Nous convenons de ce principe. Si donc les Traités de vos Généraux ne vous engagent point, à moins que vous ne les ayiez approuvés, celui qu'Asdrubal a fait avec vous sans nous con sulter, n'a pu nous engager non plus. Ainsi cessez de parler de Sagonte & de l'Ebre, & faites enfin éclater le projet que vous tenez depuis si longtems renfermé dans votre cœur. Alors Fabius, montrant un pan de sa ro be qui étoit plié: Je porte ici, dit-il d'un ton fier, la paix & la guerre; c'est à vous de choisir l'un des deux. Sur la réponse qu'on
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lui fit, qu'il pouvoit lui-même choisir: Je( An. R. 534. Av. J. C. 218.) vous donne donc la guerre, dit-il en laissant tomber le pli de sa robe. Nous l'acceptons de bon cœur, & la ferons de même, repli quérent les Carthaginois avec la même fier té. Cette maniére simple & franche d'inter(Frivoles raisons des Car thaginois pour justi fier le sié ge de Sa gonte. Polyb. III. 175. 176. Liv. XXI. 19.) roger les Carthaginois, puis sur leur répon se de leur déclarer la guerre, parut aux Ro mains plus convenable à la dignité de leur caractére, que si l'on se fût amusé à sub tiliser sur l'interprétation des Traités, sur tout depuis que la prise & la ruïne de Sa gonte avoient rompu toute espérance de paix. Car s'il se fût agi d'entrer en dispute, il auroit été aisé de repliquer au Sénateur Carthaginois, qu'il avoit tort de comparer le prémier Traité de Lutatius qui fut chan gé, avec celui d'Asdrubal; puisqu'il étoit ex pressément marqué dans celui de Lutatius, qu'il n'auroit de force, qu'aut ant qu'il au roit été approuvé par le Peuple Romain: au lieu qu'il n'y avoit aucune exception sem blable dans celui d'Asdrubal, & que ce der nier avoit été confirmé par un silence de tant d'années du vivant d'Asdrubal même, & depuis sa mort. Après tout, quand on s'en seroit tenu au Traité de Lutatius, les Sagontins étoient suffisamment compris dans les termes généraux d'Alliés des deux Peuples; cette clause n'énonçant pas ceux qui l'étoient alors, & n'exceptant point ceux qui pourroient le devenir dans la suite. Or les deux Peuples s'étant réservé là-dessus
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) une entiére liberté pour l'avenir, étoit-il jufte, ou qu'ils n'admissent aucune nation dans leur alliance, quelque service qu'ils en eussent reçu; ou qu'ils ne protégeassent pas celle qu'ils y auroient admise? Tout ce que les Romains & les Carthaginois pouvoient exiger réciproquement les uns des autres, c'est qu'ils ne chercheroient point à se dé baucher leurs Alliés; & que s'il se trouvoit quelque Peuple qui voulût passer du parti des uns à celui des autres, il ne seroit point reçu. (Véritable cause de la seconde Guerre Punique.) Polybe, dont Tite-Live a tiré tout ce raisonnement, ajoute une réflexion, que ce lui-ci n'auroit pas dû omettre. Ce seroit, dit-il, se tromper grossiérement, que de re garder la prise de Sagonte par Annibal com me la prémiére & véritable cause de la se conde Guerre Punique. Elle en fut le com mencement, mais non la cause. Le regret qu'eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le Traité de Luta tius qui termina la prémiére Guerre Puni que; l'injustice & la violence des Romains, qui profitérent des troubles excités dans l'A frique pour enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, & pour leur imposer un nou veau tribut; enfin les heureux succès & les conquêtes de ces derniers dans l'Espagne, qui donnérent de l'inquiétude aux uns, & inspirérent du courage & de la fierté aux autres: voilà quelles furent les véritables causes de la rupture du Traité. Si l'on s'en tenoit simplement à la prise de Sagonte,
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tout le tort seroit du côté des Carthaginois,( An. R. 534. Av. J. C. 218.) qui ne pouvoient, sous aucun prétexte rai sonnable, assiéger une ville comprise certai nement, comme Alliée de Rome, dans le Traité de Lutatius. Les Sagontins, il est vrai, n'avoient pas encore fait alliance avec les Romains lors de ce Traité: mais il est évident que ce même Traité n'ôtoit point aux deux Peuples la liberté de faire de nou veaux Alliés. A n'envisager les choses que de ce côté, les Carthaginois auroient été absolument inexcusables. Mais si l'on re monte plus haut, & qu'on aille jusqu'au tems où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, & où sans aucune raison on leur imposa un nouveau tribut; il faut avouer (c'est toujours Polybe qui parle) que sur ces deux points la conduite des Romains ne peut être excusêe en aucune sorte, étant fondée uniquement sur l'injus tice & sur la violence. Certainement c'est une tache à leur gloire, que nulle de leurs plus belles actions ne peut effacer. Je de mande seulement si l'injustice notoire des Romains qui étoit précédente, dispensoit les Carthaginois d'observer un Traité con clu dans toutes les formes, & si c'étoit une raison légitime d'entrer en guerre avec eux? Il est bien rare que dans ces sortes de dis cussions de Traités on agisse de bonne foi, & qu'on se fasse un devoir de n'y suivre pour guide & pour interpréte que la justi ce. Les Ambassadeurs de Rome, selon l'or(Les Am)
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(An. R. 534. Av. J. C. 218. bassadeurs Romains passent en Espagne & dans la Gaule. Liv. XXI. 19. 20.) dre qu'ils en avoient reçu en partant, pas sérent de Carthage en Espagne, pour tâcher d'attirer les peuples de cette province dans l'amitié des Romains, ou au moins pour les détourner de celle des Carthaginois. Les (*) Bargusiens qu'ils visitérent les prémiers, n'étant pas contens des Carthaginois dont le joug leur étoit devenu insupportable, les reçurent avec beaucoup de bienveillance; & leur exemple fit naître à' la plupart des nations qui sont au-delà de l'Ebre, le desir de passer dans un nouveau parti. Les Am bassadeurs Romains s'adressérent ensuite aux Volsciens. Mais la réponse qu'ils en reçu rent s'étant répandue dans toute l'Espagne, fit perdre aux autres peuples l'inclination qu'ils pouvoient avoir de s'allier avec les Romains. N'êtes-vous pas honteux, leur dit le plus ancien de l'Assemblée où ils eu rent audience, de demander que nous préfé rions votre amitié à celle des Carthaginois, après ce qu'il en vient de couter aux Sagon tins, que vous, leurs Alliés, avez traités avec plus de cruauté en les abandonnant, qu'Annibal leur ennemi en ruïnant leur vil le. Je vous conseille d'aller chercher des amis dans les pays où le desastre des Sagon tins n'est point encore connu. Les ruïnes de cette malheureuse ville sont pour tous les peuples d'Espagne une leçon, triste à la vé rité mais salutaire, qui doit leur apprendre 130
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à ne se point fier aux Romains. Après ce( An. R. 534. Av. J. C. 218.) discours, on leur ordonna de sortir sur le champ des terres des Volsciens. Ils ne fu rent pas mieux traités par les autres nations Espagnoles à qui ils s'adressérent. Ainsi, aiant inutilement parcouru toute l'Espagne, ils passérent dans la Gaule, & vinrent d'a bord à (a) Ruscinon. Les Gaulois étoient dans l'usage de venir aux Assemblées tout armés; ce qui offrit d'abord aux yeux des Romains un objet as sez effrayant. Ce fut bien pis encore, lors qu'après avoir vanté la gloire & la valeur des Romains, & la grandeur de leur Em pire, ils eurent demandé aux Gaulois de ce canton, de refuser le passage sur leurs ter res & par leurs villes aux Carthaginois, qui portoient la guerre en Italie. Car il s'éleva dans l'Assemblée un si grand murmure, ac compagné d'éclats de rire, que les Magis trats & les Anciens eurent bien de la peine à calmer l'impétuosité de la Jeunesse: tant il parut que c'étoit manquer de raison, & même de pudeur, que de demander aux Gaulois que pour épargner l'Italie, ils se chargeassent eux-mêmes d'une guerre dange reuse, & exposassent leurs terres au pillage pour conserver celles d'autrui. Le tumulte étant enfin appaisé, le plus ancien répondit aux Ambassadeurs, „que les Gaulois n'a voient jamais reçu ni des Romains aucun 131
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( An. R. 534. A. J. C. 218.) service, ni des Carthaginois aucune injure, qui dût les engager à prendre les armes pour les uns contre les autres. Qu'ils apprenoient au contraire que leurs com patriotes établis en Italie étoient fort mal traités par les Romains, chassés des ter res qu'ils avoient conquises, chargés de tributs, & outragés en toute façon.“ Ils ne furent pas traités plus favorable ment dans tout le reste de la Gaule. Les Marseillois furent les seuls qui les reçurent comme hôtes & comme amis. Ces Alliés, aussi attentifs que fidéles, apprirent aux Ro mains tout ce qu'ils avoient intérêt de sa voir, après s'en être informés eux-mêmes avec beaucoup de soin. Ils leur firent en tendre qu'Annibal avoit déja pris les devans, pour s'assurer de l'amitié des Gaulois: mais que cette nation, féroce & avide d'argent, ne lui demeureroit attachée, qu'autant qu'il auroit soin de gagner les Chefs à force de présens. Aiant ainsi parcouru les différentes con trées de l'Espagne & de la Gaule, ils arri vérent à Rome, immédiatement après que les Consuls furent partis pour leurs provin ces, & trouvérent tous les citoyens occupés de la guerre qu'ils alloient avoir sur les bras, personne ne doutant plus qu'Annibal n'eût déja passé l'Ebre. (Annibal se prépare à passer en Italie. Dé nombre) Ce Général, après la prise de Sagonte, étoit allé prendre ses quartiers d'hiver à Car thagéne. Ce fut-là qu'il apprit tout ce qui s'étoit passé à son sujet, tant a Carthage qu'à
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Rome. Ainsi se regardant non seulement(An. R. 534. Av. J. C. 218. ment des Armées Carthagi noises. Polyb. III. 187-188. Liv. XXI. 21. 22.) comme le chef, mais encore comme l'au teur & la cause de la guerre, il distribua ou vendit ce qui restoit de butin; & persuadé qu'il n'avoit point de tems à perdre, après avoir assemblé les soldats Espagnols: Je crois, leur dit-il, mes amis, que vous voyez bien vous-mêmes, qu'après avoir pacifié tou te l'Espagne, le seul parti que nous avons à prendre, si nous ne voulons pas quiter les armes & congédier nos Armées, c'est de porter la guerre ailleurs. Car nous ne pouvons pro curer à ces nations-ci les avantages de la paix & de la victoire, qu'en marchant contre des peuples dont la défaite nous puisse acquérir de la gloire & des richesses. Mais, comme nous allons entreprendre une guerre éloignée, & qu'il peut arriver que nous ne reviendrons pas si-tôt dans notre patrie, si quelques-uns de vous ont envie d'aller voir leur pays & leur famille, je leur en donne la permission. Vous vous rassemblerez aux prémiers jours du printems, afin que sous la protection des Dieux nous allions commencer une guerre qui nous comblera de gloire & de biens. Ce congé qu'il leur accorda de lui-même leur fit beaucoup de plaisir, parce qu'ils a voient presque tous un desir extrême de re voir leur patrie, dont ils prévoyoient qu'ils pourroient être longtems éloignés. Le re pos dont ils jouirent pendant tout l'hiver, placé entre les travaux qu'ils avoieut déja soufferts, & ceux qu'ils devoient essuyer dans la suite, rendit à leurs corps & à leurs
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) courages toute la vigueur dont ils avoient besoin pour exécuter de nouvelles entrepri ses. Ils se trouvérent au rendez-vous dès le commencement du printems. (Voyage d'Annibal à Cadiz. Liv. XXI. 21.) Annibal aiant fait la revue des différentes nations qui composoient son Armée, retour na à Gadès, Colonie Phénicienne aussi-bien que Carthage, pour acquiter les vœux qu'il avoit faits à Hercule, & il en fit de nou veaux à ce Dieu, pour obtenir un heureux (Il pour voit à la fureté d'A frique. Polyb. III. 187.) succès dans ses desseins. Mais, n'étant pas moins occupé du soin de défendre sa patrie, que de celui d'attaquer ses ennemis, il réso lut de laisser en Afrique des forces assez considérables pour la mettre à couvert con tre les entreprises des Romains, en cas qu'ils prissent le parti d'y faire des descentes par mer, tandis qu'il traverseroit l'Espagne & la Gaule pour se rendre par terre en Italie. Pour cet effet il fit faire des levées en A frique & en Espagne, sur-tout de frondeurs & de gens de trait: mais il voulut que les Africains servissent en Espagne, & les Es pagnols en Afrique, persuadé qu'ils vau droient mieux dans un pays étranger que dans le leur propre, sur-tout aiant contrac té par cet échange une obligation récipro que de se bien d%efendre. Il envoya en A frique treize mille huit cens cinquante hom mes de pié armés de boucliers légers, & huit cens soixante-dix frondeurs des Iles Baléa res, avec douze cens cavaliers de différens pays. Il mit une partie de ces troupes en garnison dans Carthage, & distribua le res
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te dans l'Afrique. En même tems il or( An. R. 534. Av. J. C. 218.) donna qu'on levât dans les différentes villes de la province quatre mille hommes de jeu nesse choisie, qu'il fit conduire à Carthage, autant pour y servir d'ôtages, que pour dé fendre la ville. Il ne crut pas devoir négliger l'Espagne,(Et à celle d'Espagne, où il laisse son frére Asdrubal. Liv. XXI. 22. Polyb. III. 189.) d'autant plus qu'il étoit informé que les Am bassadeurs de Rome avoient fait tous leurs efforts pour engager les peuples dans leurs intérêts. Il chargea son frére, homme hardi & actif, de la défendre, & lui donna pour cet effet des forces tirées la plupart de l'A frique: savoir, onze mille huit cens cin quante hommes de pié Africains, trois cens Liguriens, cinq cens frondeurs Baléares. A ces secours d'infanterie, il ajouta quatre cens cinquante cavaliers Libyphéniciens, dix-huit cens tant Numides que Maures, de ceux qui habitent le long de l'Océan, & deux cens Ilergétes, nation Espagnole. Et afin qu'il n'y manquât rien de ce qui faisoit alors la force des Armées de terre, il y joignit vingt & un éléphans. Enfin, comme il ne doutoit pas que les Romains n'agîssent sur mer où ils avoient remporté une célébre victoire qui avoit terminé la prémiére guer re entr'eux & les Carthaginois, il lui laissa, pour défendre les côtes, cinquante galéres à cinq rangs de rames, deux à quatre rangs, & cinq à trois. Il donna à son frére de sa ges avis sur la maniére dont il devoit se con duire, soit par raport aux Espagnols, soit
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) par raport aux Romains s'ils venoient l'atta quer. On voit ici dès le commencement de cet te guerre, dans la personne d'Annibal, le modéle d'un excellent Général, à la sage prévoyance duquel rien n'échape, qui don ne ses ordres par-tout où ils sont nécessai res, qui prend de bonne heure toutes les mesures capables de faire réussir ses desseins, qui suit constamment ceux qu'il a pris, & qui n'en forme que de grands; qui fait pa roître une si parfaite connoissance de la guerre, que, s'il eût été moins jeune, elle auroit passé pour l'effet d'une expérience consommée.

§. II.

Annibal s'assure de la bonne volonté des Gaulois. Il marque aux troupes le jour du départ. Songe & vision d'Annibal. Il marche vers les Pyrénées. Chemin qu'An nibal eut à faire pour passer de Carthagé ne en Italie. Les Gaulois favorisent le passage d'Annibal sur leurs terres. Révol te des Boyens contre les Romains. Défai- te du Préteur Manlius. Les Consuls par- tent chacun pour leur province. P. Scipion arrive par mer à Marseille. Il apprend qu'Annibal est près de passer le Rhône. Passage du Rhône par Annibal. Rencontre des détachemens envoyés par les deux par- tis. Députation des Boyens vers Annibal. Il harangue les soldats avant que de s'en
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gager dans les Alpes. P. Scipion trouve Annibal parti. Celui-ci continue sa route vers les Alpes. Pris pour arbitre entre deux fréres, il rétablit l'ainé sur le trône. Célébre passage des Alpes par Annibal. Grandeur & sagesse de l'entreprise de ce Général. Annibal aiant pourvu à la sureté(Annibal s'assure de la bonne volonté des Gau lois. Polyb. III. 188.) de l'Afrique & de l'Espagne, n'attendoit plus que l'arrivée des couriers que les Gau lois devoient lui envoyer, & les instructions qu'il espéroit d'eux touchant la fertilité du pays qui est au pié des Alpes & le long du Pô; le nombre des habitans; si c'étoient des gens belliqueux; si de la guerre qu'ils a voient eue peu auparavant contre les Ro mains, il leur restoit quelque sentiment d'in dignation contre leurs vainqueurs. Il comp toit beaucoup sur cette nation. C'est pour cela qu'il avoit dépêché avec soin à tous les petits Rois des Gaules, tant à ceux qui régnoient en-deçà des Alpes, qu'à ceux qui demeuroient dans ces montagnes mê mes, résolu de ne combattre contre les Romains qu'en Italie, & jugeant bien qu'il avoit besoin du secours des Gaulois pour vaincre les obstacles qu'il trouveroit sur son passage. Il eut donc soin de gagner par des présens leurs Chefs qu'il savoit en être fort avides, & de s'assurer par-là de l'affection & de la fidélité d'une partie des peuples. Enfin les couriers arrivérent, & lui appri rent les dispositions des Gaulois qui l'atten-
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) doient avec impatience, la hauteur extra ordinaire des Alpes, la peine qu'il devoit s'attendre à essuyer dans ce passage, quoi qu'absolument il ne fût pas impraticable. (Il marque aux trou pes le jour du départ. Polyb. III. 189.) Dès que le printems fut venu, Annibal songea à faire sortir ses troupes des quartiers d'hiver. Les nouvelles qu'il avoit reçues de Carthage sur ce qui s'y étoit fait en sa faveur, l'avoient extrêmement encouragé. Sûr de la bonne volonté des Citoyens, il commença pour lors d'annoncer ouvertement aux sol dats la guerre contre les Romains. Il leur représenta „de quelle maniére les Romains avoient demandé qu'on le leur livrât, lui & tous les Officiers de l'Armée. Il leur parla avec avantage de la fertilité du pays où ils alloient entrer, de la bonne volon té des Gaulois, & de l'alliance qu'ils de voient faire ensemble“. Les troupes lui aiant marqué qu'elles étoient prêtes à le sui vre par-tout, il loua leur courage, leur an nonça le jour du départ, & congédia l'As semblée. (Songe & vision d'Annibal. Liv. XXI. 22.) Au jour marqué, Annibal se met en mar che à la tête de quatre-vingts-dix mille hom mes de pié, & d'environ douze mille che vaux. Il passa près (a) d'Etovisse, & s'avança vers l'Ebre, sans s'éloigner des cô tés maritimes. Ce fut là qu'il aperçut en songe, à ce qu'on dit, un jeune homme d'une figure & d'une taille au dessus de l'hu 132
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maine, & qui se disoit envoyé par Jupiter(An. R. 534. Av. J. C. 218.) pour conduire Annibal en Italie. On ajou te qu'il lui ordonna de le suivre sans détour ner la vue de dessus lui pour la porter ail leurs. Qu'en effet il le suivit d'abord avec un respect mêlé de frayeur, sans tourner les yeux d'aucun autre côté. Mais qu'ensuite, ne pouvant résister à une curiosité si natu relle aux hommes, sur-tout dans les choses défendues, il tourna la tête pour voir quel pouvoit être l'objet dont on lui avoit inter dit la vue. Qu'alors il aperçut un serpent d'une grandeur énorme, qui se rouloit en tre des arbrisseaux, qu'il renversoit à droite & à gauche avec un grand fracas. Qu'en mê me tems le tonnerre commença à gronder, accompagné d'un orage épouvantable. Qu'en fin aiant demandé ce que signifioit ce pro dige, on lui répondit qu'il présageoit la déso lation de l'Italie; mais qu'il continuât sa rou te, sans chercher un plus grand éclaircisse ment sur un événement que les Destins vou loient tenir caché. Quoi qu'il en soit de ce songe, duquel(Il marche vers les Pyrénées. Polyb. III. 189. 190. Liv. XXI. 23.) Polybe ne dit rien, Annibal passa l'Ebre, attaqua les* peuples qui habitoient sur la route depuis l'Ebre jusqu'aux Monts Pyré nées, donna plusieurs combats sanglans, où il perdit lui-même assez de monde. Il sou mit néanmoins cette contrée, dont il don na le gouvernement à Hannon, afin d'être 133
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) le maitre des défilés qui séparent l'Espagne d'avec la Gaule. Il lui laissa pour gardes ces passages, & pour contenir les habitans du pays, dix mille hommes de pié & mille de cavalerie, & lui confia les bagages de ceux qui devoient le suivre en Italie. Annibal apprit que trois mille Carpetans, effrayés de la longueur du chemin, & de la hauteur des Alpes qu'ils se représentoient comme insurmontables, avoient repris le chemin de leur pays. Il vit bien qu'il ne ga gneroit rien s'il entreprenoit de les retenir par la douceur, & craignit aussi d'aigrir les esprits féroces des autres, s'il employoit la force. Il usa d'adresse & de politique, & congédia, outre ce nombre, plus de sept mille soldats, à qui il s'étoit aperçu que cette guerre ne plaîsoit pas davantage, feignant que c'étoit pareillement par son ordre que les Carpetans s'étoient retirés. Par cette sage conduite, il prévint le mauvais effet qu'au roit pu produire dans l'Armée la désertion des Carpetans, si elle y eût été connue; & il laissa aux troupes l'espérance d'obtenir leur congé quand elles voudroient: motif puis sant pour les engager à le suivre de bon cœur, & à ne point s'ennuyer du service. L'Armée se trouvant alors déchargée de ses bagages, & composée de cinquante mil le hommes de pié, de neuf mille chevaux, & de trente-sept éléphans, Annibal lui fait prendre sa marche par les Monts Pyrénées pour aller passer le Rhône. Cette Armée é toit formidable, moins par le nombre, que
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par la valeur des troupes, qui avoient servi(An. R. 534 Av. J. C. 218.) plusieurs années en Espagne, & qui y avoient appris le métier de la guerre sous les plus habiles Capitaines qu'eût jamais eu Cartha ge. Polybe nous donne en peu de mots une(Chemin qu'Anni bal eut à faire pour passer de Carthagé ne en Ita lie. Polyb. III. 192. 193.) idée fort nette de l'espace des lieux que de voit traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis Carthagéne d'où il partit jusqu'à l'Ebre, deux mille deux cens stades: (110* lieues.) Depuis l'Ebre jusqu'à Em porium, petite ville maritime qui sépare l'Es pagne de la Gaule selon Strabon, seize cens stades: (80 lieues.) Depuis Emporium jus qu'au passage du Rhône pareil espace de sei ze cens stades: (80 lieues.) Depuis le pas sage du Rhône jusqu'aux Alpes, quatorze cens stades: (70 lieues.) Depuis les Alpes jusques dans les plaines de l'Italie, douze cens stades: (60 lieues.) Ainsi depuis Car thagéne jusqu'en Italie, l'espace est de huit mille stades, c'est-à-dire de quatre cens lieues. Ces mesures doivent être justes; car Polybe marque que les Romains avoient dis tingué cette route avec soin par des espaces de huit stades, c'est-à-dire par des milles Romains. Annibal aiant passé les Pyrénées, alla cam(Les Gau lois favo risent le passage d'Annibal sur leurs terres.) per auprès de la ville (a) d'Iilibére. Les 134 135
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( An. R. 534. Av. J. C. 218. Polyb. III. 195. Liv. XXI. 24.) Gaulois savoient bien que c'étoit à l'Italie qu'il en vouloit, & ils avoient témoigné d'a bord assez de bonne volonté aux Députés qu'Annibal leur avoit envoyés. Mais appre nant qu'il avoit soumis par la force plusieurs peuples d'Espagne au-delà des Monts Pyré nées, & qu'il avoit laissé de fortes garnisons dans leur pays pour les tenir en bride; la crainte de se voir asservis comme eux les fit courir aux armes, & ils s'assemblérent en assez grand nombre auprès de (a) Ruscinon. Annibal en étant averti, craignit le retarde ment qu'ils pouvoient apporter à son passa ge, beaucoup plus que la force de leurs ar mes. C'est ce qui l'obligea d'envoyer des Deputés aux petits Rois du pays, pour leur demander une entrevue. „Il leur donna le choix, ou de le venir trouver auprès d'Il libére où il étoit campé, ou de souffrir que lui-même s'approchât de Ruscinon, afin que la proximité facilitât leurs entre tiens. Que pour lui il les recevroit avec joie dans son camp, & ne balanceroit pas un moment à les aller trouver dans le leur s'ils l'aimoient mieux. Que les Gaulois devoient le regarder comme un hôte, & non comme un ennemi; & qu'à moins qu'ils ne l'y forçassent, il ne tireroit point l'épée qu'il ne fût arrivé en Italie“. Voilà ce qu'il leur fit entendre par ses Députés. Mais leurs Princes étant venus eux-mêmes sur le champ le trouver à Illibére, ils furent si 136
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charmés de la bonne reception qu'il leur fit,( An. R. 534. Av. J. C. 218.) & des présens qu'ils reçurent de lui, qu'ils laissérent à son Armée toute la liberté dont elle avoit besoin pour traverser le pays, en passant à côté de Ruscinon. Cependant les Romains apprirent par les Députés de Marseille, qu'Annibal avoit pas sé l'Ebre. Ce fut un nouvel éguillon qui de voit hâter les Romains d'exécuter leur pro jet d'envoyer en Espagne une Armée sous le commandement de P. Cornélius, & une autre en Afrique sous la conduite de Tibé rius Sempronius. Mais, quelque diligence qu'ils fissent, ils ne purent prévenir celle de leur ennemi. Pendant que les deux Consuls levérent des(Révolte des Boyens. Polyb. III. 193. 194. Liv. XXI. 25. 26.) troupes, & firent les autres préparatifs, on se pressa de finir ce qui regardoit les Colo nies qu'on avoit auparavant destiné d'en voyer dans la Gaule Cisalpine. On enfer ma les villes de murailles, & l'on donna or dre à ceux qui devoient y habiter, de s'y rendre dans l'espace de trente jours. Ces Colonies étoient chacune de six mille hom mes. Une fut mise en-deçà du Pô, & fut appellée Plaisance; & l'autre au-delà du même fleuve, à laquelle on donna le nom de Crémone. A peine ces Colonies furent-elles établies, que les Boyens, apprenant que les Cartha ginois approchoient, & se promettant beau coup de leurs secours, se détachérent des Romains, sans se mettre en peine des ôta ges qu'ils leur avoient donnés après la der-
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) niére guerre. Ils entraînérent dans leur ré volte les Insubriens, qu'un ancien ressenti ment contre les Romains disposoit déja à se soulever, & tous ensemble ravagérent le pays que les Romains avoient partagé. Les fuyards furent poursuivis jusqu'à Mutine, autre Colonie des Romains: (Modéne.) Mutine elle-même fut assiégée. Ils y in vestirent trois Romains distingués, qui y a voient été envoyés pour faire le partage des terres, savoir C. Lutatius personnage Con sulaire, & deux anciens Préteurs. Ceux-ci demandérent une entrevue. Les Boyens la leur accordérent: mais, contre la foi don née, ils se saisirent de leurs personnes, dans la pensée que par leur moyen ils pourroient recouvrer leurs ôtages. (Défaite du Préteur Manlius.) Sur cette nouvelle, L. Manlius Préteur, qui commandoit, comme nous l'avons dit, une Armée dans le pays, fit marcher ses troupes vers cette ville, sans avoir pris au cune précaution, ni fait reconnoitre les lieux. Les Boyens avoient dressé des em buscades dans une forêt. Dès que les Ro mains y furent entrés, ils fondirent dessus de tous les côtés. Manlius perdit une gran de partie de son Armée, & eut bien de la peine à se sauver lui-même avec le reste, qu'il fit enfin entrer, non sans peine & sans danger, dans Tanéte, bourgarde située sur les bords du Pô, où ils se retranchérent, & où ils furent bientôt après assiégés par les ennemis. Quand on eut appris à Rome qu'à la
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guerre qu'on étoit à la veille d'avoir contre(An. R. 534. Av. J. C. 218.) les Carthaginois, se trouvoit encore joint le soulévement des peuples de la Gaule, le Sé nat envoya au secours de Manlius le Préteur C. Atilius avec une légion Romaine, & cinq mille hommes des Alliés, que le Con sul P. Scipion avoit levés tout récemment. Les ennemis se retirérent au bruit de sa mar che. Publius cependant leva une nouvelle légion, pour remplacer celle qu'on avoit envoyée avec le Préteur. Au commencement du même printems(Les Con suls par tent cha cun pour leur pro vince. Polyb. III. 194.) où Annibal avoit passé l'Ebre & les Pyré nées, les Consuls aiant fait tous les prépara tifs nécessaires à l'exécution de leurs desseins, se mirent en mer, Publius avec soixante vaisseaux pour aller en Espagne, & Tibérius Sempronius avec cent soixante vaisseaux longs à cinq rangs pour se rendre en Afri que. Celui-ci s'y prit d'abord avec tant d'im pétuosité, fit des préparatifs si formidables à Lilybée, assembla de tous côtés des trou pes si nombreuses, qu'on eût dit qu'il son geoit, lorsqu'il seroit débarqué en Afrique, à mettre le siége devant Carthage. Publius rangeant les côtes de l'Etrurie,(Publius arrive par mer à Marseille. Il apprend qu'Anni bal est près de passer le Rhône. Polyb. III 195.) de la Ligurie, & des Montagnes des Saliens, arriva le cinquiéme jour de Pise dans le voi sinage de Marseille, mit ses troupes à terre, & campa auprès de la prémiére des embou chures par où le Rhône se décharge dans la mer, dans le dessein de livrer bataille à Annibal dans la Gaule même avant qu'il
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(An. R. 534. Av. J. C. 218. Liv. XXI. 26.) fût arrivé aux Alpes. Il étoit bien éloigné de croire qu'il eût déja passé les Pyrénées. Mais aiant su qu'il étoit même sur le point de passer le Rhône, il fut quelque tems in certain du lieu où il iroit à sa rencontre. Et voyant que ses soldats n'étoient pas encore bien remis des fatigues de la navigation, il leur donna quelques jours de repos, se con tentant d'envoyer à la découverte trois cens cavaliers des plus braves, auxquels il joi gnit, pour les guider & les soutenir, quel ques Gaulois qui servoient pour lors à la solde de ceux de Marseille, avec ordre d'ap procher des ennemis autant qu'ils le pour roient sans s'exposer, & de bien observer leur marche, leur nombre, & leur conte nance. Ce délai fut bien salutaire à Anni bal. Car s'il eût hâté sa marche, & qu'il se fût joint aux Gaulois pour lui disputer le passage du fleuve, il auroit pu l'arrêter tout court, & faire échouer tous ses desseins. (Passage du Rhône par Anni bal. Polyb. III. 195-200. Liv. XXI. 26-28.) Annibal aiant ou contenu par la crainte, ou gagné par des présens tous les autres peuples de la Gaule dont il avoit eu à tra verser les terres, étoit arrivé à quatre jour nées environ au dessus de l'embouchure du Rhône, dans le pays des Volsques, nation puissante. Elle habitoit le long du Rhône, sur l'une & l'autre rive. Mais desespérant de pouvoir défendre contre les Carthaginois celle par où ces étrangers arrivoient dans leur pays, ils passérent avec tous leurs effets à l'autre bord, & se mirent en devoir de leur disputer le passage par la force des ar-
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mes. Tous les autres peuples qui habitoient(An. R. 534. Av. J. C. 218.) le long du Rhône, & sur-tout ceux sur les terres desquels Annibal étoit campé, sou haitoient ardemment de le voir de l'autre côté du fleuve, afin d'être délivrés d'une si grande multitude de soldats qui les affa moient. Ainsi il les engagea facilement à force de présens à ramasser tout ce qu'ils a voient de barques, & à en construire mê me de nouvelles. Il fit construire aussi à la hâte une quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux: il employa deux jours à ce travail. Les Gaulois s'étoient postés sur l'autre bord, bien disposés à lui disputer le passage. Il n'étoit pas possible de les attaquer de front. Il commanda un détachement con sidérable de ses troupes sous la conduite (a) d'Hannon fils de Bomilcar, pour aller pas ser le fleuve plus haut; & afin de dérober leur marche & son dessein à la connoissan ce des ennemis, il les fit partir au com mencement de la troisiéme nuit. Il lui or donna de remonter vers la source du Rhô ne avec une partie de l'Armée, de le passer ensuite le plus secrettement qu'il pourroit au prémier endroit facile, & enfin de faire faire à ses gens un long circuit en approchant des ennemis, pour les venir attaquer en queue quand il en seroit tems. La chose reussit 137
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) comme il l'avoit projettée. Des Gaulois, qu'Annibal leur avoit donnés pour guides, leur firent faire une marche d'environ vingt- cinq milles, c'est-à-dire de huit ou neuf lieues; au bout de laquelle ils montrérent à Hannon une petite Ile que forme le fleuve en se partageant, ce qui fait qu'en cet en droit il est moins profond, & plus aisé à traverser. Ils* passérent le fleuve le len demain, sans trouver aucune résistance, & sans que les ennemis s'en aperçussent. Ils se reposérent le reste du jour, & pendant la nuit, (c'étoit la cinquiéme) ils s'avancé rent à petit bruit vers l'ennemi. Annibal cependant se mettoit en état de tenter le passage. Les pesamment armés devoient monter les plus grands bateaux, & l'infanterie légére les plus petits. Les plus grands étoient au dessus, en une lon gue file & sur une même ligne; & les plus petits au dessous, afin que ceux-là soutenant la violence du cours de l'eau, ceux-ci en eussent moins à souffrir. On pensa encore à faire suivre les chevaux à la nage; & pour cela un homme, sur le derriére des bateaux, en tenoit par la bride trois ou quatre de chaque côté. On y avoit fait entrer une partie des chevaux tout équipés, afin que les cavaliers pussent à la descente attaquer sur le champ les ennemis. Par ce moyen, 138
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on jetta un assez grand nombre de troupes( An. R. 534. Av. J. C. 218.) sur l'autre bord dès le prémier passage. Annibal n'avoit commencé à faire passer la rivière à ses gens, qu'après avoir vu sur l'autre rive une fumée s'élever: c'étoit le signal que devoient donner ceux qui étoient passés avec Hannon. Aussitôt tout s'arran ge, tout annonce les préludes d'un grand combat. Sur les bateaux, les uns s'encou rageoient mutuellement avec de grands cris, les autres lutoient pour ainsi dire contre la violence des flots; & les Carthaginois res tés sur le bord, animoient de la main & de la voix leurs compagnons. Les Barba res, de l'autre côté, poussoient selon leur coutume des cris & des hurlemens épou vantables, heurtoient leurs boucliers les uns contre les autres, & se promettoient déja une victoire assurée. Dans ce moment, ils entendent derriére eux un grand bruit, ils voient toutes leurs tentes en feu, & se sen tent attaquer vivement en queue. Annibal, animé par le succès, à mesure que ses gens débarquent, les range en bataille, les ex horte à bien faire, & les méne aux enne mis. Ceux-ci, épouvantés & déja mis en desordre par un événement si imprévu, sont tout d'un coup enfoncés, & obligés de prendre la fuite. Annibal maitre du passage, & en même tems vainqueur des Gaulois, songea aussitôt à faire passer ce qu'il restoit de troupes sur l'autre bord, & campa cette nuit le long du fleuve. Le matin, sur le bruit que la
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(An. R. 534. Av. J C. 218.) Flotte des Romains étoit arrivée à l'embou chure du Rhône, il détacha cinq cens chevaux Numides pour reconnoitre où é toient les ennemis, combien ils étoient, & ce qu'ils faisoient. Restoit à faire passer le Rhône aux élé phans, ce qui causa beaucoup d'embarras. Voici comme on s'y prit. On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cens piés, & large de cinquante, qui étoit fortement attaché par de gros ca bles à des arbres plantés le long du rivage. Ce radeau étoit tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y entrant, s'imagi noient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce prémier radeau qui étoit immobile, ils passoient dans un second, construit de la même sorte, mais qui n'avoit que cent piés de longueur, & qui tenoit au prémier par des liens faciles à détacher. On faisoit marcher à la tête les femelles. Les autres éléphans les suivoient; & quand ils étoient passés dans le second radeau, on le déta choit du prémier, & on le conduisoit à l'autre bord en le remorquant par le secours des petites barques. Puis il venoit repren dre ceux qui étoient restés. Quelques-uns tombérent dans l'eau, mais ils arrivérent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en noyât un seul. (Rencon tre des dé tachemens envoyés par les) Cependant les deux partis, envoyés de cô té & d'autre pour reconnoitre l'ennemi s'é tant rencontrés, se livrérent un combat plus acharné & plus sanglant qu'on ne devoit
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l'attendre d'un si petit nombre. Presque( An. R. 534. Av. J. C. 218.) tous furent blessés. Le nombre des morts fut à peu près égal de part & d'autre. Et ce ne fut qu'après une résistance opiniâtre, que les Numides prirent la fuite, & aban(deux par tis. Polyb. III. 198 Liv. XXI. 29.) donnérent la victoire aux Romains, qui commençoient de leur côté à être extrê mement fatigués. Il resta sur la place du côté des victorieux cent soixante soldats, tant Romains que Gaulois; les vaincus y en laissérent plus de deux cens. Cette ac tion, qui fut tout à la fois, dit Tite-Li ve, & le commencement de cette guerre & le présage de l'événement, fit juger que si les Romains avoient à la fin l'avantage, au moins achetteroient-ils bien cher la vic toire. Après ce combat, les Romains en poursuivant l'ennemi s'approchérent des re tranchemens des Carthaginois, examinérent tout de leurs propres yeux, & coururent aussitôt en rendre compte au Consul. Annibal étoit en doute s'il devoit aller(Députa tion des Boyens vers Anni bal. Polyb. III. 197. Liv. XXI. 29.) jusqu'en Italie sans combattre, ou en venir aux mains avec le prémier ennemi qu'il trouveroit en chemin. Il fut tiré de cette in certitude par Magale Prince des Boyens, & Chef d'une Ambassade qui lui fut en voyée par cette nation. Magale lui marqua „que les Boyens, & les autres Gaulois l'appelloient à leur secours, & lui pro mettoient d'entrer avec lui dans la guerre contre les Romains. Il se faisoit fort de conduire son Armée jusqu'en Italie par des lieux où elle ne manqueroit de rien,
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) & par où sa marche seroit courte & su re. Il faisoit des descriptions magnifiques de la fertilité du pays où elle alloit en trer, & vantoit sur-tout la disposition où étoient les peuples de prendre les armes en leur faveur contre leur ennemi com mun. Il conclut par lui conseiller de ré server toutes ses forces pour l'Italie, & de ne point donner bataille jusqu'à ce qu'il y fût arrivé.“ (Annibal, avant son départ pour les Alpes, harangue ses soldats. Polyb. III. 198. Liv. XXI. 30.) Annibal s'étant déterminé à suivre sa rou te jusqu'en Italie, assembla ses soldats. Et comme il avoit apperçu en eux quelque re froidissement, par raport sur-tout à la lon gueur du chemin & au passage des Alpes, dont la renommée leur avoit donné une idée terrible, il employa, pour relever leur courage abattu, tantôt les reproches, tan tôt les éloges. Il leur représenta, „Qu'aiant jusqu'à ce jour affronté avec eux les plus grands périls, il avoit de la peine à com prendre d'où venoit la terreur qui s'étoit tout d'un coup emparée de leurs esprits. Que depuis tant d'années qu'ils servoient sous son pére, sous Asdrubal, & sous lui-même, ils avoient toujours été suivis de la victoire. Qu'ils avoient passé l'E bre, dans le dessein de délivrer l'Univers de la tyrannie des Romains, & d'effacer jusqu'au nom d'un peuple si orgueilleux. Qu'alors aucun d'eux n'avoit trouvé le chemin trop long, quoiqu'ils s propo sassent de passer du Couchant à l'Orient. Que maintenant qu'ils avoient fait la plus
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grande partie du chemin; qu'ils avoient( An. R. 534. Av. J. C. 218.) passé les Pyrénées au milieu des nations les plus féroces; qu'ils avoient traversé le Rhône, & domté les flots impétueux d'un fleuve si rapide à la vue de tant de milliers de Gaulois, qui leur en avoient inutilement disputé le passage: mainte nant qu'ils se trouvoient tout près des Al pes, dont le côté opposé à celui qu'ils avoient en face faisoit partie de l'Italie, ils manquoient de force & de courage. Quelle image s'étoient-ils donc formée des Alpes? & pensoient-ils qu'elles fussent autre chose que de hautes montagnes? Que quand elles surpasseroient en hauteur les Pyrénées, il n'y avoit assurément point de terres qui touchassent le Ciel, & qui fussent insurmontables au Genre humain. Ce qu'il y avoit de certain, c'est que les Alpes étoient habitées, qu'elles étoient cultivées, qu'elles nour rissoient des hommes & d'autres animaux à qui elles avoient donné la naissance. Que les Ambassadeurs mêmes des Gau lois qu'ils voyoient devant leurs yeux, n'avoient point d'ailes quand ils les avoient passées pour les venir trouver. Que les ancêtres de ces mêmes Gaulois, avant que de s'établir en Italie où ils étoient é trangers, les avoient souvent passées en toute sureté avec une multitude innom brable de femmes & d'enfans, avec qui ils alloient chercher de nouvelles demeu res. Il finit en raportant tous les secours
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) dont les Ambassadeurs Gaulois les fla toient.“ Les soldats eurent peine à laisser achever Annibal. Pleins d'ardeur & de courage, ils levérent tous ensemble les mains, & té moignérent qu'ils étoient prêts à le suivre par-tout où il les méneroit. Il marqua le départ pour le lendemain; & après avoir fait des vœux & des supplications aux Dieux pour le salut de toute l'Armée, il les ren voya, en leur recommandant de prendre de la nourriture & du repos. Il partit en effet le lendemain. (Scipion trouve An nibal par ti. Polyb. III. 202. Liv. XXI. 31.) Quelque diligence que fit P. Scipion, dans le dessein de livrer bataille à Annibal, il n'arriva à l'endroit où les Carthaginois avoient passé le Rhône, que trois jours après qu'ils en étoient partis. Hors d'espérance de les atteindre, il retourna à sa Flotte, & se rembarqua, résolu de les aller attendre à la descente des Alpes. Mais afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya son frére Cnéus avec la plus grande partie de ses troupes pour faire tête à Asdrubal, & partit aussitôt pour Génes, destinant l'Armée qui étoit dans la Gaule vers le Pô pour l'opposer à celle d'Annibal. (Annibal traverse la Gaule. Polyb. III. 200. Liv. XXI. 31.) Annibal partit le lendemain comme il l'a voit déclaré, & traversa la Gaule en cô toyant le fleuve, & s'avançant vers le Sep tentrion: non que ce chemin fût le plus droit & le plus court pour arriver aux Al pes; mais parce qu'en l'éloignant de la mer, il l'éloignoit de Scipion, & favorisoit le
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dessein qu'il avoit d'entrer en Italie avec( An. R. 534. Av. J. C. 218.) toutes ses forces, sans les avoir affoiblies par aucun combat. Après une marche de quatre jours, il arriva à une espéce d'Ile (on l'appelloit ain si) formée par le confluent de* l'Isére & du Rhône, qui se joignent en cet endroit.(Pris pour arbitre en tre deux fréres, il rétablit l'ainé sur le trône. Polyb. III. 203. Liv. XXI. 31.) Là il fut pris pour arbitre entre deux fréres qui se disputoient le Royaume. Il l'ajugea à l'ainé, conformément à l'intention du Sénat & des principaux. Le Prince, pour reconnoitre ce bienfait, lui fournit abon damment des vivres, & des habillemens, dont son Armée avoit un extrême besoin pour se mettre à couvert contre le froid in supportable qui se fait sentir dans les Al pes. Le plus grand service qu'Annibal tira du Prince qu'il venoit de rétablir sur le trône, fut que ce Roi se mit avec ses troupes à la queue de celles des Carthaginois, qui avoient quelque défiance & quelque crainte des Al lobroges, & les escorta jusqu'à l'endroit où il devoit entrer dans les Alpes. 139
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) Après avoir marché pendant dix jours, & avoir fait environ huit cens stades, (qua rante lieues) on arriva au pié des Alpes. La vue de ces montagnes, qui sembloient tou cher au Ciel, qui étoient couvertes par-tout de neiges, où l'on ne découvroit que quel ques cabanes informes dispersées çà & là, & situées sur des pointes de rochers inac cessibles, que des troupeaux maigres & tran sis de froid, que des hommes chevelus d'un aspect sauvage & féroce: cette vue, dis-je, renouvella la frayeur qu'on en avoit déja conçue de loin, & glaça de crainte tous les soldats. (Célébre passage des Alpes par Annibal. Polyb. III. 203-209. Liv. XXI. 32-37.) Tant qu'Annibal avoit été dans le plat pays, les Allobroges ne l'avoient pas in quiété dans sa marche, soit qu'ils redoutas sent la cavalerie Carthaginoise, ou que les troupes du Roi Gaulois dont elle étoit ac compagnée les tinssent en respect. Mais quand l'escorte se fut retirée, & qu'Annibal commença d'entrer dans les défilés des mon tagnes, alors les Allobroges coururent en grand nombre s'emparer des hauteurs qui commandoient les lieux par où il faloit né cessairement que l'Armée passât. Elle fut extrêmement allarmée, quand elle aperçut ces montagnards perchés sur la cime de leurs rochers. S'ils avoient su profiter de leur a vantage, & conserver leur poste comme il leur étoit très facile, ç'en étoit fait de tou te l'Armée, & elle pouvoit périr entiére ment dans ces montagnes. Annibal s'arrê ta, & fit faire alte à ses soldats; & comme
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il n'y avoit point d'autre passage par cet en( An. R. 534. Av. J. C. 218.) droit, il campa du mieux qu'il put au mi lieu de mille précipices, & envoya quel ques-uns de ses guides Gaulois pour recon noitre la disposition des ennemis. Par leur moyen il aprit que le défilé auquel il se trou voit arrêté, n'étoit gardé que pendant le jour par les habitans, qui se retiroient chacun dans leurs cabanes dès que la nuit étoit venue. Cet avis fut le salut de l'Ar mée. Annibal, dès le matin, s'avança vers les sommets, faisant mine de les vouloir fran chir de jour, & à la vue des Barbares. Mais les soldats, accablés d'une grêle de cailloux & de grosses pierres, s'arrêtérent tout court, comme ils en avoient reçu or dre. Annibal aiant ainsi passé le jour entier dans des tentatives inutiles, mais qu'il réi téroit à dessein de mieux tromper l'ennemi, il campa dans le même lieu, & s'y retran cha. Dès qu'il se fut assuré que les mon tagnards avoient abandonné cette éminence, il fit allumer une grande quantité de feux, comme s'il eût voulu rester là avec toute son Armée. Mais y aiant laissé ses baga ges avec la cavalerie & la plus grande par tie de l'infanterie, il se mit lui-même à la tête des plus braves, passa avec eux le dé filé, & s'empara des mêmes sommets que les Barbares venoient de quiter. A la poin te du jour le gros de l'Armée Carthaginoi se décampa, & se mit en devoir d'avan cer. Les ennemis, au signal que l'on a-
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) voit coutume de leur donner, sortoient déja de leurs forts, pour aller prendre leur poste sur leurs rochers, lorsqu'ils aperçu rent une partie des Carthaginois au dessus de leurs têtes, tandis que les autres étoient en marche: mais ils ne perdirent pas cou rage. Accoutumés à courir sur ces ro chers, ils descendent sur les Carthaginois qui étoient dans le chemin, & les harcel lent de tous côtés. Ceux-ci avoient en même tems à combattre contre l'ennemi, & à luter contre la difficulté des lieux où ils avoient peine à se soutenir. Mais le grand desordre fut causé par les chevaux & les bêtes de somme chargées du baga ge, qui effrayées des cris & des hurlemens des Gaulois, que les Montagnes faisoient retentir d'une maniére horrible, & blessées quelquefois par les montagnards, se ren versoient sur les soldats, & les entraînoient avec elles dans les précipices qui bordoient le chemin. Annibal n'avoit été jusques-là que spec tateur de ce qui se passoit, dans la crainte d'augmenter le trouble en voulant porter du secours. Mais voyant alors qu'il couroit risque de perdre ses bagages, ce qui en traîneroit la ruïne de toute l'Armée, il descend de la hauteur, met en fuite les ennemis: après quoi le calme & l'ordre s'étant rétablis parmi les Carthaginois, il continua sa marche sans trouble & sans dan ger, & arriva à un château, qui étoit la place la plus importante du pays. Il s'en
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rendit maitre, aussi-bien que de tous les( An. R. 534. Av. J. C. 218.) bourgs voisins, où il trouva de grands a mas de blé, & beaucoup de bestiaux, qui servirent à nourrir son Armée pendant trois jours. Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les Gaulois feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui s'étoient mal trouvés d'a voir entrepris de s'opposer au passage des troupes, vinrent saluer Annibal, lui appor térent des vivres, s'offrirent à lui servir de guides, & lui laissérent des ôtages pour as surance de leur fidélité. Annibal, sans trop compter sur leurs promesses, ne voulut pas cependant les rebuter, de peur qu'ils ne se déclarassent ouvertement contre lui. Il leur fit une réponse obligeante; & aiant accepté leurs ôtages, & les vivres qu'ils avoient eux-mêmes fait conduire dans le chemin, il suivit leurs guides, ne s'en raportant pas néanmoins pleinement à eux, mais toujours sur ses gardes, avec beaucoup de circons pection & une secrette défiance. Lors qu'ils furent arrivés dans un chemin beau coup plus étroit, commandé d'un côté par une haute montagne, les Barbares sor tant tout d'un coup d'une embuscade, vin rent les attaquer par devant & par derriére, les accablant de traits de près & de loin, & roulant sur eux de dessus les hauteurs des pierres énormes. L'arriére-garde étoit pressée plus vivement que le reste, & par un plus grand nombre d'ennemis. Ce val-
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) lon eût sans doute été le tombeau de tou te l'Armée, si le Général Carthaginois, qui s'étoit précautionné contre la trahison, n'avoit eu soin, dès le commencement, de mettre à la tête les bagages avec la ca valerie, & les pesamment armés à la queue. Cette infanterie soutint l'effort des ennemis, & sans elle la perte eût été beaucoup plus grande; puisque, malgré toutes ses pré cautions, Annibal se vit à la veille d'être entiérement défait. Car dans le tems qu'il hésitoit à faire avancer son Armée dans ces chemins étroits, parce qu'il n'avoit point laissé de renfort à l'infanterie par der riére, comme il en servoit lui-même à la cavalerie; les Barbares profitérent de ce moment d'incertitude pour prendre les Car thaginois en flanc, & aiant séparé la queue d'avec la tête de l'Armée, s'emparérent du chemin qui étoit entre l'une & l'autre, en sorte qu'Annibal passa une nuit sans sa ca valerie & ses bagages. Le lendemain les Montagnards revinrent à la charge, mais avec beaucoup moins de chaleur que la veille. Ainsi les Carthaginois se rassemblérent en un corps, & passérent ce défilé, où ils perdirent plus de bêtes de charge que de soldats. Depuis ce tems-là les Barbares parurent en petit nombre, plu tôt comme des voleurs que comme de vé ritables ennemis, tantôt sur l'arriére-garde, tantôt sur les prémiers rangs, selon que le terrain leur étoit favorable, ou que les Carthaginois eux-mêmes leur donnoient oc-
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casion de les surprendre, en s'éloignant(An. R. 534. Av. J. C. 218.) trop de la tête de l'Armée, ou en demeu rant trop loin derriére. Les éléphans qu'on avoit mis à l'avant-garde, traversoient avec beaucoup de lenteur ces routes âpres & escarpées. Mais, d'un autre côté, par-tout où ils paroissoient, ils mettoient l'Armée à couvert de l'insulte des Barbares, qui n'o soient approcher de ces animaux, dont la figure & la grandeur étoient nouvelles pour eux. Après neuf jours de marche, Annibal arriva enfin au sommet des montagnes. Il y demeura deux jours, tant pour faire pren dre haleine à ceux qui étoient montés heu reusement, que pour donner aux traîneurs le tems de joindre le gros. Pendant ce sé jour, on fut agréablement surpris de voir paroître la plupart des chevaux & des bêtes de charge qui avoient été abbattus dans la route, & qui, sur les traces de l'Armée, étoient venus droit au camp. On étoit alors sur la fin d'Octobre, & il étoit tombé récemment beaucoup de nei ge qui couvroit tous les chemins, ce qui jetta le trouble & le découragement parmi les troupes. Annibal s'en aperçut; & s'é tant arrêté sur une hauteur d'où l'on décou vroit toute l'Italie, il leur montra les* cam pagnes fertiles arrosées par le Pô, auxquel les ils touchoient presque, ajoutant „qu'il 140
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) ne faloit plus qu'un léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'un ou deux petits combats alloient finir glorieusement leurs travaux, & les enrichir pour tou jours, en les rendant maitres de la capi tale de l'Empire Romain.“ Ce discours, plein d'une si flateuse espérance, & soute nu de la vue de l'Italie, rendit l'allegresse & la vigueur aux troupes abattues. On continua donc de marcher. Mais la route n'en étoit pas devenue plus aisée: au con traire, comme c'étoit en descendant, la difficulté & le danger augmentoient, d'au tant plus que du côté de l'Italie la pente des Alpes est plus droite & plus roide. Ainsi ils ne trouvoient presque par-tout que des chemins escarpés, étroits, glissans, ensorte que les soldats ne pouvoient se soutenir en marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avoient fait un mauvais pas, mais tomboient les uns sur les autres, & se renversoient mutuelle ment. On arriva à un endroit plus difficile que tout ce que l'on avoit rencontré jusques-là. Les soldats, sans armes & sans bagage, a voient encore bien de la peine à le descen dre, en tâtonnant & en s'accrochant des piés & des mains aux ronces & aux bros sailles qui croissoient à l'entour. L'endroit étoit extrêmement roide par lui-même, & l'étoit encore devenu davantage par un nou vel éboulement des terres; desorte que l'on se trouvoit vis-à-vis d'un abîme, qui avoit plus de mille piés de profondeur. La
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cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal,( An. R. 534. Av. J. C. 218.) étonné de ce retardement, y courut, & vit qu'en effet il étoit impossible de passer ou tre. Il songea à prendre un long détour, & à faire un grand circuit: mais la chose ne se trouva pas moins impossible. Com me sur l'ancienne neige qui étoit durcie par le tems, il en étoit tombé depuis quelques jours une nouvelle qui n'avoit pas beaucoup de profondeur, les piés d'abord y entrant facilement s'y soutenoient. Mais quand celle-ci, par le passage des prémiéres trou pes & des bêtes de somme, fut fondue, on ne marchoit que sur la glace, où tout étoit glissant, où les piés ne trouvoient point de prise, & où, pour peu qu'on fît un faux pas, & qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne rencon troit plus ni branches ni racines pour s'y at tacher. Outre cet inconvénient, les che vaux frapant avec effort la glace pour s'y retenir, & y enfonçant leurs piés, ne pou voient plus les en retirer, & y demeuroient pris comme dans un piége. Il falut donc chercher un autre expédient. Annibal prit le parti de faire camper & reposer son Armée pendant quelque tems sur le sommet de cette colline qui avoit assez de largeur, après en avoir fait nettoyer le ter rain, & ôter toute la neige qui le couvroit, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui cou ta des peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le rocher même; & ce travail fut poussé avec une
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( An. R. 534 Av. J. C. 218.) ardeur & une constance étonnante. Pour ouvrir & élargir cette route, on abattit tous les arbres des environs; & à mesure qu'on les coupoit, les bois étoit rangé au tour du roc, après quoi on y mettoit le feu. Heureusement il faisoit un grand vent, qui alluma bientôt une flamme ardente, de sorte que la pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnoit. Alors An nibal, si l'on en croit Tite-Live, (car Po lybe ne dit rien de cette circonstance) fit verser dessus du* vinaigre, qui s'insinuant dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina & l'amollit. De cette sorte, en prenant un circuit afin que la pente fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un libre passage aux troupes, aux bagages, & même aux éléphans. On employa quatre jours à cette opération. Les bêtes de som me mouroient de faim, car on ne trouvoit rien pour elles dans ces montagnes toutes couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivés & fertiles, qui fourni rent abondamment de fourrage aux che 141
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vaux, & toute sorte de nourriture aux soldats.( An. R 534. Av. J. C. 218.) Ce fut ainsi qu'Annibal arriva en Italie, après avoir employé quinze jours à traverser les Alpes, & cinq mois à faire tout le che min depuis Carthagéne jusqu'à la sortie de ces montagnes. Son Armée étoit alors beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle avoit été quand il partit de l'Espagne, où nous avons vu qu'elle montoit à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avoit déja fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il falut soutenir, soit au pas sage des riviéres. En quitant le Rhône, elle étoit encore de trente-huit mille hommes de pié, & de plus de huit mille chevaux. Le passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restoit plus à Annibal que vingt mille hommes d'infanterie, dont dou ze mille étoient Africains, & huit mille Espagnols, & six mille chevaux. C'est lui-même qui l'avoit marqué sur une colon ne près du Promontoire Lacinien. Pour peu que l'on soit accoutumé à lire(Grandeur & sagesse de l'entre prise d'An nibal.) l'Histoire avec réflexion, on ne peut s'em pêcher d'admirer un dessein aussi grand, aussi noble, aussi hardi que celui d'Annibal, qui entreprend de traverser quatre cens lieues de pays, de passer les Pyrénées, le Rhône, les Alpes, pour aller attaquer les Romains dans le centre même de leur Empire, sans être arrêté par les difficultés sans nombre qui devoient immanquablement se ren contrer dans un pareil dessein. Mais quand on considére tous les périls où il s'expose
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) lui & son Armée, sur-tout dans le passage des Alpes où il en périt plus de la moitié, on seroit tenté de taxer sa conduite d'impru dence & même de témérité, sur-tout si l'on suppose qu'il se soit engagé dans une entre prise aussi hazardeuse que celle-ci sans en avoir prévu toutes les suites, & sans s'être in formé de la disposition des peuples & de l'état des lieux au travers desquels il devoit passer. Il seroit sans doute inexcusable, s'il s'étoit con duit de la sorte: mais il a, sur ce sujet, un bon apologiste dans la personne de Polybe. (Polyb. III. 201.) Annibal, dit cet Historien, conduisit cette grande affaire avec beaucoup de prudence. Il s'étoit informé exactement de la nature & de la situation des lieux où il s'étoit proposé d'aller. Il savoit que les peuples où il devoit passer, n'attendoient que l'occasion de se révolter contre les Romains. Enfin, pour se précautionner contre la difficulté des che mins, il s'y faisoit conduire par des gens du pays, qui s'offroient d'autant plus volontiers pour guides, & auxquels on pouvoit se fier avec d'autant plus d'assurance, qu'ils avoient les mêmes espérances & les mêmes intérêts. D'ailleurs les chemins par les Alpes n'étoient point si impraticables qu'on pourroit se l'i maginer. Avant qu'Annibal en approchât, les Gaulois voisins du Rhône avoient passé plus d'une fois ces montagnes, & venoient tout récemment de les traverser pour se join dre aux Gaulois des environs du Pô contre les Romains. Et de plus, les Alpes mêmes sont habitées par un peuple très nombreux,
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où une Armée, par conséquent, peut trou( An. R. 534. Av. J. C. 218.) ver des vivres & des fourrages. Je puis par ler avec assurance de toutes ces choses, dit Polybe en terminant cette réflexion, parce que je me suis instruit des faits par le témoi gnage des contemporains; & pour ce qui est des lieux, je les connois par moi-mê me, aiant visité les Alpes avec soin, pour en prendre une exacte connoissance.

§. III.

Prise de Turin par Annibal. Combat de ca- valerie près du Tésin, où P. Scipion est vaincu. Les Gaulois viennent en foule se joindre à Annibal. Scipion se retire, passe la Trébie, & se fortifie près de cette ri viére. Actions qui se passent en Sicile. Combat naval, où les Carthaginois sont vaincus. Sempronius est rappellé de Sicile en Italie, pour secourir son collégue. Mal- gré les remontrances de P. Scipion il donne la bataille près de la Trébie, & est dé- fait. Heureuses expéditions de Cn. Sci- pion en Espagne. Annibal tente le passa ge de l'Apennin. Second combat entre Sempronius & Annibal. Le Consul Ser vilius part pour Rimini. Renouvellement de la Fête des Saturnales. Annibal ren voie sans rançon les prisonniers faits sur les Alliés de Rome. Stratagême dont il se sert pour empêcher qu'on n'attente à sa vie. Il passe par le marais de Clusium, où il perd un œil. Il s'avance vers l'en
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nemi, & ravage tout le pays pour attirer le Consul au combat. Flaminius, malgré les avis du Conseil de guerre, & les mau vais présages, engage le combat. Fameuse bataille du Lac de Trasiméne. Contraste de Flaminius & d'Annibal. Mauvais choix du Peuple, cause de la défaite. Af fliction générale qu'elle cause à Rome. (An. R. 534. Av. J. C. 218. Prise de Turin. Polyb. III. 212. Liv. XXI. 39.) Le premier soin d'Annibal au sortir des Alpes, fut de donner quelque re pos à ses troupes, qui en avoient un extrê me besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, les peuples du territoire de Turin (Taurini) aiant refusé de faire alliance avec lui, il alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois jours, & fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avoient été op posés. Cette expédition jetta une si grande terreur parmi les Barbares, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se soumettre au Vainqueur. Le reste des Gaulois en auroit fait autant, com me ils y étoient fort disposés par leur pan chant naturel, & comme ils en avoient fait assurer Annibal, si la crainte de l'Armée Romaine qui approchoit ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avoit point de tems à perdre, qu'il faloit avancer dans le pays, & hazarder quelque exploit propre à établir la confiance parmi les peuples qui au roient envie de se déclarer pour lui. (Combat de cavale rie près du Tesin, gagné par) Les Romains, au commencement de la campagne, ne s'étoient attendus à rien moins, qu'à être obligés de soutenir la guerre en I-
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talie. La rapidité extraordinaire de leur en(An. R. 534. Av. J. C. 218. Annibal. Polyb. III. 214-218. Liv. XXI. 39-47. Appian. 316.) nemi, le succès d'une entreprise aussi hazar deuse que celle de traverser tant de pays, & de passer les Alpes avec une Armée, la di ligence & la vivacité de ses mouvemens aussitôt après son arrivée, tout cela étonna Rome, & y causa une grande allarme. Sem pronius, l'un des Consuls, reçut ordre de quiter la Sicile pour venir au secours de sa patrie. P. Scipion, l'autre Consul, n'eut pas plutôt débarqué à Pise, & reçu des mains de Manlius & d'Atilius, tous deux Préteurs, les troupes qu'ils avoient commandées avant lui, qu'il s'avança à grandes journées vers l'en nemi, passa le Pô, & alla camper près du (a) Tésin. Ce fut là que les deux Armées se trouvé rent en présence. Les deux Généraux se connoissoient peu, mais ils étoient déja pré venus d'estime & même d'admiration l'un pour l'autre. D'une part, le nom d'Anni bal étoit très célébre dès avant la prise de Sagonte; & de l'autre, le Carthaginois ju geoit du mérite de Scipion par le choix qu'on avoit fait de sa personne pour commander les Romains contre lui. Ce qui augmenta encore réciproquement cette haute opinion, c'est que Scipion avoit renoncé au commandement de l'Armée d'Espagne, & quité la Gaule, pour venir à la rencontre d'Annibal en Ita lie; & qu'Annibal avoit été assez hardi pour 142
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) former le dessein de passer les Alpes, & assez heureux pour l'exécuter. Les Généraux de part & d'autre, avant que d'en venir aux mains, crurent devoir haranguer leurs soldats. „Scipion, après avoir représenté à ses troupes la gloire de leur patrie, & les ex ploits de leurs ancêtres, les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront affaire qu'à des Carthaginois si souvent vaincus, réduits à être leurs tri butaires depuis longtems, & presque leurs esclaves. Qu'Annibal, au passage des Alpes, a perdu la meilleure partie de son Armée: que ce qui lui en reste, est épuisé par la faim, le froid, les fati gues, & la misére: qu'il leur suffira de se montrer, pour mettre en fuite des trou pes qui ressemblent plus à des spectres qu'à des hommes.“ Tout ce que je crains, leur dit-il, c'est qu'il ne paroisse que ce seront les Alpes qui auront vaincu Annibal, avant que vous en soyiez venus aux mains avec lui. Mais il étoit juste que les Dieux, qui ont été les prémiers outragés, commençassent aus si les prémiers la guerre contre un Peuple & un Chef parjures & violateurs des Trai tés. Ils nous ont seulement laissé, à nous qui n'avons été offensés qu'après eux, la gloire de porter les derniers coups. Essayons, ajouta-t-il, si depuis vingt ans, la terre a tout d'un coup enfanté de nouveaux Carthaginois; ou si ce ne sont pas les mêmes que nous avons vain
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cus aux Iles Egates, & en tant d'autres en( An. R. 534. Av. J. C. 218.) droits. Nous pouvions faire passer notre Flot te victorieuse en Afrique, &, sans beaucoup d'efforts, détruire Carthage leur capitale. Nous leur avons accordé la paix, & les a vons pris sous notre protection, lorsqu'ils se trouvoient pressés par la révolte de toute l'Afrique. Pour tous ces bienfaits, ils vien nent attaquer notre patrie sous la conduite d'un jeune furieux qui a juré notre perte. Car ce n'est plus de la Sicile & de la Sar daigne dont il s'agit, mais de l'Italie. C'est ici qu'il nous faut faire les derniers efforts, comme si nous combattions sous les murailles mêmes de Rome. Que chacun de vous s'ima gine qu'il défend non seulement sa personne, mais encore celle de sa femme & de ses enfans. Et ne vous occupez pas seulement de vos fa milles; faites aussi réflexion que le Sénat & le Peuple Romain ont les yeux attachés sur vos armes & sur vos bras; & que la fortu ne de Rome & de tout l'Empire dépend uni quement de votre vigueur & de votre cou rage. Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats d'un esprit grossier, parle à leurs yeux avant que de parler à leurs oreilles, & ne songe à les persuader par des raisons, qu'après les avoir remués par le spectacle. Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards, les fait combattre deux à deux à la vue de son Armée, promettant la liberté avec une armure complette, & un cheval de guerre, à ceux qui sortiroient
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) vainqueurs. “ La joie avec laquelle ces Barbares courent au combat sur de pa reils motifs, donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses troupes, par ce qui vient de se passer sous leurs yeux, une image sensible de leur situation pré sente, qui en leur ôtant tous les mo yens de reculer en arriére, leur impose une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour éviter les maux infinis pré parés à ceux qui auront la lâcheté de cé der aux Romains. Il étale à leurs yeux la grandeur des récompenses, la conquête de toute l'Italie, le pillage de Rome cet te ville si riche & si opulente, une victoi re illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse la puissance Romaine, dont le vain éclat ne doit point éblouir des guer riers comme eux, qui sont venus des Co lonnes d'Hercule jusques dans le cœur de l'Italie, à travers les nations les plus fé roces. Pour ce qui le regarde person nellement, il ne daigne pas se comparer avec un Général de six mois, (c'est ainsi qu'il définit Scipion) lui presque né, du moins nourri & élevé dans la tente d'Amilcar son pére, vainqueur de l'Es pagne, de la Gaule, des habitans des Alpes, &, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui ont osé demander qu'on le leur livrât avec les soldats qui avoient pris Sagonte; & il pique leur jalousie
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contre l'orgueil insupportable de ces mai( An. R. 534. Av. J. C. 218.) tres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, & qu'ils ont droit d'imposer des loix à toute la terre.“ Après ces discours de part & d'autre, on se prépare au combat. Scipion, aiant jet té un pont sur le Tésin, fit passer ses trou pes. Deux mauvais présages avoient jetté le trouble & l'allarme dans son Armée. Pour en détourner l'effet, il fit les sacrifi ces ordinaires. Les Carthaginois étoient pleins d'ardeur. Annibal leur fait de nou velles promesses, & aiant écrasé avec une pierre la tête de l'agneau qu'il immoloit, il prie Jupiter de l'écraser de même, s'il ne donne à ses soldats les récompenses qu'il ve noit de leur promettre. On a raison de dire que tout dépend des commencemens à la guerre, & que c'est un heureux présage pour un Général, que d'ouvrir la campagne par une victoire. Annibal avoit grand besoin de bien débu ter, pour détruire l'opinion où l'on pou voit être, qu'il avoit entrepris au dessus de ses forces. Il comptoit beaucoup sur la valeur de sa cavalerie, & sur la vigueur de ses chevaux qui étoient tous Espagnols. Les deux Généraux partirent avec toute leur cavalerie dans le même dessein de se reconnoitre l'un l'autre, & se rencontré rent dans une grande plaine en-deçà du Tésin. Scipion se forma sur une seule ligne, la cavalerie Romaine aux ailes, cel le des Gaulois alliés au centre, qui étoit
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) fortifié des armés à la légére. Annibal se ré gla sur cette disposition. La cavalerie Nu mide étoit excellente. Tout ce qu'il avoit de cavalerie équipée & bridée, égaloit tout le front des Romains. Il jetta sa cavalerie * Numide sur les ailes, & marcha dans cet ordre contre l'ennemi. Les Généraux & la cavalerie ne deman dant qu'à combattre, on commence à charger. Au prémier choc, les soldats de Scipion armés à la légére eurent à peine lancé leurs prémiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie Carthaginoise qui venoit sur eux, & craignant d'être foulés aux piés par les chevaux, ils pliérent, & s'en fuirent par les intervalles qui séparoient les escadrons. Le combat se soutint long tems à forces égales. De part & d'autre beaucoup de cavaliers mirent pié à terre, desorte que l'action devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce tems-là les Numides qui débordoient la cavalerie Romaine, se replient court sur les ailes; & pendant que les uns gagnent & pres sent les flancs, les autres taillent en piéces ce qui restoit des armés à la légére qui s'étoient retirés derriére l'aile, & prennent ensuite la cavalerie à dos. Les Romains étant environnés de toutes parts, la dérou te devient générale. Scipion fut blessé dans cette action, & mis hors d'état de 143
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combattre. Il fut tiré d'entre les mains( An. R. 534. Av. J. C. 218.) des ennemis par le courage de son fils, qui n'avoit pour lors que dix-sept ans, & fai soit sa prémiére campagne. Ce jeune hé ros s'y distingua glorieusement par une ac tion de valeur, & en même tems de pié té filiale, en sauvant la vie à son pére. C'est le grand Scipion, qui mérita ensuite le surnom d'Africain, pour avoir terminé avantageusement cette guerre. Le Consul, blessé dangereusement, se retira en bon ordre, & fut conduit dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvroient de leurs armes & de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il en sortit bientôt, aiant ordonné à ses sol dats de plier secrettement bagage, s'éloigna du Tésin, gagna promtement les rives du Pô, & fit passer ce fleuve à ses troupes avec beaucoup de tranquillité. Ils arrivé rent à Plaisance, avant qu'Annibal sût qu'ils étoient décampés d'auprès du Tésin. Il se mit aussitôt à les poursuivre, mais il trouva le pont rompu. Il fit prisonniers seulement six cens hommes, qu'il trouva encore en-deçà du fleuve, & qui n'avoi ent pas fait assez de diligence pour passer de l'autre côté. C'étoient eux qui avoient été chargés de la garde du fort, construit à la tête du pont. Tel fut le prémier combat des Romains & des Carthaginois, qui ne fut, à propre ment parler, qu'une rencontre de cavalerie, & non un combat dans les formes. La
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) supériorité de la cavalerie Carthaginoise s'y fit remarquer; & l'on jugea dès lors qu'elle faisoit la principale force de son Armée, & que pour cette raison les Romains devoi ent éviter les plaines larges & découvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô & les Alpes. (Les Gau lois vien nent se joindre à Annibal Polyb. III. 220. Liv. XXI. 48.) Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage s'empressérent à l'envi de venir se rendre à Annibal com me ils en avoient d'abord formé le plan, de le fournir de munitions, & de prendre parti dans ses troupes. Et ce fut là, com me Polybe l'a déja fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage & ha bile Général, malgré le petit nombre & la fatigue de ses troupes, de hazarder une action, qui étoit devenue pour lui d'une absolue nécessité, dans l'impuissance où il étoit de retourner en arriére quand il l'au roit voulu; parce qu'il n'y avoit qu'une victoire qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours étoit l'unique ressource qui lui restât dans la conjonctu re présente. Annibal aiant passé le Pô sur un pont de bateaux, alla camper tout près des en nemis. La nuit suivante, environ deux mille fantassins & deux cens cavaliers Gau lois, qui servoient chez les Romains en qualité de troupes auxiliaires, après avoir tué ceux qui gardoient les portes du camp, passérent dans celui d'Annibal. Ce Géné ral les reçut avec beaucoup de marques
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d'amitié; & leur aiant promis de grandes( An. R. 534. Av. J. C. 218.) récompenses, il les renvoya chacun dans leur pays, en leur recommandant d'engager leurs compatriotes dans ses intérêts. Scipion regarda cette désertion des Gau(Scipion se retire, passe la Trébie, & se fortifie près de cette ri viére.) lois comme le signal d'une révolte généra le. Il ne douta point qu'après s'être por tés à cet excès de perfidie, ils ne courus sent aux armes comme des furieux. C'est pourquoi, malgré la douleur que lui cau soit encore sa blessure, il partit secrette ment vers la fin de la nuit suivante; & s'étant avancé du côté de la Trébie, petite riviére près de Plaisance, il alla camper sur des hauteurs, où il n'étoit pas facile à la cavalerie d'aborder. Sa retraite ne fut pas si secrette qu'auprès du Tésin. Anni bal aiant envoyé après lui prémiérement les Numides, ensuite toute sa cavalerie, au roit infailliblement défait son arriére-garde, si les Numides, emportés par l'avidité du butin, ne se fussent jettés dans le camp que les Romains venoient d'abandonner. Pen dant qu'ils fouillent par-tout sans rien trou ver qui soit capable de les dédommager du tems qu'ils perdent, l'ennemi leur échape des mains. En effet ils aperçurent aussitôt les Romains, occupés à se retrancher au delà de la riviére qu'ils avoient eu tout le tems de passer; & tout leur avantage se borna à tuer un petit nombre de traîneurs, qu'ils trouvérent encore de leur côté. Scipion ne pouvant plus supporter la douleur que lui causoit l'agitation de la
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) marche, & croyant devoir attendre son collégue qu'il savoit avoir été rappellé de Sicile, choisit le long de la riviére le lieu où il crut pouvoir séjourner avec le plus de sureté, & s'y retrancha. Annibal n'é toit pas campé loin de-là. Mais, si la vic toire qu'il avoit remportée sur la cavalerie des Romains lui donnoit de la joie, la di sette qui augmentoit tous les jours dans u ne Armée obligée de marcher par un pays ennemi, sans trouver aucunes provisions préparées sur sa route, ne lui donnoit pas moins d'inquiétude. C'est ce qui l'obligea d'envoyer un parti du côté de* Clasti dium, où les Romains avoient fait un grand amas de blé. Celui qu'il avoit chargé de cette expédition, tenta d'abord de s'en ren dre maitre par la force. Mais Dasius de Brindes, qui commandoit dans cette place, aiant offert de la lui livrer pour de l'argent, il accepta la proposition de ce traître; & il n'en couta à Annibal que quatre cens piéces d'or, pour acheter de quoi nourrir ses troupes pendant tout le tems qu'il de meura aux environs de la Trébie. Il trai ta favorablement la garnison qu'on lui avoit livrée avec la place, afin de se donner dans le commencement la réputation d'un Gé néral plein de clémence. (Actions qui se pas sent en Si cile. Com bat naval où les Carthagi) Pendant qu'Annibal faisoit la guerre en Italie, par terre, les Carthaginois la faisoi 144
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ent par mer aux environs de la Sicile &( An. R. 534. Av. J. C. 218. nois sont vaincus. Liv. XXI. 49-51.) des autres Iles voisines de l'Italie. De vingt galéres à cinq rangs de rames que les Car thaginois avoient mises en mer pour aller ravager les côtes de l'Italie, neuf gagnérent l'Ile de Lipari, & huit celle de Vulcain. Les trois autres furent emportées dans le Détroit par un coup de vent. Le Roi Hié ron, qui pour lors étoit par hazard à Mes sine où il attendoit le Consul, les aiant a perçues, envoya douze galéres, qui les pri rent sans peine, & les amenérent dans le port de cette ville. On apprit des prison niers qu'on fit sur ces vaisseaux, qu'outre la Flotte de vingt galéres dont ils avoient fait partie, il y en avoit une autre de tren te-cinq bâtimens de même espéce, qui ve noient en Sicile pour solliciter les anciens Alliés des Carthaginois. Qu'ils croyoient que cette seconde Flotte étoit principale ment destinée à faire la conquête de la ville de Lilybée; mais qu'elle avoit été poussée vers les Iles Egates, par la même tempête qui les avoit dispersé eux-mêmes. Le Roi écrivit sur le champ à M. Emi lius Préteur de Sicile, pour lui apprendre ces nouvelles, & l'avertir de l'arrivée des ennemis. Le Préteur envoya aussitôt des Lieutenans & des Tribuns à Lilybée, & dans les villes du voisinage, avec ordre de tenir leurs soldats prêts, & de veiller sur tout à la conservation de Lilybée, où é toient renfermées les provisions & les ma chines nécessaires pour la guerre. Il publia
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) en même tems une ordonnance, qui en joignoit aux matelots & aux soldats qui devoient servir sur mer, de faire cuire des vivres pour dix jours, de les porter dans leurs vaisseaux, & de s'embarquer dès le moment qu'on leur en donneroit le signal. Il fit aussi recommander à ceux qui fai soient sentinelle sur les côtes, de redoubler de vigilance, & de donner avis de l'arri vée de la Flotte ennemie dès qu'ils l'ap percevroient en mer. Ainsi, quoique les Carthaginois eussent réglé leur course de façon qu'ils pussent arriver à Lilybée de nuit, on les vit cependant d'assez loin, parce qu'il y avoit clair de Lune, & qu'ils venoient à hautes voiles. Dans un même instant les sentinelles donnérent leur signal; on courut aux armes dans la ville, & les vaisseaux furent remplis. Les sol dats furent partagés ensorte que les uns combattissent de dessus les galéres, pendant que les autres défendroient les murs & les portes de la ville. Les Carthaginois de leur côté, voyant que les ennemis étoient sur leurs gardes, ne voulurent point entrer dans le port a vant le jour. Ils passérent le reste de la nuit à plier leurs voiles, & à disposer leurs vaisseaux pour le combat. Dès que le jour parut, ils s'avancérent en pleine mer, afin d'avoir assez d'espace pour agir eux-mêmes, & de laisser aux ennemis la liberté de sortir du port. Les Romains ne refusérent point la bataille, fiers de l'avantage qu'ils se sou-
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venoient d'avoir remporté sur les Cartha( An. R. 534. Av. J. C. 218.) ginois à peu près dans les mêmes lieux, & comptant sur le nombre & la valeur de leurs soldats. Lorsque les deux Flottes furent en plei ne mer, les Romains, pleins d'ardeur & de confiance, se mirent en devoir de me surer leurs forces avec celles des Carthagi nois. Ceux-ci, au contraire, tâchoient d'éviter le combat d'homme à homme, substituant la ruse à la force; parce que toute leur espérance étoit uniquement dans la légéreté de leurs vaisseaux, & non dans leur propre courage. Ils avoient, en effet, beaucoup plus de gens propres à manœu vrer qu'à combattre; & à l'abordage on voyoit paroître sur leurs galéres bien plus de matelots que de soldats. Cette différen ce de troupes aiant diminué leur confiance, & augmenté celle des Romains, ils prirent bientôt la fuite, laissant au pouvoir des en nemis sept de leurs vaisseaux, avec dix-sept cens prisonniers, tant matelots que soldats, parmi lesquels se trouvérent trois Carthagi nois de la prémiére noblesse. La Flotte des Romains se retira sans avoir rien souf fert, à l'exception d'une seule galére, qui fut percée, & regagna cependant le port avec les autres. La nouvelle de ce combat n'avoit pas encore été portée à Messine, lorsque le Consul Sempronius y arriva. En entrant dans le port, il trouva le Roi Hiéron qui venoit au devant de lui avec une Flotte
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) bien équipée. Ce Prince étant passé de son bord à celui du Consul, lui témoigna la joie qu'il avoit de le voir arrivé heureu sement avec sa Flotte & son Armée, lui souhaita toute sorte de bons succès en Sici le, & ensuite lui fit connoitre l'état de l'I le, & les entreprises des Carthaginois. En fin il lui promit que dans un âge avancé il serviroit les Romains avec le même zèle & le même courage dont il leur avoit donné des preuves dès sa jeunesse. Il lui dit qu'il fourniroit gratuitement des vivres & des habits aux Légions, & à ceux qui servoient sur la Flotte, soldats & mate lots: Que les ennemis en vouloient à Li lybée, & aux autres villes maritimes; & qu'il étoit à craindre qu'ils ne fussent se condés d'un grand nombre de Siciliens, attirés par l'amour de la nouveauté. Le Consul, sur ces avis, croyant n'avoir point de tems à perdre, partit pour Lilybée, ac compagné d'Hiéron & de sa Flotte. Dès qu'ils furent un peu avancés en mer, ils apprirent le combat qui s'étoit donné près de cette ville, & la défaite des Carthagi nois. Quand on fut arrivé à Lilybée, Hiéron prit congé du Consul, & se retira avec sa Flotte. Sempronius aiant recommandé au Préteur qu'il laissa à Lilybée, de veiller à la sureté des côtes, fit voile du côté de Malte, où les Carthaginois tenoient une garnison. Dès qu'il parut, on lui livra Amilcar fils de Gisgon, qui commandoit
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dans l'Ile, & environ deux mille soldats( An. R. 534. Av. J. C. 218.) qui y étoient sous ses ordres. Quelques jours après il revint à Lilybée, où lui & le Préteur vendirent à l'encan tous les pri sonniers qu'ils avoient faits, excepté les per sonnes d'une naissance distinguée. Le Con sul, voyant que la Sicile n'avoit plus rien à craindre de ce côté-là, passa aux* Iles de Vulcain, où l'on publioit que la Flotte des Carthaginois étoit à la rade; mais il n'y trouva pas un seul ennemi; ils étoient partis de-là pour aller piller les côtes d'I talie. Le Consul, en retournant en Sicile, ap(Sempro nius est rappellé de Sicile en Italie pour se courir son collégue. Polyb. III. 220. Liv. XXI. 51.) prit la descente & les ravages de la Flotte ennemie; & reçut en même tems des Let tres du Sénat, qui en lui donnant avis de l'arrivée d'Annibal, lui ordonnoit de reve nir promptement au secours de son collé gue. Partagé en tant de soins différens, il commença par embarquer son Armée, & lui ordonna de se rendre à Rimini par la Mer Supérieure, autrement Adriatique. Il envoya Sextus Pomponius son Lieutenant avec vingt-sept galéres au secours de la Ca labre, & de toute la côte maritime d'Italie. Il laissa au Préteur M. Emilius une Flotte complette de cinquante galéres. Pour lui, après avoir mis la Sicile en état de se dé fendre, il côtoya l'Italie avec dix vaisseaux, & vint aborder à Rimini, où il prit son 145
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) Armée, avec laquelle il alla joindre son collégue auprès de la Trébie. Ainsi les deux Consuls avec toutes les troupes de la République, se trouvoient réu nis; & l'on s'attendoit que les deux Ar mées en viendroient bientôt aux mains. Annibal s'étoit approché du camp des Ro mains, dont il n'étoit plus séparé que par la petite riviére. La proximité des Armées donnoit lieu à de fréquentes escarmouches; dans l'une desquelles Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable, mais qui augmenta beau coup la bonne opinion que ce Général a voit déja de son mérite. (Sempro nius, mal gré les re montran ces de Scipion, donne le combat près de la Trébie, & est vaincu. Polyb. III. 221-227. Liv. XXI. 52-57. App. 317.) Ce léger succès lui paroissoit une vic toire complette. Il se vantoit avec com plaisance d'avoir vaincu l'ennemi dès la prémiére rencontre, dans un genre de com bat où son collégue avoit été défait, & d'avoir par-là relevé le courage abattu des Romains. Déterminé à en venir au plutôt à une action décisive, il crut, pour la bien séance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entiérement contraire au sien. „Celui-ci représentoit que si l'on donnoit aux nouvelles levées le tems de s'exercer pendant l'hiver, on en tireroit beaucoup plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturelle ment légers & inconstans, se détache roient peu à peu d'Annibal; que lui- même n'étoit pas encore entiérement
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guéri de sa blessure, & que lorsqu'il se( An. R. 534. Av. J. C. 218.) roit en état d'agir, sa présence pourroit être de quelque utilité dans une affaire générale: enfin il le prioit instamment de ne point passer outre.“ Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goûter, ou du moins il n'y eut aucun égard. Il voyoit sous ses ordres seize mille Romains, & vingt mille Alliés, sans compter la cavalerie: c'étoit le nombre où se montoit dans ce tems-là une Armée complette, lorsque les deux Consuls se trouvoient joints ensemble. L'Armée ennemie, quoique grossie par les Gaulois, étoit moins nombreuse. La con joncture lui paroissoit tout-à-fait favorable. Il disoit hautement „qu'Officiers & sol dats, tous demandoient la bataille, ex cepté son collégue, qui aiant par sa blessure le courage encore plus affoibli que le corps, ne pouvoit entendre par ler de combat. Mais étoit-il juste de laisser languir tout le monde avec lui? Qu'attendoit-il davantage? Espéroit-il qu'un troisiéme Consul & qu'une nou velle Armée dussent venir à son secours? Quelle douleur pour nos ancêtres, di soit-il, s'ils voyoient deux Consuls, à la tête de deux grandes Armées, trembler devant ces mêmes Carthaginois, qu'ils avoient autrefois attaqués jusques dans les murs de Carthage!“ Il tenoit de pareils discours, & parmi ses soldats, & dans la tente même de Sci-
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) pion. Un intérêt personnel le faisoit pen ser & parler de la sorte. Le tems de l'é lection des nouveaux Consuls qui appro choit, lui faisoit craindre qu'on ne lui en voyât un successeur avant qu'il eût pu en venir aux mains avec Annibal, & il croyoit devoir profiter de la maladie de son collé gue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur de la victoire. Comme il ne cherchoit pas le tems des affaires, dit Polybe, mais le sien, il ne pouvoit manquer de prendre de mauvaises mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combat tre. C'étoit tout ce que desiroit Annibal, qui avoit pour maxime qu'un Général qui s'est avancé dans un pays ennemi ou étranger, & qui a formé une entreprise extraordinai re, n'a de ressource qu'en soutenant tou jours les espérances des Alliés par quelque nouvel exploit. Sachant qu'il n'auroit af faire qu'à des troupes de nouvelle levée qui étoient sans expérience, il desiroit profiter de l'ardeur des Gaulois qui demandoient le combat, & de l'absence de Scipion à qui sa blessure ne permettoit pas d'y assister. Enfin il voyoit que le poste qu'il occupoit dans une plaine rase & découverte, étoit tout ce qu'il pouvoit choisir de plus avan tageux pour faire agir sa nombreuse cavalerie & ses éléphans, en quoi consistoit la prin cipale force de son Armée. Animé par tous ces motifs, il ne songe plus qu'à dres ser une embuscade, dont la témérité de
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Sempronius lui promettoit un heureux suc( An. R. 534. Av. J. C. 218.) cès. Il y avoit entre les deux Armées un ter rain qu'Annibal jugea propre à ce dessein. C'étoit une plaine rase & découverte, où couloit un ruisseau, dont les bords assez hauts étoient encore hérissés de brossailles & d'épines, & près duquel se trouvoient des cavités assez profondes pour y cacher même de la cavalerie. Il savoit que sou vent une embuscade est plus sure dans un terrain plat & uni, mais fourré comme étoit celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie moins. Il ordonna à Ma gon son frére de s'y poster avec deux mil le hommes tant de cavalerie que d'infante rie. Il fit ensuite passer la Trébie aux ca valiers Numides, avec ordre de s'avancer dès le point du jour jusques aux portes du camp des ennemis pour les attirer au com bat, & de repasser la riviére en se retirant, afin d'engager les Romains à la passer aussi, & à entrer dans la plaine. Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver. Le bouil lant Sempronius envoya d'abord contre les Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent bientôt suivis de tout le reste de l'Armée. Les Numides lâchérent pié à dessein. Les Romains les poursuivirent avec chaleur. Il faisoit ce jour-là un brouillard très froid, & il tomboit beaucoup de neige. Comme le Consul avoit fait sortir les hom mes & les chevaux avec précipitation, sans
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) leur avoir fait prendre aucune nourriture, ni leur avoir donné aucun préservatif con tre les incommodités du lieu & de la sai son, ils étoient transis d'un froid qui deve noit encore plus piquant à mesure qu'ils approchoient de la riviére. Mais lorsqu'en poursuivant les Numides, qui avoient lâ ché pié à dessein de les attirer, les fantas sins furent entrés dans l'eau jusqu'à la poitri ne; la pluie de la nuit précédente l'aiant extrêmement grossie, tous leurs membres furent tellement saisis & pénétrés de froid, qu'ils avoient bien de la peine à soutenir leurs armes: outre qu'ils souffroient de la faim, n'aiant point mangé de tout le jour, qui étoit déja bien avancé. Il n'en étoit pas ainsi des soldats d'Anni bal. Ils avoient allumé par son ordre des feux devant leurs tentes, & s'étoient frotté tous les membres de l'huile qu'on avoit distribué par compagnies pour se les rendre plus souples: ils avoient aussi pris de la nourriture tout à leur aise. On voit ici quel avantage c'est que d'avoir un Chef at tentif & prévoyant, à la vigilance duquel rien n'échape. Quand les Romains furent sortis de la riviére, Annibal, qui attendoit ce mo ment, fit avancer ses troupes. Le Consul, voyant que les Numides, en faisant volte face, menoient rudement ses cavaliers, de vant qui ils avoient feint d'abord de fuir, avoit fait sonner la retraite, & les avoit rappellés. Pour lors on se prépara de part
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& d'autre au combat. Voici comme les( An. R. 534. Av. J. C. 218.) deux Généraux rangérent chacun leur Ar mée. Annibal mit au prémier rang les fron deurs & les soldats armés à la légére, ce qui faisoit environ huit mille hommes. A près eux il rangea sur une seule ligne son infanterie, qui faisoit près de vingt mille hommes, tant Gaulois, qu'Espagnols & Africains. Il partagea sur les deux ailes sa cavalerie, qui, en comptant les Gaulois al liés, montoit à plus de dix mille hommes; & fortifia ces deux ailes de ses éléphans, qu'il plaça partie devant la gauche, partie devant la droite. Sempronius rangea son infanterie, forte de trente-six mille hommes, sur trois lignes, selon la coutume des Romains. La cava lerie, qui consistoit en quatre mille che vaux, fut partagée sur les deux ailes. Les armés à la légére furent placés à la tête de tous. Selon cette disposition, l'Armée Ro maine devoit être débordée de beaucoup par l'Armée Carthaginoise. Quand on fut en présence, les armés à la légére, de part & d'autre, engagérent l'action. Autant que cette prémiére charge fut desavantageuse aux Romains, autant el le fut favorable aux Carthaginois. Du côté des prémiers, c'étoit des soldats qui depuis le matin souffroient le froid & la faim, & dont les traits avoient été lancés pour la plupart dans le combat contre les Numi des: ce qui leur restoit de traits, étoient
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) si appesantis par l'eau dont ils avoient été trempés, qu'ils ne pouvoient être d'aucun usage. La cavalerie, & toute l'Armée, é toient également hors d'état d'agir. Rien de tout cela ne se trouvoit du côté des Carthaginois. Frais, vigoureux, pleins d'ar deur, rien ne les empêchoit de faire leur devoir. Aussi dès que les armés à la légére se fu rent retirés dans les intervalles des lignes, & que l'infanterie pesamment armée en fut venue aux mains, alors la cavalerie Cartha ginoise, qui surpassoit de beaucoup la Ro maine en nombre & en vigueur, tomba sur celle-ci avec tant de force & d'impétuosité, qu'en un moment elle l'enfonça, & la mit en fuite. Les flancs de l'infanterie Romai ne se trouvant découverts, les armés à la légére des Carthaginois & les Numides re viennent à la charge, fondent sur les flancs des Romains, y mettent le desordre, & empêchent qu'ils ne puissent se défendre contre ceux qui les attaquoient de front. Le fort de la mêlée étoit de part & d'autre au centre de l'infanterie pesamment armée. Les Romains s'y défendoient avec un cou rage, ou plutôt avec une fureur que rien ne pouvoit vaincre. Ce fut le moment où les Numides sortirent de leur embuscade, chargérent en queue les légions qui com battoient au centre, & y portérent une confusion extrême. Les deux ailes, c'est- à-dire les troupes qui tenoient de côté & d'autre au centre, attaquées en front par
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les éléphans, en flanc par les armés à la légé( An. R. 534. Av. J. C. 218.) re, furent culbutées dans la riviére. A l'é gard du centre, ceux qui étoient à la queue ne purent tenir contre les Numides, qui é toient venus fondre sur eux par les derrié res, & furent mis entiérement en déroute: les autres, qui étoient à la tête & sur la prémiére ligne, forcés par une heureuse nécessité de combattre en desespérés, après avoir défait les Gaulois & une partie des Africains, se firent jour à travers les Car thaginois. Voyant alors qu'ils ne pouvoient ni secourir leurs ailes, qui avoient été mi ses entiérement en déroute, ni retourner au camp, dont la cavalerie Numide, la rivié re, & la pluie ne leur permettoient pas de reprendre le chemin, serrés & gardant leurs rangs, ils prirent la route de Plaisance, où ils se retirérent sans danger, & au nombre au moins de dix mille hommes. La plupart des autres qui restoient péri rent sur les bords de la riviére, écrasés par les éléphans ou par la cavalerie. Ceux qui purent échaper, tant fantassins que cava liers, se joignirent au gros dont nous ve nons de parler, & le suivirent à Plaisance. Les Carthaginois poursuivirent l'ennemi jus qu'à la riviére, d'où arrêtés par la rigueur de la saison, ils revinrent à leurs retranche mens. La victoire fut complette, & la perte peu considérable. Il ne resta que très peu d'Espagnols & d'Africains sur la place. Les Gaulois furent les plus maltraités; mais tous souffrirent extrêmement de la
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) pluie & de la neige. Beaucoup d'hommes & de chevaux périrent de froid, & l'on ne put sauver qu'un petit nombre d'élé phans. La nuit suivante, ceux des Romains qui étoient restés à la garde du camp, passérent la Trébie sans que les ennemis s'en aper çussent, à cause d'une violente pluie qui tomboit avec grand bruit. Peut-être même qu'épuisés de travail, & ayant beaucoup de blessés, ils feignirent de ne s'en pas aper cevoir, & leur laissérent le tems de se re tirer à Plaisance. La perte de la bataille ne pouvoit être imputée qu'à la témérité & à l'aveugle présomtion du Consul, qui, malgré les sa ges remontrances de son collégue, se hâta de donner le combat dans des conjonctures qui toutes lui étoient contraires. Le mau vais succès fut une juste punition de sa va nité, mais n'en fut pas le reméde. Pour cacher sa honte & sa défaite, il envoya des couriers à Rome, qui n'y dirent autre cho se sinon qu'il s'étoit donné une bataille, & que sans le mauvais tems l'Armée Romai ne eût remporté la victoire. D'abord on ne pensa point à se défier de cette nouvel le. Mais on apprit bientôt tout le détail de l'action; que les Carthaginois avoient défait l'Armée du Consul, qu'ils s'étoient rendus maitres de son camp; que les lé gions avoient fait retraite, & s'étoient ré fugiées dans les colonies voisines; que tous les Gaulois avoient fait alliance avec Anni-
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bal; & que l'Armée n'avoit de munitions,(An. R. 534. Av. J. C. 218. Effroi que cette nouvelle cause à Rome. Polyb. III. 227. Liv. XXI. 57.) que ce qui lui en venoit de la mer par le Pô. Cette nouvelle causa tant d'effroi dans la ville, que les citoyens croyoient à chaque instant voir arriver l'Armée victorieuse de vant leurs murailles, sans avoir aucune res source pour les défendre. Ils disoient qu'a près la défaite de Scipion auprès du Té sin, ils avoient rappellé Sempronius de Si cile, & lui avoient ordonné de venir au secours de son collégue. Mais après la défaite des deux Consuls & des deux Ar mées Consulaires, quels autres Chefs, quel les autres légions pouvoient-ils opposer à l'ennemi vainqueur? Ces tristes réflexions n'occupérent pas(Prépara tifs pour la campa gne sui vante.) longtems les Romains. Ils songérent à prévenir les suites d'un si fâcheux événe ment. On fit de grands préparatifs pour la campagne suivante: on mit des garni sons dans les places: on envoya des trou pes en Sardaigne & en Sicile: on en fit marcher aussi à Tarente, & dans tous les postes importans. L'on équipa soixante galéres à cinq rangs de rames, & l'on dé pêcha aussi vers Hiéron pour lui demander du secours. Ce Roi leur fournit cinq cens Crétois, & mille Rondachers. Enfin il n'y eut point de mesures que l'on ne prît, point de mouvement que l'on ne se don nât. Car, ajoute Polybe, tels sont les Ro mains en général & en particulier: plus ils ont raison de craindre, plus ils deviennent
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) redoutables. Avant tout, ils firent venir de l'Armée le Consul Sempronius, pour présider à l'Assemblée où l'on devoit pro céder à l'élection des Consuls. On nomma pour cette charge Cn. Servilius, & C. Fla minius. Nous verrons bientôt quel étoit le caractére de ce dernier, après que nous aurons raporte ce qui se passa en Espagne dans la même année. (Heureu ses expé ditions de Cn. Sci pion en Espagne. Polyb. III. 228. Liv. XXI. 60, 61.) Cn. Cornelius Scipion, à qui Publius son frére avoit laissé le commandement de l'Armée navale, étant parti des embouchu res du Rhône avec toute sa Flotte, alla a border à* Empories. Il assiégea sur la côte jusqu'à l'Ebre toutes les villes qui re fusérent de se rendre, & traita avec beau coup de douceur celles qui se soumettoient de bon gré. Il eut grand soin qu'il ne leur fût fait aucun tort, & mit bonne garnison dans les nouvelles conquêtes qu'il avoit fai tes. Puis, pénétrant dans les terres à la tête de son Armée, qu'il avoit déja grossie de beaucoup d'Espagnols devenus ses alliés à mesure qu'il avançoit dans le pays, tan tôt il recevoit dans son amitié, tantôt il prenoit par force les villes qui se rencon troient sur sa route. Annibal avoit donné à Hannon le gou vernement de cette province en-deçà de l'E bre, & l'avoit chargé de la maintenir dans les intérêts des Carthaginois. Pour arrêter 146
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les progrès des Romains, & ne pas atten( An. R. 534. Av. J. C. 218.) dre que tout le pays fût déclaré pour eux, il alla camper à leur vue, & leur présenta la bataille. Scipion l'accepta avec joie, parce que ne pouvant éviter d'avoir affaire à Asdrubal & à Hannon, il aimoit mieux les combattre séparément, que de les avoir sur les bras tous deux ensemble. La victoi re lui couta peu. Il tua aux ennemis six mille hommes, prit le Général lui-même avec quelques-uns des principaux Officiers, fit deux mille prisonniers, avec ceux qui é toient restés à la garde du camp, dont il se rendit maitre, aussi-bien que de* Scissis ville voisine de ce lieu qu'il prit d'assaut. Il y fit un butin très considérable, parce que c'étoit-là que tous ceux qui étoient passés en Italie avec Annibal, avoient lais sé leurs équipages. Avant que le bruit de cette défaite se fût répandu, Asdrubal passa l'Ebre avec huit mille hommes de pié, & mille cavaliers, & vint au devant de Scipion, dans la pen sée qu'il ne faisoit qu'arriver en Espagne. Mais quand il eut appris la perte qu'Han non avoit faite, auprès de Scissis, de la bataille & de son camp, il tourna du côté de la mer. Il rencontra assez près de Tar ragone** les matelots & les soldats de la 147 148
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) Flotte de Scipion, épars négligemment dans la campagne, par une suite de la sécu rité que leur inspiroient les heureux succès de l'Armée de terre; & aiant envoyé con tr'eux sa cavalerie, il en passe un grand nombre au fil de l'épée, & pousse les au tres jusqu'à leurs vaisseaux. Il se retire en suite, & repassant l'Ebre il prit son quar tier d'hiver à la nouvelle Carthage, où il donna tous ses soins à de nouveaux prépa ratifs, & à la garde des pays d'en-deçà du fleuve. Cn. Scipion, de retour à sa Flotte, pu nit selon la sévérité des loix ceux qui a voient négligé le service: puis aiant réuni les deux Armées, celle de mer & celle de terre, il alla prendre ses quartiers à Tarra gone. Là, partageant aux soldats le butin selon les loix d'une exacte justice, il gagna leur amitié, & leur fit souhaiter avec ar deur la continuation d'une guerre dont ils tiroient de si grands avantages. Tel étoit en Espagne l'état des affaires. Annibal, après la bataille de la Trébie, fit encore quelques expéditions, mais peu importantes. La rigueur du froid l'obligea de donner à ses troupes quelque tems pour (Annibal passe en Etrurie. Liv. XXI. 58.) se reposer après tant de peines. Dès qu'il lui parut, à des indices encore douteux, que le printems approchoit, il les tira des quartiers d'hiver pour les conduire dans l'Etrurie, à dessein de gagner les habitans de ce pays par la douceur, ou de les sou-
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mettre par la force, comme il avoit fait les(A{??} {??} Av.{??} 218. Il tente le passage de l'Apen nin.) Gaulois & les Liguriens. Il lui faloit passer l'Apennin. Il y fut at taqué d'un orage si effroyable, que ce qu'il avoit souffert dans le trajet des Alpes lui parut presque moins affreux en comparai son. Un vent horrible, mêlé de pluie, leur donnoit dans le visage avec tant de violence, qu'ils ne pouvoient éviter ou d'abandonner leurs armes, ou d'être ren versés s'ils vouloient se roidir contre la violence de l'ouragan. Ils furent donc o bligés de s'arrêter. Mais comme le vent leur faisoit perdre la respiration, ils lui tournérent le dos, & demeurérent quelque tems tranquilles en cet état. Alors le fracas du tonnerre, & les épouvantables coups, leur ôtant tout à la fois l'usage des yeux & des oreilles, la frayeur les saisit, & les ren dit immobiles. Enfin la pluie cessa. Mais, par une suite ordinaire, le vent s'étant éle vé avec encore plus de force, ils furent o bligés de camper dans le même lieu où la tempête les avoit surpris. Ce fut pour eux une nouvelle fatigue, aussi accablante que la prémiére: car ils ne pouvoient ni dé velopper leurs tentes, ni les poser, le vent les leur arrachant des mains, ou les enle vant de leur place. Et dans le même tems, l'eau que le vent avoit élevée s'étant épaissie & glacée sur le sommet des montagnes, il tomba une si grande quantité de neige & de grèle, qu'abandonnant un travail inutile, ils se jettérent tous par terre, accablés sous
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) le poids de leurs tentes & de leurs vête mens, plutôt qu'ils n'en étoient couverts. Le froid qui suivit devint si âpre & si pé nétrant, que les chevaux, aussi-bien que les hommes, firent, pendant un longtems, d'in utiles efforts pour se relever, leurs nerfs s'étant tellement roidis, qu'il leur étoit im possible de plier leurs membres & d'en fai re usage. Lorsqu'à force de s'agiter & de se mouvoir, ils eurent repris un peu de for ce & de courage, on commença à allumer des feux de distance en distance, ce qui fut pour eux d'un grand soulagement, & parut leur rendre la vie. Annibal demeura deux jours en cet endroit comme assiégé, & il n'en sortit qu'après avoir perdu un grand nombre d'hommes & de chevaux, avec sept des éléphans qui lui étoient restés après la bataille de la Trébie. (Combat entre Sempro nius & Annibal. Liv. XXI. 59. *Trois lieues.) Etant descendu de l'Apennin, il alla camper à dix* milles de Plaisance. Le len demain il vint chercher l'ennemi avec dou ze mille hommes d'infanterie, & cinq mille de cavalerie. Sempronius, qui étoit déja revenu de Rome, ne refusa pas le combat. Les deux Armées n'étoient alors éloignées l'une de l'autre que d'une lieue. Dès le jour suivant elles marchérent avec une ardeur é gale à un combat qui fut longtems disputé, & où les deux partis eurent alternativement l'avantage l'un sur l'autre. Au prémier choc, les Romains furent tellement supérieurs aux Carthaginois, qu'après les avoir mis en fui te, ils les poursuivirent jusques dans leur
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camp, & entreprirent même de les y for( An. R. 534. Av. J. C. 218.) cer. Mais Annibal aiant mis aux portes un petit nombre de soldats, suffisant néanmoins pour en défendre l'entrée, ordonna aux au tres de se tenir bien serrés dans le milieu du camp, jusqu'à ce qu'il leur donnât le signal d'en sortir pour aller attaquer les ennemis. Il étoit environ trois heures après midi, lorsque Sempronius, aiant inutilement fati gué ses troupes, & desespérant de pouvoir forcer les Carthaginois, fit sonner la retrai te. Aussitôt qu'Annibal se fut aperçu de la retraite des Romains, il ordonna à sa ca valerie de sortir à droite & à gauche, & de fondre sur eux, pendant qu'il sortiroit lui-même par la porte du milieu pour aller les attaquer avec l'élite de son infanterie. L'affaire eût été des plus sanglantes, si le jour eût permis qu'elle durât plus longtems. La nuit sépara les combattans, horrible ment acharnés les uns contre les autres. Ainsi le nombre des morts ne répondit pas à l'animosité avec laquelle on combattit. La perte n'alla pas à plus de six cens hom mes de pié, & trois cens cavaliers de cha que côté. Mais celle que firent les Ro mains fut plus considérable, tant par la qualité que par le nombre de leurs morts; puisqu'il resta sur la place plusieurs Cheva liers, cinq Tribuns des Légions, & trois Commandans des Alliés.(Præfectos.) Après ce combat, Annibal se retira dans la Ligurie, dont les habitans, pour lui prouver leur fidélité, lui livrérent à son ar-
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( An. R. 534. Av. J. C. 218.) rivée deux Questeurs Romains C. Fulvius & C. Lucrétius, deux Tribuns Légionai res, & cinq Chevaliers, presque tous fils de Sénateurs. Sempronius se retira du côté de Luques. Pendant (a) cet hiver il arriva plusieurs (Prodiges. Liv. XXI. 62.) prodiges à Rome & aux environs, ou, pour parler plus juste, on en publia un grand nombre, auxquels on ajouta foi assez légérement, comme il arrive quand une fois la superstition s'est emparée des esprits. Ces paroles de Tite-Live sont remarquables, & montrent qu'il n'étoit pas si crédule ni si superstitieux que plusieurs se l'imaginent. On s'acquita fort scrupuleusement de toutes les cé rémonies prescrites en pareil cas; & les esprits se trouvérent fort soulagés, après qu'on eut achevé les sacrifices, & fait aux Dieux les vœux que la Sibylle avoit marqués. (Téméri té & arro gance de Flami nius. Liv. XXI. 63.) On avoit désigné pour Consuls Cn. Ser vilius & C. Flaminius. Ce dernier s'étoit fait connoitre depuis longtems pour un es prit brouillon, séditieux, incapable soit de prendre son parti avec sagesse, soit de flé chir après l'avoir pris une fois. Nous a vons vu qu'il avoit eu de vives contesta tions avec les Sénateurs, en prémier lieu pendant son Tribunat, & une seconde fois dans son prémier Consulat; d'abord au su jet du Consulat même qu'on vouloit l'obli ger d'abdiquer, puis à l'occasion du triom 149
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phe dont on avoit entrepris de le priver. Ils(An. R. 534. Av. J. C. 218.) s'étoit encore rendu odieux aux Sénateurs, à cause d'une nouvelle Loi que Q. Clau dius avoit portée contre leur Ordre, n'a yant de tous les Sénateurs que le seul Fla minius qui l'appuyât dans cette entreprise. Cette Loi faisoit défense à tout Sénateur d'a voir une barque qui tînt plus de trois cens amphores, qui équivalent au poids de 15625 de nos livres, ou moins de huit* tonneaux, comme l'on compte sur mer. Q. Claudius trouvoit que c'étoit assez pour transporter à Rome les fruits que les Sénateurs recueil loient dans leurs terres, & qu'il étoit indi gne de leur rang de faire servir leurs vais seaux de charge à transporter la recolte des autres pour de l'argent. La haine du Sé nat ne servit qu'à lui acquérir la faveur du Peuple, qui par une affection aveugle l'éle va une seconde fois au Consulat. Il se persuada que les Sénateurs, pour se venger de lui, le retiendroient à Rome, soit en alléguant de mauvais présages, soit en l'obligeant de célébrer les Féries Lati nes, ou enfin en apportant quelqu'un des prétextes dont on avoit coutume de se ser vir pour retarder le départ des Consuls. Ré solu de couper court à toutes ces difficul tés, il feignit d'avoir affaire à la campagne; & étant sorti de Rome il s'en alla furtive ment dans sa province, n'étant encore que 150
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(An. R. 534. Av. J. C. 218.) particulier. Cette évasion, quand elle fut devenue publique, anima encore davanta ge les Sénateurs, déja fort irrités contre lui. On disoit hautement, „Que Fla minius avoit déclaré la guerre, non seu lement au Sénat, mais aux Dieux-mê mes. Qu'aiant été fait Consul la pré miére fois contre les Auspices qui s'op posoient à son élection, il s'étoit mo qué des Hommes & des Dieux, qui de concert lui défendoient de donner ba taille. Que maintenant, agité par les reproches que sa conscience lui faisoit de son impiété, il avoit évité de pa roître au Capitole, & d'y faire la céré monie auguste de son entrée dans le Consulat, pour n'être point obligé d'in voquer le grand Jupiter en un jour si solennel; pour ne point voir ni consul ter le Sénat, qu'il haïssoit seul de tous les Romains, & de qui il savoit qu'il avoit mérité d'être haï; pour se sous traire aux cérémonies les plus augustes & les plus indispensables; pour éviter de faire dans le Capitole les vœux or dinaires pour la prospérité de la Répu blique, & la sienne propre; & partir ensuite pour sa province revétu des mar ques honorables de sa dignité. Qu'il étoit sorti de Rome à la dérobée com me le dernier des valets de son Armée, sans être précédé de ses licteurs, sans faire porter devant lui les haches & les faisceaux, à peu près comme s'il eût
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quité sa patrie pour aller en exil. Croyoit( An. R. 534. Av. J. C. 218.) il plus honorable & plus décent pour lui & pour l'Empire Romain, de faire une cérémonie si sainte & si éclatante à Rimini qu'à Rome, & dans une hô tellerie qu'à la vue de ses Dieux domes tiques?“ Les plaintes de tout le Sénat, & les Députés qu'on lui envoya pour l'obliger de revenir, & de prendre possession du Consulat selon les formes accoutumées, ne gagnérent rien sur son esprit. Il entra en charge à Rimini. Aiant reçu deux lé gions de Sempronius l'un des Consuls de l'année précédente, & deux de C. Ati lius Préteur, il traversa les sentiers de l'Apennin pour se rendre dans l'Etrurie.

(An. R. 535. Av. J. C. 217. Le Con sul Servi lius part pour Ri mini. Liv. XXII. 1.)

Servilius entra en charge à Rome aux Ides, c'est-à-dire le 15 de Mars, jour solennel & marqué alors pour cette cé rémonie; & assembla les Sénateurs, pour les consulter sur les opérations de la cam pagne qu'il alloit commencer. Cette dé libération donna lieu de renouveller les reproches contre Flaminius. Ils se plai gnoient d'avoir créé deux Consuls, & de n'en avoir qu'un. Que Flaminius ne pou voit passer pour tel, étant parti de Rome sans autorité & sans auspices. Que c'é toit au Capitole que les Consuls recevoient
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(An. R. 535. Av. J. C. 217.) ces deux caractéres, à la vue des Dieux & des Citoyens de Rome, après avoir célébré les Féries Latines, & fait sur la Montagne d'Albe, & dans le Temple du grand Jupiter, les sacrifices accoutumés; & non pas dans la province & dans une terre étrangére, où il n'avoit porté que la qualité de particulier. Servilius, après avoir reçu ses instructions, s'en alla avec ses troupes à Rimini, pour fermer aux ennemis les passages de ce côté-là. Il laissa Rome dans une grande inquié tude. La crainte étoit augmentée par les prodiges qu'on annonçoit de toutes parts. (Renou vellement de la Fête des Satur nales.) On ordonna des sacrifices, des proces sions, des priéres dans tous les Temples. Outre beaucoup d'autres actes de Reli gion, on donna un Festin public, & l'on annonça les* Fêtes de Saturne par des cris, qui furent continués un jour & une nuit. On fit de cette cérémonie une Fê te annuelle, que le Peuple eut ordre de célébrer à perpétuïté. J'en marquerai les circonstances à la fin de ce paragraphe. (Annibal renvoie sans ran çon les prison niers faits sur les Al liés de Ro me. Polyb. III. 229.) Annibal passa son quartier d'hiver dans la Gaule Cisalpine. Il traitoit fort diffé remment les prisonniers de guerre, selon qu'ils étoient Romains ou Alliés. Il re tenoit dans des prisons les Romains, & leur donnoit à peine le nécessaire; au-lieu qu'il usoit de toute la douceur possible à 151
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l'égard de ceux qu'il avoit pris sur les Al( An. R. 535. Av. J. C. 217.) liés. Il les assembla un jour, & leur dit „que ce n'étoit pas pour leur faire la guerre qu'il étoit venu, mais pour pren dre leur défense contre les Romains: qu'il faloit donc, s'ils entendoient leurs intérêts, qu'ils embrassassent son parti, puisqu'il n'avoit passé les Alpes que pour remettre les Italiens en liberté, & les aider à rentrer dans les villes & dans les terres d'où les Romains les avoient chassés“. Après ce discours, il les renvoya sans rançon dans leur pays. C'étoit une ruse pour détacher des Ro mains les peuples d'Italie, pour les porter à s'unir avec lui, & pour soulever en sa faveur tous ceux dont les villes ou les ports étoient soumis à la domination Ro maine. Ce fut dans ce même quartier d'hiver,(Stratagê me dont il se sert pour em pêcher qu'on n'attente à sa vie. Polyb. III. 229. Liv. XXII. 1. App. 316.) qu'il s'avisa d'un stratagême vraiment Car thaginois. Il étoit environné de peuples légers & inconstans, & la liaison qu'il avoit contractée avec eux étoit encore toute récente. Il avoit à craindre que changeant à son égard de dispositions, ils ne lui dressassent des piéges, & n'atten tassent sur sa vie. Pour la mettre en su reté, il fit faire des perruques & des ha bits pour toutes les différentes sortes d'â ges: il prenoit tantôt un de ces équipages, & tantôt l'autre, & se déguisoit si sou vent, que non seulement ceux qui ne le voyoient qu'en passant, mais ses amis mê
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(An. R. 535. Av. J. C. 217. Annibal part pour l'Etrurie. Polyb. III. 230. Liv. XXII. 2.) me avoient peine à le reconnoitre. Cependant les Gaulois souffroient im patiemment que la guerre se fît dans leur pays. Ils n'avoient été engagés à suivre Annibal que par l'espérance du butin. Ils voyoient qu'au-lieu de s'enrichir aux dé pens d'autrui, leur pays, devenu le théa tre de la guerre, étoit également foulé par les quartiers d'hiver des deux Armées. Annibal avoit tout à craindre de ce mé contentement, qui éclatoit déja par des murmures & des plaintes assez publiques. Pour en détourner les effets, dès que l'hi ver fut passé il se hâta de décamper. Il savoit que Flaminius étoit arrivé à Arré tium dans l'Etrurie: il dirigea sa marche de ce côté-là. Il commença par consul ter ceux qui connoissoient le mieux ce pays, pour savoir quelle route il prendroit pour aller aux ennemis. On lui en indi qua plusieurs, qui lui déplurent comme trop longues, & qui l'exposoient à être traversé par les ennemis. Il y en avoit une qui conduisoit à travers certains ma rais. Celle-ci se trouva plus de son goût, & plus conforme au vif desir qu'il avoit d'en venir aux mains avec le Consul, a vant que son collégue eût pu le joindre: il la préféra. Au bruit qui s'en répandit dans l'Armée, chacun fut effrayé. Il n'y eut personne qui ne tremblât à la vue des fatigues & des dangers que l'on éprouve roit en passant ces marécages, dans les
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quels même l'Arno depuis quelques jours( An. R. 535. Av. J. C. 217. Il passe par le ma rais de Clusium où il perd un œil. Polyb. III. 230 231. Liv. XXII. 2.) s'étoit débordé. Annibal, bien informé que le fond en étoit ferme, leva le camp, & fit son a vant-garde des Africains, des Espagnols, & de tout ce qu'il avoit de meilleures troupes. Il y entre-mêla le bagage, afin que, s'ils étoient obligés de s'arrêter, ils ne manquassent de rien. Le corps de bataille étoit composé de Gaulois, & la cavalerie faisoit l'arriére-garde. Il en avoit donné la conduite à Magon, avec ordre de faire avancer de gré ou de force les Gaulois, en cas que par lâcheté ils parus sent se rebuter, & vouloir rebrousser che min. Les Espagnols & les Africains traver sérent sans beaucoup de peine. On n'a voit point encore marché dans ce marais; il fut assez ferme sous leurs piés. D'ail leurs c'étoient des soldats endurcis à la fa tigue, & accoutumés à ces sortes de tra vaux. Il n'en fut pas de même quand les Gaulois passérent. Le marais avoit été foulé par ceux qui les avoient précédés. Ils ne pouvoient avancer qu'avec une pei ne extrême; &, peu faits à ces marches pénibles, ils ne supportoient celle-ci qu'a vec la derniére impatience. Cependant il ne leur étoit pas possible de retourner en arriére: la cavalerie les poussoit sans cesse en avant. Il faut convenir que toute l'Armée eut beaucoup à souffrir. Pen dant quatre jours & trois nuits elle eut le
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( An. R. 535. Av. J. C. 217.) pié dans l'eau. Mais les Gaulois souf frirent plus que tous les autres. La plu part des bêtes de charge moururent dans la boue. Elles ne laissérent pas, même alors, d'être de quelque utilité. Hors de l'eau, sur les balots qu'elles portoient, on dormoit au moins quelque partie de la nuit. Quantité de chevaux y perdirent la corne de leurs piés. Annibal lui-mê me, monté sur le seul éléphant qui lui restoit, eut toutes les peines du monde à en sortir. Une fluxion qui lui survint sur les yeux, causée tant par l'alternative du froid & du chaud assez ordinaire au commencement du printems, que par les insomnies continuelles, & les vapeurs grossiéres du marais, le tourmenta beau coup. Et comme la conjoncture ne lui permettoit pas d'arrêter pour se guérir, cet accident lui fit perdre un œil. (Annibal s'avance vers l'en nemi, & ravage tout le pays, pour attirer le Consul au combat. Polyb. III. 231. Liv. XXII. 3.) Lorsqu'il fut sorti avec bien de la pei ne de ces terres humides & marécageuses, il campa dans le prémier endroit sec qu'il rencontra, pour donner quelque relâche à ses troupes. Et aiant appris par ses cou reurs que l'Armée ennemie étoit encore aux environs d'Arrétium, il s'attacha a vec une application infinie à connoitre, d'un côté les desseins & le caractére du Consul, de l'autre la situation du pays, les moyens dont il devoit se servir pour avoir des vivres, les chemins par où il pouvoit les faire conduire dans son camp, & généralement toutes les choses qui pou
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voient lui être avantageuses dans la con( An. R. 535. Av. J. C. 217.) joncture présente: attentions bien dignes d'un grand homme de guerre, & qui n'a git point au hazard. Il sut donc que le pays entre Fésules & Arrétium étoit le(Fiésole & Arizzo, villes de Toscane.) plus fertile de l'Italie, & qu'on y trouvoit en abondance des troupeaux, des blés, & tous les fruits que la terre produit pour la nourriture des hommes. A l'égard de Flaminius, que c'étoit un homme habile à s'insinuer dans l'esprit de la populace, mais qui, sans avoir aucun talent ni pour le Gouvernement ni pour la Guerre, avoit une haute idée de sa capacité dans l'un & dans l'autre, & par cette raison ne con sultoit & ne croyoit personne: du reste vif, bouillant, hardi jusqu'à la témérité. De-là Annibal conclut que s'il faisoit le dégât de la campagne sous ses yeux, il l'at tireroit infailliblement à un combat. Il n'oublia rien de ce qui pouvoit irri ter le caractére bouillant de son adversaire, & le précipiter plus infailliblement dans les vices qui lui étoient naturels. Ainsi laissant l'Armée Romaine à la gauche, il prit sur la droite du côté de Fésules; & mettant tout à feu & à sang dans le plus beau pays de l'Etrurie, il étala aux yeux du Consul le plus de ravage & de désola tion qu'il lui fut possible. Flaminius n'é(Flami nius, mal gré les a vis du Conseil de Guerre, & les) toit pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand même Annibal seroit demeuré en repos dans le sien. Mais quand il vit qu'on pilloit à ses yeux les
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( An. R. 535. Av. J. C. 217. mauvais présages, engage le combat. Polyb. III. 233. Liv. XXII. 3. Appian. 319.) terres des Alliés, qu'on emportoit impu nément le butin qu'on avoit fait sur eux, & que la fumée lui annonçoit de tout cô té la ruïne entiére du pays, il crut que c'étoit une honte pour lui, qu'Annibal marchât la tête levée par le milieu de l'I talie, prêt de s'avancer jusques aux por tes de Rome, sans trouver de résistance. Ce fut inutilement que tous ceux qui com posoient le Conseil de Guerre voulurent lui persuader „de préférer le parti le plus sûr à celui qui paroissoit le plus glo rieux; d'attendre son collégue pour a gir tous deux de concert avec toutes les forces de l'Empire réunies ensemble, & de se contenter jusques-là de déta cher la cavalerie & l'infanterie légére, pour empêcher les ennemis de faire leurs ravages avec tant de licence & de sécurité“. Flaminius ne put entendre ces sages discours sans indignation. Il sor tit brusquement du Conseil, & donna en même tems le signal de la marche & du combat. Oui sans doute, dit-il, demeurons les bras croisés devant les murs d'Arrétium. Car c'est là notre patrie, c'est là que sont nos Dieux pénates. Souffrons qu'Annibal, échappé de nos mains, désole impunément l'I talie, &am