Text

|| [0184.01]

REMARQUES

SUR

L'HISTOIRE.

Ne cessera - t - on jamais de nous tromper sur l'avenir, le présent & le passé? Il faut que l'homme soit bien né pour l'erreur, puisque dans ce siécle éclairé on prend tant de plaisir à nous débiter les Fables d'Hé- rodote, & des Fables encore qu'Hérodote n'auroit jamais osé conter même à des Grecs. Que gagne - t - on à nous redire, que Ménès étoit petit - fils de Noé? Et par quel excès d'injustice peut- on se moquer des Généalogies de Moreri, quand on en fabrique de pareilles? Certes Noé envoya sa famille voyager loin; son petit-fils Ménès en Egypte, son autre petit - fils à la Chine, je ne sai quel autre petit - fils en Suede, & un cadet en Espagne. Les voyages alors formoient les jeunes - gens bien mieux qu'aujourd'hui: il a fallu chez nos Nations Modernes des dix ou douze siécles pour s'instruire un peu de la Géométrie; mais ces Voyageurs dont on parle, étoient à peine arrivez dans des Païs incultes, qu'on y prédisoit les Eclipses. On ne peut douter aumoins que l'Histoire autentique de la Chi- ne ne rapporte des Eclipses calculées il y a environ quatre mille ans. Confucius en cite trente-six dont les Missionnaires Mathématiciens ont vérifié trente - deux. Mais ces faits n'embarrassent point ceux, qui on fait Noé grand - pere de Fohy, car rien ne les embarrasse.
|| [0185.01]
D'autres Adorateurs de l'Antiquité nous font regar- der les Egyptiens comme le Peuple le plus sage de la Ter- re; parceque, dit-on, les Prêtres avoient chez eux beau- coup d'autorité; & il se trouve, que ces Prêtres si sages, ces Législateurs d'un Peuple sage, adoroient des Singes, des Chats & des Oignons. On a beau se recrier sur la beauté des anciens Ouvra- ges Egyptiens. Ceux, qui nous sont restés, sont des masses informes; la plus belle Statuë de l'an- cienne Egypte n'approche pas de celle du plus médio- cre de nos Ouvriers. Il a fallu, que les Grecs enseignas- sent aux Egyptiens la Sculpture, il n'y a jamais eu en E- gypte aucun bon Ouvrage que de la main des Grecs. Quelle prodigieuse connaissance, nous dit - on, les Egyptiens avoient de l'Astronomie! les quatre côtez d'u- ne grande Pyramide sont exposés aux quatre régions du Monde; ne voilà-t-il pas un grand effort d'Astronomie? Ces Egyptiens étoient - ils autant de Cassini [], de Halley, de Keplers, de Tichobrahé? Ces bonnes-gens racontoient froidement à Hérodote, que le Soleil en onze mille ans s'étoit couché deux fois où il se leve: c'étoit - là leur A- stronomie. Il en coûtoit, répéte Mr. Rollin, cinquante mille écus pour ouvrir & fermer les écluses du Lac Mœris. Mr. Rollin est cher en écluses, & se mécompte en Arith- métique. Il n'y a point d'écluse, qui ne doive s'ou- vrir & se fermer pour un écu, à moins qu'elles ne soient très - mal faites: il en coûtoit, dit - il, cinquante talens pour ouvrir & fermer ces écluses. Il faut savoir, qu'on évalua le talent du tems de Colbert à trois mille livres de France. Rollin ne songe pas, que depuis ce tems la va- leur numéraire de nos Espéces est augmentée presque du double, & qu'ainsi la peine d'ouvrir les écluses du Lac Mœris auroit dû coûter, selon lui, environ trois cent mille francs: ce qui est à-peu-près deux cens quatre vingt
|| [0186.01]
dix - sept mille livres plus qu'il ne faut. Tous les calculs de ses treize Tomes se ressentent de cette inattention. Il répéte encore après Hérodote, qu'on entretenoit d'ordinaire en Egypte, c'est-à-dire, dans un Païs beau- coup moins grand que la France, quatre cent mille sol- dats; qu'on donnoit à chacun cinq livres de pain par jour, & deux livres de viande. C'est donc huit cent mille livres de viande par jour pour les seuls soldats, dans un Païs, où l'on n'en mangeoit presque point. D'ailleurs, à qui appartenoient ces quatre cent mille sol- dats, quand l'Egypte étoit divisée en plusieurs petites Principautés? On ajoute, que chaque soldat avoit six arpens francs de contribution; voilà donc deux millions quatre cent mille arpens, qui ne payent rien à l'Etat. C'est cependant ce petit Etat, qui entretenoit plus de soldats que n'en a aujourd'hui le Grand-Seigneur, Maître de l'Egypte & de dix fois plus de païs que l'Egypte n'en contient. Louis XIV a eu quatre cent mille hommes sous les armes pendant quelques années; mais c'étoit un effort, & cet effort a ruïné la France. Si on vouloit faire usage de sa raison au-lieu de sa mémoire, & examiner plus que transcrire, on ne multi- plieroit pas à l'infini les Livres & les erreurs, il faudroit n'écrire que de choses neuves & vrayes: ce qui manque d'ordinaire à ceux qui compilent l'Histoire, c'est l'esprit philosophique: la plûpart, au - lieu de discuter des faits avec des hommes, font des Contes à des enfans. Faut-il qu'au siécle où nous vivons on imprime en- core le Conte des oreilles de Smerdis, & de Darius, qui fut déclaré Roi par son cheval, lequel hennit le premier; & de Sanacharib, ou Sennakérib, ou Sennacabon dont l'Armée fut détruite miraculeusement par des rats? Quand on veut répéter ces Contes, il faut dumoins les donner pour ce qu'ils sont.
|| [0187.01]
Est - il permis à un homme de bon sens, né dans le dix - huitiéme siécle, de nous parler sérieusement des Oracles de Delphes? Tantôt de nous répéter, que cet Oracle devina, que Crésus faisoit cuire une tortuë & du mouton dans une tourtiere; tantôt de nous dire, que des batailles furent gagnées suivant la prédiction d'Apollon, & d'en donner pour raison le pouvoir du Diable? Mr. Rollin dans sa Compilation de l'Histoire ancienne, prend le parti des Oracles con- tre Mrs. Vandale, Fontenelle & Basnage: Pour Mr. de Fontenelle, dit - il, il ne faut regarder que comme un Ouvrage de jeunesse son Livre contre les Oracles, tiré de Vandale, J'ai bien peur que cet Arrêt de la vieil- lesse de Rollin contre la jeunesse |{??} de Fontenelle, ne soit cassé au Tribunal de la Raison; les Rhéteurs n'y gagnent guéres leurs Causes contre les Philosophes. Il n'y a qu'à voir ce, que dit Rollin dans son dixiéme Tome, où il veut parler de Physique: il pré- tend qu'Archimede voulant faire voir à son bon ami le Roi de Syracuse, la puissance des Mécaniques, fit mettre à terre une Galere, la fit charger doublement, & la remit doucement à flot en remuant un doigt, sans sortir de dessus sa chaise. On sent bien, que c'est - là le Rhéteur, qui parle: s'il avoit été un peu Philosophe, il auroit vû l'absurdité de ce qu'il avance. Il me semble, que si on vouloit mettre à profit le tems présent, on ne passeroit point sa vie à s'in- fatuer des Fables anciennes. Je conseillerois à un jeune- homme d'avoir une légére teinture de ces tems re- culés; mais je voudrois qu'on commençât une Etude sérieuse de l'Histoire au tems où elle devient véri- tablement intéressante pour nous: il me semble, que c'est vers la fin du quinziéme siécle. L'Imprimerie, qu'on invente en ce tems - là, commence à la rendre moins incertaine. L'Europe change de face; les Turcs, qui s'y répandent, chassent les Belles - Lettres de
|| [0188.01]
Constantinople; elles fleurissent en Italie; elles s'éta- blissent en France; elles vont polir l'Angleterre, l'Alle- magne & le Septentrion. Une nouvelle Religion sépare la moitié de l'Europe de l'obeïssance du Pape. Un nouveau systême de Politique s'établit; on fait avec le secours de la Boussole le tour de l'Afrique, & on commerce avec la Chine plus aisément, que de Paris à Madrid. L'Amerique est découverte, on sub- jugue un nouveau Monde, & le nôtre est presque tout changé; l'Europe Chrétienne devient une espece de République immense, où la balance du pouvoir est établie mieux qu'elle ne le fut en Grece. Une cor- respondance perpétuelle en lie toutes les parties, mal- gré les guerres, que l'ambition des Rois suscite, & même malgré les guerres de Religion encore plus des- tructives. Les Arts, qui sont la gloire des Etats, sont portés à un point que la Grece & Rome ne connurent ja- mais. Voilà l'Histoire qu'il faut, que tout homme sçache; c'est - la qu'on ne trouve ni Prédictions chimé- riques, ni Oracles menteurs, ni faux Miracles, ni Fables insensées; tout y est vrai, aux petits détails près, dont il n'y a que les petits esprits, qui se soucient beaucoup. Tout nous regarde, tout est fait pour nous; l'argent sur lequel nous prenons nos repas, nos meu- bles, nos besoins, nos plaisirs nouveaux, tout nous fait souvenir chaque jour, que l'Amérique & les grandes In- des, & par conséquent toutes les Parties du Monde entier, sont réunies depuis environ deux siécles & demi par l'industrie de nos Peres. Nous ne pou- vons faire un pas, qui ne nous avertisse du change- ment, qui s'est opéré depuis dans le Monde. Ici ce sont cent Villes, qui obéïssoient au Pape, & qui sont devenues libres. Là on a fixé pour un tems les Pri- vileges de toute l'Allemagne: Ici se forme la plus belle des Republiques dans un terrain, que la Mer menace
|| [0189.01]
chaque jour d'engloutir: l'Angleterre à réuni la vraye liberté avec la Royauté: la Suede l'imite, & le Dan- nemarc n'imite point la Suede. Que je voyage en Allemagne, en France, en Espagne, partout je trouve les traces de cette longue querelle, qui a subsisté entre les Maisons d'Autriche & de Bourbon, unies par tant de Traités, qui ont tous produit des guerres funestes. Il n'y a point de Particulier en Europe sur la fortune du quel tous ces changemens n'ayent influé. Il sied bien après cela de s'occuper de Salmanazar & de Mar- dokempad, & de rechercher les Anecdotes du Persan Cayamarrat, & de Sabaco Métophis: Un homme mûr, qui a des affaires sérieuses, ne répéte point les Contes de sa Nourrice.
|| [0190.01]

NOUVELLES

CONSIDERATIONS

SUR

L'HISTOIRE.

Peut - être arrivera - t - il bien - tôt dans la maniére d'é- crire l'Histoire, ce qui est arrivé dans la Physique. Les nouvelles découvertes ont fait proscrire les anciens Systêmes. On voudra connaitre le Genre - Humain dans ce détail intéressant, qui fait aujourd'hui la bâse de la Philosophie Naturelle. On commence à respecter très - peu l'avanture de Curtius, qui referma un gouffre en se précipitant au fond lui & son cheval. On se moque des Boucliers descen- dus du Ciel, & de tous les beaux Talismans dont les Dieux faisoient présent si libéralement aux hommes; & des Vestales, qui mettoient un vaisseau à flot avec leur ceinture; & de toute cette foule de sottises célébres, dont les anciens Historiens regorgent. On n'est guéres plus content, que dans son Histoire Ancienne Mr. Rollin nous parle sérieusement du Roi Nabis, qui faisoient embrasser sa femme par ceux qui lui apportoient de l'argent, & qui mettoit ceux qui lui en refusoient dans les bras d'une belle poupée toute semblable à la Reine, & armée de pointe de fer sous son corps de jupe. On rit, quand on voit tant d'Auteurs répéter les uns après les autres, que le fameux Otton Archevêque de Mayence, fut assié- gé & mangé par une Armée de Rats en 698, que des
|| [0191.01]
pluyes de sang inondérent la Gascogne en 1017, que deux armées de serpens se battirent près de Tournay en 1059. Les prodiges, les prédictions, les épreuves par le feu, &c. sont à présent dans le même rang que les Con- tes d'Hérodote. Je veux parler ici de l'Histoire moderne, dans laquelle on ne trouve ni poupées, qui embrassent les Courtisans, ni Evêques mangés par les rats. On a grand soin de dire, quel jour s'est donné une ba- taille, & on a raison. On imprime les Traités, on décrit la pompe d'un Couronnement, la cérémonie de la rece- ption d'une Barette, & même l'entrée d'un Ambassadeur, dans laquelle on n'oublie ni son Suisse ni ses Laquais. Il est bon, qu'il y ait des Archives de tout, afin qu'on puisse les consulter dans le besoin; & je regarde à pré- sent tous les gros Livres comme des Dictionnaires. Mais après avoir lû trois ou quatre mille déscriptions de Ba- tailles, & la teneur de quelques centaines de Traités, j'ai trouvé que je n'étois gueres plus instruit au fond. Je n'apprenois - là que des événemens. Je ne connais pas plus les Français & les Sarrasins par la bataille de Charles Martel, que je ne connais les Tartares & les Turcs par la victoire que Tamerlan remporta sur Bajazet. J'avoue, que quand j'ai lû les Mémoires du Cardinal de Retz & de Madame de Motteville, je sçai que ce que la Reine Mere a dit, mot pour mot, à Mr. de Jersay; j'apprens, com- ment le Coadjuteur a contribué aux Barricades; je peux me faire un précis des longs discours, qu'il tenoit à Mada- me de Bouillon. C'est beaucoup pour ma curiosité: c'est pour mon instruction très - peu de chose. Il y a des Livres, qui m'apprennent les Anecdotes vray- es ou fausses d'une Cour. Quiconque a vû les Cours, ou a eu envie de les voir, est aussi avide de ces illustres bagatelles, qu'une femme de Province aime à sçavoir les nouvelles de sa petite Ville. C'est au fond la même cho-
|| [0192.01]
se & le même mérite. On s'entretenoit sous Henri IV, des Anecdotes de Charles IX. On parloit encore de Mr. de Duc de Bellegarde dans les premieres années de Louis XIV. Toutes ces petites mignatures se conservent une génération ou deux, & périssent ensuite pour jamais. On néglige cependant pour elles des connaissances d'une utilité plus sensible & plus durable. Je voudrois apprendre, quelles étoient les forces d'un Païs avant une guerre, & si cette guerre les a augmentées ou diminuées. L'Espagne a - t - elle été plus riche avant la conquête du nouveau Monde, qu'aujourd'hui? De combien étoit- elle plus peuplée du tems de Charles - Quint, que sous Philippe IV? Pourquoi Amsterdam contenoit - elle à peine vingt mille ames il y a deux cens ans? Pourquoi a - t - elle aujourd'hui deux cens quarante mille Habitans? Et comment le sçait - on positivement? De combien l'Angleterre est - elle plus peuplée qu'elle ne l'étoit sous Henri VIII? Seroit - il vrai ce qu'on dit dans les Lettres Persanes, que les hommes manquent à la Terre, & qu'elle est dépeuplée en comparaison de ce qu'elle étoit il y a deux mille ans? Rome, il est vrai, avoit alors plus de Citoyens qu'aujourd'hui. J'avoue, qu'Alexandrie & Carthage étoient de grandes Villes; mais Paris, Lon- dres, Constantinople, le Grand Caire, Amsterdam, Hambourg, n'existoient pas. Il y avoit trois cens Nations dans les Gaules; mais ces trois cens Nations ne valoient la nôtre, ni en nombre d'hommes, ni en indu- strie. L'Allemagne étoit une Forêt; elle est couverte de cent Villes opulentes. Il semble, que l'esprit de critique, lassé de ne persé- cuter que des Particuliers, ait pris pour objet l'Univers. On crie toujours, que ce Monde dégénere, & on veut encore, qu'il se dépeuple. Quoi donc? nous faudra-t-il regretter les tems, où il n'y avoit pas de grand - chemin de Bordeaux à Orléans, & où Paris étoit une petite Ville
|| [0193.01]
dans laquelle on s'égorgeoit? On a beau dire, l'Europe a plus d'hommes qu'alors, & les hommes valent mieux. On pourra savoir dans quelques années, combien l'Eu- rope est en effet peuplée; car dans presque toutes les grandes Villes on rend public le nombre des naissan- ces, au bout de l'année; & sur la régle exacte & sure que vient de donner un Hollandais aussi habile qu'infa- tigable, on sait le nombre des habitans par celui des naissances. Voilà déjà un des objets de la curiosité de quiconque veut lire l'Histoire en Citoyen & en Philo- sophe. Il sera bien loin de s'en tenir à cette con- naissance; il recherchera quel a été le vice radical & la vertu dominante d'une Nation; pourquoi elle a été puissante ou faible sur la Mer; comment & jusqu'à quel point elle s'est enrichie depuis un siécle; les Registres des exportations peuvent l'apprendre. Il voudra savoir, comment les Arts, les Manufactures se sont établies, il suivra leur passage & leur retour d'un Païs dans un autre. Les changemens dans les Mœurs & dans les Loix, seront enfin son grand objet. On sauroit ainsi l'Histoire des Hommes, au-lieu de savoir une faible partie de l'Histoire des Rois & des Cours. Envain je lis les Annales de France; nos Historiens se taisent tous sur ces détails. Aucun n'a eu pour devise: Homo sum, humani nil a me alienum puto. Il faudroit donc, me semble, in- corporer avec art ces connaissances utiles dans le tissu des événemens. Je croi, que c'est la seule maniére d'écrire l'Histoire moderne en vrai Politique & en vrai Philosophe. Trai- ter l'Histoire ancienne, c'est compiler, me semble, quel- ques vérités avec mille mensonges. Cette Histoire n'est peut - être utile que de la même maniére, dont l'est la Fable, par de grands événemens, qui font le sujet perpé- tuel de nos Tableaux, de nos Poëmes, de nos conver- sations, & dont on tire des traits de Morale. Il faut
|| [0194.01]
savoir les exploits d'Alexander, comme on sait les tra- vaux d'Hercule. Enfin cette Histoire ancienne me semble, à l'égard de la moderne, ce que sont les vieilles Médailles en comparaison des Monnoyes courantes: les premiéres re- stent dans les Cabinets, les secondes circulent dans l'Uni- vers pour le commerce des hommes. Mais pour entreprendre un tel Ouvrage, il faut des hommes, qui connaissent autre chose que les Livres; il faut qu'ils soient encouragés par le Gouvernement, au- tant aumoins pour ce qu'ils feront, que le furent les Boi- leau, les Racine, les Valincourt, pour ce qu'ils ne firent point; & qu'on ne dise pas d'eux ce que disoit de ces Messieurs un Commis du Trésor Royal, homme d'esprit: Nous n'avons vu encore d'eux que leur signature.
|| [0221.01]
|| [0287.01]

ESSAI

SUR

LE SIÉCLE

DE LOUIS XIV.

CHAPITRE I.

Ce n'est point la vie de Louïs XIV qu'on prétend écrire, on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la Postérité, non les actions d'un seul homme; mais l'esprit des hommes dans le siécle le plus éclairé qui fut jamais. Tous les tems ont produit des Héros & des Politi- ques: Tous les Peuples ont éprouvé des révolutions: Toutes les Histoires sont presque égales pour qui ne veut mettre, que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, & ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siécles dans l'Histoire du monde. Ces quatre âges heureux, sont ceux, où les Arts ont été perfectionnez, & qui servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la Postérité. Le premier de ces siécles, à qui la véritable gloire est attachée, est celui de Philippe & d'Alexandre, ou celui des Péricles, des Démosthenes, des Aristotes, des Platons, des Appelles, des Phidias, des Praxiteles; & cet hon- neur a été renfermé dans les limites de la Grece, le reste de la Terre étoit barbare.
|| [0288.01]
Le second âge est celui de César & d'Auguste, dé- signé encore par les noms de Lucrece, de Ciceron, de Tite-Live, de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Varron, de Vitruve. Le troisiéme est celui, qui suivit la prise de Constan- tinople par Mahomet II. Alors on vit en Italie une fa- mille de simples Citoyens faire ce que devoient entre- prendre les Rois de l'Europe; les Médicis appellerent à Florence les Arts, que les Turcs chassoient de la Grece; c'étoit le tems de la gloire de l'Italie. Toutes les Scien- ces reprenoient une vie nouvelle; les Italiens les hono- rerent du nom de Vertu, comme les premiers Grecs les avoient caractérisez du nom de Sagesse. Tout tendoit à la perfection: les Michel Anges, les Raphaëls, les Ti- tiens, les Tasses, les Ariostes fleurirent. La Gravure fut inventée, la belle Architecture reparut plus admirable en- core que dans Rome triomphante; & la Barbarie Gothique, qui défiguroit l'Europe en tout genre, fut chassée de l'I- talie pour faire en tout place au bon goût. Les Arts toûjours transplantez de Grece en Italie, se trouvoient dans un terrain favorable, où ils fructifioient tout - à - coup. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, voulurent à leur tour avoir de ces fruits; mais, ou ils ne vinrent point dans ces climats, ou bien ils dégé- nérerent trop vîte. François Premier encouragea des Savans; mais qui ne furent que Savans; il eut des Architectes, mais il n'eut ni des Michel Anges, ni des Palladios; il voulut en vain établir des Ecoles de Peinture; les Peintres Italiens, qu'il appella ne firent point d'Eleves Français. Quelques Epigrammes & quelques Contes libres composoient toute notre Poësie; Rabelais étoit notre seul Livre de Prose à la mode du tems de Henri II.
|| [0289.01]
En un mot, les Italiens seuls avoient tout, si vous en exceptez la Musique, qui n'étoit encore qu'informe, & la Philosophie expérimentale, qui étoit inconnue partout également. Enfin, le quatriéme siécle est celui qu'on nomme le siécle de Louïs XIV, & c'est peut-être celui des quatre, qui approche le plus de la perfection. Enrichi des dé- couvertes des trois autres, il a plus fait en certain genre, que les trois ensemble. Tous les Arts à la vérité n'ont point été poussez plus loin que sous les Médicis, sous les Augustes & les Alexandres; mais la raison humaine en général s'est perfectionnée. La saine Philosophie n'a été connue que dans ce tems: Et il est vrai de dire, qu'à commencer depuis les dernieres années du Cardinal de Richelieu, jusqu'à celles qui ont suivi la mort de Louïs XIV, il s'est fait dans nos Arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, comme dans notre Gouvernement, une révolu- tion générale, qui doit servir de marque éternelle à la vé- ritable gloire de notre Patrie. Cette heureuse influence ne s'est pas même arrêtée en France; elle s'est étendue en Angleterre; elle a excité l'émulation dont avoit alors besoin cette Nation spirituelle & profonde; elle a porté le goût en Allemagne, les Sciences en Moscovie; elle a même ranimé l'Italie qui languissoit, & l'Europe a dû sa politesse à Louïs XIV. Avant ce tems les Italiens appelloient tous les Ultramon- tains du nom de Barbares; il faut avouer, que les Fran- çais méritoient en quelque sorte cette injure. Nos Peres joignoient la Galanterie Romanesque des Maures à la grossiereté Gotique; ils n'avoient presque aucun des Arts aimables: ce qui prouve que les Arts utiles étoient né- gligez; car lorsqu'on a perfectionné ce qui est nécessaire, on trouve bien-tôt le beau & l'agréable, & il n'est pas étonnant que la Peinture, la Sculpture, la Poësie, l'Elo-
|| [0290.01]
quence, la Philosophie, fussent presque inconnues à une Nation, qui ayant des Ports sur l'Océan & sur la Médi- terranée, n'avoit pourtant point de Flotte; qui aimant le luxe à l'excès, avoit à peine quelques Manufactures grossiéres. Les Juifs, les Genois, les Venitiens, les Portugais, les Flamans, les Hollandais, les Anglais, firent tour-à tour notre commerce, dont nous ignorions les principes. Louïs XIII à son avénement à la Couronne n'avoit pas un Vaisseau; Paris ne contenoit pas quatre cens mille hommes, & n'étoit pas décoré de quatre beaux Edifices; les autres Villes du Royaume ressembloient à ces Bourgs qu'on voit au-delà de la Loire. Toute la Noblesse, can- tonnée à la Campagne dans des donjons entourez de fos- sez, opprimoit ceux qui cultivent la terre. Les grands chemins étoient presque impraticables; les Villes étoient sans Police, l'Etat sans argent, & le Gouvernement presque toûjours sans crédit parmi les Nations Etrangeres. On ne doit pas se dissimuler, que depuis la décadence de la Famille de Charlemagne la France avoit langui plus ou moins dans cette faiblesse, parcequ'elle n'avoit presque jamais joui d'un bon Gouvernement. Il faut, pour qu'un Etat soit puissant, ou que le Peuple ait une liberté fondée sur les Loix, ou que l'Autorité Sou- veraine soit affermie sans contradiction. En France les Peuples furent esclaves jusques vers le tems de Philippe - Auguste; les Seigneurs furent tyrans jusqu'à Louis XI & les Rois toûjours occupez à soutenir leur autorité contre leurs Vassaux, n'eurent jamais ni le tems de songer au bonheur de leurs Sujets, ni le pouvoir de les rendre heureux. Louis XI fit beaucoup pour la Puissance Royale; mais rien pour la félicité & la gloire de la Nation.
|| [0291.01]
François Premier fit naître le Commerce, la Naviga- tion, les Lettres & tous les Arts; mais il fut trop mal- heureux pour leur faire prendre racine en France, & tous périrent après lui. Henri le Grand vouloit retirer la France des calami- tez & de la barbarie où trente ans de discorde l'avoient re- plongée, quand il fut assassiné dans sa Capitale au milieu du Peuple dont il alloit faire le bonheur. Le Cardinal de Richelieu, occupé d'abaisser la Maison d'Autriche, le Calvinisme & les Grands, ne jouït point d'une puissance assez paisible pour réformer la Nation; mais aumoins il commença cet heureux ouvrage. Ainsi pendant neuf cens années, notre génie a été presque toûjours retreci sous un Gouvernement Gothique, au milieu des divisions & des Guerres Civiles, n'ayant ni Loix ni Coutumes fixes, changeant de deux siécles en deux siécles un langage toûjours grossier; les Nobles sans discipline, ne connaissant que la Guerre & l'oisiveté; les Ecclésiastiques vivant dans le désordre & dans l'igno- rance, & les Peuples sans industrie, croupissant dans leur misere. Voilà pourquoi les Français n'eurent part ni aux gran- des découvertes, ni aux inventions admirables des autres Nations. L'Imprimerie, la Poudre, les Glaces, les Te- lescopes, le Compas de proportion, la Machine Pneuma- tique, le vrai Systême de l'Univers, ne leur appartien- nent point; ils faisoient des Tournois, pendant que les Portugais & les Espagnols découvroient & conquéroient de nouveaux Mondes à l'Orient & à l'Occident du Monde connu. Charles Quint prodiguoit déja en Europe les trésors du Mexique, avant que quelques Sujets de Fran- çois Premier eussent découvert la Contrée inculte du Ca- nada; mais par le peu même, que firent les Français dans
|| [0292.01]
le commencement du seiziéme siécle, ont vit dequoi ils sont capables quand ils sont conduits. On se propose de montrer ici ce qu'ils ont été sous Louis XIV & l'on souhaite, que la Postérité de ce Mo- narque, & celle de ses Peuples, également animées d'une heureuse émulation, s'efforcent de surpasser leurs Ancêtres. Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici les détails presque infinis des Guerres entreprises dans ce siécle; on est obligé de laisser aux Annalistes le soin de ramasser avec exactitude tous ces petits faits, qui ne serviroient qu'à dé- tourner la vuë de l'objet principal. C'est à eux à marquer les marches, les contremarches des Armées, & les jours où les tranchées furent ouvertes devant des Villes, prises & reprises par les armes, données & rendues par des Trai- tez; mille circonstances intéressantes pour les contempo- rains, se perdent aux yeux de la Postérité, & disparoissent pour ne laisser voir, que les grands événemens, qui ont fixé la destinée des Empires; tout ce qui s'est fait ne mé- rite pas d'être écrit. On tâchera surtout dans cet Essai, de ne s'attacher qu'à ce qui mérite l'attention de tous les tems, à ce qui peut peindre le génie & les mœurs des hommes, à ce qui peut servir d'instruction, & conseiller l'amour de la vertu, des Arts & de la Patrie. On essayera de faire voir ce qu'étoient & la France & les autres Etats de l'Europe avant la naissance de Louis XIV; ensuite on décrira les grands événemens politiques & militaires de son Régne. On dira ce qui s'est passé de son tems au sujet de la Religion, qui ayant été donnée aux hommes comme la régle de la Morale, devient trop souvent entre leurs mains un des grands objets de la Po- litique. On parlera ensuite de la vie privée de Louis XIV, de cette vie toûjours égale, toûjours décente jusques dans
|| [0293.01]
les plaisirs, modéle de la conduite de tout homme en place. Le Gouvernement interieur de son Royaume, objet bien plus important, contiendra aussi quelques Ar- ticles à part; enfin on traitera du progrès des Arts & des Sciences, & de l'Histoire de l'Esprit humain, principal objet de cet Ouvrage.

Des Etats Chretiens De L'Europe avant Louis XIV.

Il y avoit déja long-tems qu'on pouvoit régarder l'Europe Chrétienne (à la Moscovie près) comme une grande République, partagée en plusieurs Etats, les uns Monar- chiques, les autres Mixtes; ceux-ci Aristocratiques, ceux- là Populaires; mais tous correspondans les uns aveo les autres, tous ayant un même fonds de Religion, quoique divisez en plusieurs Sectes, tous ayant les mêmes princi- pes de droit public & de politique, inconnus dans les au- tres Parties du Monde. C'est par ces principes, que les Nations Européanes ne font point Esclaves leurs prison- niers, qu'elles respectent les Ambassadeurs de leurs En- nemis, qu'elles conviennent ensemble de la prééminence & de quelques droits de certains Princes, comme de l'Em- pereur, des Rois, & des autres moindres Potentats, & qu'elles s'accordent surtout dans la sage politique de tenir entr'elles, autant qu'elles peuvent, une balance égale de pouvoir, employant sans cesse les Négotiations, même au milieu de la Guerre, & entretenant les unes chez les autres des Ambassadeurs, ou des Espions moins honora- bles, qui peuvent avertir toutes les Cours des desseins d'une seule, donner à la fois l'alarme à l'Europe, & ga- rantir les plus foibles des invasions, que le plus fort est toûjours prêt d'entreprendre. Depuis Charles-Quint la balance panchoit trop du côté de la Maison d'Autriche. Cette Maison puissante étoit
|| [0294.01]
vers l'an 1630 maîtresse de l'Espagne, du Portugal, & des trésors de l'Amerique; la Flandres, le Milanois, le Royaume de Naples, la Bohême, la Hongrie, l'Alle- magne même (si on peut le dire) étoient devenus son pa- trimoine; & si tant d'Etats avoient été réunis sous un seul Chef de cette Maison, il est à croire, que l'Europe lui au- roit enfin été asservie.

De L'Allemagne.

L'Empire d'Allemagne est le plus puissant voisin qu'ait la France: il est à-peu-près de la même étendue, moins riche peut-être en argent, mais plus fécond en hommes robustes & patiens dans le travail. La Nation Allemande est gouvernée, peu s'en faut, comme l'étoit la France sous le premiers Rois Capétiens, qui étoient les Chefs, souvent mal obéïs; de plusieurs grands Vassaux, & d'un grand nombre de petits. Aujourd'hui soixante Villes li- bres, & qu'on nomme Impériales, environ autant de Sou- verains Séculiers, près de quarante Princes Ecclésiastiques, soit Abbez, soit Evêques, neuf Electeurs, parmi lesquels on peut compter trois Rois; enfin l'Empereur, Chef de tous ces Potentats, composent ce grand Corps Germanique, que le flegme Allemand fait subsister avec presque autant d'ordre, qu'il y avoit autrefois de confusion dans le Gou- vernement Français. Chaque Membre de l'Empire a ses droits, ses Privi- léges, ses obligations; & la connaissance difficile de tant de Loix, souvent contestées, fait ce qu'on appelle en Alle- magne, l'Etude du Droit public, pour laquelle la Nation Germanique est si renommée. L'Empereur par lui-même ne seroit guéres à la vé- rité plus puissant, ni plus riche qu'un Doge de Venise. L'Allemagne, partagée en Villes libres & en Principautez, ne laisse au Chef de tant d'Etats, que la prééminence
|| [0295.01]
avec d'extrêmes honneurs, sans domaine, sans argent, & par conséquent sans pouvoir. Il ne possede pas à titre d'Empereur un seul Village; la Ville de Bam- berg lui est assignée seulement pour sa résidence, quand il n'en a pas d'autre. Cependant cette dignité, aussi vaine que suprême, étoit devenuë si puissante entre les mains des Autrichiens, qu'on a craint souvent, qu'ils ne convertissent en Monarchie absoluë cette Ré- publique de Princes. Deux Partis divisoient alors, & partagent encore au- jourd'hui l'Europe Chrétienne, & surtout l'Allemagne. Le premier est celui des Catholiques, plus ou moins sou- mis au Pape; le second est celui des ennemis de la Do- mination Spirituelle & Temporelle du Pape & des Prélats Catholiques. Nous appellons ceux de ce Parti du nom général de Protestans, quoiqu'ils soient divisez en Luthé- riens, Calvinistes & autres, qui tous se haïssent entr'eux, presque autant qu'ils haïssent Rome. En Allemagne, la Saxe, le Brandebourg, le Palatinat, une partie de la Bohême, de la Hongrie, les Etats de la Maison de Brunswic, le Wirtemberg, suivent la Religion Lutherienne, qu'on nomme Evangelique. Toutes les Villes libres Impériales ont embrassé cette Secte, qui a semblé plus convenable que la Religion Catholique, à des Peuples jaloux de leur libertê. Les Calvinistes répandus parmi les Luthériens, qui sont les plus forts, ne font qu'un parti médiocre; les Ca- tholiques composent le reste de l'Empire, & ayant à leur tête la Maison d'Autriche, ils étoient sans doute les plus puissans. Non seulement l'Allemagne, mais tous les Etats Chré- tiens saignoient encore des playes, qu'ils avoient reçues de tant de Guerres de Religion, fureur particuliére aux
|| [0296.01]
Chrétiens, ignorée des Idolâtres, & suite malheureuse de l'esprit dogmatique introduit depuis si long - tems dans toutes les conditions. Il y a peu de Points de Contro- verses, qui n'ayent causé une Guerre Civile, & les Nations Etrangeres (peut - être notre Postérité) ne pourront un jour comprendre, que nos Peres se soient égorgez mutuellement pendant tant d'années, en prêchant la pa- tience. En 1619 l'Empereur Mathias étant mort sans enfans, le Parti Protestant se remua pour ôter l'Empire à la Mai- son d'Autriche & à la Communion Romaine; mais Fer- dinand de Gras, cousin de Mathias, n'en fut pas moins élu Empereur. Il étoit déja Roi de Bohême & de Hon- grie, par la demission de Mathias, & par le choix forcé, que firent de lui ces deux Royaumes. Ce Ferdinand II continua d'abattre le Parti Prote- stant, il se vit quelque tems le plus puissant & le plus heu- reux Monarque de la Chrétienté, moins par lui-même que par le succès de ses deux Grands Généraux, Valstein & Tilly, à l'exemple de beaucoup de Princes de la Mai- son d'Autriche, conquérans sans être guerriers, & heu- reux par le mérite de ceux qu'ils savoient choisir. Cette Puissance menaçoit déja du joug, & les Protestans & les Catholiques: l'alarme fut même portée jusqu'à Rome, sur laquelle ce titre d'Empereur & de Roi des Romains don- nent des droits chimériques, que la moindre occasion peut rendre trop réels. Rome, qui de son côté préten- doit autrefois un droit plus chimérique sur l'Empire, s'u- nit alors avec la France contre la Maison d'Autriche. L'argent des Français, les intrigues de Rome & les cris de tous les Protestans, appellerent enfin du fond de la Suede Gustave-Adolphe, le seul Roi de ce tems-là, qui pût prétendre au nom de Héros, & le seul, qui pût ren- verser la puissance Autrichienne.
|| [0297.01]
L'arrivée de Gustave en Allemagne changea la face de l'Europe. Il gagna en 1631 contre le Général Tilly, la bataille de Leipsik, si célébre par les nouvelles manœu- vres de Guerre, que ce Roi mit en usage, & qui passe en- core pour le chef-d'œuvre de l'Art Militaire. L'Empereur Ferdinand se vit en 1632 prêt à perdre la Bohême, la Hongrie & l'Empire; son bonheur le sauva, Gustave-Adolphe fut tué à la Bataille de Lutzen, au mi- lieu de sa victoire, & la mort d'un seul homme rétablit ce que lui seul pouvoit détruire. La politique de la Maison d'Autriche, qui avoit suc- combé sous les Armes d'Adolphe, se trouva forte contre tout le reste; elle détacha les Princes les plus puissans de l'Empire de l'Alliance des Suédois. Ces Troupes victo- rieuses abandonnées de leurs Alliez, & privées de leur Roi, furent battues à Norlingue; & quoique plus heu- reuses ensuite, elles furent toûjours moins à craindre que sous Gustave. Ferdinand II, mort dans ses conjonctures, laissa tous ses Etats à son fils Ferdinand III, qui hérita de sa poli- tique, & fit comme lui, la Guerre de son Cabinet: il ré- gna pendant la minorité de Louïs XIV. L'Allemagne n'étoit point alors aussi florissante, qu'elle l'est devenue depuis; le luxe y étoit inconnu, & les com- moditez de la vie étoient encore très rares chez les plus grands Seigneurs. Elles n'y ont été portées, que vers l'an 1686 par le Réfugiez Français, qui allerent y établir leurs Manufactures. Ce Païs fertile & peuplé manquoit de Commerce & d'Argent, la gravité des mœurs & la len- teur particuliére aux Allemands, les privoient de ces plai- sirs & de ces Arts agréables, que la sagacité Italienne cul- tivoit depuis tant d'années, & que l'industrie Française commençoit dès-lors à perfectionner. Les Allemands ri-
|| [0298.01]
ches chez eux, étoient pauvres ailleurs; & cette pauvreté, jointe à la difficulté de réünir long-tems sous les mêmes étendarts tant de Peuples différens, les mettoit à-peu-près comme aujourd'hui, dans impossibilité de porter & de soutenir long-tems la Guerre chez leurs Voisins. Aussi c'est presque toûjours dans l'Empire, que les Français ont fait la Guerre contre l'Empire. La différence du Gou- vernement & du génie rend les Français plus propres pour l'attaque, & les Allemands pour la défense.

De L'espagne.

L'Espagne gouvernée par la Branche aînée de la Mai- son d'Autriche, avoit imprimé, après la mort de Charles- Quint, plus de terreur que la Nation Germanique; les Rois d'Espagne étoient incomparablement plus absolus & plus riches. Les mines de Mexique & du Potose sem- bloient leur fournir dequoi acheter la liberté de l'Europe. Ce projet de la Monarchie Universelle de notre conti- nent Chrétien, commencé par Charles-Quint, fut d'abord soutenu par Philippe II. Il voulut du fonds de l'Escurial asservir la Chrétienté par les Négotiations & par la Guerre. Il envahit le Portugal. Il désola la France, il menaça l'Angleterre; mais plus propre peut-être à marchander de loin les Esclaves, qu'à combattre de près ses ennemis, il n'ajouta aucune conquête à celle du Portugal; il sacrifia de son aveu quinze cens millions, qui font aujourd'hui en 1745 plus de trois mille millions de notre monnoye, pour asservir la France, & pour regagner la Hollande. Mais ses trésors ne servirent qu'à enrichir ces Païs qu'il voulut dompter. Philippe III, son fils, moins Guerrier encore & moins sage, eut peu de vertus de Roi. La superstition, ce vice des ames faibles, ternit son Régne & affaiblit la Monar- chie Espagnole. Son Royaume commençoit à s'épuiser
|| [0299.01]
d'Habitans par les nombreuses Colonies, que l'avarice transplantoit dans le Nouveau Monde, & ce fut dans ces circonstances, que ce Roi chassa de ses Etats plus de huit cens mille Maures, lui qui auroit dû au-contraire en faire venir davantage, s'il est vrai, que le nombre des Sujets soit le vrai Trésor des Rois; l'Espagne fut presque déserte depuis ce tems. La fierté oisive des Habitans laissa passer en d'autres mains les richesses du Nouveau Monde; l'Or du Perou devint le partage de tous les Marchands de l'Eu- rope. Envain une Loi sévere & presque toûjours exe- cutée, ferme les Ports de l'Amérique Espagnole aux au- tres Nations; les Négocians de France, d'Angleterre, d'Italie chargent de leurs Marchandises les Gallions, en rapportent le principal avantage, & c'est pour eux que le Perou & le Mexique ont été conquis. La grandeur Espagnole ne fut donc plus sous Phi- lippe III, qu'un vaste Corps sans substance, qui avoit plus de réputation que de force. Philippe IV, héritier de la faiblesse de son pere, per- dit le Portugal par sa négligence, le Roussillon par la fai- blesse de ses armes, & la Catalogne par l'abus du despo- tisme. C'est ce même Roi à qui le Comte Duc Olivares son Favori & son Ministre, fit prendre le nom de Grand à son avénement à la Couronne, peut-être pour l'exciter à mériter ce titre dont il fut si indigne, que tout Roi qu'il étoit, personne n'osa le lui donner. De tels Rois ne pouvoient ètre long-tems heureux dans leurs Guerres contre la France. Si nos divisions & nos fautes leur don- noient quelques avantages, ils en perdoient le fruit par leur incapacité. De-plus, ils commandoient à des Peu- ples que leurs Priviléges mettoient en droit de mal servir; les Castillans avoient la prérogative de ne point combattre hors de leur Patrie. Les Arragonais disputoient sans cesse leur liberté contre le Conseil Royal, & les Catalans
|| [0300.01]
qui regardoient leurs Rois comme leurs ennemis, ne leur permettoient pas même de lever des Milices dans leurs Provinces. Ainsi ce beau Royaume étoit alors peu puis- sant au-dehors & misérable au-dedans; nulle industrie ne secondoit dans ces climats heureux, les présens de la Na- ture; ni les Soyes de la Valence, ni les belles Laines de l'Andalousie & de la Castille, n'étoient préparées par les mains Espagnoles. Les Toiles fines étoient un luxe très- peu connu. Les Manufactures Flamandes, restes des monumens de la Maison de Bourgogne, fournissoient à Madrid ce que l'on connaissoit alors de magnificence. Les Etoffes d'or & d'argent étoient défendues dans cette Monarchie, comme elles le seroient dans une République indigente, qui craindroit de s'appauvrir. En effet, mal- gré les mines du Nouveau Monde l'Espagne étoit si pau- vre, que le Ministére de Philippe IV, se trouva réduit à la nécessité de faire de la Monnoye de cuivre, à laquelle on donna un prix presque aussi fort qu'à l'argent; il fallut que le Maître du Mexique & du Perou fît de la fausse monnoye pour payer les Charges de l'Etat. On n'osoit, si on en croit le sage Gourville, imposer des Ta- xes personnelles; parceque ni les Bourgeois, ni les gens de la campagne, n'ayant presque point de meubles, n'au- roient jamais pu être contraints à payer. Tel étoit l'état de l'Espagne, & cependant réunie avec l'Empire elle met- toit un poids redoutable dans la balance de l'Europe.

Du Portugal.

Le Portugal redevenoit alors un Royaume. Jean, Duc de Bragance, Prince, qui passoit pour faible, avoit arraché cette Province à un Roi plus faible que lui; les Portugais cultivoient par nécessité le Commerce, que l'Espagne négligeoit par fierté; ils venoient de se liguer avec la France & la Hollande en 1641 contre l'Espagne.
|| [0301.01]
Cette révolution du Portugal valut à la France plus, que n'eussent fait les plus signalées Victoires. Le Ministére Français, qui n'avoit contribué en rien à cet événement, en retira sans peine le plus grand avantage, qu'on puisse avoir contre son ennemi, celui de le voir attaqué par une Puissance irréconciliable. Le Portugal secouant le joug de l'Espagne, étendant son Commerce & augmentant sa puissance, rappelle ici l'idée de la Hollande, qui jouïssoit des mêmes avantages d'une maniére bien différente.

De la Hollande.

Ce petit Etat des sept Provinces-Unies, Païs stérile, mal - sain, & presque submergé par la mer, étoit depuis environ un demi-siécle un exemple presque unique sur la terre de ce que peuvent l'amour de la liberté, & le travail infatigable. Ces Peuples pauvres, peu nombreux, bien moins aguerris que les moindres Milices Espagnoles, & qui n'étoient comptez encore pour rien dans l'Europe, résisterent à toutes les forces de leur Maître & de leur Tyran Philippe II, éluderent les désseins de plusieurs Prin- ces, qui vouloient les secourir pour les asservir, & fon- derent une Puissance, que nous avons vu balancer le pouvoir de l'Espagne même. Le désespoir qu'in- spire la tyrannie les avoit d'abord armez: la liberté avoit élevé leur courage, & les Princes de la Maison d'Orange en avoient fait d'Excellens Soldats. A peine vainqueurs de leurs Maîtres, ils établirent une forme de Gouvernement, qui conserve, autant qu'il est possible, l'égalité, le droit le plus naturel des hommes. La douceur de ce Gouvernement & la tolérance de toutes les manieres d'adorer Dieu, dangereuse peut-être ailleurs; mais là nécessaire, peuplerent la Hollande d'une foule d'Etrangers, & surtout de Wallons, que l'Inqui-
|| [0302.01]
sition persécutoit dans leur Patrie, & qui d'Esclaves de- vinrent Citoyens. La Religion Calviniste dominant dans la Hollande, servit encore à sa puissance. Ce Païs, alors si pauvre, n'auroit pu ni suffire à la magnificence des Prélats, ni nourrir des Ordres Religieux; & cette Terre, où il fal- loit des hommes, ne pouvoit admettre ceux, qui s'enga- gent par serment à laisser périr, autant qu'il est en eux, l'Espece Humaine. On avoit l'exemple de l'Angleterre, qui étoit d'un tiers plus peuplée depuis que les Ministres des Autels jouissoient de la douceur du mariage, & que les espérances des Familles n'étoient plus ensevelies dans le célibat du Cloître. Tandis que les Hollandais établissoient, les armes à la main, ce Gouvernement nouveau, ils le soutenoient par le Négoce; ils allerent attaquer au fonds de l'Asie ces mêmes Maîtres, qui jouïssoient alors des décou- vertes des Portugais; ils leur enleverent les Isles où croissent ces Epiceries précieuses, trésors aussi réels que ceux du Perou, & dont la culture est aussi salu- taire à la santé, que le travail des mines est mortel aux hommes. La Compagnie des Indes Orientales, établie en 1602, gagnoit déja près de trois cens pour cent en 1620. Ce gain augmentoit chaque année. Bien - tôt cette Socie- té de Marchands, devenuë une Puissance formidable, bâtit dans l'Isle de Java, la Ville de Batavia, la plus belle de l'Asie, & le centre du Commerce, dans laquelle résident cinq mille Chinois, & où abordent toutes les Na- tions de l'Univers. La Compagnie peut y armer trente Vaisseaux de Guerre de quarante piéces de Canon, & met- tre aumoins vingt mille hommes sous les armes. Un simple Marchand, Gouverneur de cette Colonie, y pa-
|| [0303.01]
rait avec la pompe des plus Grands Rois, sans que ce faste Asiatique corrompe la frugale simplicité des Hol- landais en Europe. Ce Commerce & cette frugalité firent la grandeur des sept Provinces. Anvers, si long-tems florissante, & qui avoit en- glouti le Commerce de Venise, ne fut plus qu'un désert. Amsterdam, malgré les incommoditez de son Port, devint à son tour le magasin du monde. Tou- te la Hollande s'enrichit & s'embellit par des travaux immenses. Les eaux de la Mer furent contenuës par des doubles Digues. Des Canaux creusez dans tou- tes les Villes furent revêtus de pierre; les ruës de- vinrent de larges Quais, ornez de grands arbres. Les Barques chargées de marchandises aborderent aux por- tes des Particuliers, & les Etrangers ne se lassent point d'admirer ce mêlange singulier, formé par les faîtes des maisons, les cimes des arbres, & les Banderoles des Vaisseaux, qui donnent à la fois dans un même lieu, le spectacle de la Mer, de la Ville & de la Campagne. Cet Etat, d'une espece si nouvelle, étoit depuis sa fondation, attaché intimement à la France: l'intérêt les réunissoit; ils avoient les mêmes ennemis; Henri le Grand & Louis XIII avoient été ses Alliez & ses Pro- tecteurs.

De L'Angleterre.

L'Angleterre, beaucoup plus puissante, affectoit la Souveraineté des Mers, & prétendoit mettre une balance entre les Dominations de l'Europe; mais Charles Pre- mier, qui régnoit depuis 1625, loin de pouvoir soute- nir le poids de cette balance, sentoit le Sceptre échap- per déja de sa main; il avoit voulu rendre son pou-
|| [0304.01]
voir en Angleterre, indépendant des Loix, & changer la Religion en Ecosse. Trop opiniâtre pour se dé- sister de ces desseins, & trop faible pour les execu- ter; bon Mari, bon Maître, bon Pere, honnête- homme, mais Monarque mal conseillé; il s'engagea dans une GuerreCivile, qui lui fit perdre enfin le Trône & la vie sur un échafaut, par une révolution presque inouïe. Cette Guerre Civile, commencée dans la minorité de Louis XIV, empêcha pour un tems l'Angleterre d'entrer dans les intérêts de ses Voisins; elle perdit sa considération avec son bonheur; son Commerce fut interrompu; les autres Nations la crurent ensevelie sous ses ruïnes jusqu'au tems où elle devint tout-à- coup plus formidable que jamais, sous la Domination de Cromwel, qui l'assujettit, en portant l'Evangile dans une main, l'épée dans l'autre, le masque de la Religion sur le visage, & qui dans son Gouvernement, couvrit des qualitez d'un grand Roi tous les crimes d'un Usurpateur.

De Rome.

Cette balance, que l'Angleterre s'étoit long - tems flattée de maintenir entre les Rois par sa puissance, la Cour de Rome essayoit de la tenir par sa politique. L'Italie étoit divisée, comme aujourd'hui, en plusieurs Souverainetez: celle que posséde le Pape est assez grande pour le rendre respectable comme Prince, & trop pe- tite pour le rendre redoutable. La nature du Gou- vernement ne sert pas à peupler son Païs, qui d'ailleurs a peu d'argent & de commerce; son autorité spirituelle, toûjours un peu mêlée de temporel, est détruite & ab- horrée dans la moitié de la Chrétienté; & si dans l'autre il est regardé comme un pere, il a des enfans,
|| [0305.01]
qui lui résistent quelquefois avec raison & avec succès. La maxime de la France est, de le regarder comme une personne sacrée; mais entreprenante, à laquelle il faut baiser les pieds, & lier quelquefois les mains. On voit encore dans tous les Païs Catholiques les traces des pas, que la Cour de Rome a faits autrefois vers la Mo- narchie Universelle. Tous les Princes de la Religion Catholique envoyent au Pape, à leur avénement, des Ambassades qu'on nomme d'Obédience. Chaque Cou- ronne a dans Rome un Cardinal, qui prend le nom de Protecteur. Le Pape donne des Bulles de tous les Evê- chez, & s'exprime dans ses Bulles, comme s'il confé- roit ces Dignitez de sa seule puissance. Tous les Evê- ques Italiens, Espagnols, Flamans, & même quelques Français, se nomment Evêques par la permission Di- vine, & par celle du Saint Siége. Il n'y a point de Royaume, dans lequel il n'y ait beaucoup de Bénéfices à sa nomination; il reçoit en tribut les revenus de la pre- miére année des Bénéfices Consistoriaux. Les Religieux dont les Chefs résident à Rome, sont encore autant de sujets immédiats du Pape, répandus dans tous les Etats. La coutume, qui fait tout, & qui est cause que le monde est gouverné par des abus comme par des Loix, n'a pas toûjours permis aux Princes de re- médier entierement à un danger, qui tient d'ailleurs à des choses utiles & sacrées. Prêter serment à un autre qu'à son Souverain, est un crime de Leze-Majesté dans un Laïque; c'est dans le Cloître un acte de Religion. La difficulté de savoir, à quel point on doit obéïr à ce Souverain Etranger, la facilité de se laisser séduire, le plaisir de secouer un joug naturel pour en prendre un qu'on se donne à soi-même, l'esprit de trouble, le mal- heur des tems, n'ont que trop souvent porté des Ordres entiers de Religieux à servir Rome contre leur Patrie.
|| [0306.01]
L'esprit éclairé, qui régne en France depuis un siécle, & qui s'est étendu dans presque toutes les con- ditions, a été le meilleur remede à cet abus. Les bons Livres écrits sur cette matiére, sont des vrais services rendus aux Rois & aux Peuples, & un des grands chan- gemens, qui se soient faits par ce moyen dans nos mœurs sous Louis XIV, c'est la persuasion dans laquelle les Religieux commencent tous à être, qu'ils sont Su- jets du Roi avant, que d'être serviteurs du Pape. La Jurisdiction, cette marque essentielle de la Souverai- neté, est encore demeurée au Pontife Romain. La France même, malgré toutes ses Libertez de l'Eglise Gallicane, souffre que l'on appelle au Pape en dernier ressort dans les Causes Ecclésiastiques. Si on veut dissoudre un mariage, épouser sa cou- sine ou sa niéce, se faire réléver de ses vœux, c'est à Rome (& non à son Evêque) qu'on s'addresse; les gra- ces y sont taxées, & les Particuliers de tous les Etats y achetent des dispenses à tout prix. Ces avantages, regardez par beaucoup de person- nes comme la suite des plus grands abus, & par d'au- tres, comme les restes des droits les plus sacrez, sont soutenus avec un art admirable. Rome ménage son crédit avec autant de politique, que la République Romaine en mit à conquérir la moitié du monde connu. Jamais Cour ne sçut mieux se conduire selon les hommes & selon les tems. Les Papes sont presque toûjours des Italiens, blanchis dans les affaires, sans passions qui les aveuglent; leur Conseil est composé de Cardinaux, qui leur ressemblent, & qui sont tous ani- mez du même esprit. De ce Conseil émanent des or- dres, qui vont jusqu'à la Chine & à l'Amérique; il em-
|| [0307.01]
brasse en ce sens l'Univers; & on peut dire ce que di- soit autrefois un Etranger du Sénat de Rome: j'ai vû un Consistoire de Rois. La plûpart de nos Ecrivains se sont élevez avec raison contre l'ambition de cette Cour; mais je n'en vois point qui ait rendu assez de justice à sa prudence. Je ne sai, si une autre Nation eût pû conserver si long-tems dans l'Europe tant de pré- rogatives toujours combatues: toute autre Cour les eû peut-être perdues, ou par sa fierté, ou par sa mollesse, ou par sa lenteur, ou par sa vivacité; mais Rome, em- ployant presque toujours à propos la fermeté & la souplesse, a conservé tout ce qu'elle a pû humaine- ment garder. On la vit rampante sous Charles Quint, terrible à notre Roi Henri III, ennemie & amie tour- à-tour de Henri IV, adroite avec Louis XIII, opposée ouvertement à Louis XIV, dans le tems qu'il fut à craindre, & souvent ennemie secrete des Empereurs dont elle se défioit plus que du Sultan des Turcs. Quelques droits, beaucoup de prétentions, encore plus de politique: Voilà ce qui reste aujourd'hui à Rome de cette ancienne Puissance, qui six siécles auparavant avoit voulu soumettre l'Empire & l'Europe à la Tiare. Naples est un témoignage subsistant encore de ce droit que les Papes surent prendre autrefois avec tant d'art & de grandeur, de créer & de donner des Roy- aumes. Mais le Roi d'Espagne, possesseur de cet Etat, ne laissoit à la Cour Romaine que l'honneur & le danger d'avoir un Vassal trop puissant.

Du Reste de l'Italie.

Au reste, l'Etat du Pape étoit dans une paix heu- reuse, qui n'avoit été alterée que par une petite
|| [0308.01]
Guerre entre les Cardinaux Barberin, neveux du Pa- pe Urbain VIII & le Duc de Parme; Guerre peu sanglante & passagere, telle qu'on la devoit attendre de ces nouveaux Romains, dont les mœurs doivent être nécessairement conformes à l'esprit de leur Gou- vernement. Le Cardinal Barberin, Auteur de ces troubles, marchoit à la tête de sa petite Armée avec des Indulgences. La plus forte bataille, qui se donna, fut entre quatre ou cinq cens hommes de chaque par- ti. La Forteresse de Piegaia se rendit à discrétion dès qu'elle vit approcher l'artillerie; cette artillerie consistoit en deux coulevrines. Cependant il fallut, pour étouffer ces troubles, qui ne méritent point de place dans l'Histoire, plus de Négociations que s'il s'étoit agi de l'ancienne Rome & de Carthage. On ne rapporte cet événement que pour faire connaitre le génie de Rome moderne, qui finit tout par la Né- gociation, comme l'ancienne Rome finissoit tout par des victoires. Les autres Provinces d'Italie écoutoient des intérêts divers. Venise craignoit les Turcs & l'Empereur; elle défendoit à peine ses Etats de Terre - Ferme, des prétentions de l'Allemagne, & de l'invasion du Grand Seigneur. Ce n'étoit plus cette Venise, autrefois la maîtresse du Commerce du Monde, qui cent cinquan- te ans auparavant avoit excité la jalousie de tant de Rois. La sagesse de son Gouvernement subsistoit; mais son grand Commerce anéanti lui ôtoit presque toute sa force, & la Ville de Venise étoit, par sa situation, incapable d'être domptée; & par sa fai- blesse, incapable de faire des conquêtes. L'Etat de Florence jouïssoit de la tranquillité & de l'abondance sous le Gouvernement des Médicis; les Lettres, les Arts & la Politesse que les Médicis
|| [0309.01]
avoient fait naître, florissoient encore. Florence alors étoit en Italie ce qu'Athénes avoit été en Grece. La Savoye déchirée par une GuerreCivile, & par les Troupes Françaises & Espagnoles, s'étoit enfin réünie toute entiere en faveur de la France, & con- tribuoit en Italie à l'affaiblissement de la Puissance Autrichienne. Les Suisses conservoient, comme aujourd, hui, leur liberté, sans chercher à opprimer personne. Ils vendoient leurs Troupes à leurs voisins plus riches qu'eux; ils étoient pauvres; ils ignoroient les Sciences & tous les Arts que le luxe a fait naître; mais ils étoient sages & heureux.

Des Etats du Nord.

Les Nations du Nord de l'Europe, la Pologne, la Suede, le Dannemark, la Moscovie, étoient com- me les autres Puissances, toûjours en defiance, ou en guerre entr'elles. On voyoit, comme aujourd'hui, dans la Pologne les mœurs & le gouvernement des Gots & des Francs, un Roi électif; des Nobles par- tageans sa Puissance; un Peuple esclave, une faible Infanterie, une Cavalerie composée de Nobles: point de Villes fortifiées; presque point de commerce. Ces Peuples étoient tantôt attaquez par les Suedois, ou par les Moscovites, & tantôt par les Turcs. Les Suedois, Nation plus libre encore par sa Constitution, qui admet les Paysans mêmes dans les Etats - Generaux, mais alors plus soumise à ses Rois que la Pologne, furent victorieux presque partout. Le Dannemark, autrefois formidable à la Suede, ne l'étoit plus à per- sonne, la Moscovie n'étoit encore que barbare.
|| [0310.01]

Des Turcs.

Les Turcs n'étoient pas ce qu'ils avoient été sous les Selimes, les Mahomets, & les Solimans; la mol- lesse corrompoit le Serail, sans en bannir la cruauté. Les Sultans étoient en même-tems & les plus Despo- tiques des Souverains, & les moins assurez de leur Trône & de leur vie. Osman & Ibrahim venoient de mourir par le cordeau. Mustapha avoit été deux fois déposé. L'Empire Turc ébranlé par ces secous- ses, étoit encore attaqué par les Persans; mais quand les Persans le laissoient respirer, & que les révoluti- ons du Sérail étoient finies, cet Empire redevenoit formidable à la Chrétienté; car depuis l'embouchure du Boristène jusqu'aux Etats de Venise, on voyoit la Moscovie, la Hongrie, la Grece, les Isles, tour- à-tour, en proye aux Armées des Turcs: Et des l'an 1635, ils faisoient constamment cette guerre de Candie si funeste aux Chrétiens. Telles étoient la situation, les forces, & l'intérêt des principales Nations Euro- péanes, vers le tems de la mort du Roi de France Louïs XIII.

Situation de la France.

La France alliée à la Suede, à la Hollande, à la Sa- voye, au Portugal, & ayant pour elle les vœux des autres Peuples demeurez dans l'inaction, soutenoit contre l'Empire & l'Espagne une guerre ruïneuse aux deux Partis, & funeste à la Maison d'Autriche. Cette Guerre étoit semblable à toutes celles qui se font de- puis tant de siécles entre les Princes Chrétiens, dans lesquelles des millions d'hommes sont sacrifiez, & des Provinces ravagées, pour obtenir enfin quelques pe- tites Villes frontieres, dont la possession ne vaut ja- mais ce qu'à coûté la conquête.
|| [0311.01]
Les Généraux des Louïs XIII avoient pris le Roussillon; les Catalans venoient de se donner à la France, protectrice de la liberté qu'ils défendoient contre leurs Rois; mais ces succez n'avoient pas em- pêché les Ennemis de prendre Corbie en 1637, & de venir jusqu'à Pontoise. La peur avoit chassé de Pa- ris la moitié de ses Habitans; & le Cardinal de Ri- chelieu, au milieu de ses vastes projets d'abaisser la Puissance Autrichienne, avoit été réduit à taxer les Portes cocheres de Paris à fournir chacune un Laquais pour aller à la guerre, & pour repousser les Enne- mis des Portes de la Capitale. Les Français avoient donc fait beaucoup de mal aux Espagnols & aux Allemands & n'en avoient pas moins essuyé.

Moeurs du Tems.

Les Guerres avoient produit des Généraux illu- stres, tels qu'un Gustave - Adolphe, un Valstein, un Duc de Veimar, Picolomini; Jean de Vert, le Maré- chal de Guebrian, les Princes d'Orange, le Comte d'Harcourt. Des Ministres d'Etat ne s'étoient pas moins signalez. Le Chancelier Oxenstiern, le Comte Duc Olivarés; mais surtout le Cardinal Duc de Richelieu, avoient attiré sur eux l'attention de l'Eu- rope. Il n'y a aucun siécle qui n'ait eu des Hom- mes d'Etat & de Guerre célébres; la politique & les armes semblent malheureusement être les deux pro- fessions les plus naturelles à l'homme; il faut toûjours ou négocier, ou se battre. Le plus heureux passe pour le plus grand, & le Public attribue souvent au mérite tous les succez de la fortune. La Guerre ne se faisoit pas comme nous l'avons vu faire du tems de Louïs XIV; les Armées n'étoient
|| [0312.01]
pas si nombreuses, aucun Général, depuis le siége de Metz par Charles Quint, ne s'étoit vû à la tête de cin- quante mille hommes: on assiégeoit & on défendoit les Places avec moins de canons qu'aujourd'hui. L'Art des Fortifications étoit encore dans son enfance; les piques & les arquebuses étoient en usage; on n'avoit pas perdu l'habitude des armes défensives, il restoit encore des anciennes Loix des Nations, celle de dé- clarer la Guerre par un Héraut. Louïs XIII fut le dernier qui observa cette coûtume. Il envoya un Hé- raut d'Armes à Bruxelles déclarer la Guerre à l'Espagne en 1635. Rien n'étoit plus commun alors que de voir des Prêtres commander des Armées: le Cardinal Infant, le Cardinal de Savoye, Richelieu, la Valette, Sourdis Archevêque de Bourdeaux, avoient endossé la cuirasse, & fait la guerre eux-mêmes. Les Papes menacerent quelquefois d'excommunication ces Prêtres guerriers. Le Pape Urbain VIII, fâché contre la France, fit dire au Cardinal de la Vallette, qu'il le dépoüilleroit du Cardinalat s'il ne quittoit les armes; mais réüni avec la France, il le combla de bénédictions. Les Ambassadeurs, non moins Ministres de Paix que les Ecclésiastiques, ne faisoient nulle difficulté de servir dans les Armées des Puissances Alliées auprès des- quelles ils étoient employez. Charnacé Envoyé de France en Hollande, y commandoit un Régiment en 1637, & depuis même l'Ambassadeur d'Estrade fut Co lonel à leur service. La France n'avoit en tout qu'environ quatrevingt mille hommes effectifs sur pied. La Marine anéantie depuis des siécles, rétablie un peu par le Cardinal de Richelieu, fut ruinée sous Mazarin. Louis XIII.
|| [0313.01]
n'avoit qu'environ trente millions réels de revenu; mais l'argent étoit à vingt-six livres le marc; ces tren- te millions revenoient à environ cinquante-sept milli- ons de ce tems, où la valeur arbitraire du marc d'argent est poussée jusqu'à quarante-neuf livres idéales, valeur numéraire exorbitante, & que l'intêrêt public & la justice demandent qui ne soit jamais augmentée. Le Commerce généralement répandu aujourd'hui, étoit en très - peu de mains; la Police du Royaume étoit entierement négligée; preuve certaine d'une ad- ministration peu heureuse. Le Cardinal de Richelieu, occupé de sa propre Grandeur attachée à celle de l'Etat, avoit commencé à rendre la France formi- dable au - dehors, sans avoir encore pû la rendre bien florissante au-dedans. Les grands-chemins n'é- toient ni réparez, ni gardez, les brigands les infe- stoient, les ruës de Paris étroites, mal pavées, & cou- vertes d'immondices dégoutantes, étoient remplies de Voleurs. On voit par les Registres du Parlement, que le Guet de cette Ville étoit réduit alors à quarante- cinq hommes mal payez, & qui même ne ser- voient pas. Depuis la mort de François II, la France avoit été toûjours ou déchirée par des Guerres Civiles, ou troublée par des factions. Jamais le joug n'avoit été porté d'une maniere paisible & volontaire. Les Sei- gneurs avoient été élevez dans les Conspirations, c'é- toit l'Art de la Cour, comme celui de plaire au Sou- verain l'a été depuis. Cet esprit de discorde & de faction avoit passé de la Cour jusqu'aux moindres Villes, & possedoit toutes les Communautez du Royaume; on se disputoit tout, parcequ'il n'y avoit rien de réglé: il n'y avoit pas
|| [0314.01]
jusqu'aux Paroisses de Paris qui n'en vinssent aux mains; les Processions se battoient les unes contre les autres, pour l'honneur de leurs Bannieres. On avoit vû souvent les Chanoines de Notre - Dame aux prises avec ceux de la Sainte Chapelle; le Parlement & la Chambre des Comptes s'étoient battus pour le Pas dans l'Eglise de Notre - Dame, le jour que Louis XIII mit son Royaume sous la protection de la Vierge. Presque toutes les Communautez du Royaume étoient armées; presque tous les particuliers respi- roient la fureur du Duël. Cette barbarie Gothique, autorisée autrefois par les Rois même, & devenuë le caractére de la Nation, contribuoit encore autant, que les Guerres Civiles & Etrangeres, à dépeupler le païs. Ce n'est pas trop dire, que dans le cours de vingt années, dont dix avoient été troublées par la Guerre, il étoit mort plus de Français de la main des Français mêmes, que de celle des Ennemis. On ne dira rien ici de la maniére dont les Arts & les Sciences étoient cultivez, on trouvera cette par- tie de l'Histoire de nos mœurs à sa place. On re- marquera seulement, que la Nation Française étoit plongée dans l'ignorance, sans excepter ceux qui croyent n'être point Peuple. On consultoit les Astrologues, & on y croyoit. Tous les Mémoires de ces tems-là, à commencer par l'Histoire du Président de Thou, sont remplis de Prédictions. Le grave & severe Duc de Sully, rap- porte sérieusement celles, qui furent faites à Henry IV. Cette crédulité, la marque la plus infaillible de l'igno- rance, étoit si accréditée, qu'on eut soin de tenir un Astrologue caché prés de la Chambre de la Reine Anne d'Autriche, au moment de la naissance de Louis XIV.
|| [0315.01]
Ce que l'on croira à peine, & ce qui est pour- tant rapporté par l'Abbé Vittorio Siri, Auteur con- temporain, très - instruit; c'est que Louis XIII eut dès son enfance le sur-nom de Juste, parcequ'il étoit né sous le signe de la Balance. La même faiblesse, qui mettoit en vogue cette chi- mére absurde de l'Astrologie judiciaire, faisoit croire aux possessions & aux sortiléges; on en faisoit un point de Religion; l'on ne voyoit que des Prêtres qui conjuroient des Démons. Les Tribunaux, com- posez de Magistrats, qui devoient être plus éclairez, que le Vulgaire, étoient occupez à juger des Sor- ciers. On reprochera toûjours à la mémoire du Car- dinal de Richelieu la mort de ce fameux Curé de Loudun, Urbain Grandier, condamné au feu comme Magicien par une Commission du Conseil. On s'in- digne, que le Ministre & les Juges ayent eu la faiblesse de croire aux Diables de Loudun, ou la barbarie d'a- voir fait périr un innocent dans les flâmes. On se souviendra avec étonnement, jusqu'à la derniere posté- rité, que la Maréchale d'Ancre fut brulée en Place de Greve, comme Sorciere; & que le Conseiller Cour- tin, interrogeant cette femme infortunée, lui demanda de quel sortilége elle s'étoit servie pour gouverner l'esprit de Médicis; que la Maréchale lui répondit: Je me suis servie du pouvoir qu'ont les ames fortes sur les esprits faibles; & qu'enfin cette réponse ne servit qu'à précipiter l'Arrêt de sa mort. On voit encore dans une Copie de quelques Re- gistres du Châtelet, un Procès commencé en 1601, au sujet d'un cheval qu'un Maître industrieux avoit dressé à-peu-près de la maniére dont nous avons vû des exemples à la Foire; on vouloit faire brûler & le Maître & cheval, comme Sorciers.
|| [0316.01]
En voilà assez pour faire connaître en général les mœurs & l'esprit du siécle, qui précéda celui de Louïs XIV. Ce défaut de lumiéres dans tous les Ordres de l'Etat, fomentoit chez les plus honnêtes - gens, des pratiques superstitieuses, qui deshonoroient la Religion. Les Calvinistes, confondant avec le culte raisonnable des Catholiques les abus qu'on faisoit de ce culte, n'en étoient que plus affermis dans leur haine contre notre Eglise. Ils opposoient à nos superstitions po- pulaires, souvent remplies de débauches, une dureté farouche & des mœurs féroces, caractére de presque tous les Réformateurs; ainsi l'esprit de parti déchiroit & avilissoit la France; & l'esprit de société, qui rend aujourd'hui cette Nation si célébre & si aimable, étoit absolument inconnu. Point de maisons où les Gens de mérite s'assemblassent pour se communiquer leurs lumiéres; point d'Académies, point de Théâtres. En- fin, les Mœurs, les Loix, les Arts, la Société, la Re- ligion, la Paix & la Guerre, n'avoient rien de ce qu'on vit depuis dans le siécle qu'on appelle le siécle de Louïs XIV.
|| [0317.01]

CHAPITRE SECOND.

Minorité de LOUIS XIV. Victoires des Fran- çais sous le Grand Condé, alors Duc d'Enguien.

Le Cardinal de Richelieu, & Louïs XIII venoient de mourir, l'un admiré & haï, l'autre déja oublié. Ils avoient laissé aux Français, alors très - inquiets, de l'aversion pour le nom seul du Ministére; & peu de re- spect pour le Trône. Louïs XIII par son Testament établissoit un Conseil de Régence. Ce Monarque, mal obéï pendant sa vie seflatta de l'être mieux après sa mort,(18 Août 1643.) mais la premiere démarche de sa veuve Anne d'Autriche, fut de faire annuller les volontés de son mari par un Arrêt du Parlement de Paris. Ce Corps, long-tems op- posé à la Cour, & qui avoit à peine conservé sous Lou- ïs la liberté de faire des Remontrances, cassa le Testa- ment de son Roi, avec la même facilité qu'il auroit jugé la cause d'un Citoyen. Anne d'Autriche s'adressa à cette Compagnie pour avoir la Régence illimitée; par- ceque Marie de Médicis s'étoit servie du même Tribu- nal après la mort d'Henri IV, & Marie de Médicis avoit donné cet exemple; parceque toute autre voye eût été longue & incertaine, que le Parlement entouré de Gar- des ne pouvoit résister à ses volontés, & qu'un Arrêt rendu par le Parlement & par les Pairs, sembloit assu- rer un droit incontestable *. L'usage, qui donne la Régence aux meres des Rois, parut donc alors aux Français une Loi presque aussi fon- damentale que celle, qui prive les femmes de la Couron- 1
|| [0318.01]
ne. Le Parlement de Paris ayant décidée deux fois cette question, c'est-à-dire, ayant seul déclaré par des Arrêts ce droit des meres, parut en effet avoir donné la Ré- gence, il se regarda, non sans quelque vraisemblance, comme le Tuteur des Rois, & chaque Conseiller crut être une partie de la Souveraineté. Anne d'Autriche fut obligée d'abord de continuer la guerre contre le Roi d'Espagne Philippe IV, son frere, qu'elle aimoit. Il est difficile de dire précisément, pour- quoi l'on faisoit cette guerre; on ne demandoit rien à l'Espagne, pas même la Navarre, qui auroit dû être le patrimoine des Rois de France. On se battoit depuis 1635, parceque le Cardinal de Richelieu l'avoit voulu. La France & la Suede attaquoient aussi l'Empereur; mais vers ce tems - là le fort de la guerre étoit du côté de la Flandre; les Troupes Espagnoles sortirent des frontieres du Hainaut au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d'un vieux Général expérimenté, nommé Don Francisco de Mélos. Ils vinrent ravager les fron- tiéres de Champagne: ils attaquerent Rocroy, & ils cru- rent pénétrer bien-tôt jusqu'aux portes de Paris, comme ils avoient faits huit ans auparavant. La mort de Louïs XIII, la faiblesse d'une Minorité relevoient leurs espé- rances, & quand ils virent qu'on ne leur opposoit qu'une Armée inférieure en nombre, commandée par un jeune- homme de 21 ans, leur espérance se changea en sécurité. Ce jeune-homme sans expérience, qu'ils méprisoient, étoit Louïs de Bourbon alors Duc d'Enguien, connu de- puis sous le nom du Grand Condé. La plûpart des Grands Capitaines sont devenus tels par degrés. Ce Prince étoit né Général; l'Art de la guerre sembloit en lui un instinct naturel; il n'y avoit en Europe que lui & le Suedois Torstenson, qui eussent eu à vingt ans ce gé- nie, qui peut se passer de l'expérience.
|| [0319.01]
Le Duc d'Enguien avoit reçu avec la nouvelle de la mort de Louis XIII l'ordre de ne point hazarder de ba- taille. Le Maréchal de l'Hôpital, qui lui avoit été donné pour le conseiller & pour le conduire, secondoit par sa circonspection ces ordres timides. Le Prince ne crut ni le Maréchal, ni la Cour; il ne confia son dessein qu'à Gassion Maréchal de Camp, digne d'être consulté par lui; ils forcerent le Maréchal à trouver la bataille nécessaire. On remarque, que le Prince ayant tout réglé le soir,(19 May.) veille de la bataille, s'endormit si profondement, qu'il fallut le réveiller pour la donner. On conte la même chose d'Alexandre: il est naturel qu'un jeune - homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi, qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans in- quiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le Prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'œil qui voyoit à la fois le danger & la ressource, par son activité exemte de trouble, qui le portoit à-propos à tous les endroits. Ce fut lui qui avec de la Cavalerie at- taqua cette Infanterie Espagnole jusques-là invincible, aussi forte, aussi resserrée que la Phalange ancienne si estimée, & qui s'ouvroit avec une agilité que la Phalange n'avoit pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfermoit au milieu d'elle. Le Prince l'entoura, & l'attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les Officiers Espagnols se jettoient à ses genoux pour trouver auprès de lui un azile contre la fureur du Soldat vainqueur. Le Duc d'Enguien eut autant de soin de les épargner, qu'il en avoit pris pour les vaincre. Le vieux Comte de Fuentes, qui commandoit cette Infanterie Espagnole, mourut percé de coups. Condé en l'apprenant, dit, qu'il voudroit être mort comme lui, s'il n'avoit pas vaincu.
|| [0320.01]
Le respect qu'on avoit encor en Europe pour les Ar- mées Espagnoles fut anéanti, & l'on commença à faire cas des Armées Françaises, qui n'avoient point depuis cent ans gagné de bataille si mémorable; car la sanglante journée de Marignan, disputée plûtôt que gagnée par François I, sur les Suisses, avoit été l'ouvrage des Bandes Noires Allemandes, autant que des Troupes Françaises. Les journées de Pavie & de St. Quentin étoient encor des époques fatales à la réputation de la France. Henri IV avoit eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre Nation. Sous Louïs XIII le Maréchal de Guébriant avoit eu de petits succez; mais toûjours balancés par des pertes. Les grandes batailles, qui ébranlent les Etats, & qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n'avoient été données en ce tems que par Gustave Adolphe. Cette journée de Rocroy devint l'époque de la gloire Française, & de celle de Condé: il sut vaincre & profi- ter de la victoire. Ses Lettres à la Cour firent résoudre le Siége de Thionville, que le Cardinal de Richelieu n'avoit pas osé hazarder, & ses Couriers revenus trouve- rent tout preparé pour cette expédition. Le Prince de Condé passa à-travers le Païs ennemi, (8 Août 1643) trompa la vigilance du Général Beck, & prit enfin Thi- onville. De là il courut mettre le Siége devant Cirq, & s'en rendre maître. Il fit repasser le Rhin aux Alle- mans, il le passa après eux, il vint réparer les pertes & les défaites que les Français avoient essuyés sur ces fron- tieres après la mort du Maréchal de Guébriant. Il trou- va Fribourg pris, & le Général Mercy sous ses murs avec une Armée supérieure encor à la sienne. Condé avoit sous lui deux Maréchaux de France, dont l'un étoit le Maréchal de Gramont, & l'autre ce Vicomte de Turen- ne, qui passoit déja pour un des plus habiles Capitaines
|| [0321.01]
de son tems, & qu'on osoit comparer au Maréchal de Guébriant. Ce fut avec eux qu'il attaqua le Camp de Mercy re-(31 Août 1644) tranché sur deux éminences. Le combat recommença trois fois, à trois jours différents. On dit, que le Duc d'Enguien jetta son Bâton de Commandement dans les Retranchements des Ennemis, & marcha pour le repren- dre l'épée à la main à la tête du Régiment de Conty. Il falloit peut-être des actions aussi hardies pour mener les Troupes à des attaques si difficiles. Cette bataille de Fribourg, plus meurtriere que décisive, fut comptée pour la seconde Victoire de ce Prince. Mercy décampa quatre jours après. Philipsbourg & Mayence rendus fu- rent la preuve & le fruit de la Victoire. L'année suivante il livra bataille à Altemen dans les(3 Août 1645.) plaines de Norlingue. Gramont & Turenne comman- doient encor sous ses ordres. Mercy & Glene étoient à la tête de l'Armée Allemande. La Victoire des Fran- çais fut plus complette, & non moins sanglante qu'à Fri- bourg. Le Maréchal de Gramont fut fait prisonnier; mais Glene fut pris, & Mercy fut tué. Ce General compté entre les plus Grands Capitaines, fut enterré dans le champ de bataille, & on mit sur sa tombe cette Inscri- ption Latine: Sta, Viator, Heroëm calcas. Arrête, Vo- yageur, tu foule aux piés un Héros. Le Prince assiégea ensuite Dunkerque à la vuë de l'Armée Espagnole, & il fut le premier qui donna(7 Oct. 1646.) cette Place à la France. Tant de succez & de services moins recompensés que suspects à la Cour, le faisoient craindre du Ministére au- tant que des Ennemis. On le tira du Théâtre de ses Conquêtes & de sa gloire, & on l'envoya en Catalogne avec de mauvaises Troupes mal payées; il assiégea Leri- da, & fut obligé de lever le siége. On l'accuse dans
|| [0322.01]
quelques livres, de fanfaronade, pour avoir ouvert la (1647.) tranchée avec des violons; on ne savoit pas que c'étoit l'usage en Espagne. Bien-tôt les affaires chancelantes forcerent la Cour de rappeller Condé en Flandre. L'Archiduc Leopold, frere de l'Empereur, assiégeoit Lens en Artois. Condé rendu à ses Troupes qui avoient toûjours vaincu sous lui, les mena droit à l'Archiduc. C'étoit pour la troisiéme fois qu'il don- noit bataille avec le désavantage du nombre. Il dit à ses Soldats ces seules paroles; Amis, souvenez-vous de Rocroy, de Fribourg & de Norlingue. Cette bataille de Lens mit le comble à sa gloire. Il dégagea lui-même le Maréchal de Gramont, qui (20 Août 1648.) plioit avec l'aîle gauche; il prit le Général Beck. L'Ar- chiduc se sauva à peine avec le Comte de Fuensaldagne. Les Impériaux & les Espagnols, qui composoient cette Armée, furent dissipés, ils perdirent plus de cent Dra- peaux, trente-huit piéces de canons; ce qui étoit alors très- considérable. On leur fit cinq mille prisonniers, on leur tua trois mille hommes, le reste déserta, & l'Archiduc demeura sans Armée. (1645.) Tandis que le Prince de Condé* comptoit ainsi les années de sa jeunesse par des Victoires, & que le Duc d'Or- leans, frere de Louïs XIII, avoit aussi soutenu la réputation (Juillet 1644. Nov. 1644.) d'un Fils d'Henry IV, & celle de la France, par la prise de Gravelines, par celle de Courtray & de Mardik; le Vi- comte de Turenne avoit pris Landau, il avoit chassé les Espagnols de Trêve, & rétabli l'Electeur. Il gagna avec les Suedois la bataille de Lavingen, (Nov. 1647.) celle de Sommerhausen, & contraignit le Duc de Baviere à sortir de ses Etats à l'âge de près de 80 ans. (1645.) Le Comte de Harcourt prit Balaguier, & batit les Espagnols. Ils perdirent en Italie Porto longone. 2
|| [0323.01]
Vingt Vaisseaux & vingt Galeres de France, qui com-(1646.) posoient presque toute la Marine rétablie par Richelieu, batirent la Flotte Espagnole sur la côte d'Italie. Ce n'étoit pas tout, les Armes Françaises avoient en- core envahi la Lorraine sur le Duc Charles IV Prince guerrier; mais inconstant, imprudent, & malheureux, qui se vit à la fois dépoüillé de son Etat par la France, & retenu prisonnier par les Espagnols. Les Alliez de la France pressoient la Puissance Autri- chienne au Midy & au Nord. Le Duc d'Albuquerque, Général des Portugais, gagna(May 1644.) contre l'Espagne la bataille de Badajox. Torstenson défit les Impériaux près de Tabor, &(Mars 1645,) remporta une Victoire complette. Le Prince d'Orange à la tête des Hollandais pénétra(Son nom.) jusques dans le Brabant. Le Roi d'Espagne, battu de tous côtez, voyoit le Roussillon & la Catalogne entre les mains des Français.(1647.) Naples révoltée contre lui, venoit de se donner au Duc de Guise, dernier Prince de cette Branche de la Maison si féconde en Hommes illustres & dangereux. Celui - ci, qui ne passa que pour un Avanturier audacieux parcequ'il ne réussit pas, avoit eu du moins la gloire d'aborder seul dans une barque au milieu de la Flotte d'Espagne, & de défendre Naples sans autre secours que son courage. A voir tant de malheurs qui fondoient sur la Maison d'Autriche, tant de Victoires accumulées par les Français, & secondées des succez de leurs Alliez, on croiroit, que Vienne & Madrid n'attendoient que le moment d'ouvrir leurs portes, & que l'Empereur & le Roi d'Espagne étoient presque sans Etats; cependant cinq années de gloire à pei- ne traversées par quelque revers, ne produisirent que très- peu d'avantages réels, beaucoup de sang repandu, & nulle ré- volution. S'il y en eu une à craindre, ce fut pour la France, elle touchoit à sa ruïne au milieu de ces prospéritez apparentes.
|| [0324.01]

CHAPITRE III.

Guerre Civile.

La Reine Anne d'Autriche, Régente absolue, avoit fait du Cardinal Mazarin le maître de la France, & le sien. Il avoit sur elle cet empire, qu'un homme adroit devoit avoir sur une femme née avec assez de faiblesse pour être dominée, & avec assez de fermeté pour persi- ster dans son choix. Que cette Reine ait éte déterminée à ce choix par son cœur ou par la politique, c'est ce qu'on n'a jamais sçu, & ce que les plus clairvoyans tâcherent envain de démê- ler. Mazarin usa d'abord avec modération de sa puissan- ce. Il faudroit avoir vécu long-tems avec un Ministre pour peindre son caractere, pour dire quel degré de cou- rage ou de faiblesse il avoit dans l'esprit; à quel point il étoit ou prudent ou fourbe. Ainsi sans vouloir deviner ce qu'étoit Mazarin, on dira seulement ce qu'il fit. Il affecta dans les commencemens de sa grandeur, autant de simplicité que Richelieu avoit déployé de hauteur. Loin de prendre des Gardes, & de marcher avec un faste Royal, il eut d'abord le train le plus modeste; il mit de l'affabilité, & même de la molesse partout, où son Préde- cesseur avoit fait paraitre une fierté infléxible. La Reine vouloit faire aimer sa Régence & sa personne, de la Cour & des Peuples, & elle y réussissoit. Gaston, Duc d'Or- leans frere de Louïs XIII, & le Prince de Condé, ap- puyoient son pouvoir, & n'avoient d'émulation que pour servir l'Etat. Il falloit des Impôts pour soutenir la Guerre contre l'Espagne & contre l'Empire; on en établit quelques-uns bien modérez sans doute en comparaison de ce que nous
|| [0325.01]
avons payé depuis, & bien peu suffisants pour les besoins de la Monarchie. Le Parlement, en possession de vérifier les Edits de(1647.) ces Taxes, s'opposa vivement à l'Edit du Tarif: il acquit la confiance des Peuples par les contradictions, dont il fa- tigua le Ministére. Enfin douze charges de Maîtres des Requêtes nou- vellement créés, & environ quatre-vingt mille écus de gages des Compagnies Supérieures retenus, souleverent toute la Robe, & avec la Robe tout Paris; ce qui feroit à peine aujourd'hui dans le Royaume la matiere d'une Nouvelle, excita alors une Guerre Civile. Broussel, Conseiller Clerc de la Grand' Cham- bre, homme de nulle capacité, & qui n'avoit d'autre mérite que d'ouvrir toûjours les avis contre la Cour, ayant été arrêté, le Peuple en montra plus de douleur que la mort d'un bon Roi n'en a jamais causée. On vit renou- veller les Barricades de la Ligue; le feu de la sédition parut allumé dans un instant, & difficile à éteindre. Il fut attisé par la main du Coadjuteur, depuis Cardinal de Retz. C'est le premier Evêque qui ait fait une Guerre Civile sans avoir la Religion pour prétexte. Cet homme singulier s'est peint lui-même dans ses Mémoires écrits avec un air de grandeur, une impétuosité de génie, & une inégalité, qui sont l'image de sa conduite. C'étoit un homme, qui du sein de la débauche, & languissant en- core des suites qu'elle entraîne, prêchoit le Peuple, & s'en faisoit idolâtrer. Il respiroit la faction & les com- plots; il avoit été à l'âge de 23 ans l'ame d'une conspira- tion contre la vie de Richelieu: il fut l'auteur des Barri- cades, il précipita le Parlement dans les cabales, & le peuple dans les séditions. Ce qui parait surprenant, c'est que le Parlement entraîné par lui, leva l'étendart contre la Cour avant même d'être appuyé par aucun Prince.
|| [0326.01]
Cette Compagnie depuis long - tems étoit regardée bien différemment par la Cour & par le Peuple. Si l'on en croyoit la voix de tous les Ministres & de la Cour, le Parlement de Paris étoit une Cour de Justice, faite pour juger les Causes des Citoyens: il tenoit cette prérogative de la seule volonté des Rois, il n'avoit sur les autres Par- lemens du Royaume d'autre prééminence que celle de l'ancienneté, & d'un ressort plus considérable; il n'étoit la Cour des Pairs que parceque la Cour résidoit à Paris: il n'avoit pas plus de droit de faire des remontrances que les autres Corps, & ce droit étoit encore une pure grace: il avoit succedé à ces Parlemens qui représentoient autrefois la Nation Française; mais il n'avoit de ces anciennes As- semblées rien que le seul nom: & pour preuve inconte- stable, c'est qu'en effet les Etats Généraux étoient substi- stués à la place de ces Assemblées de la Nation, & le Par- lement de Paris ne ressembloit pas plus aux Parlemens tenus par nos premiers Rois, qu'un Consul de Smyrne ou d'Alep ne ressemble à un Consul Romain. Cette seule erreur de nom étoit le prétexte des pré- tentions ambitieuses d'une Compagnie d'hommes de Loi, qui tous, pour avoir acheté leurs Offices de Robe, pen- soient tenir la place des Conquérans des Gaules, & des Seigneurs des Fiefs de la Couronne. Ce Corps en tous les tems avoit abusé du pouvoir que s'arroge nécessairement un Premier Tribunal toûjours subsistant dans une Capitale. Il avoit osé donner un Arrêt contre Charles VII, & le bannir du Royaume: il avoit commencé un Procès Criminel contre Henri III; il avoit en tous les tems résisté, autant qu'il l'avoit pû, à ses Souverains; & dans cette Minorité de Louis XIV, sous le plus doux des Gouvernemens, & sous la plus indulgénte des Reines, il vouloit faire la Guerre Civile à son Prince, à l'exemple de ce Parlement d'An- gleterre, qui tenoit alors son Roi prisonnier, & qui
|| [0327.01]
lui fit trancher la tête. Tels étoient les discours & les pensées du Cabinet. Mais les Citoyens de Paris, & tout ce qui tenoit à la Robe, voyoient dans le Parlement un Corps auguste, qui avoit rendu la Justice avec une intégrité respectable, qui n'aimoit que le bien de l'Etat, & qui l'aimoit au péril de sa fortune, qui bornoit son ambition à la gloire de répri- mer l'ambition des Favoris, qui marchoit d'un pas égal entre le Roi & le Peuple; & sans examiner l'origine de ses droits & de son pouvoir, on lui supposoit les droits les plus sacrés, & le pouvoir le plus incontestable, quand on le voyoit soutenir la cause du Peuple contre des Mi- nistres détestés; on l'appelloit le Pere de l'Etat, & on fai- soit peu de différence entre le droit, qui donne la Cou- ronne aux Rois, & celui qui donnoit au Parlement le pouvoir de modérer les volontés des Rois. Entre ces deux extrémités un milieu juste étoit im- possible à trouver; car enfin il n'y avoit de Loi bien re- connuë, que celle de l'occasion & du tems. Sous un Gouvernement rigoureux le Parlement n'étoit rien: il étoit tout sous un Roi faible, & l'on pouvoit lui appli- quer ce que dit Mr. de Guimenée, quand cette Compa- gnie se plaignit sous Louis XIII, d'avoir été précédée par les Députez de la Noblesse. Messieurs, vous prendrez bien revanche dans la Minorité. On ne veut point répeter ici tout ce qui a été écrit sur ces troubles, & copier des livres pour remettre sous les yeux tant de détails alors si chers & si importans, & aujourd'hui presque oubliés: mais on doit dire ce qui ca- ractérise l'esprit de la Nation, & moins ce qui appartient à toutes les Guerres Civiles, que ce qui distingue celle de la Fronde. Deux pouvoirs établis chez les hommes, uniquement pour le maintien de la paix; un Archevêque & un Par-
|| [0328.01]
lement de Paris ayant commencé les Troubles, le Peu- ple crut tous ses emportemens justifiés. La Reine ne pouvoit paraître en Public sans être outragée; on ne l'ap- pelloit que Dame Anne; & si on y ajoutoit quelque titre, c'étoit un opprobre. Le Peuple lui reprochoit avec fu- reur de sacrifier l'Etat à son amitié pour Mazarin; & ce qu'il y avoit de plus insupportable, elle entendoit de tous côtez ces Chansons & ces Vaudevilles, monumens de plaisanterie & de malignité, qui sembloient devoir éter- niser le doute où l'on étoit de sa vertu. (6. Janv. 1649.) Elle s'enfuit de Paris avec ses enfans, son Ministre, le Duc d'Orleans, frere de Louïs XIII, le Grand Condé lui - même, & alla à St. Germain; on fut obligé de met- tre en gages chez des Usuriers les Pierreries de la Cou- ronne. Le Roi manqua souvent du nécessaire. Les Pa- ges de sa Chambre furent congediez, parcequ'on n'avoit pas dequoi les nourrir. En ce tems-là même la tante de Louïs XIV, fille de Henry le Grand, femme du Roi d'Angleterre, réfugiée à Paris, y étoit réduite aux der- niéres extrémités de la pauvreté, & sa fille, depuis ma- riée au frere de Louïs XIV, restoit au lit n'ayant pas de- quoi se chauffer; sans que le Peuple de Paris, enyvré de ses fureurs, fît seulement attention aux afflictions de tan de personnes Royales. La Reine, les larmes aux yeux, pressa le Prince de Condé de servir de Protecteur au Roi. Le Vainqueur de Rocroy, de Fribourg, de Lens & de Nordlingue, ne put démentir tant de services passez: il fut flatté de l'hon- neur de défendre une Cour, qu'il croyoit ingrate, contre la Fronde, qui recherchoit son appui. Le Parlement eut donc le Grand Condé à combattre, & il osa soutenir la Guerre. Le Prince de Conty, Frere du Grand Condé, aussi jaloux de son aîné, qu'incapable de l'égaler; le Duc de
|| [0329.01]
Longueville, le Duc de Beaufort, le Duc de Bouillon, ani- mez par l'esprit remuant du Coadjuteur, & avides de nouveautés, se flattant d'élever leur grandeur sur les ruï- nes de l'Etat, & de faire servir à leurs desseins particu- liers les mouvemens aveugles du Parlement, vinrent lui offrir leurs services. On nomma dans la Grand'Cham- bre les Généraux d'une Armée qu'on n'avoit pas. Cha- cun se taxa pour lever des Trouppes: il y avoit vingt Conseillers pourvus de Charges nouvelles créées par le Cardinal de Richelieu. Leurs Confreres, par une peti- tesse d'esprit, dont toute société est susceptible, sem- bloient poursuivre sur eux la memoire de Richelieu; ils les accabloient de dégoûts, & ne les regardoient pas comme Membres du Parlement: il fallut qu'ils donnas- sent chacun 15000 liv. pour les frais de la Guerre, & pour acheter la tolérance de leurs Confreres. La Grand'Chambre, les Enquêtes, les Requêtes, la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, qui avoient tant crié contre un impôt faible & nécessaire, qui n'alloit pas à cent mille écus, fournirent une somme de près de dix millions de notre monnoye d'aujourd'hui, pour la subversion de la Patrie. On leva douze mille hommes par Arrêt du Parlement, chaque Porte cochere fournit un homme & un cheval. Cette Cavalerie fut appellée la Cavalerie des Portes Cocheres. Le Coadjuteur avoit un Régiment à lui, qu'on nommoit le Régiment de Corin- the, parceque le Coadjuteur étoit Archevêque Titulaire de Corinthe, Sans les noms de Roi de France, de Grand Condé, de Capitale du Royaume, cette Guerre de la Fronde eût été aussi ridicule, que celle des Barberins; on ne savoit pourquoi on étoit en armes. Le Prince de Condé assié- gea cinq cens mille Bourgeois avec huit mille Soldats. Les Parisiens sortoient en campagne ornés de plumes &
|| [0330.01]
de rubans; leurs évolutions étoient le sujet de plaisante- ries des gens du métier. Ils fuyoient dès qu'ils rencon- troient deux cens hommes de l'Armée Royale. Tout se tournoit en raillerie; le Régiment de Corinthe ayant été battu par un petit parti, on appella cet échec, la pre- miére aux Corinthiens. Ces vingt Conseillers, qui avoient fourni chacun quinze mille Livres, n'eurent d'autre honneurs, que d'être appellez les Quinze-Vingt. Le Duc de Beaufort, l'Idole du Peuple, & l'instru- ment dont on se servit pour le soulever, Prince populaire, mais d'un esprit borné, étoit publiquement l'objet des railleries de la Cour & de la Fronde même. On ne par- loit jamais de lui, que sous le nom de Roi des Halles. Les Troupes Parisiennes, qui sortoient de Paris, & qui revenoient toûjours battues, étoient reçuës avec des huées & des éclats de rire. On ne réparoit tous ces petits échecs que par des Couplets & des Epigrammes. Les cabarêts, & les autres maisons de débauche étoient les tentes où l'on tenoit les Conseils de Guerre, au milieu des plaisan- teries, des Chansons, & de la gayeté la plus dissolue. La licence étoit si effrenée qu'une nuit les principaux Offi- ciers de la Fronde ayant rencontré le St. Sacrement qu'on portoit dans les ruës à un homme qu'on soupçonnoit d'ê- tre Mazarin, reconduisirent les Prêtres coups de plat d'épée. Enfin on vit le Coadjuteur, Archevêque de Paris, ve- nir prendre séance au Parlement avec un poignard dans sa poche, dont on appercevoit la poignée, & on crioit: Voilà le Breviaire de notre Archevêque. Au milieu de tous ces troubles, la Noblesse s'assembla en Corps aux Augustins, nomma des Syndics, tint pu- bliquement des séances réglées. On eût crû que c'étoit pour réformer l'Etat, & pour assembler les Etats-Géné-
|| [0331.01]
raux. C'étoit uniquement pour un tabouret, que la Reine avoit accordé à Madame de Pons; peut - être n'y a-t-il jamais eu une preuve plus sensible de la légéreté des esprits qu'on reprochoit alors aux Français. Les discordes civiles qui desoloient l'Angleterre précisément en même - tems, servent bien à faire voir les caractéres des deux Nations. Les Anglais avoient mis dans leurs troubles civils un acharnement mélan- colique, & une fureur raisonnée: ils donnoient de san- glantes batailles, le fer décidoit tout; les échaffauts étoient dressez pour les vaincus; leur Roi pris en combattant fut amené devant une Cour de Justice, interrogé sur l'abus qu'on lui reprochoit d'avoir fait de son pouvoir, condamné à perdre la tête, & exe- cuté devant tout son Peuple avec autant d'ordre, & avec les mêmes formalités de Justice, que si on avoit condamné un Citoyen criminel, sans que dans le cours de ces troubles horribles, Londres se fut res- senti un moment des calamités attachées aux Guerres Civiles. Les Français au - contraire se précipitoient dans les séditions, par caprice, & en riant; les femmes étoient à la tête des Factions, l'amour faisoit & rompoit les Cabales. La Duchesse de Longueville engagea Tu- renne, à peine Maréchal de France, à faire révolter(1649.) l'Armée qu'il commandoit pour le Roi. Turenne n'y réussit pas: il quitta en fugitif l'Armée dont il étoit Général, pour plaire à une femme, qui se mo- quoit de sa passion: il devint de Général du Roi de France, Lieutenant de Don Estevan de Gamarre, avec lequel il fut battu à Retel par les Troupes Royales. On connaît ce Billet du Maréchal d'Hoquincourt à la Duchesse de Montbazon. Perrone est à la Belle des Belles. On sçait ces Vers du Duc de la Rochefou-
|| [0332.01]
cault pour la Duchesse de Longueville, lorsqu'il reçut au combat de St. Antoine un coup de mousquet, qui lui fit perdre quelque tems la vuë:
Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
J'ai fais la guerre aux Rois, je l'aurois faite aux Dieux. La Guerre finit, & recommença à plusieurs reprises, il n'y eut personne, qui ne changeât souvent de Parti. Le Prince de Condé, ayant ramené dans Paris la Cour triom- phante, se livra au plaisir de la mépriser, après l'a- voir défenduë; & ne trouvant pas qu'on lui donnât des récompenses proportionnées à sa gloire & à ses ser- vices, il fut le premier à tourner Mazarin en ridi- cule, à braver la Reine, & à insulter un Gouverne- ment qu'il dédaignoit. Il écrivit, à ce qu'on prétend, au Cardinal, à l'illustrissimo Signor Faquino*. Il lui dit, un jour, adieu Mars. Il encouragea un Marquis de Jarsay à faire une déclaration d'amour à la Rei- ne, & trouva mauvais, qu'elle osât s'en offenser. Il se ligua avec le Prince de Conty son frere, & le Duc de Longueville, qui abandonnerent le parti de la Fronde. Le Coadjuteur, qui s'étoit déclaré l'implacable en- nemi du Ministére, se réunit secrettement avec la Cour pour avoir un Chapeau de Cardinal, & il sacrifia le Prince de Condé au ressentiment du Ministre. Enfin, ce Prince, qui avoit défendu l'Etat contre les Ennemis, & la Cour contre les Révoltez, Condé au comble de (Le 18 Janvier 1650.) la gloire, s'étant toûjours conduit en Héros, & jamais en homme habile, se vit arrêté prisonnier avec le Prin- ce de Conty & le Duc de Longueville. Il eût pu gou- verner l'Etat, s'il avoit seulement voulu plaire; mais il se contentoit d'être admiré. Le peuple de Paris, 3
|| [0333.01]
qui avoit fait des Barricades pour un Conseiller Clerc presque imbecile, fit des feux de joye lorsqu'on mena au Donjon de Vincennes le Défenseur & le Héros de la France. Un an après ces mêmes Frondeurs, qui avoient vendu le Grand Condé & les Princes à la vengéance ti- mide de Mazarin, forcerent la Reine à ouvrir leurs pri- sons, & à chasser du Royaume son Premier Ministre. Condé revint aux acclamations de ce même Peuple, qui l'avoit tant haï. Sa présence renouvella les cabales & les dissentions. Le Royaume resta dans cette combustion encor quel- ques années. Le Gouvernement ne prit jamais que des Conseils faibles & incertains: il sembloit devoir suc- comber: mais les Révoltés furent toûjours désunis, & c'est ce qui sauva la Cour. Le Coadjuteur tantôt ami, tantôt ennemi du Prince de Condé, suscita con- tre lui une partie du Parlement & du Peuple: il osa en même - tems servir la Reine, en tenant tête à ce Prince, & l'outrager, en la forçant d'éloigner le Car- dinal Mazarin, qui se retira à Cologne. La Reine par une contradiction trop ordinaire aux Gouvernemens faibles, fut obligée de recevoir à la fois ses services & ses offenses, & de nommer au Cardinalat ce même Coadjuteur, l'Auteur des Barricades, qui avoit con- traint la Famille Royale à sortir de la Capitale, & à l'assiéger.
|| [0334.01]

CHAPITRE IV.

Suite de la Guerre Civile jusqu'à la fin de la Rebellion en 1554.

(1651.) Enfin Condé se résolut à une Guerre, qu'il eût dû com- mencer du tems de la Fronde, s'il avoit voulu être le maître de l'Etat, ou qu'il n'auroit dû jamais faire, s'il avoit été Citoyen. Il part de Paris, il va soulever la Guienne, le Poitou & l'Anjou, & mandier contre la France le se- cours des Espagnols, dont il avoit été le fléau le plus terrible. Rien ne marque mieux la manie de ce tems, & le déréglement qui déterminoit toutes les démarches, que ce qui arriva alors à ce Prince. On lui envoya un Cou- rier de Paris avec des propositions, qui devoient l'enga- ger au retour & à la paix. Le Courier se trompa, & au-lieu d'aller à Angerville, où étoit le Prince, il alla à Augerville. La lettre vint trop tard. Condé dit, que s'il l'avoit reçuë plûtôt il auroit accepté les propositions de paix; mais puisqu'il étoit déja assez loin de Paris, ce n'étoit pas la peine d'y retourner. Ainsi l'equivoque d'un Courier, & le pur caprice de ce Prince replongea la France dans la Guerre Civile. Alors le Cardinal Mazarin, qui du fond de son exil (Dec. 1631.) à Cologne avoit gouverné la Cour, rentra dans le Royaume, moins en Ministre, qui revenoit reprendre son poste, qu'en Souverain qui se remettoit en possession de ses Etats; il étoit conduit par une petite Armée de sept mille hommes levez à ses dépens; c'est-à-dire, avec de l'argent du Royaume, qu'il s'étoit approprié. On fait dire au Roi dans une déclaration de ce tems- là, que le Cardinal avoit en effet levé ces Troupes de son
|| [0335.01]
argent; ce qui doit confondre l'opinion de ceux qui ont écrit, qu'à sa premiére sortie du Royaume, Mazarin s'é- toit trouvé dans l'indigence. Il donna le commande- ment de sa petite Armée au Maréchal d'Hoquincourt. Tous les Officiers portoient des Echarpes vertes, c'étoit la couleur des Livrées du Cardinal. Chaque parti avoit alors son Echarpe. La blanche étoit celle du Roi, l'isa- belle celle du Prince de Condé. Il étoit étonnant que le Cardinal Mazarin, qui avoit jusques alors affecté tant de modestie, eût la hardiesse de faire porter ses Livrées à une Armée, comme s'il avoit eu un parti différent de ce- lui de son maître; mais il ne put résister à cette vanité. La Reine l'approuva. Le Roi déja majeur, & son Frere, vinrent au-devant de lui. Aux premiéres nouvelles de son retour Gaston d'Or- leans, Frere de Louis XIII, qui avoit demandé l'éloigne- ment du Cardinal, leva des Troupes dans Paris sans trop savoir à quoi elles seroient employées. Le Parlement re- nouvella ses Arrêts, il proscrivit Mazarin, & mit sa tête à prix. Il fallut chercher dans les Registres, quel étoit le prix d'une tête ennemie du Royaume. On trouva, que sous Charles IX, on avoit promis par Arrêt cinquante mille écus à celui, qui représenteroit l'Amiral Coligny mort ou vif. On crut très-sérieusement procéder en ré- gle, en mettant ce même prix à l'assassinat d'un Cardinal Premier Ministre. Cette proscription ne donna à per- sonne la tentation de mériter les cinquante mille écus, qui après tout n'eussent point été payez. Chez une autre Nation & dans un autre tems un tel Arrêt eut trouvé des executeurs; mais il ne servit qu'à faire de nouvelles plai- santeries. Les Blots & les Marigny, Beaux Esprits, qui portoient la gayeté dans les tumultes de ces troubles, fi- rent afficher dans Paris une repartition de cent cinquante mille livres; tant pour qui couperoit le nez au Cardinal tant pour une oreille, tant pour un œil, tant pour le
|| [0336.01]
faire Eunuque. Ce ridicule fut tout l'effet de la proscri- ption. Le Cardinal de son côté n'employoit contre ses ennemis, ni le poison, ni l'assassinat; & malgré l'aigreur & la manie de tant de Partis & de tant de haines, on ne commit pas beaucoup de grands crimes. Les Chefs de Partis furent peu cruels, & les Peuples peu furieux; car ce n'étoit pas une Guerre de Religion. (Déc. 1651.) L'esprit de vertige qui régnoit en ce tems, posseda si bien tout le Corps du Parlement de Paris, qu'après avoir solemnellement ordonné un assassinat dont on se mo- quoit, il rendit un Arrêt, par lequel plusieurs Conseil- lers devoient se transporter sur la frontiere pour informer contre l'Armée du Cardinal Mazarin; c'est-à-dire, contre l'Armée Royale. Deux Conseillers furent assez imprudens pour aller, avec quelques Paysans, faire rompre les ponts par où le Cardinal devoit passer: ils furent faits prisonniers par les Troupes du Roi, relâchez avec indulgence, & moquez de tous les Partis. Précisément dans le tems que cette Compagnie s'a- bandonnoit à ces extrémitez contre le Ministre du Roi, elle déclaroit Criminel de Léze - Majesté le Prince de Condé, qui n'étoit armé que contre ce Ministre; & par un renversement d'esprit, que toutes les démarches précédentes rendent croyable, elle ordonna, que les nouvelles Troupes de Gaston, Duc d'Orleans, marche- roient contre Mazarin, & elle défendit en même tems qu'on prît aucuns deniers dans les Recettes publiques pour les soudoyer. On ne pouvoit attendre autre chose d'une Compa- gnie de Magistrats, qui jettée hors de sa sphere, & ne connaissant ni ses droits, ni son pouvoir réel, ni les Af- faires Politiques, ni la Guerre, s'assemblant & décidant
|| [0337.01]
en tumulte, prenoit des partis ausquels elle n'avoit pas pensé le jour d'auparavant, & dont elle - même s'éton- noit ensuite. Le Parlement de Bordeaux servoit alors le Prince de Condé; mais il tint une conduite plus uniforme, parce- qu'étant plus éloigné de la Cour, il étoit moins agité par des Factions opposées. Mais des objets plus considérables intéressoient toute la France. Condé, ligué avec les Espagnols, étoit en campagne contre le Roi; & Turenne ayant quitté ces mêmes Espa- gnols, avec lesquels il avoit été batu à Retel, venoit de faire sa paix avec la Cour, & commandoit l'Armée- Royale. L'épuisement des Finances ne permettoit ni à l'un ni à l'autre des deux Partis d'avoir de grandes d'Ar- mées; mais de petites ne décidoient pas moins du sort de l'Etat. Il y a des tems où cent mille hommes en cam- pagne peuvent à peine prendre deux Villes: il y en à d'autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser un Trône, ou l'affermir. Louis XIV, élevé dans l'adversité, alloit avec sa mere, son frere, & le Cardinal Mazarin, de Province en Pro- vince, n'ayant pas autant de Troupes autour de sa per- sonne, à beaucoup près qu'il en eut depuis en tems de paix pour sa seule Garde. Cinq à six mille hommes, les uns envoyez d'Espagne, les autres levez par les Partisans du Prince de Condé, le poursuivoient au cœur de son Royaume. Le Prince de Condé couroit cependant de Bordaux à Montauban, prenoit des Villes, & grossissoit partout son Parti. Toute l'espérance de la Cour étoit dans le Maréchal de Turenne. L'Armée Royale se trouva auprès de Gien
|| [0338.01]
sur la Loire. Celle du Prince de Condé étoit à quelques lieuës sous les ordres du Duc de Nemours & du Duc de Beaufort. Les divisions de ces deux Généraux alloient être funestes au Parti du Prince. Le Duc de Beaufort étoit in- capable du moindre Commandement. Le Duc de Ne- mours passoit pour être plus brave, & plus aimable qu'ha- bile. Tous deux ensemble ruïnoient leur Armée. Les Soldats savoient, que le Grand Condé étoit à cent lieües de là, & se croyoient perdus, lorsqu'au milieu de la nuit un Courier se présenta dans la forêt d'Orleans devant les Gran- des Gardes. Les Sentinelles reconnurent dans ce Courier le Prince de Condé lui - même, qui venoit d'Agen à - tra- vers mille avantures, & toûjours déguisé se mettre à la tête de son Armée. Sa présence faisoit beaucoup, & cette arrivée imprévuë encore davantage. Il savoit, que tout ce qui est soudain & inesperé transporte les hommes. Il profita à l'instant de la confiance & de l'audace qu'il venoit d'inspirer. Le grand talent de ce Prince, dans la guerre, étoit de prendre en un instant les résolutions les plus hardies, & de les exe- cuter avec non moins de prudence que de promptitude. (Avril 1652.) L'Armée Royale étoit séparée en deux Corps. Condé fondit sur celui, qui étoit à Blenau, commandé par le Ma- réchal d'Hoquincourt, & ce Corps fut dissipé en même tems qu'attaqué. Turenne n'en put être averti. Le Car- dinal Mazarin effrayé, courut à Gien au milieu de la nuit réveiller le Roi qui dormoit, pour lui apprendre cette nou- velle. Sa petite Cour fut consternée; on proposa de sau- ver le Roi par la fuite, & de le conduire sécretement à Bourges. Le Prince de Condé victorieux, approchoit de Gien, la désolation & la crainte augmentoient. Turenne par sa fermeté rassura les esprits, & sauva la Cour par son habilité: il fit, avec le peu qui lui restoit de Troupes, des mouvemens si heureux, profita si bien du terrein & du
|| [0339.01]
tems, qu'il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider, lequel avoit acquis plus d'honneur, ou de Condé victorieux, ou de Turenne, qui lui avoit arraché le prix de sa victoire. Il est vrai, que dans ce combat de Blenau, si long-tems célébre en France, il n'y avoit pas eu quatre cens hommes de tuez; mais le Prince de Condé n'en fut pas moins sur le point de se rendre Maître de toute la Famille Royale, & d'avoir entre ses mains son ennemi, le Cardinal Mazarin. On ne pouvoit guéres voir un plus petit combat, de plus grands intérêts, & un danger plus pressant. Condé, qui ne se flattoit pas de surprendre Turenne, comme il avoit surpris d'Hoquincourt, fit marcher son Armée vers Paris: il se hâta d'aller dans cette Ville jouïr de sa gloire, & des dispositions favorables d'un Peuple aveugle. L'admiration qu'on avoit pour ce dernier com- bat, dont on exagéroit encor toutes les circonstances, la haine qu'on portoit à Mazarin, le nom & la présence du Grand Condé, sembloient d'abord le rendre Maître absolu de la Capitale. Mais dans le fond tous les esprits étoient divisés; chaque Parti étoit subdivisé en Factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le Coadjuteur, devenu Cardinal de Retz, racommodé en apparence avec la Cour, qui le craignoit, & dont il se défioit, n'étoit plus le Maître du Peuple, & ne jouoit plus le principal rôle. Il gouver- noit le Duc d'Orleans, & étoit opposé à Condé. Le Par- lement flotoit entre la Cour, le Duc d'Orleans, & le Prince, quoique tout le monde s'accordât à crier contre Mazarin; chacun ménageoit en secret des intérêts particuliers; le Peuple étoit une mer orageuse dont les vagues étoient poussées au hazard par tant de vents contraires. On ne voyoit que Négociations entre les Chefs de Par- tis, Députations du Parlement, Assemblées de Chambres, séditions dans la Populace, Gens de Guerre dans la cam-
|| [0340.01]
pagne. Le Prince avoit appellé les Espagnols à son se- cours. Charles IV, ce Duc de Lorraine chassé de ses Etats, & à qui il restoit pour tous biens une Armée de huit mille hommes, qu'il vendoit tous les ans au Roi d'Espagne, vint auprès de Paris avec cette Armée. Le Cardinal Mazarin lui offrit plus d'argent pour s'en retourner, que le Parti de Condé ne lui en avoit donné pour venir. Le Duc de Lor- raine quitta bien-tôt la France après l'avoir désolée sur son passage, emportant l'argent des deux Partis. Condé resta donc dans Paris avec un pouvoir, qui di- minua tous les jours, & une Armée plus faible encore. Turenne mena le Roi & sa Cour vers Paris. Le Roi à l'âge de quinze ans vit de la hauteur de Charonne la bataille de St. Antoine, où ces deux Généraux firent avec si peu de Troupes de si grandes choses, que la réputation de l'un & de l'autre, qui sembloit ne pouvoir plus croître, en fut augmentée. Le Prince de Condé avec un petit nombre de Seigneurs de son Parti, suivi de peu de Soldats, soutint & repoussa l'effort de l'Armée Royale. Le Roi regardoit ce combat du haut d'une éminence avec Mazarin. Le Duc d'Orleans, incertain du parti, qu'il devoit prendre, restoit dans son Palais du Luxembourg. Le Cardinal de Retz étoit can- tonné dans son Archevêché. Le Parlement attendoit l'is- suë de la bataille pour donner quelque Arrêt. Le Peuple, qui craignoit alors également, & les Troupes du Roi, & celles de Mr. le Prince, avoit fermé les portes de la Ville, & ne laissoit plus entrer ni sortir personne, pendant que ce (2 Juil. 1652.) qu'il y avoit de plus grand en France s'acharnoit au combat, & versoit son sang dans le Fauxbourg. Ce fût-la que le Duc de la Rochefoucault, si illustrepar son courage & par son esprit, reçut un coup au-dessous des yeux, qui lui fit perdre la vuë pour quelque tems. On ne voyoit que jeunes Sei- gneurs tuez, ou blessez, qu'on rapportoit à la porte Saint Antoine, qui ne s'ouvroit point.
|| [0341.01]
Enfin Mademoiselle, fille de Gaston, prenant le parti de Condé, que son pere n'osa secourir, fit ouvrir les por- tes aux blessez, & eut la hardiesse de faire tirer sur les Troupes du Roi le canon de la Bastille. L'Armée Royale se retira, Condé n'acquit que de la gloire; mais Made- moiselle se perdit pour jamais dans l'esprit du Roi son cousin par cette action violente; & le Cardinal Maza- rin, qui savoit l'extrême envie, qu'avoit Mademoiselle d'epouser une Tête Couronnée, dit alors: Ce canon-là vient de tuer son mari. La plûpart de nos Historiens n'étalent à leurs Lecteurs que ces combats & ces prodiges de courage & de poli- tique; mais qui sauroit quels ressorts honteux il falloit faire jouer, dans quelles miseres on étoit obligé de plon- ger les Peuples, & à quelles bassesses on étoit réduit, verroit la gloire des Héros de ce tems-là avec plus de pitié que d'admiration. On en peut juger par les seuls traits que rapporte Gourville, homme attaché à Mr. le Prince. Il avouë que lui-même, pour lui procurer de l'argent, vola celui d'une Recette, & qu'il alla prendre dans son logis un Directeur des Postes à qui il fit payer une rançon; & il rapporte ces violences comme des cho- ses ordinaires. Après le sanglant & inutile combat de St. Antoine, le Roi ne put rentrer dans Paris, & le Prince n'y put de- meurer long-tems. Une émotion populaire, & le meur- tre de plusieurs Citoyens, dont on le crut l'auteur, le rendirent odieux au Peuple. Cependant il avoit encor sa brigue au Parlement. Ce Corps, peu intimidé alors par une Cour errante, & chassée en quelque façon de la Capitale, pressée par les cabales du Duc d'Orleans & du Prince, déclara par un Arrêt le Duc d'Orleans, Lieute-(20 Juilles 1652.) nant Général du Royaume, & Condé, Généralissime de ses Armées. La Cour irritée, ordonna au Parlement
|| [0342.01]
de se transferer à Pontoise; quelques Conseillers obéï- rent. On vit ainsi deux Parlemens, qui se contestoient l'un à l'autre leur autorité, qui donnoient des Arrêts contraires, & qui par-là se seroient rendus le mépris du Peuple, s'ils ne s'étoient toujours accordez à deman- der l'expulsion de Mazarin, tant la haine contre ce Mi- nistre sembloit alors le devoir essentiel d'un Français. Il ne se trouva dans ce tems aucun Parti, qui ne fût faible; celui de la Cour l'étoit autant que les autres; l'ar- gent & les forces manquoient à tous; les Factions se mul- tiplioient; les combats n'avoient produit de chaque côté que des pertes & des regrets. La Cour se vit obli- gée de sacrifier encor Mazarin, que tout le monde ap- pelloit la cause des troubles, & qui n'en étoit que le pré- texte. Il sortit une seconde fois du Royaume; pour sur- (12 Août 1652.) croît de honte, il fallut que le Roi donna une Déclara- tion publique par laquelle elle renvoyoit son Ministre, en vantant ses services, & en se plaignant de son exil. Charles I, Roi d'Angleterre, venoit de se mettre la tête sur un échafaut, pour avoir dans le commencement des troubles abandonné le sang de Straford son Premier Ministre, à son Parlement. Louïs XIV au-contraire de- vint le maître paisible de son Royaume en souffrant l'exil de Mazarin. Ainsi les mêmes faiblesses eurent des suc- cez bien différens. Le Roi d'Angleterre, en abandon- nant son Favori, enhardit un Peuple, qui respiroit la guer- re, & qui haïssoit les Rois: & Louïs XIV (ou plûtôt la Reine Mere) en renvoyant le Cardinal, ôta tout pré- texte de révolte à un Peuple las de la guerre, & qui ai- moit la Royauté. Le Cardinal à peine parti pour aller à Boüillon lieu de sa nouvelle retraite, les Citoyens de Paris de leur seul mouvement députerent au Roi pour le supplier de re-
|| [0343.01]
venir dans sa Capitale. Il y rentra, & tout y fut si paisible, qu'il eût été difficile d'imaginer que quelques jours auparavant tout avoit été dans la confusion. Ga- ston d'Orleans, malheureux dans ses entreprises qu'il ne sçut jamais soutenir, fut relegué à Blois, où il passa le reste de sa vie dans le repentir, & il fut le deuxiéme fils de Henri le Grand, qui mourut sans beaucoup de gloire. Le Cardinal de Retz, peut-être aussi imprudent que subli- me & audacieux, fut arrêté dans le Louvre; & après avoir été conduit de prison en prison, il mena long-tems une vie errante, qu'il finit enfin dans la retraite, où il acquit des vertus que son grand courage n'avoit pu con- naître dans les agitations de sa fortune. Quelques Conseillers, qui avoient le plus abusé de leur ministére, payerent leurs démarches par l'exil, les autres se renfermerent dans les bornes de la Magistrature, & quelques-uns s'attacherent à leur devoir par une gratifi- cation annuelle de cinq cens écus, que Fouquet, Procu- reur Général & Surintendant des Finances, leur fit don- ner sous main *. Le Prince de Condé cependant, abandonné en Fran- ce de presque tous ses Partisans, & mal secouru des Espa- gnols, continuoit sur les frontieres de la Champagne une guerre malheureuse. Il restoit encor des Factions dans Bordaux; mais elles furent bien-tôt appaisées. Ce calme du Royaume étoit l'effet du bannissement du Cardinal Mazarin; cependant à peine fut-il chassé par(Mars 1653.) le cri général des Français, & par une Déclaration du Roi, que le Roi le fit revenir. Il fut étonné de rentrer dans Paris, tout-puissant & tranquille. Louïs XIV le reçut comme un pere, & le Peuple comme un maître. On lui fit un festin à l'Hôtel de Ville au milieu des accla- 4
|| [0344.01]
mations des Citoyens: il jetta de l'argent à la Populace; mais on dit, que dans la joye d'un si heureux changement il marqua du mépris pour notre inconstance. Le Parle- ment, après avoir mis sa tête à prix comme celle d'un voleur public, le complimenta par Députez; & ce même Parlement peu de tems après condamna par contumace le Prince de Condé à perdre la vie; changement ordi- naire dans de pareils tems, & d'autant plus humiliant que (27 Mars 1654.) l'on condamnoit par des Arrêts celui dont on avoit si long tems partagé les fautes. On vit le Cardinal, qui pressoit cette condamnation de Condé, marier au Prince de Conty son frere l'une de ses niéces, preuve que le pouvoir de ce Mini- stre alloit être sans bornes.
|| [0345.01]

CHAPITRE V.

Etat de la France jusqu'à la mort de Cromwel, & au voyage de la Reine Christine.

Pendant que l'Etat avoit été ainsi déchiré au-dedans, il avoit été attaqué & affaibli au-dehors. Tout le fruit des Batailles de Rocroy, de Lens & de Norlingue fut perdu. La place importante de Dunkerque fut reprise par les Espagnols: ils chasserent les Français de Barcelo-(1651.) ne, ils reprirent Casal en Italie. Cependant malgré les tumultes d'une Guerre Civile, & le poids d'une Guerre Etrangere, Mazarin avoit été assez heureux pour conclu- re cette celébre Paix de Westphalie, par laquelle l'Em-(1648.) pereur & l'Empire vendirent * la Préfecture, & non la Souveraineté de l'Alsace, pour trois millions de livres payables à l'Archiduc; c'est-à-dire, pour six millions d'au- jourd'hui. Par ce Traité devenu pour l'avenir la Base de tous les Traitez, un nouvel Electorat fut créé pour la Maison Palatine. Les Droits de tous les Princes, & des Villes Impériales, les Priviléges des moindres Gentils- hommes Allemans furent confirmez. Le pouvoir de l'Empereur fut restraint dans des bornes étroites, & les Français joints aux Suedois devinrent Législateurs. Cette gloire de la France étoit aumoins en partie dûë aux Ar- mes de la Suede; Gustave Adolphe avoit commencé d'e- branler l'Empire. Ses Généraux avoient encor poussé assez loin leurs Conquêtes sous le Gouvernement de sa fille Christine. Son Général Vrangel étoit prêt d'entrer en Autriche. Le Comte de Konismar étoit Maître de la moitié de la Ville de Prague, & assiégeoit l'autre alors que cette Paix fut concluë. Pour accabler ainsi l'Empe- 5
|| [0346.01]
reur, il n'en coûta guéres à la France qu'un million par an donné aux Suedois. Aussi la Suede obtint par ces Traitez de plus grands avantages que la France; elle eut la Poméranie, beau- coup de Places & de l'argent. Elle força l'Empereur de faire passer entre les mains des Luthériens des Bénéfices qui appartenoient aux Catholiques Romains. Rome cria à l'impieté, & dit, que la Causede Dieu étoit trahie. Les Protestans se vanterent, qu'ils avoient sanctifié l'Ouvrage de la Paix, en dépouillant des Papistes. L'intérêt seul fit parler tout le monde. L'Espagne n'entra point dans cette Paix, & avec assez de raison; car voyant la France plongée dans les Guerres Civiles, le Ministre Espagnol espera profiter de nos di- visions. Les Troupes Allemandes licentiées devinrent aux Espagnols un nouveau secours. L'Empereur depuis la Paix de Munster fit passer en Flandres en quatre ans de tems près de trente mille hommes. C'étoit une violation manifeste des Traitez; mais ils ne sont jamais executés autrement. Les Ministres de Madrit eurent dans ce Traité de Westphalie, l'adresse de faire une Paix Particuliere avec la Hollande; la Monarchie Espagnole fut enfin trop heu- reuse de n'avoir plus pour ennemis, & de reconnaitre pour Souverains ceux qu'elle avoit traité si long-tems de Rebelles indignes de pardon. Ces Républicains augmen- terent leurs richesses, & affermirent leur grandeur & leur tranquillité, en traitant avec l'Espagne, sans rompre avec la France. (1653.) Ils étoient si puissants, que dans une Guerre qu'ils eurent quelque tems après avec l'Angleterre, ils mirent en mer cent Vaisseaux de ligne, & la Victoire demeura souvent indécise entre Black l'Amiral Anglais, & Tromp
|| [0347.01]
l'Amiral d'Hollande, qui étoient tous deux sur mer ce que les Condés & les Turennes étoient sur Terre. La France n'avoit pas en ce tems dix Vaisseaux de cinquante piéces de canon qu'elle pût mettre en mer; sa Marine s'anéantissoit de jour en jour. Louis XIV se trouva donc en 1653 maître absolu d'un Royaume encor ébranlé des secousses qu'il avoit re- çuës; rempli de désordres en tout genre d'administration; mais plein de ressources, n'ayant aucun Allié, excepté la Savoye, pour faire une Guerre offensive; & n'ayant plus d'Ennemis Etrangers que l'Espagne, qui étoit alors en plus mauvais état que la France. Tous les Français qui avoient fait la Guerre Civile étoient soumis hors le Prin- ce de Condé & quelques-uns de ses Partisans, dont un ou deux lui étoient demeurez fidéles par amitié & par gran- deur d'ame, comme le Comte de Coligny, & Boute- ville; & les autres parceque la Cour ne voulut pas les acheter assez chérement. Condé, devenu Général des Armées Espagnoles, ne put relever un Parti qu'il avoit affaibli lui-même par la destruction de leur Infanterie aux Journées de Rocroy & de Lens. Il combattoit avec des Troupes nouvelles, dont il n'étoit pas le maître, contre les vieux Régimens Français, qui avoient appris à vaincre sous lui, & qui étoient commandez par Turenne. Le sort de Turenne & de Condé fut d'être toûjours Vainqueurs, quand ils combatirent ensemble à la tête des Français, & d'être battus, quand ils commanderent les Espa- gnols. Turenne avoit à peine sauvé les débris de l'Ar- mée d'Espagne à la bataille de Retel, lorsque de Général du Roi de France il s'étoit fait le Lieutenant de Don Este- ran de Gamare. Le Prince de Condé eut le même sort devant Arras. L'Archiduc & lui assiégeoient cette Ville. Turenne les
|| [0348.01]
(25 Août 1654.) assiégea dans leur camp, & força leurs lignes; les Trou- pes de l'Archiduc furent mises en fuite. Condé avec deux Régimens de Français & de Lorraine snutint seul les efforts de l'Armée de Turenne, & tandis que l'Archi- duc fuyoit, il battit le Maréchal d'Hoquincourt, il repoussa le Maréchal de la Ferté, & se retira victorieux en cou- vrant la retraite des Espagnols vaincus. Aussi le Roi d'Espagne lui écrivit ces propres paro- les: J'ai su que tout étoit perdus, & que vous avez tout conservé. Il est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les batailles; mais il est certain que Condé étoit un des Grands- Hommes de Guerre qui eussent jamais paru, & que l'Ar- chiduc & son Conseil ne voulurent rien faire à cette Jour- née de ce que Condé avoit proposé. Arras sauvé, les lignes forcées, & l'Archiduc mis en fuite, comblerent Turenne de gloire, & on observa que dans la Lettre écrite au nom du Roi au Parlement * sur cette Victoire, on y attribua le succès de toute la Campagne au Cardinal Mazarin, & qu'on ne fit pas même mention du nom de Turenne. Le Cardinal s'é- toit trouvé en effet à quelques lieues d'Arras avec le Roi. Il étoit même entré dans le camp au siége de Stenay, que Turenne avoit pris avant de secourir Arras. On avoit tenu devant le Cardinal des Conseils de Guerre. Sur ce fondement il s'attribua l'honneur des événemens, & cette vanité lui donna un ridicule que toute l'autorité du Mi- nistére ne put effacer. Le Roi ne se trouva point à la bataille d'Arras, & au- roit pu y être: il étoit allé à la tranchée au siége de Ste- nay; mais le Cardinal Mazarin ne voulut pas qu'il expo- sât davantage Sa Personne, à laquelle le repos de l'Etat & la puissance du Ministre sembloient attachées. 6
|| [0349.01]
D'un côté Mazarin, maître absolu de la France & du jeune Roi, de l'autre, Don Louis de Haro, qui gouver- noit l'Espagne & Philippe IV, continuoient sous le nom de leurs Maîtres cette Guerre peu vivement soutenuë. Il n'étoit pas encor question dans le monde du nom de Louis XIV, & jamais on n'avoit parlé du Roi d'Espagne. Il n'y avoit alors aucune Tête Couronnée en Europe qui eût une gloire personnelle. La seule Christine, Reine de Suede, gouvernoit par elle-même, & soutenoit l'hon- neur du Trône abandonné, ou flétri, ou inconnu, dans les autres Etats. Charles II, Roi d'Angleterre, fugitif en France avec sa mere & son frere, y traînoit ses malheurs & ses espé- rances. Un simple Citoyen avoit subjugué l'Angleterre, l'Ecosse & l'Irlande, l'épée & la Bible à la main, & le masque du Fanatisine sur le visage. Cromwel, cet Usur- pateur digne de régner, avoit pris le nom de Protecteur, & non celui de Roi; parceque les Anglais savoient jus- qu'où les Droits de leurs Rois doivent s'étendre, & ne connaissoient pas, qu'elles étoient les bornes de l'autorité d'un Protecteur. Il affermit son pouvoir en sachant le réprimer à propos: il n'entreprit point sur les Priviléges, dont le Peu- ple étoit jaloux; il ne logea jamais de Gens de Guerre dans la Cité de Londres; il ne mit aucun impôt dont on pût murmurer; il n'offensa point les yeux par trop de faste; il ne se permit aucun plaisir; il n'accumula point de trésors; il eut soin, que la Justice fût observée avec cette impartialité impitoyable, qui ne distingue point les Grands des Petits. Le frere de Pantaleonsa, Ambassadeur de Portugal en Angleterre, ayant cru que sa licence seroit impunie, parceque la personne de son frere étoit sacrée, insulta des Citoyens de Londres, & en fit assassiner un pour se
|| [0350.01]
vanger de la résistance des autres; il fut condamné à être pendu. Cromwel, qui pouvoit lui faire grace, le laissa exe- cuter, & signa le lendemain un Traité avec l'Ambassadeur. Jamais le Commerce ne fut si libre ni si florissant; jamais l'Angleterre n'avoit été si riche. Ses Flotes victo- rieuses faisoient respecter son nom dans toutes les Mers, tandis que Mazarin, uniquement occupé de dominer & de s'enrichir, laissoit languir dans la France la Justice, le Commerce, la Marine, & même les Finances. Maître de la France, comme Cromwel de l'Angleterre, après une GuerreCivile, il eut pû faire pour le Païs, qu'il gou- vernoit, ce que Cromwel avoit fait pour le sien; mais il étoit Etranger, & l'ame de Mazarin, qui n'avoit pas la barbarie de celle de Cromwel, n'en avoit pas aussi la grandeur. Toutes les Nations de l'Europe, qui avoient négligé l'alliance de l'Angleterre sous Jacques I & sous Charles, la briguerent sous le Protecteur. La Reine Christine el- le-même, quoiqu'elle eût détesté le meurtre de Charles I, entra dans l'alliance d'un Tyran qu'elle estimoit. Mazarin & Don Louis de Haro prodiguerent à l'envi leur politique pour s'unir avec le Protecteur. Il gouta quel- que tems la satisfaction de se voir courtisé par les deux plus puissants Royaumes de la Chrétienté. Le Ministre Espagnol lui offroit de l'aider à prendre Calais; Mazarin lui proposoit d'assiéger Dunkerque, & de lui remettre cette Ville. Cromwel avoit à choisir en- tre les Clefs de la France, & celles de la Flandre; il fut beaucoup sollicité aussi par Condé; mais il ne voulut point négocier avec un Prince, qui n'avoit plus pour lui que son nom, & qui étoit sans Parti en France, & sans pouvoir chez les Espagnols. Le Protecteur se détermina pour la France; mais sans faire de Traité particulier, & sans partager des Conquê- tes d'avance; il voulut illustrer son usurpation par de plus
|| [0351.01]
grandes entreprises. Son dessein étoit d'enlever l'Améri- que aux Espagnols; mais ils furent avertis à tems, les Amiraux de Cromwel leur prirent dumoins la Jamaïque,(May. 1655.) Province que les Anglais possedent encor, & qui assure leur Commerce dans le Nouveau Monde. Ce ne fut qu'après l'expedition de la Jamaïque que Cromwel signa son Traité avec le Roi de France; mais sans faire encor mention de Dunkerque. Le Protecteur traita d'égal à égal; il força le Roi à lui donner le Titre de Frere. Son Sécretaire signa avant le Plénipotentiaire de France dans la minute du Traité, qui resta en Angleterre; mais il traita véritablement en Supérieur, en obligeant le Roi de(2. Nov. 1655.) France de faire sortir de ses Etats Charles II & le Duc d'York, petit fils de Henry IV, à qui la France devoit un azile. Tandis que Mazarin faisoit ce Traité, Charles II. lui demandoit une de ses niéces en mariage. Le mauvais état de ses affaires, qui obligeoit ce Prin- ce à cette démarche fut ce qui lui attira un refus. On a même soupçonné le Cardinal d'avoir voulu marier au Fils de Cromwel celle qu'il refusoit au Roi d'Angleterre. Ce qui est sûr, c'est que lorsqu'il vit ensuite le chemin du Trone moins fermé à Charles II, il voulut renouer ce mariage; mais il fut refusé à son tour. La mere de ces deux Princes, Henriette de France, fille de Henri le Grand, demeurée en France sans secours, fut réduite à conjurer le Cardinal d'obtenir aumoins de Cromwel, qu'on lui payât son Douaire. C'étoit le comble des humiliations les plus douloureuses, que de demander une subsistance à celui qui avoit versé le sang de son mari sur un échafaut. Mazarin fit de faibles instances en Angleterre au nom de cette Rei- ne, & lui annonça qu'il n'avoit rien obtenu. Elle resta à Paris dans la pauvreté, & dans la honte d'avoir imploré la pi- tié de Cromwel, tandis que ses enfans alloient dans l'Ar- mée de Condé & de Don Jean d'Autriche apprendre le mé- tier de la guerre contre la France qui les abandonnoit.
|| [0352.01]
Les enfans de Charles I, chassez de France se refu- gierent en Espagne. Les Ministres Espagnols éclaterent dans toutes les Cours, & surtout à Rome de vive voix, & par écrit contre un Cardinal, qui sacrifioit, disoient - ils, les Loix Divines, humaines, l'honneur & la Religion, au meurtrier d'un Roi, & qui chassoit de France Charles II, & le Duc d'Yorck, cousins de Louis XIV, pour plaire au bourreau de leur pere. Pour toute réponse aux cris de ces Espagnols, on produisit les offres qu'ils avoient faites eux-mêmes au Protecteur. La Guerre continuoit toûjours en Flandres avec des succez divers. Turenne ayant assiégé Valenciennes avec le Maréchal de la Ferté, éprouva le même revers que Condé avoit essuyé devant Arras. Le Prince, secondé (17 Juillet 1656.) alors de Don Juan d'Autriche, plus digne de combattre à ses côtez, que n'étoit l'Archiduc, força les lignes du Maréchal de la Ferté, le prit prisonnier, & délivra Valen- ciennes. Turenne fit ce que Condé avoit fait dans une déroute pareille. Il sauva l'Armée battuë, & fit tête par- tout à l'ennemi; il alla même un mois après assiéger & prendre la Capelle. C'étoit peut-être la premiere fois qu'une Armée battuë avoit osé faire un siége. Cette démarche de Turenne si estimée, après laquelle la Capelle fut prise, fut éclipsée par une marche plus belle encor du Prince de Condé. Turenne assiégeoit à peine Cambray, que Condé suivi de deux mille chevaux, perça à- (30 Mai 1656.) travers l'Armée des Assiégeants, & ayant renversé tout ce qui vouloit l'arrêter, il se jetta dans la Ville. Les Citoyens reçu- rent à genoux leur Libérateur. Ainsi ces deux hommes oppo- sez l'un à l'autre, déployoient les ressources de leur génie. On les admiroit dans leurs retraites, comme dans leurs Vi- ctoires, dans leur conduite & dans leurs fautes mêmes, qu'ils sçavoient toujours réparer. Leurs talens arrêtoient tour-à- tour les progrez de l'une & de l'autre Monarchie; mais le désordre des Finances en Espagne & en France, étoit encor un plus grand obstacle à leurs succez.
|| [0353.01]

LETTRE

DE

>Mr. DE VOLTAIRE,

SUR SON ESSAI DU SIECLE DE LOUIS XIV, à Mylord Harvey, Garde des Sceaux Privé d'Angleterre.

Ne jugez point, je vous prie, Mylord, de mon Essai sur le siecle de Louis XIV, par les deux Chapitres imprimés en Hollande avec tant de fautes qui rendent mon Ouvrage méconnaissable & inintelligible. Si la Tra- duction Anglaise s'est faite sur cette Copie informe, le Traducteur est digne de faire une Version de l'Apocalyp- se; mais surtout soyez un peu moins fâché contre moi, de ce que j'appelle le dernier siecle, le siecle de Louis XIV. Je sçai bien, que Louis XIV n'a eu l'honneur d'être ni le Maî- tre ni le Bienfaicteur d'un Boyle, d'un Newton, d'un Halley, d'un Addisson, d'un Dryden; mais dans le siécle que l'on nomme, le siecle de Leon X, ce Leon X avoit-il tout fait? N'y avoit-il pas d'autres Princes qui contribuerent à polir & à éclairer le Genre-Humain? Cependant le nom de Leon X a prévalu, parcequ'il encouragea les Arts plus qu'aucun autre. Eh! quel Roi a donc en cela rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV? Quel Roi a ré- pandu plus de bienfaits, marqué plus de goût, s'est signa- lé par de plus beaux établissemens? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvoit faire, sans doute, parcequ'il étoit homme: mais il a fait plus qu'aucun autre, parcequ'il étoit Grand- Homme. Ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup,
|| [0354.01]
c'est qu'avec des fautes connuës il a plus de réputation qu'aucun de ses Contemporains: C'est que malgré un million d'hommes dont il a privé la France, & qui ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime, & le met au rang des plus grands & des meilleurs Monarques. Nommez moi donc un Souverain, qui ait attiré chez lui plus d'Etrangers habiles, & qui ait plus encouragé le mérite dans ses Sujets. Soixante Sçavans de l'Europe re- çurent de lui des récompenses, étonnés d'en être connus. Quoique le Roi ne soit pas votre Souverain; leur écri- voit M. Colbert, il veut être votre Bienfaicteur; il m'a commandé de vous envoyer la Lettre de Change cy - jointe comme un gage de son estime. Un Bohémien, un Danois recevoient de ces Lettres dattées de Versailles. Guille- mini bâtit une maison à Florence des bienfaits de Louis XIV; il mit le nom de ce Roi sur le frontispice, & vous ne voulez pas qu'il soit à la tête du Siecle dont je parle? Ce qu'il a fait dans son Royaume doit servir à jamais d'exemple. Il chargea de l'education de son Fils & de son Petit-fils les plus éloquens & les plus sçavans Hommes de l'Europe. Il eut l'attention de placer trois enfans de Pierre Corneille, deux dans les Troupes & l'un dans l'E- glise; il excita le mérite naissant de Racine par un pré- sent considérable pour un jeune-homme inconnu & sans bien; & quand ce Génie se fût perfectionné, ces talens qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sien- ne: il eut plus que de la fortune, la faveur & quelquefois la familiarité d'un Maître; dont un regard étoit un bien- fait; il étoit en 1688 & 89 de ces Voyages de Marly tant brigués par les Courtisans; il couchoit dans la chambre du Roi pendant ses maladies, & lui lisoit ces Chefs-d'œu- vre d'Eloquence & de Poësie qui décoroient ce beau Régne. Cette faveur accordée avec discernement, est ce qui produit l'émulation & qui échauffe les grands Génies;
|| [0355.01]
c'est beaucoup de faire des Fondations, c'est quelque chose de les soutenir; mais s'en tenir à ces établisseméns, c'est souvent préparer les mêmes aziles pour l'homme inu- tile & pour le Grand-Homme, c'est recevoir dans la même ruche l'abeille & le frélon. Louis XIV songeoit à tout; il protégeoit les Acadé- mies, & distinguoit ceux qui se signaloient. Il ne pro- diguoit point sa faveur à un genre de mérite à l'exclusion des autres, comme tant de Princes qui favorisent, non ce qui est bon, mais seulement ce qui leur plaît; la Physique & l'êtude de l'Antiquité attirerent son at- tention. Elle ne se rallentit pas même dans les Guer- res qu'il soutenoit contre l'Europe: car en bâtissant trois cens Citadelles, en faisant marcher quatre cens mille Sol- dats, il faisoit élever l'Observatoire, & tracer une Mé- ridienne d'un bout du Royaume à l'autre, Ouvrage uni- que dans le monde. Il faisoit imprimer dans son Palais les Traductions des bons Auteurs Grecs & Latins; il en- voyoit des Géométres & des Physiciens au fond de l'Afri- que & de l'Amerique, chercher des véritez. Songez, Mylord, que sans le Voyage & les Expériences de ceux qui allerent à la Cayenne en 1672, Newton n'eût pas fait ses découvertes sur la Gravitation. Regardez, je vous prie, un Cassini [] & un Hugens qui renoncent tous deux à leur Patrie qu'ils honorent, pour venir jouir de l'estime & des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglais mêmes ne lui ayent point d'obligation? Dîtes-moi, je vous prie, dans quelle CourCharles II puisa tant de politesse & tant de goût? Les bons Auteurs de Louis XIV, n'ont-ils pas été vos mo- déles? N'est ce pas d'eux que votre sage Addisson, qui étoit à la tête des Belles-Lettres d'Angleterre, a tiré très- souvent ses excellentes Critiques? L'Evêque Burnet avoue, que ce goût acquis en France par les Courtisans de Char- les XII, réforma chez vous jusqu'à la Chaire, malgré la
|| [0356.01]
différence de nos Religions, tant la saine raison a par- tout d'empire. Dites-moi, si les bons Livres de ce tems là n'ont pas servi à l'éducation de tous les Princes d'Allemagne? Dans quelle Cour du Nord n'a-t-on pas vû des Théâtres Fran- çais? Quel Prince ne tâchoit pas d'imiterLouis XIV? Quelle Nation ne suivoit pas alors les modes de la France? Vous m'apportez, Mylord, l'exemple du Czar Pier- re le Grand, qui a fait naître les Arts dans son Païs, & qui est le Créateur d'une Nation nouvelle. Vous me dî- tes, que cependant son Siecle ne sera point appellé dans l'Eu- rope le Siecle du Czar Pierre, vous en concluez que je ne dois point appeller le Siecle passé le Siecle de Louis XIV. Il me semble, que la différence est bien palpable; le Czar Pierre s'est instruit chez les autres Peuples, il a por- té leurs Arts chez lui: mais Louis XIV a instruit les Na- tions, & tout, jusqu'à ses fautes mêmes, a été utile à l'Europe. Les Protestans qui ont quitté ses Etats, ont porté chez vous-même une industrie qui faisoit la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de Manufactures de Soye & de Cristaux? Ces derniers surtout furent perfe- ctionnés chez vous par nos Réfugiés, & nous avons per- du ce que vous avez acquis. Enfin si la Langue Française est devenue presque la Langue universelle, à qui en est-on redevable? Etoit-elle ainsi étendue du tems de Henri IV? Non sans doute; on ne connaissoit que l'Italien & l'Espa- gnol. Ce sont nos excellens Ecrivains, qui ont fait ces changemens. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellens Ecrivains? C'étoit Mr. Colbert, me direz-vous. Je l'avoue, & je prétends bien que le Ministre doit par- tager la gloire du Maître. Mais qu'eût fait un Colbert sous un autre Prince? Sous votre Roi Guillaume qui n'aimoit rien, sous le Roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres Souverains?
|| [0357.01]
Croiriez-vous bien, Mylord, que Louis XIV a ré- formé le goût de sa Cour en plus d'un genre? Il choisit Lully pour son Musicien, & ôta le Privilege à Cambert, parceque Cambert étoit un homme médiocre, & Lully un homme excellent. Il donnoit à Quinaut les sujets de ses Opera. C'est Louïs XIV, qui choisit celui d'Armide. Il dirigeoit les Peintures de le Brun; il soutenoit Boileau, Racine, Moliere contre leurs ennemis; il encourageoit les Arts utiles, comme les Beaux Arts, & toûjours en connaissance de cause; il prêtoit de l'argent à Vanrobes pour établir des Manufactures; il avançoit des millions à la Compagnie des Indes qu'il avoit formée. Non seu- lement il s'est fait de grandes choses sous son Régne; mais c'est lui qui les faisoit en partie. Souffrez donc, Mylord, que je tâche d'élever à sa gloire un Monument que je consacre bien plus à l'utilité du Genre Humain; c'est comme Homme & non comme Sujet, que j'écris; je veux peindre le dernier Siecle, & non pas simplement un Prince. Je suis las des Histoires, où il n'est question que des Avantures d'un Roi, comme s'il existoit seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui; en un mot, c'est d'un grand Siecle, plus encore que d'un grand Roi que j'écris l'Histoire. Pelisson cût écrit plus éloquemment que moi; mais il étoit Courtisan, & il étoit payé. Je ne suis ni l'un ni l'autre, c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité. J'espere, que vous trouverez dans cet Ouvrage quel ques-uns de vos sentimens; plus je penserai comme vous, plus j'aurai droit d'esperer l'approbation publi que, Je suis &c.

1 * Riencourt dans son Hist. Louis XIV a si peu de sens, qu'il Ce qui trompa cet Ecrivain, c'est qu'en effet Louis XIII avoit dé- claré la Reine Régente; ce qui de dit, que le Testament de Louis XIII fut vérifié au Parlement. fut confirmé: mais il avoit limi- mité son autorité; ce qui fut cassé.
2 * Son Pere mort en 1646.
3 * Mot cruel au Premier Ministre, que son frere appelloit Coglione.
4 * Mémoires de Gourville.
5 * Au Roi de France.
6 * Dattée de Vincennes du 11 Septembre 1654.

XML: http://diglib.hab.de/edoc/ed000146/voltaire_schriften_org.xml
XSLT: http://diglib.hab.de/edoc/ed000146/tei-transcript.xsl