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Reflexions sur comique-lamoryant
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REFLEXIONS SUR LE COMIQUE-LARMOYANT,

Par Mr M. D. C. Tréſorier de France, & Conſeiller au Préſidial, de l'Académie de la Rochelle;

Adreſſées à MM. Arcere & Thylorier, de la même Académie.

APARIS, Chez{DURAND, rue. S Jacques, au Griffon. & PISSOT, Quai des Auguſtins, à la Sageſſe.

M. DCC. XLIX.

Avec Approbation & Permiſſion.

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DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

Seroit-il encore permis d'écrire ſur la Comédie; & pour roit-il manquer dans ce genre de littérature quelque choſe à nos beſoins ou à notre curioſité? Les perſonnes mêmes les moins ver ſées dans l'étude des Langues, n'ont plus la liberté d'ignorer l'antiquité théatrale: des Ecri vains célebres ont pris ſoin de nous en découvrir les beautés; & nous avons parmi les Mo dernes des Auteurs admirables pour les préceptes & les exem ples.
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Il ne nous reſte donc plus de deſirs à former pour notre in ſtruction; & nos vœux pour la gloire du Théatre François doi vent être remplis par la répu tation éclatante qu'il s'eſt acqui ſe chez toutes les Nations de l'Europe. Mais pouvons-nous nous flater de la conſerver en core long-tems? & n'avons-nous point à craindre qu'elle ne dimi nue, & peut-être même qu'elle ne s'évanoüiſſe entre les mains des Comiques de nos jours? Un nouveau genre, fameux à la vé rité dès ſa naiſſance, s'eſt gliſſé depuis quelques années ſur notre
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Scene: mais ſi d'un côté il ob tient un grand nombre de ſuffra ges, il trouve de l'autre des ad verſaires, qui lui conteſtent à la fois & ſon nom & ſes attri buts. Les nouveaux Dramatiques ſont ils donc de ces eſprits ordi naires, qui ne pouvant s'élever juſqu'à la grande maniere, en ont imaginé une autre, qui les diſtinguât au moins par l'éclat pi quant de la nouveauté? Sont-ce de ces génies créateurs, pour qui les ſources du vrai ne ſont point encore épuiſées, & dont la vûe perçante va au-delà des limites des regards vulgaires?
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Cette queſtion délicate n'entre point dans le plan de ce diſcours. Quelle témérité de vouloir apprétier les eſprits! & quelle ſource féconde de critique ne ſe prépare-t-on pas, pour peu qu'on bleſſe l'amour - propre d'Auteurs accoûtumés à rece voir des applaudiſſemens pu blics! Auſſi n'eſt-ce qu'en trem blant que je vais vous rappeller ici ces queſtions même généra les, qui ont fait ſi ſouvent l'ob jet de nos diſputes ſur la nouvel le maniere de traiter le Comique. Cette maniere eſt-elle autoriſée par l'exemple des Anciens? A-
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c-on la liberté indéfinie de la changer ſans ceſſe? Nous ap- porte-t-elle plus d'utilité ou de plaiſir que celle du ſiecle de Mo liere? Eſt-elle enfin deſtinée à paſſer à la poſtérité, comme une nouvelle branche de Dramatique propre à orner la Scene? Tels ſont les ſujets ſur leſquels j'ai penſé qu'on pouvoit diſputer ſans crime, en reſpectant toûjours les lauriers que les nouveaux Au teurs ont ſi juſtement mérités. Et comme il n'eſt point de voie plus ſûre pour ſaiſir le vrai, que de comparer enſemble les productions de la même eſpece,
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je vais parcourir d'abord, au moins légerement, les différen tes méthodes qui ont été ſuivies ſur les plus fameux Théatres de l'Empire Dramatique, je veux dire ceux d'Athenes, de Rome & de Paris. De la reſſemblance, de la variété même de ces diffé rens goûts, il ſortira peut - être des principes aſſez lumineux pour pouvoir éclaircir nos dou tes.
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REFLEXIONS SUR LE COMIQUE - LARMOYANT.

[] L e Théatredes Grecs, ouvrage immortel du Pere Brumoi, nous apprend qu'après que la Comédie eut laiſſé ſes tretaux, elle tourna ſes vûes du côté de l'inſtruction de ſes Citoyens, relativement aux affaires politiques du Gouvernement. Dans ce premier âge de la Scene, on at- taqua plutôt les perſonnes que les vices, & l'on ſe ſervit plus volon tiers des armes de la ſatyre, que des traits du ridicule. Alors le Philo-
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ſophe, l'Orateur, le Magiſtrat, le Général d'Armée, les Dieux mêmes, ſurent expoſés aux railleries les plus ſanglantes; & tout, ſans diſtinction, devint la victime d'une liberté qui n'avoit point de bornes. [] Une premiere Loi corrigea en partie cette licence effrénée des Poëtes. Ils n'oſerent plus nommer perſonne; mais ils trouverent bien tôt le ſecret de ſe dédommager de cette contrainte. Sous des noms empruntés, Ariſtophanes & ſes con temporains tracerent des caracteres (* Brumoi, idem.) parfaitement reconnoiſſables*; en ſorte qu'ils eurent le plaiſir de ſatiſ faire plus finement & leur amour-
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propre & la malignité des ſpecta teurs. [] Le troiſieme âge du Théatre Athénien ſut infiniment moins har- di. Ménandre, qui lui ſervit de mo- dele, tranſporta la Scene dans un lieu imaginé, & qui n'eut plus rien de commun avec celui de la repré ſentation. Les perſonnages furent également inventés, & les aventu res ſuppoſées. Des Lois plus ſéveres encore que les premieres, ne per mirent pas à cette nouvelle eſpece de Comédie de retenir rien du ton qu'elle avoit pris ſur les premiers Poëtes.
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[] Le Théatre Latin ne fit aucun changement (a) dans la maniere de Ménandre, & ſe borna à l'imiter, plus ou moins ſervilement, ſuivant le caractere du génie de ſes auteurs. Plaute, qui avoit un talent admira ble pour plaiſanter, tourna princi palement ſes portraits du côté du ridicule, & eût été plus volontiers l'émule d'Ariſtophanes que de Mé nandre, s'il eût oſé. Térence, plus froid, plus décent & plus régulier, fit des peintures plus vraies, mais 1
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moins animées. Les Romains, dit le P. Rapin, penſoient être en conver- ſation, quand ils aſſiſtoient aux Co médies de ce Poëte; & ſes plaiſan teries, ſuivant Madame Dacier, ſont d'une légereté & d'une politeſſe qui doit ſervir de modele aux Co miques de tous les ſiecles. [] La ſatyre perſonnelle, & le ridi cule des mœurs, formerent donc ſucceſſivement le caractere des Poë- mes de ces différens Comiques; & ce fut uniquement ſous ces traits qu'ils prétendirent corriger & diver- tir leurs Concitoyens. Mais cette maniere, qui pouvoit s'étendre à toutes les conditions, ne fut pas
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pouſſée auſſi loin qu'elle pouvoit aller. Nous n'avons en effet aucu nes pieces, ni Greques ni Latines, qui ayent immédiatement les fem- mes pour objet. Si Ariſtophanes les introduit aſſez ſouvent ſur la Scene, ce n'eſt jamais que comme des per- ſonnages acceſſoires, quin'ont point de part au ridicule; & lors même qu'il leur donne les premiers rolles, comme dans les Harangueuſes, la critique retombe toûjours ſur les hommes qui conſtituent le véritable ſujet de ſon Poëme. [] Plaute & Térence ne nous ont repréſenté que la vie honteuſe & mercénaire des Courtiſannes d'A-
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thenes (a). Ces peintures odieuſes ne peuvent nous donner une juſte idée de la conduite domeſtique des Dames Romaines; & notre curioſité reclamera toûjours un champ de cri tique auſſi vaſte & auſſi fécond. Les modernes, plus heureux, (dirai-je plus téméraires?) ont tiré meilleur parti des mœurs du ſexe, & nous leur avons l'obligation de l'avoir réduit à ne pouvoir plus rire qu'à frais communs. 2
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[] Le ſiecle d'Auguſte, qui alla preſ que dans tous les genres à la perfec tion, laiſſa à celui de Louis xiv . la gloire d'y porterl'art comique. Mais comme les progrès du goût ne ſont que ſucceſſifs, il nous a fallu épui- ſer mille erreurs avant d'arriver à ce (* Rouſ- ſeau, Epi- tre à Tha- lie.) point fixe où l'art* doit naturelle ment aboutir. Imitateurs indiſcrets du génie Eſpagnol, nos peres cher cherent dans la Religion la matiere de leurs téméraires divertiſſemens; leur piété inconſidérée oſa joüer les myſteres les plus reſpectables, & ne craignit point d'expoſer ſur les Théatres publics un aſſemblage monſtrueux de dévotion, de liber tinage & de bouffonnerie.
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[] Dans la ſuite, par un biſarre contraſte, le goût des aventures amoureuſes s'empara de la Scene. On ne vit plus que des Romans, compoſés de beaucoup d'intrigues, ſe brouiller & ſe dénoüer avec ſur- priſe*. Tout le fabuleux, tout l'in-(* Brumoi) croyable de la Chevalerie, les duels & les enlevemens paſſerent dans nos Comédies; & le cœur fut auſſi dan gereuſement attaqué, que la piété avoit été juſtement allarmée. [] Corneille, deſtiné à illuſtrerl'une & l'autre Scene, parut enfin. Mélite produiſit une nouvelle eſpece de Comédie; & cette piece, qui nous
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paroît ſi foible & ſi défectueuſe au jourd'hui, préſenta à nos ayeux éton nés, des beautés que l'on ne con noiſſoit point encore. [] Cepend ant c'eſt au Menteur que l'on doit ſixer l'époque de la bonne Comédie. Le grand Corneille, en ti- rant ſon ſujet d'un Poëte Eſpagnol, rendit au Théatre François le ſervice le plus important. Il ouvrit à ſes ſuc- ceſſeurs la route de plaire par des intrigues ſimples, & leur apprit en- core la façon ingénieuſe de les ac commoder à nos mœurs. [] Du Menteur, il faut paſſer, ſans intervalle, juſqu'à Moliere, pour
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trouver la Scene Françoiſe dans ſon point de perfection. C'eſt à cet Au teur admirable que nous devons ces traits victorieux qui ont porté notre Comique ſur tous les Théatres de l'Europe, & qui nous donnent un avantage ſi marqué ſur celui des Grecs & des Romains. [] On vit alors toutes les beautés de l'art & du génie réunies dans nos Poëmes: une économie judicieuſe dans la diſtribution de la Fable, & dans la marche de l'action; des in cidens finement ménagés, pour en flammer la curioſité du ſpectateur; des caracteres ſoûtenus, & ingé nieuſement contraſtés avec des per-
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ſonnages acceſſoires, pour donner plus de ſaillant aux originaux. Les vices du cœur devinrent l'objet de ce haut Comique, inconnu à l'anti- quité, & avant Moliere, à toutesles nations de l'Europe; genre ſublime, dont le charme ſe fait ſentir à pro portion de l'étendue & de la déli cateſſe des eſprits. Enfin, on vit dans l'eſpeceimitée des Anciens une cri tique relative aux mœurs & aux ac tions de la vie bourgeoiſe & ordi naire; & la plaiſanterie & le badinage pris du fond des choſes, ſe déclarer naturellement moins par les paroles que par les ſituations vraiement co miques des Acteurs.
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[] A la vûe de ce noble eſſor, il étoit naturel de penſer que la Co- médie reſteroit dans le degré de gloire où elle étoit enfin parvenue, ou du moins qu'on feroit tous ſes efforts pour ne pas dégénérer. Mais eſt-il des Lois, des Coûtumes, des conventions qui puiſſent réſiſter aux caprices de la nouveauté & fixer le goût de cette impérieuſe Déeſſe? L'autorité de Moliere, & plus en- core le ſentiment du vrai, oblige rent en quelque ſorte pluſieurs de ſes ſucceſſeurs à marcher ſur ſes tra ces, & lui font encore aujourd'hui trouver d'illuſtres Diſciples. Mais la plus grande partie de nos Auteurs,
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ceux même à qui la nature a donné le plus de talens, croyent pouvoir abandonner un modele auſſi utile, & s'efforcent à l'envi de ſe faire un nom qui ne doive rien à l'imitation ni des Anciens ni des Modernes. [] Dans le nombre des nouveautés qu'ils ont introduites ſur notre Scene, je ne dirai rien de ces Co médies ſingulieres, où l'on ſubſtitue des êtres perſonnifiés à la place de perſonnages réels; c'eſt un goût de féerie que l'Opéra ſeul a droit de re vendiquer: ni de celles où la viva- cité piquante du dialogue tient lieu d'intrigue & d'action; on ne peut les regarder que comme de ſubtiles
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analyſes des ſentimens du cœur, que comme un compoſé de ſaillies & d'éclairs d'imagination, plus pro pres à brillanter un Roman, qu'à parer de ſes vrais ornemens un Poë me dramatique. Je me borne à vous parler de ce nouveau genre de Co mique que l'Abbé Desfontaines qualifioit de Larmoyant, & auquel en effet il eſt difficile de trouver un nom (a) plus décent & plus conve nable. 3
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[] Mais afin que vous ne m'accuſiez pas de combattre des chimeres, je dois vous tranſcrire ici les maximes (* Lettres ſur Méla- nide. Paris, Merigot, 1741.) d'un Apologiſte de Mélanide*, cet te Comédie, ſi juſtement célebre, & dont j'aurai ſi ſouvent occaſion de vous parler dans la ſuite. „Pour- quoi, dit-il, voudroit-on défen dre à ſon Auteur de réunir dans le même ouvrage ce que le Comique a de plus fin, & tout ce que le Tra gique peut offrir de plus touchant? Blâme ce mélange qui voudra; pour moi, je m'en accommode très-bien; aimer le changement juſques dans les plaiſirs, c'eſt le goût de la nature. . . . . On paſſe
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d'un plaiſir à l'autre; on rit & l'on pleure tour à tour. Ce genre de Spectacle eſt nouveau, ſil'on veut; mais il a pour lui le ſuffrage de la raiſon & de la nature, l'autorité du beau ſexe, & les applaudiſſe mens du Public“. [] Telles ſont, Meſſieurs, les maximes dangereuſes contre leſ quelles j'oſe m'élever; car remar quez, je vous prie, que, péné tré de la plus ſincere admiration pour le génie des Auteurs, je n'at taque jamais que le goût de leurs ouvrages, ou plutôt celui du Comique- plaintif pris en général. Je me ſuis toûjours réſervé la liberté de
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donner avec vous mille loüanges aux Poëtes charmans, qui, par des beautés de détail très-réelles, par la découverte de pluſieurs por traits & de pluſieurs caracteres vrais & ſaillans, & par la nouveau té impoſante de leur coloris, ont ſu nous dérober quelquefois ce que le fond de leurs fables pouvoit a voir de frivole ou de défectueux. Le gé nie d'un Auteur perce toûjours, & peut lui attirer de juſtes éloges mal- gré les défauts de ſon ouvrage: mais les défauts de l'ouvrage percent auſſi, & peuvent être légitimement repris, malgré tous les preſtiges du génie de l'ouvrier.
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[] Ainsi, après avoir rendu juſtice aux talens eſtimables des Artiſans du nouveau genre, ne craignons point d'examiner le goût de leurs pieces, & voyons d'abord ſi l'anti quité leur a fourni des autorités qu'ils ſoient en droit de nous oppo ſer pour juſtifier leur choix. [] Par la légere eſquiſſe que nous venons de voir, il eſt conſtant que le Théatre Grec n'a pû leur donner aucune idée analogue au Comique- Larmoyant. Les Pieces d'Aristopha nes neſont proprement que des Dia logues ſatyriques; & il paroît par les fragmens de Ménandre, que ce
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Poëte n'a employé que les couleurs. du Ridicule, ou de cette critique générale, qui réjoüit plus l'eſprit qu'elle n'affecte l'ame. [] La maniere du Théatre (a) La tin ne leur eſt pas plus favorable. Ce n'eſt point l'attendriſſement du cœur qui fait l'objet des Comédies de Plaute: aucunes de ſes fables, au cuns de ſes incidens, aucuns de ſes caracteres, ne ſont deſtinés à nous faire verſer des pleurs. Il eſt vrai 4
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qu'on trouve dans Térence quelques Scenes touchantes; par exemple, celles où Pamphile* expoſe ſes ten-(* Voyez l'Andrien- ne, Acte 1. Scene 6.) dres inquiétudes pour Glycérion, qu'il a ſéduite: mais la poſition d'un jeune homme amoureux, éga lement agité par l' honneur [] & par la paſſion, n'a aucun trait de reſſem- blance avec celles de nos originaux modernes. Térence trouve ſous ſa main des ſituations attendriſſantes, telles que l'amour en produit toû jours; & il les exprime avec ce feu & cette naïveté qui peignent ſi bien la nature & qui la fixent. Eſt-ce bien là le goût des nouveaux Dramati ques? Ils choiſiſſent de deſſein pré médité une action triſte; & par une
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ſuite néceſſaire, ils ſont obligés de donner un ton lugubre à leurs prin cipaux Acteurs, & de réſerver le co mique pour les ſubalternes. Les in cidens ne naiſſent que pour faire couler de nouvelles larmes; & l'on ſort enfin d'un Spectacle comique le cœur auſſi ſerré de douleur, que ſi l'on venoit de voir repréſenter Médée ou Thieſte. [] Ce n'eſt donc pas chez les An ciens que les Auteurs du nouveau genre ont puiſé la maniere plainti ve; & la victoire ne ſeroit pas long tems incertaine, ſi elle dépendoit de leurs exemples, ou même de ceux des Poëtes François qui ont brillé
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ſur notre Théatre juſqu'au com mencement de ce ſiecle. Le con cours de tant d'autorités pourroit ſans doute former une démonſtra tion victorieuſe; cependant je veux bien pour un moment renoncer à cet avantage, & rechercher avec vous ſi les nouveaux accens mêlés de traits comiques & plaintifs ſont exactement puiſés dans la nature. Je conſens que l'uſage contraire, ſuivi pendant vingt ſiecles, ne puiſſe preſ crire contre la raiſon, & que l'erreur qu'il auroit conſacrée n'en ſoit pas moins une erreur. Je vous mets, comme vous voyez, extremement à votre aiſe; & vous ne pouvez, ſans injuſtice, exiger de moi plus
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de complaiſance & de déſintéreſſe ment. [] C'est ſans doute un ſentiment naturel de rire ou de pleurer, ſui vant les diverſes affections du cœur: mais il n'eſt point dans la nature de rire & de pleurer dans le même in ſtant, & pourſuivre notre eſpece de rire dans une Scene, & de pleurer dans l'autre. Ce paſſage trop rapide de la joie à la douleur, & de la dou leur à la joie, gêne l'ame, & lui cau ſe des mouvemens déſagréables & même violens (a). 5
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[] Pour vous fáire ſentir cette vé rité dans toute ſa force, permet tez-moi de vous citer un exemple odieux: mais il faut vous convain cre, ſi je ne puis vous perſuader. Dans la monſtrueuſe Comédie de Samſon, ce Héros, rempli d'un zele courageux, & après avoir invoqué l'Etre ſuprême, enfonce les portes de la priſon, & les emporte ſur ſes épaules. Arlequin paroît dans l'in ſtant chargé d'un dindon, & ſe ré pand en bouffonneries auſſi plate ment comiques, que les ſentimens
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du Héros avoient paru nobles & gé néreux. Que dites-vous, je vous prie, d'un contraſte qui amene ſi bruſquement deux ſituations, deux mouvemens auſſi contraires? Dou tez-vous que la nature, la raiſon & la bienſéance ne lui ſoient pas éga lement oppoſées? & pouvez-vous vous empêcher de concevoir une eſ pece d'indignation contre ce con cours de frivoles ſpectateurs, qui vont réguliérement admirer des ab- ſurdités auſſi révoltantes? [] Vous paſſez ſans doute condam nation ſur ce biſarre mélange: mais il en eſt de moins marqué, & d'un tour plus noble que vous favoriſez;
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& pour l'étayer, vous remontez juſ qu'aux principes. [] Celui, dites-vous, qui le pre mier étala le Spectacle de la Comé die, ne put travailler d'après un mo dele; il dreſſa un plan ſelon ſes vûes; & ce fut par conſéquent du fond de ſes idées que le nouvel ouvrage tira ſa nature & ſes attributs; ceux qui vinrent enſuite ſe crurent auſſi en droit d'inventer. Sous leurs mains, la Comédie reçut une nouvelle for me, qui eſſuya elle-même des viciſ ſitudes. Ces changemens ne furent pas traités d'innovations; on n'ima ginoit pas encore qu'il ne fût pas permis de changer, de modifier une
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production écloſe du cerveau d'un Auteur, & dont la nature ne peut être, ſi on l'oſe dire, que verſatille & un peu arbitraire. Car enfin, ajoûtez- vous, l'eſſence de la Comédie, quel le qu'elle ſoit, ne ſera jamais auſſi invariablement fixée que l'eſſence des vérités géométriques: d'où vous concluez qu'il doit être permis à nos Modernes de changer l'an cienne conſtitution du Poëme co mique. L'exemple de leurs prédé ceſſeurs les enhardit, & la nature de la choſe le permet. [] Quelque impoſant que pa roiſſe ce raiſonnement, il ſuffit, pour le renverſer, de vous accorder vos
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principes & d'en nier la conſéquen ce. Il eſt vrai que toutes les produc tions de génie ont, pour ainſi dire, leurs tâtonnemens, juſqu'à ce qu'el les ſoient arrivées à leur perfection; mais il eſt également certain que pluſieurs y ſont parvenues, tels que le Poëme épique, l'Ode, l'Eloquen ce & l'Hiſtoire. Homere, Pindare, Démoſthenes & Theucidides, ont été les Maîtres de Virgile, d'Hora ce, de Ciceron & de Tite-Live. L'autorité réunie de ces grands hommes a fait loi; & cette loi a depuis été adoptée par toutes les Nations ſavantes, qui n'ont crû de voir attacher la perfection qu'à l'imi tation exacte de ces anciens mo-
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deles. Or, s'il eſt vrai que l'eſſence de ces diverſes productions eſt auſſi invariablement fixée qu'elle peut l'être par les autorités les plus reſ- pectables, par quelle raiſon particu liere ſeroit-il plus libre de chan ger celle de la Comédie, également conſacrée par l'approbation univer- ſelle? [] Et ne croyez pas que cet aveu unanime ſoit difficile à prouver. Pre nez Ariſtophanes, Plaute & Téren- ce; parcourez le Théatre Anglois, & les bonnes Pieces du Théatre Ita lien; rappellez-vous enſuite Mo liere & Renard; conciliez ces preu ves de fait avec les déciſions des Lé-
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giſlateurs de la Scene, avec Ariſtote, Horace, Deſpréaux, le P. Rapin; & vous trouverez les uns & les au tres également oppoſés au ſyſtème du comique-plaintif. Vous ſentirez bien des différences néceſſaires dans les mœurs & dans le génie des Poë tes de chaque Nation. Vous trou verez bien, ſuivant la nature des ſu jets, un air néceſſairement grave dans les Pieces qui attaquent les vices du cœur; un mélange de ba dinage & de ſérieux dans celles qui frondent les travers de l'eſprit; en fin un ton purement comique dans celles qui ne ſont deſtinées qu'à peindre le ridicule: Leves ubi licet; graves ubi decet *. Vous verrez encore(* Le P. Porée.)
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que l'art n'eſt point obligé de nous faire rire, & qu'il lui ſuffit ſouvent d'aller juſqu'à ce ſentiment intérieur qui dilate l'ame, ſans paſſer à ces mouvemens immodérés qui font éclater: mais vous n'y verrez point ce ton triſte & dolent, & ce roma- neſque lugubre, devenu ſous mes yeux l'idole des femmes & des jeu nes gens: en un mot, cet examen vous convaincra qu'il eſt contre la nature du genre comique de nous faire pleurer ſur nos défauts, même dans la peinture des vices les plus odieux; que le maſque de Thalie ne ſouffre, pour ainſi dire, que des lar mes de joie ou d'amour; & que ceux qui affectent de lui en faire verſer de
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quaſi-tragiques, peuvent chercher une autre Divinité pour lui adreſſer leurs hommages. [] Ainsi, l'objection priſe de la nature arbitraire de la Comédie, me paroît ſolidement réfutée; puiſque tout ce qui anéantit l'effet princi pal qu'un ouvrage doit produire, eſt un défaut eſſentiel. Cependant vous croyez pouvoir réſiſter enco re, parce que l'art comique eſt na turellement plus aſſervi que les au tres productions de génie au goût du ſiecle où l'on écrit, & que c'eſt ce goût qu'il faut ſuivre, ſi l'on veut réuſſir. J'adopte volontiers ces ma ximes: mais de quelle reſſource
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peuvent-elles ſervir à la gloire du Comique-Larmoyant? Loin que le goût général décide en ſa faveur, les autorités ſont au moins parta gées. Il eſt une portion choiſie de ſpectateurs dépoſitaires, pour ainſi dire, du feu ſacré de la vérité, & dont le goût ſûr & invariable n'a ja mais fléchi ſous la tyrannie de la mo de, niadoré la divinité du jour. [] C'est à cette partie éclairée du Public qu'on eſt redevable, dans tous les genres, de la conſervation de ce ſentiment exquis de la nature, de ce goût parfait, qui, reclamant ſans ceſſe contre le preſtige des nouveau tés dangereuſes, ſait en même tems
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donner le prix aux inventions réel- lement utiles: comme la vérité mê me, il eſt indiviſible; ou ſi nous ai mons mieux ſuivre le ſyſtème du Ly rique François (a), nous en pour rons compter deux, dont il eſt à propos de crayonner quelques traits, afin de mieux ſentir la différence de leurs caracteres. 6
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[] Le premier embraſſe les vices qui rendent mépriſables, & les travers qui rendent ridicules: il anime ſes portraits de traits riants & ſatyri- ques; il veut que chacun puiſſe ſe reconnoître dans ſes peintures, & rire auſſi malignement de ſa propre image, que ſi c'étoit aux dépens de ſon voiſin. Le ſecond, au contraire, n'attaque que certains défauts, ou pour mieux dire, il n'en attaque au cuns: il recherche laborieuſement des ſituations triſtes & extraordinai res; & il les peint avec les plus ſom bres couleurs. L'un réjoüit le cœur & amuſe l'eſprit par un jeu vif & ſail lant, qui diſſipe les chagrins; l'autre
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vous y replonge par un ton lugubre; & fait tous ſes efforts pour affliger votre ame par des narrations multi pliées de malheurs & d'infortunes. Oſez décider à préſent ſur la préfé rence, ou niez la vérité des carac teres. [] Il faut choiſir, Meſſieurs, dans vos autres objections; car, quoique ce ſoit qpprofondir la matiere que d'y répondre ſucceſſivement, je dois néanmoins, pour éviter la longueur, me borner à celles qui paroiſſent les plus frappantes. [] La Comédie eſt l'image des ac tions communes de la vie, ou ſi l'on
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veut, des vices & des vertus ordi- naires qui en compoſent le cercle, La peinture des bonnes, comme celle des mauvaiſes qualités, forme donc ſa conſtitution eſſentielle. Deſſiner avec correction les por traits des hommes, rendre avec exactitude leurs caracteres & leurs ſentimens, faire ſervir ces peintures aux progrès des mœurs; c'eſt em- braſſer à la fois les grands objets de l'art & de l'Artiſte. [] Quolque ces principes ſoient vrais en général, ils n'ont cepen dant qu'une application in directe au genre comique. Peindre les hom mes, & rendre leurs caracteres avec
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cxactitude, eſt un but commun aux la Rochefoucaults & aux la Bruye res, qui n'ont jamais prétendu nous donner que des tableaux des vices & des vertus en général, & non des Poëmes dramatiques. La peinture des bonnes & des mauvaiſes quali tés ne forme donc pas par elle-mê me l'eſſence de la Comédie; c'eſt de l'aſſortiment des couleurs, de l'atti tude & de l'expreſſion des perſon- nages qu'elle reçoit principalement ſon nom, ſa forme & ſon être. [] Ainsi il faut diſtinguer entre l'objet de l'art & le devoir de l'Ar tiſte. Le premier eſt ſuffiſamment rempli par la cenſure du vice & l'é-
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loge de la vertu. Il eſt néceſſaire, pour ſatisfaire à l'autre, que le Poëte peigne avec les couleurs qui leur ſont propres, & les vices généraux, comme les paſſions qui ont leur prin cipes dans le cœur, & le ridicule particulier, comme la biſarrerie des modes, qui prend ſa ſource dans l'eſ prit. Il faut encore qu'il choiſiſſe une action convenable, qu'il la diſpoſe d'une maniere propre à produire les effets les plus agréables, & qu'il y ſeme ſa morale par la main des Ac teurs, que la raiſon & l'expérience ſemblent, comme de concert, avoir deſtinés à cet uſage. [] Or, ce n'eſt point un problème
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de ſavoir ſi elle doit partir du Hé ros de la Piece, ou ſi au contraire il doit être l'objet de tous les traits de critique & de plaiſanterie. Le nou veau genre paroît avoir adopté la premiere méthode: mais les princi- pes & les autorités y ſont également oppoſés. Dans les principes, la Co médie eſt deſtinée à nous préſenter plus de vices & de ridicules à évi ter (a), que de vertus à ſuivre; & ſuivant les autorités, c'eſt aux per ſonnages acceſſoires à débiter les 7
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maximes de ſageſſe. Ainſi Moliere a donné à l'ami du Miſantrope, au beau-frere d'Orgon, au frere de Sga narelle, &c. le ſoin de nous étaler les principes de vertus dont il vou loit faire l'objet de notre imitation; tandis qu'il a chargé ſes originaux de tous les traits de ſatyre, de criti que ou de ridicule, dont il a cru que la peinture pourroit nous amuſer ou nous inſtruire. [] De ce que je viens de dire, il ſuit évidemment que l'original d'une vraie Comédie ne peut être un perſonnage entierement vertueux, comme le ſont ceux du nouveau genre, & que c'eſt un vice radical,
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ſur lequel toutes les beautés de dé tail ne peuvent jamais nous faire une entiere illuſion. En vain dira-t-on que les traits piquans & ſatyriques lancés ſur les originaux, ne portent plus aucun coup; que notre amour- propre ſait les détourner ſur les ob jets qui nous environnent*. En vain(*Lettre ſur Méla- nide.) eſſayera-t-on de perſuader que les nouveaux comiques ſont d'autant plus loüables d'avoir ſubſtitué à des caracteres vicieux des perſonnages remplis de ſentimens d' honneur [], que nous allons plus naturellement au-devant des maximes vertueuſes, & que nous les goûtons même avec délices pour peu qu'on ſache nous in téreſſer. Toutes ces raiſons ſont plus
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captieuſes que vraies, plus ébloüiſ ſantes que ſolides: jugeons-en par les effets; ils ſont plus ſûrs que le raiſonnement. [] Quel profit les mœurs ont-elles retiré de l'étalage facile & ambitieux des beaux, des grands ſentimens? & ces brillantes moralités, ſi fort à la mode, qu'ont - elles opéré ſur nos cœurs & ſur nos eſprits? Une admi- ration ſtérile, un ébloüiſſement mo- mentané, une émotion paſſagere & incapable de produire aucuns re- tours ſur nous-mêmes. Tant de ma- ximes ſi finement préparées, tant de préceptes ſi élégamment étalés, tom bent en pure perte pour les Specta-
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teurs. On admire Mélanide, & on la plaint: mais ſon ton continue- ment douloureux, & le récit de ſes déſaſtresromaneſques ne nous font pas d'impreſſion utile, parce qu'ils n'en font aucune relative à la poſi tion où nous ſommes. Le ſort de la Gouvernante nous attendrit & nous touche; mais ſa ſituation, toute ſin- guliere (a), n'a rien de commun avec la nôtre. Nous ne trouvons en nous-mêmes aucuns modeles de 8
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comparaiſons avec des aventures, qui, n'étant placées que dans l'or dre des choſes poſſibles, ne ſem blent pas faites pour nous: on eſt ſaiſi, pénétré, émû, s'il faut l'avoüer, à la vûe de tableaux ſi ingénieux: mais on ne reſſent ni remors, nihon- te, ni crainte pour ſoi-même dans le tiſſu d'événemens que le cours or dinaire des révolutions humaines ne doit jamais amener juſqu'à nous. [] Il n'en eſt pas de même des por- traits que le Poëte crayonne d'après les vices & le ridicule; nous en ſom mes tous ſuſceptibles, & l'homme le plus parfait porte toûjours dans ſon eſprit & dans ſon cœur le germe
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de certains travers, de certains dé fauts que les occaſions ſavent bien développer. Nous devons donc nous retrouver dans la peinture de ces foibleſſes attachées à l'humanité, & y voir ce que nous ſommes, ou ce que nous pouvons être. Cette ima ge, qui devient la nôtre, eſt un ob jet des plus intéreſſans, & qui porte dans l'ame des coups de lumiere d'autant plus ſalutaires, qu'ils ſont produits par la cauſe la plus capa ble de nous déterminer, la crainte du déshonneur & du ridicule. Ainſi la nation ſuperbe & implacable des hypocrites fut abatue par la pein ture des vices de l'Impoſteur. Mille coupables furent allarmés, & ſe plai-
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gnirent avec d'autant plus d'aigreur, qu'ils avoient été plus vivement frappés. Dans les repréſentations de Georges Dandin, les maris les plus aguerris laiſſent remarquer ſur leurs viſages l'émotion qu'ils reſſen tent quand leur ſituation approche trop de celle de l'original; & ces rapports-là ne ſont pas rares. Le défaut de figure ou de génie, le goût du changement, le caprice les mul tiplient, comme l'inégalité de la naiſſance. Les tableaux ſans ceſſe re naiſſans des Diafoirus n'ont peut- être pas peu contribué à faire aban donner aux Medecins leur entête ment aveugle pour l'ancienne mé- thode, ſans les provoquer néan-
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moins, à ces eſſais haſardeux dont on ſuppoſe malignement que nous ſommes quel quefois les victimes. En fin, vous n'ignorez pas que les traits enjoüés & mordans des Femmes ſa vantes & des Précieuſes ridicules, corrigerent rapidement ces deux manies du ſexe. [] J'avoue que d'autres caracteres également bien frappés n'ont pas produit des fruits auſſi ſenſibles. Le Malade imaginaire n'a pas guéri les vapeurs de tous les Orgons: tous les Miſantropes n'en ſont pas deve nus plus ſociables, ni les Comtes de Tufiere plus modeſtes. Mais quelle en eſt la raiſon? C'eſt que les dé-
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fauts de cette eſpece n'attaquent pas la probité, & qu'on trouve mê me dans le monde des perſonnes qui s'en font honneur. Les tempéra mens délicats ſont tous prêts des eſpritsdélicats. Un caractere ſévere & chagrin eſt ordinairement rempli de probité. Le Duc de Montauſier ne dédaigna pas celui du Miſantro pe. Enfin, un certain orgueil ſuppo ſe un ſentiment quelquefois raiſon nable de ſa propre ſupériorité. Le préjugé, dans ces occaſions, lute avec ſuccès contre les traits de la critique: mais il ne tiendra point contre la peinture comique d'un vice de cœur, ou d'un ridicule de ſociété, ou d'un travers d'eſprit: on
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ne veut point, à quelque prix que ce ſoit, être l'objet des regards humi lians des ſpectateurs; & ſi l'on ne ſe corrige pas en effet, on eſt du moins forcé à la diſſimulation, dans la crainte de paſſer publiquement pour ridicules ou pour mépriſables. [] Nous voici rendus, Meſſieurs, à ce moyen victorieux de toutes les autorités & de tous les raiſonne mens. Le nouveau genre de comi que plaît*; c'en eſt aſſez, & les re-(*Prolo- gue d'A- mourpour amour.) gles n'y font rien. [] N'évoquez point ici pour ju ſtifier une maxime trop générale, & par là même dangereuſe, le bon mot
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de M. le Prince ſur la Tragé die ré guliere & ennuyeuſe de l'Abbé d'Aubignac, Ce ne fut pas l'emploi des regles qui cauſa la chûte de ſa Piece, mais la foibleſſe du coloris de ſon pinceau; & comme j'ai réſo lu de ne vous oppoſer que des rai ſons dont je ſois moi-même perſua dé, je commence par vous accorder que le Comique - plaintif produit de grands mouvemens, & même quelquefois des ſentimens agréa bles (a). Mais réduiſant pour un moment toute la queſtion à l'intérêt du plus grand plaiſir, je ſoûtiens qu'il 9
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ne peut nous en procurer d'auſſi va riés, d'auſſi naturels que celui du ſiecle de Moliere. [] Et d'abord le nouveau Comi que a tout le vuide des impreſſions produites par la lecture des Romans. Comme eux, rempli d'intrigues forcées & de ſituations extraordi naires, de caracteres outrés, & ſou vent plus vrais que vraiſſemblables; s'il cauſe à l'ame ce trouble invo lontaire qui la charme dans le mo ment, c'eſt que nous ſommes néceſ ſairement émûs à la vûe des objets les plus faux, quand la peinture en eſt faite avec art. Mais prenez gar de que ces émotions n'ont point ce
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degré d'intérêt, cette durée & ce ca ractere de vérité que produit l'imi tation fidele d'une ſituation puiſée dans le ſein de la nature. [] En effet, ſi les fictions dramati ques nous affectent d'autant plus vivement qu'elles approchent plus de la réalité, celles du nouveau genre nous doivent cauſer des im- preſſions d'autant plus foibles qu'el- les ſont plus oppoſées à la vraiſſem blance. Il a fallu un miracle de l'art pour nous intéreſſer aux aventures d'une femme qui, après dix-ſept ans d'un mariage clandeſtin & d'une pri ſon imaginaire, ſort tout-à-coup du fond de ſa Province, prend le parti
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de venir juſqu'à Paris pourſuivre un mari infidele, & qui, à portée de le voir tous les jours, ne le rencontre néanmoins qu'au dénouement. Tel eſt le fond romaneſque ſur lequel la machine du Comique - Larmoyant eſt communément, ou plutôt néceſ ſairement établie, & auquel il faut que le ſpectateur ſe prête pour avoir du plaiſir. L'Opéra fait joüer moins de reſſorts pour nous ébloüir par le brillant de ſes décorations, que le Comique-plaintif n'employe d'illu ſion pour nous tirer un ſentiment douloureuſement agréable. [] Les impreſſions de plaiſir que produit le vrai comique, ont un ca-
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ractere bien différent: c'eſt avec un agrément toûjours nouveau que nous voyons repréſenter & que nous reliſons ſans ceſſe ces portraits avoüés de la nature, tels que le Mi- ſantrope, l'Avare, le Muet, le Joüeur, le Grondeur, le Glorieux, &c. & pour entrer en quelque dé tail, nous ne nous laſſons jamais de revoir les Scenes vraiement comi ques d'Harpagon avec Froſine, Va- lere & Maître Jacques, du Bour geois-Gentilhomme avec ſa Servan- te & ſes différens Maîtres, la querel le pédanteſque de Triſſotin & de Va dius; & dans un genre plus élevé, le dialogue fin & délicat de Mer cure avec la Nuit, la converſation
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médiſante de Célimene avec le Mar quis, & ſa maniere ingénieuſe de rendre à la prude Arſinoé, ſes traits ſatyriques, &c. Les plus brillantes moralités pouſſées juſqu'aux larmes, les reconnoiſſances même multi- pliées, nous apporteront - elles ja mais des plaiſirs auſſi vifs, auſſi vrais, auſſi durables? [] Mais ce n'eſt pas, ſi je l'oſe dire, la diminution & l'affoibliſſement de nos plaiſirs où l'inutilité d'une mo rale grave & triſtement ſententieu ſe, qu'on peut le plus légitimement reprocher au nouveau comique; ſon défaut principal eſt d'ôter les bornes qui ont toûjours ſéparéle Co-
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thurne du Brodequin (a), & de nous rappeller ainſi à l'eſpece monſtrueu- ſe du Tragi-comique, ſi juſtement proſcrite après pluſieurs années d'un triomphe impoſteur. Je ſais bien que le nouveau genre n'a point de traits auſſi biſarres; que la diſproportion des perſonnages n'eſt point auſſi ré voltante, & que les Valetsn'y jouent pas avec les Princes: mais le fond en eſt également défectueux, quoi- que ce ſoit par des vices différens. 10
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En effet, ſi le premier dégradoit des perſonnages héroïques, en ne leur donnant que des paſſions ſubal ternes, & s'il ne nous préſentoit que des tableaux de ces vertus commu nes, qui ne ſont point aſſez élevées pour l'Héroïſme de la Tragédie; le ſecond éleve des perſonnages communs à ce genre de ſentimens qui produit l'admiration, & les peint ſous les traits de cette pitié char mante qui fait l'appanage diſtinctif du Tragique. Ainſi le génie de l'une & de l'autre Scene paroiſſant égale ment oppoſé à l'eſſence convenue du Poëme comique, elles méritent une égale cenſure, & peut-être une égale proſcription.
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[] On crut ſans doute à la naiſſan- ce du Tragi-comique, avoir étendu les limites de l'Empire de Thalie; & on applaudit d'abord à cette té méraire invention. Flatés de la mê me idée, les partiſans du nouveau genre trimphent à leur tour: ils veulent ſe perſuader que la voie du ſentiment eſt auſſi une de ces décou- vertes heureuſes, qui a donné à la Scene Françoiſe le dernier degré d'embelliſſement: ils ne veulent pas voir que le ſentiment ſi eſſentiel à certains Poëmes, comme à l'Elégie, à la Bergerie, ne peut jamais s'al lier avec ce fond de comique dont le Théatre a néceſſairement beſoin
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pour donner à ſes originaux le ton qui corrige en divertiſſant. Qu'on ne s'y trompe point: nous avions deux genres bien diſtincts, utiles & agréables: loin que le Comique- Larmoyant en ſorme un troiſieme, il réduit au contraire nos deux gen res à un ſeul, & nous appauvrit, en paroiſſant nous enrichir. [] Si les fables propres au Brode quin étoient entierement épuiſées, on pourroit pardonner plus volon tiers à l'invention des caracteres larmoyans, qui, mêlés de vrai & de faux, ont au moins le mérite de nous toucher dans le moment, s'ils nous révoltent à la réflexion: mais il en
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eſt une foule (a) qui ſont encore tous neufs, & dont on ſouhaite en vain depuis long-tems d'avoir la peinture ſur la Scene. Nous n'avons peut-être pas un ſeul portrait fidele de certaines mœurs, de certains ri dicules de notre tems, de l'affabili- téimpérieuſe de nos courtiſans, & de leur ſoif inſatiable des plaiſirs & de la faveur; de la vanité étourdie & de l'enflure importante de nos jeu nes Magiſtrats; de l'avarice réelle & de la prodigalité orgueilleuſe de 11
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nos grands Financiers; de cette ja- louſie délicate & quelquefois em portée qui regne parmi les femmes de la Cour, ſur les avantages du rang, & plus encore ſur ceux de la beau té; de ces Bourgeoiſes opulentes que la fortune enivre, & qui inſul tent, par leur éclat impudent, aux lois, aux bienſéances & à la raiſon, &c. [] C'est ainſi que mille nouveau tés utiles & brillantes s'offriroient au pinceau de nos Poëtes, s'ils n'é toient ſéduits par l'amour des ſin- gularités. Pourroient-ils être rete nus par la difficulté de nuancer des caracteres auſſi délicats, & qui n'ad-
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mettroient que les touches les plus légeres? Mais ne pourroient-ils pas, à l'exemple de Moliere, prendre ſur les perſonnages acceſſoires ce qui leur manqueroit pour ſoûtenir le ca- ractere principal? & leur faut - il moins d'art pour nous faire admirer des Romans habillés en Comédie, ou de génie pour ſe ſoûtenir dans le cercle étroit où ils ſe ſont renfer més? Bornés à ne rendre qu'un ſeul ſentiment, la pitié, craignons plu tôt qu'ils ne nous ennuient par l'uni formité de leur ton & de leurs origi naux. En effet, comme les recon- noiſſances ſont toûjours préparées, amenées & fondues avec les mêmes couleurs, auſſi rien ne reſſemble da-
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vantage au tableau d'une mere qui pleure ſes malheurs & ceux de ſa fille, que le portrait d'une femme qui verſe des larmes ſur le ſort de ſon fils & le ſien: de-là le dégoût inſéparable des répétitions. [] Quelle ſupériorité n'a pas le vrai Comique ſur un genre auſſi ſté rile! Non-ſeulement tous les carac teres & toutes les conditions, les vices & les ridicules ſont expoſés à ſes traits; il a encore la liberté de varier les couleurs dont les mêmes originaux, les mêmes travers peu vent être peints; & cette carriere-là n'a point de bornes: car quoique les hommes ſoient ſujets aux mêmes
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défauts dans tous les tems, ils les montrent néanmoins différemment dans les différens ſiecles. Les An ciens à cet égard ne reſſemblent point aux Modernes. Nous ne reſ- ſemblons pas même aujourd'hui à nos peres. [] Du tems de Moliere & des Cor neilles, & ſurtout au commence ment de leur ſiecle, on pouvoit re- préſenter les Savans & les beaux Eſ- prits de profeſſion, hériſſés de cita- tions Greques & Latines; appeſan tis ſur les Auteurs les plus barbares; durs & groſſiers dans leurs façons; ſales & négligés dans leur extérieur. Les mêmes traits ne conviennent
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plus depuis long-tems. L'air pédant a diſparu avec cette érudition pro- fonde, puiſée dans la lecture des originaux. Satisfaits, ſi je l'oſe dire, du ſimple vernis de la littérature, un débit aiſé & brillant tient lieu à la plûpart de nos Modernes de ce fond réel d'érudition qu'avoient leurs de vanciers. Leurs connoiſſances ſont, dit-on, plus variées, mais par là mê me plus ſuperficielles. Ils ont, ſi l'on veut, plus d'eſprit; mais peut- être moins de véritable génie. Enfin pluſieurs d'entr'eux ſemblent n'a voir retenu de leurs prédéceſſeurs que l'acharnement déplorable de décrier mutuellement leurs perſon nes & leurs ouvrages, & le talent fu-
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neſte de s'avilir ainſi eux - mêmes aux yeux de leurs contemporains & de la poſtérité. [] C'est donc moins l'épuiſement des caracteres & des ridicules, le de ſir d'être plus utile, ou l'idée d'un plaiſir plus parfait, qui ont produit le genre du Comique-Larmoyant, que la difficulté de ſe monter ſur le ton de Moliere (a), ou plutôt l'envie de ſurprendre notre admiration par les charmes brillans de la nouveau 12
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té: cette maladie ſi perſonnelle au génie François, enfante les modes littéraires, & porte ſans ceſſe ſes bi ſarreries dans tous les genres d'écri re, comme dans toutes les condi tions. Notre curioſité veut tout par- courir: notre vanité veut tout ten ter; & lors même que nous cédons à la raiſon, nous paroiſſons moins en ſuivre l'attrait, que notre hu meur & notre caprice. [] Si ces réflexions ſont vraies, il eſt aiſé de préſager les deſtinées du Comique plaintif. Légitimé par la mode, il paſſera avec elle, & ſera relégué au pays du Tragi-comique d'où il eſt ſorti. Il brille à la lueur
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des éclairs de la nouveauté, il s'é teindra rapidement comme eux. Le beau ſexe protecteur né de toutes les tendres nouveautés, ne peut pas vouloir toûjours pleurer quoiqu'il veuille toûjours ſentir; fions-nous- en à ſon inconſtance. [] L'on peut mettre encore au nom bre des raiſons qui feront dépren dre du goût larmoyant, la difficulté extrême de réuſſir dans ce genre: la carriere n'eſt pas vaſte; & il faut pour la remplir avec ſuccès, un gé nie auſſi brillant, auſſi cultivé que celui de l'auteur de Mélanide. M. de Fontenelle a un ton qui lui eſt propre, & qui lui ſied admirable-
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ment bien, mais qu'il eſt impoſſible ou dangereux d'imiter. M. de la Chauſſée a le ſien qu'il a créé, & qui trouvera encore moins d'imita teurs par l'eſpece d'impoſſibilité qu'il ya de ne pas copier ſes fables, que par la difficulté de les rendre avec autant d'art & avec des cou leurs auſſi brillantes que celles qu'il a employées. [] Mais tout l'art eſt inutile quand le genre eſt vicieux par lui-même, c'eſt-à-dire, lorſqu'il n'eſt pas fondé ſur ce vrai ſenſible & univerſel qui parle en tous les tems comme à tous les eſprits. C'eſt par là princi palement que s'évanoüira le pre-
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ſtige du nouveau Comique: on ſera bientôt généralement choqué de voir l'étalage de la vertu faufilé à des aventures Bourgeoiſes; des ori ginaux Romaneſques prêcher l'au ſtere ſageſſe ſur le ton apprêté de Séneque, ou quereller ingénieuſe ment les vertus humaines à l'imita tion du célebre Auteur des Maxi mes. [] Concluons donc qu'il ne doit jamais être permis d'inventer que pour embellir; que le genre du Comique Larmoyant eſt une dé- couverte dangereuſe, & capable de porter le coup mortel au vrai Co mique. Lorſqu'un art eſt arrivé à ſa
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perfection, vouloir en changer l'eſ ſence, eſt moins une liberté permi ſe à l'Empire des Lettres, qu'une licence intolérable (a). Les Grecs & les Romains nos Maîtres & nos modeles dans toutes les produc tions de goût, ont principale ment deſtiné la Comédie à nous amuſer & à nous inſtruire par la voie de la critique & de l'enjoue 13
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ment. Toutes les Nations de l'Eu rope ont depuis ſuivi cette maniere plus ou moins exactement, ſuivant qu'elle s'accordoit avec leur génie particulier: nous l'avons nous-mê- mes adoptée dans les jours de notre gloire, dans ce ſiecle ſi ſouvent mis en parallele avec celui d'Auguſte; pour quoi forcer Thalie d'emprunter au- jourd'hui la ſombre attitude de Mel pomene, & de répandre un air ſé rieux ſur un Théatre dont les jeux & les ris ont toûjours fait le princi pal ornement, & feront toûjours le caractere diſtinctif? Verſibus exponi tragicis res comica non vult. Hor. Ars Poët. FIN.
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APPROBATION.

J'ai lû, par ordre de Monſeigneur le Chancelier, un Manuſcrit qui a pour titre, Réflexions ſur le Comique- Larmoyant: je crois qu'on peut en permettre l'impreſſion. A Paris, ce 31 Janvier 1749.
Signé, de Cahusac.
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PRIVILEGE DU ROY.

LOUIS, par la grace de Dieu, Roi de France & de Navarre: A nos amés & feaux Conſeillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand- Conſeil, Prevôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils, & autres nos Juſticiers qu'il ap- partiendra: Salut. Notre amé le Sieur *** Nous a fait expoſer qu'il deſireroit faire imprimer & donner au Public un Ouvrage qui a pour titre, Réflexions ſur le Comique - Larmoyans, s'il Nous plaiſoit de lui accorder nos Lettres de Permiſſion pour ce néceſſaires, A ces cauſes, voulant favora-
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blement traiter l'Expoſant, Nous lui avons permis & permettons par ces Préſentes, de faire im primer ledit Ouvrage, en un ou pluſieurs volumes, & au tant de fois que bon lui ſemblera, & de le faire vendre & débiter par tout notre Royaume, pendant le tems de trois années conſécutives, à compter du jour de la date des Préſentes. Faiſons défenſes à tous Libraires, Imprimeurs & autres perſonnes de quelque qualité & condition qu'elles ſoient, d'en introduire d'impreſſion étrangere dans aucun lieu de notre obéiſſance. A la charge que ces Préſentes ſe ront enregiſtrées tout au long ſur le Regiſtre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la date d'celles; que l'impreſſion dudit Ouvrage ſera faite dans notre Royaume, & non ailleurs, en bon papier & beaux caracteres, con formément à la feuille imprimée & attachée pour modele ſous le contre-ſcel deſdites preſentes; que Pimpétrant ſe conformera en tout aux Réglemens de la Librairie, & notamment à celui du 10 Avril 1725; qu'avant que de l'expoſer en vente, le manuſcrit qui aura ſervi de copie à l'impreſſion dudit Ouvrage, ſera remis, dans le même état où l'approbation y aura été donnée, ès mains de notre très - cher & féal Chevalier le Sieur Daguesseau, Chancelier de France, Commandeur de nos Ordres; & qu'il en ſe ra enſuite remis deux Exemplaires dans notre Biblio theque publique; un dans celle de notre Château du Louvre, & un dans celle de notre très-cher & feal Chevalier le Sieur Dagueſſeau, Chancelier de France; le tout à peine de nullué des Préſentes: Du contenu deſquelles Vous mandons & enjoignons de faire jouir ledit Expoſant & ſes ayans cauſe, pleinement & paiſi blement, ſans ſouffrir qu'il leur ſoit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons qu'à la copie des Préſentes, qui ſera imprimée tout au long au commencement
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ou à la fin dudit Ouvrage, foi ſoit ajoutée comme à l'original: Commandons au premier notre Huiſſier ou Sergent ſur ce requis, de faire pour l'exécution d'icelles tous actes requis & néceſſaires, ſans de mander autre permiſſion, & nonobſtant clameur de Haro, Charte Normande, & Lettres à ce contraires: Car tel eſt notre plaiſir. Donne' à Verſailles le pre mier jour du mois de Mars, l'an de grace mil ſept cent quarante-neuf, & de notre Regne le trente- quatriéme. Par le Roi en ſon Conſeil.
SAINSON.
Regiſtré ſur le Regiſtre XII. de la Chambre Royale des Libraires & Imprimeurs de Paris, num. 98. fol. 82, conformément aux anciens Réglemens, confirmés par celui du 28 Février 1723. A Paris le 22 Mars 1749.
Signé, G. CAVELIER, Syndic.
De l'Imprimerie de Le Breton, Imprimeur ordinaire du ROY
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1 (a) Les Comédies de Térence ſont toutes Gre ques, c'eſt-à-dire, qu'il n'y a rien des mœurs ni des manieres des Romains. Dans Plaute, il y a des pieces, qui, quoique Greques, ne le ſont pour tant pas entierement. . . . Cecilius traduiſoit auſſi les pieces de Ménandre, &c. Préface de la Tra- duction de Térence par Madame Dacier.
2 (a) Voyez l'Epidicus de Plaute, Acte 2, Scene 2: On ne vit jamais, dit-il, un ſi grand nombre de cette eſpece libertine: leur faſte inſolent étale les plus ſurperbes parures. . . . Trop impatientes pour attendre qu'un amant vienne apporter à leurs piés l'hommage de ſon cœur, elles courent au- devant de lui pour exiger ce tribut. Quels reſſorts ne ſont pas mis en œuvre pour les retenir dans leurs fers? Elles déployent les charmes de la na ture & les graces empruntées de l'art, &c.
3 (a) Rien n'eſt plus ridicule, j'en conviens, que de diſputer ſur les noms: il ne l'eſt guere moins de vouloir donner un nom connu & déterminé à une choſe à laquelle il ne convient nullement. Le nom de Comédie ne convient pas davantage au Comique-Larmoyant, que celui de Poëme épique aux Aventures de Dom Quichotte. . . Comment donc caractériſer ce nouveau genre? Une décla- mation pathétique miſe en Dialogue, & ſoûtenue dans le cours d'une intrigue de Roman, &c. Prin cipes pour lire les Poëtes, tome 2.
4 (a) On ne parle ici du Théatre Latin, que re lativement aux deux Auteurs qui nous reſtent. Perſonne n'ignore que les Romains avoient deux eſpeces de Comédies: la Greque, Palliata; & la Romaine, Togata; & que celle-ci ſe ſubdiviſoit en core en quatre claſſes, nommées Prætextata, Ta bernaria, Attelana, & Planipes. Dubos, Réflexions Critiques, tom. 1, ch. 21.
5 (a) Ce n'eſt point le corps qui rit ou qui pleure au Spectacle; c'eſt l'ame, frappée des impreſſions que l'on fait ſur elle. Si elle eſt attendrie par le pathétique & réjoüie par le comique, elle eſt donc en même tems en proie à deux mouvemens con traires. ... Quel étonnement pour l'eſprit hu main, de paſſer auſſi rapidement, & ſans prépa ration, du tragique au comique, d'une reconnoiſ- ſance tendre & paſſionnée, au badinage d'une ſou brette & d'un petit-maître, &c. Principes, ibid.
6 (a) Rouſſeau, dans ſon Epître à Thalie, s'ex prime ainſi:
Tout inſtitut, tout art, toute police
Subordonnée au pouvoir du caprice,
Doit être auſſi conſéquemment pour tous
Subordonnée à nos différens goûts:
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême,
A le bien prendre{??}, eſt un foible problême;
Et quoi qu'on diſe, on n'en ſauroit jamais
Compter que deux; l'un bon, l'autre mau-
vais, &c.
7 (a) L'art n'eſt point fait pour tracer des mo deles,
Mais pour fournir des exemples fideles
Du ridicule & des abus divers
Où tombe l'homme en proie à ſes travers. Rouſſeau, Epître à Thalie.
8 (a) Le ſujet de la Comédie doit être pris entre les événemens ordinaires; & ſes perſonnages doi vent reſſembler par toutes ſortes d'endroits au peuple pour qui on la compoſe. Elle n'a pas be ſoin d'élever ces perſonnages ſur des piédeſtaux, puiſque ſon but principal n'eſt pas de les faire ad mirer pour les faire plaindre plus facilement; elle veut tout au plus nous donner pour eux quelque inquiétude, cauſee par les contretems fàcheux qui leur arrivent, &c. Dubos, Réfl. crit. tom. 2. p. 255.
9 (a) On ne conteſte pas aux Auteurs du Co mique-Larmoyant, que le pathétique ne donne du plaiſir: mais cela ne prouve pas que cette ſorte de plaiſir ſoit celle qui convienne à la véritable Co médie, &c. Principes, idem.
10 (a) Il ſemble qu'en France, depuis ſoixante ans, on ait oublié le ſecret de la bonne Comédie. On a perdu juſqu'a la trace de Moliere. On ne ſait plus établir & garder les différences qui ſé- parent la Comédie du genre tragique. Les deux ſtyles ſont maintenant confondus ſur notre Théa tre. Melpomene abandonne à Thalie ſa nobleſſe & ſa dignité. Donnez aux Acteurs des noms plus relevés; & de la plûpart de nos Comédies, vous ferez de vraies Tragédies, ou ce ſeront, ſi l'on veut, des Tragédies Bourgeoiſes, &c. Mémoires de Trévoux, Juillet 1748.
11 (a) Je répons, dit M. Dubos, que Moliere & ſes imitateurs n'ont pas mis ſur la Scene la qua trieme partie des caracteres propres à faire le ſu jet d'une Comédie. Il en eſt du caractere & de l'eſprit des hommes à peu près comme de leurs viſages, quoique toûjours compoſés des mêmes parties, cependant ils ne ſe reſſemblent point, &c.
12 (a) Le P. Brumoi, comparant le Tragique avec le Comique, s'exprime ainſi: L'un veut toucher, l'autre réjoüir; & lequel des deux eſt le plus aiſé? A bien pénétrer ces deux fins; toucher, c'eſt frapper les reſſorts du cœur qui ſont les plus naturels, la crainte & la pitié; réjoüir, c'eſt porter à rire, choſe très-na turelle à la vérité, mais plus délicate. . . . On admire plus volontiers que l'on ne rit, &c.
13 (a) Comme les Arts ſe touchent, écoutons les plaintes de M. Blondel, dans ſon Diſcours ſur l'Architecture, imprimé en 1747. Il eſt à crain dre, dit-il, que les nouveautés ingénieuſes qu'on introduit de nos jours, même avec ſuccès, ne ſoient imitées par des Artiſans, qui, n'ayant ni le mérite ni la capacité des Inventeurs, jmagi neroient dans la ſuite une infinité de formes bi- ſarres, qui corromproient inſenſiblement le goût, & feroient décorer du beau nom d'invention des ſingularités extravagantes. Quand une fois ce poi ſon des Arts a ſéduit, les Anciens paroiſſent ſté riles, les grands Hommes froids, & les préceptes trop reſſerrés, &c.

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