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Histoire des Arabes sous le gouvernement des Califes
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HISTOIRE DES ARABES.

TOME I.

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HISTOIRE DES ARABES SOUS LE GOUVERNEMENT DES CALIFES.

Par M. l'Abbe' de Marigny .

TOME I.

A PARIS, chez { La veuve Estienne & Fils, rue S. Jacques. Desaint & Saillant, rue S. Jean de Beauvais. Jean-Thomas Herissant, rue S. Jacques.

M. D C C. L.

Avec Approbation & Privilége du Roi.

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PREFACE.

[] M Algré les reproches de frivolité que l'on fait aux Modernes, & à notre Nation en particulier, il est évident néanmoins que le goût du vrai, du bon, du solide s'y est tou jours conservé; & il s'y main tient encore. Si les ouvrages d'imagination & de pur agré ment ont un succès rapide, les ouvrages sérieux y sont reçus avec accueil. Les premiers ont à la vérité une course brillante; mais elle est presque toujours de peu de durée: semblables à l'éclair, ils ne lancent qu'un feu passager, dont il ne reste souvent aucune trace. Ceux-ci, au contraire, ont une marche
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grave, lente, mais soutenue: le tems, loin de les détruire, ne fait que les rendre plus pré cieux. [] Nous en avons des preuves sensibles dans un grand nombre de productions, aussi utiles pour l'esprit que pour le cœur, aussi recommandables par la netteté & la pureté du style, que par la sagesse & l'exactitude de la morale. Telle est entre autres l'Histoire ancienne du célébre M. Rollin, de laquelle tout le monde sait le succès. Je cite en particulier cet Auteur, parce- que dans l'ouvrage que je don ne aujourd'hui, je me suis pro posé de marcher sur ses traces, sans oser néanmoins prétendre atteindre à sa perfection. [] Ce Savant, chargé de mé rite, de travail & d'années, ayant terminé sa carrière dans le cours de son entreprise, on en
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a demandé la continuation avec le plus grand empressement. Les vœux du Public se trouvent rem plis à différens égards. Tandis que d'une part un des plus fa meux éleves (a) de ce grand homme, digne héritier de ses vertus, de son esprit, de ses ta lens, exécute avec applaudisse ment la suite de l'Histoire Ro maine; un autre Auteur (b) con nu des Savans par l'ingénieuse Mappe-Monde qu'il a dressée des Etats & des Empires de l'u nivers, (c) travaille à la partie de l'Histoire ancienne qui concer ne la Perse & les pays voisins. On y verra ce qui s'est passé en 1 2 3
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Orient pendant environ 800. ans sous le regne des deux gran des familles qui ont gouverné la Perse & autres pays, depuis la révolte des Parthes contre les successeurs d'Alexandre, jus qu'au regne d'Izdegerd, dernier Roi des Artaxercides, qui fut détrôné par les Arabes Musul mans vers l'an 640. de l'Ere Chrétienne. Cet ouvrage peut servir de préliminaire à celui que je donne aujourd'hui; & l'un & l'autre forment une suite natu relle de l'Histoire de M. Rollin. [] J'avois projetté d'abord de composer un ouvrage bien plus étendu. Mon dessein étoit de donner une histoire générale des Arabes que j'étudiois de puis long-tems, & pour laquel le j'avois ramassé des matériaux considérables. Mais que d'ob stacles n'ai-je pas rencontrés, lorsque j'ai tenté de rédiger mes
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collections en corps d'histoire? En examinant ce que j'avois si délement recueilli d'après les Auteurs Arabes dont nous avons les traductions, j'ai vû que la plupart de ces Ecrivains se con tredisoient les uns les autres, & je me suis trouvé alors d'au tant plus embarrassé, que ne sa chant pas assez d'Arabe pour consulter les Historiens origi naux, je n'ai pu découvrir si la plupart des contradictions que je rencontrois, ne devoient pas plutôt être rejettées sur les Tra ducteurs que sur les Auteurs: par conséquent, il m'a été de même impossible de rechercher parmi le grand nombre d'Historiens Arabes que nous avons, de quoi concilier leurs différens senti mens. [] J'avois cru pouvoir tirer de grands secours de la Bibliothé que Orientale de M. d'Herbe
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lot: ouvrage en effet qui auroit été des plus utiles pour mon pro jet, si l'Auteur qui entendoit par faitement l'Arabe, eût eu le tems de revoir son ouvrage, d'y mettre la dernière main, & de veiller lui-même à l'impres sion; mais ce Savant étant mort trop tôt, on s'est contenté de ranger par ordre alphabétique, & encore avec très-peu de soin, les différentes collections qu'il avoit rassemblées pour le projet qu'il méditoit. Ce travail ayant été exécuté sans discussion & sans critique, il n'en est résulté, pour ainsi dire, qu'un composé de bévûes & de contradictions qui désolent un lecteur qui veut s'instruire. [] Il faut cependant convenir que c'est ce que nous avons de mieux à consulter dans notre langue: & malgré les défauts de cet ouvrage, on peut en
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tirer parti; mais c'est en l'étu diant avec critique, & en s'ap puyant de quelque Auteur ac crédité, avec le secours duquel on puisse démêler & mettre à profit les richesses qui s'y trou vent répandues de côté & d'au tre. [] C'est à quoi je me suis appli qué, en faisant sur-tout un grand usage de la savante Histoire des Patriarches d'Alexandrie, pu bliée par M. l'Abbé Renaudot; ouvrage dans lequel ce Savant donne un extrait assez étendu de l'histoire des Sarrazins, ou Ara bes Musulmans, depuis Maho met jusqu'à l'extinction des Ca lifes par les Tartares. [] Cet Auteur si profond en tout genre de littérature, & si versé dans l'étude des langues, m'a confirmé dans la juste défiance que m'avoit inspirée la lecture de la Bibliothéque Orientale.
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Quoiqu'il eût été fort ami de l'Auteur, dont il respectoit les ta lens & le mérite, il parle peu a vantageusement de son ouvrage; (a) & il a soin de prévenir le Pu blic sur les précautions qu'il faut prendre en le lisant. Il regrete que M. d'Herbelot n'ait pas eu le tems de le retoucher, persuadé que s'il eût pu y apporter autant d'exactitude & d'attention qu'il avoit de lumières & de con noissances, nous n'aurions rien 4
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eu en ce genre de plus parfait. [] Au reste, M. d'Herbelot n'est pas le seul Ecrivain que M. Re naudot accuse de peu d'exacti tude sur l'histoire Sarrazine. Il remonte bien plus haut, & fait voir que plusieurs Auteurs origi naux se sont trompés eux-mê mes, & n'ont pas sidélement détaillé l'histoire de leur nation. Il se plaint en particulier d'El Macin, (a) & il prouve que cet auteur a été cause de plusieurs fautes que différens Ecrivains, & M. d'Herbelot (b) entr'autres, 5 6
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ont commises dans leurs ouvra ges. [] La vûe de tant d'écueils m'a fait prendre le parti de me con duire avec la plus grande ré serve. Ainsi au lieu d'entrer dans l'histoire générale des Arabes, je me suis restreint à ne parler de ces peuples que depuis qu'ils ont été soumis au gouverne ment monarchiquesous Mahomet & ses successeurs. Quoique les Au teurs originaux ne s'accordent pas toujours entr'eux sur la plu part des faits & des dates, j'ai observé cependant que par rap port à la suite des successeurs de Mahomet, & aux différen
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tes révolutions qui ont changé plusieurs fois la face de l'Empi re Sarrazin, les sentimens des Ecrivains étoient assez unifor mes. J'ai donc cru réussir à trai ter cette partie de l'histoire Ara be, en ne décrivant que ce que j'ai vu confirmé par le consen tement unanime des Auteurs; & j'ai laissé à ceux qui ont plus de savoir, de patience & de tems, le soin de travailler à un ouvra ge plus étendu & plus com plet. [] Cette Histoire, telle que je la donne, remplira toujours en quelque façon le dessein que l'on s'est proposé d'en faire une suite des ouvrages du célébre M. Rollin. Ce Savant n'ayant eu pour objet que d'instruire le commun des lecteurs, & sur tout les jeunes gens, s'est dis pensé d'entrer dans des discus lions épineuses, qui ne regar
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dent que les Savans, & ceux qui veulent approfondir une his toire dans toutes ses parties. On verra dans celle-ci, comme dans la sienne, des révolutions fré quentes, des couronnes renver sées, des Souverains devenir le jouet de la fortune, de vils es claves monter sur le trône, & former des dynasties puissantes qui s'élevent & se détruisent successivement avec la même facilité. Effets surprenans des conseils secrets de l'Etre souve rain, qui tenant en ses mains les trônes & les couronnes, les dis pense ou les ôte à qui il lui plaît. [] Tel est le grand spectacle que présente aux lecteurs l'Histoire des Arabes, fous les Princes qui les ont commandés depuis que le gouvernement monar chique a été établi parmi eux. [] La vie de Mahomet, fonda
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teur de leur religion & de leur empire, servira de préliminaire à cet ouvrage. Je n'en ai donné qu'un abrégé assez succint; mais qui suffira cependant pour faire connoître la grandeur du génie de cet homme singulier, qui sans éducation, & sans aucune étude, a su en imposer aux peu ples, & se faire un parti assez considérable pour changer la face du gouvernement & de la religion de son pays, & se faire déclarer en même tems Roi & Pontife de sa nation. [] Les commencemens de sa prétendue mission furent extrê mement orageux. Les habitans de la Mecque, parmi lesquels il avoit tâché de répandre son fa natisme, se déclarent contre lui, & ne le menacent de rien moins que de la mort. Obligé de pren dre la fuite pour se soustraire aux recherches de ses ennemis, il se
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sauve à Médine, & y prêche plus haut qu'auparavant. Animé par la persécution qu'on lui avoit suscitée à la Mecque, il sait adroitement s'en faire un mérite. Asin de conserver à jamais la mémoire de l'extrémi té où il s'étoit trouvé réduit, ses sectateurs font de sa fuite une époque fameuse, qui subsiste en core aujourd'hui dans une gran de partie de l'univers, où l'on suit la doctrine de ce prétendu Prophéte. Cette époque s'appel le l'Hégire, qui selon la force du mot Arabe signifie fuite ou retraite. J'en parlerai à la suite de cette Préface, & je ferai voir comment on peut la concilier avec l'Ere Chrétienne. [] Le nouveau législateur n'est pas plutôt établi à Médine, qu'il met les armes à la main de ses prosélytes, & porte la guerre dans la Mecque qu'il réduit sous
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son obéissance. Cette conquê te est bientôt suivie de la sou mission des trois Arabies. Tout l'ancien gouvernement change de face; & l'on ne suit plus que la loi du vainqueur. Maître dans sa propre patrie, il entreprend d'étendre par les armes sa reli gion & son empire. Il projette de s'emparer de la Syrie, qui étoit alors occupée par les Grecs: il commence en effet la guerre contre ces peuples; la mort l'interrompt dans sa course; ses sectateurs reprennent son en treprise, & la poursuivent avec une rapidité qui tient du pro dige. [] Mahomet étant mort sans lais ser d'enfans mâles, & sans se désigner un successeur, l'empire naissant des Arabes est menacé de sa ruine, par les dissensions qui s'élevent parmi les chefs Musulmans. Ali, cousin du Pro
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phéte, & de plus son gendre par Fatime sa fille qu'il avoit épousée, prétend à la couron ne: on est prêt à en venir aux mains; mais enfin la querelle s'appaise, & l'on convient de reconnoître pour Souverain A boubecre, dont la fille nommée Aiesha avoit été une des femmes de Mahomet, & la plus aimée de ce Prince. [] Le respect que l'on avoit pour le fondateur de l'Etat, em pêche ses successeurs de pren dre aucun titre fastueux: on veut, pour ainsi dire, que ce soit lui qui regne à jamais sur la nation; & ceux qui occupent le trône après lui, se contentent du titre de Califes, c'est-à-dire Vicaires ou Successeurs. Aboubecre [] est le premier revêtu de ce titre, & c'est proprement à lui que com mence cette histoire. [] Ce Prince ne regne que deux
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ans; & dans ce court espace, il réussit à éteindre plusieurs factions qui s'étoient élevées en Arabie. Il poursuit en même- tems les desseins de Mahomet sur les Grecs. Il pénetre chez eux, & s'empare d'une partie de la Syrie. Omar son succes seur acheve la conquête de cette contrée. Peu après, ses Géné raux passent en Egypte, & se rendent maîtres de cette vaste province. Othman vient après lui, & marchant sur ses traces, il signale son regne par les ar mes. D'un côté les Sarrazins envahissent l'isle de Chypre, d'un autre ils font irruption dans le royaume de Perse, subju guent ces peuples, & les ré duisent sous l'obéissance des Califes. [] Othman est assassiné. Ali par vient enfin à l'Empire, & se fait une grande réputation, laquelle
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est cependant plutôt fondée sur le fanatisme de ses sectateurs, que sur aucun mérite réel. Les Persans, par exemple, & quel ques autres peuples, ont pour ce Calife une vénération singu lière. Ils le regardent comme le seul véritable successeur de Mahomet : en conséquence ils refusent de reconnoître les trois premiers Califes qui l'ont pré cédé. Ils s'étendent en éloges outrés sur les qualités de ce Prince, & le regardent comme un des plus grands Souverains que les Arabes aient eu dans leur monarchie. [] J'avouerai cependant que je n'ai rien vû dans l'histoire, qui réponde aux idées que ses sec tateurs veulent nous donner de ce Prince. Rien n'y annonce un grand homme: au contraire, on ne voit qu'un esprit inconsé quent, un brouillon, qui peu
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d'accord avec lui-même, l'est encore moins avec les autres. A l'instant de la mort du Pro phéte son beau-pere, il cabale pour obtenir le Califat: son ca ractère ambitieux lui fait dévo rer avec chagrin le désagrément de voir revêtir de cette dignité les trois premiers successeurs de Mahomet. On prétend même qu'il fut du complot qui fit per dre la vie à Othman; & lors qu'après la mort de ce der nier, on offre à Ali cette cou ronne qu'il avoit tant souhaitée, ce Prince la refuse, & ne l'ac cepte ensin qu'avec la répugnan ce la plus marquée. A peine est-il sur le trône, qu'il a des querelles avec tout le monde; & enfin il indispose tellement les esprits, qu'il est obligé d'a bandonner sa capitale, & d'aller établir ailleurs le siége du Ca lifat.
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[] Le soupçon que l'on avoit que ce Prince étoit entré dans le complot de l'assassinat d'Oth man sert alors de prétexte à une révolte qui éclate en Syrie. Moavias nommé par Othman gouverneur de cette province, veut vanger la mort de son bien faiteur. Il déclare Ali indigne du Califat, refuse de le recon noître, se fait proclamer lui-mê me comme seul légitime Calife, & établit son siége à Damas. [] Ali fait de vains efforts con tre son rival. Il prend les armes: il est battu, & il se trouve trop heureux de pouvoir en venir à un accommodement, par lequel on lui permet de conserver en Ara bie le titre & les prérogatives du Califat. Il est assassiné peu après, & laisse deux enfans, à l'aîné desquels les Arabes défe rent la couronne. [] Hassan, c'est le nom de ce
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Prince, plus malheureux enco re & moins habile que son pe re, ne peut se soutenir contre les menées de Moavias; desor te qu'après six mois de re gne, il consent enfin à se défaire du sceptre qu'il n'étoit pas digne de porter. Moavias se trouve alors seul possesseur du trône: il est reconnu par tous les Mu sulmans comme véritable & lé gitime Calife, & il est le pre mier de cette fameuse dynastie des Ommiades, ainsi appellée d'Ommiah, chef de la maison de ce Prince. [] Moavias n'est pas sitôt tran quille possesseur du trône Musul man, qu'il s'applique à en éten dre la gloire. Il poursuit les en treprises que les premiers Ca lifes avoient formées contre les Grecs: il les chasse de l'Armé nie & de la Natolie, & les re pousse jusqu'à Constantinople. Il
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prend ensuite des mesures pour rendre héréditaire la dignité Ca lifale, qui jusqu'alors avoit été élective: il y réussit; sa couron ne passe à son fils, & ensuite à ses descendans. [] Cette dynastie se soutient glorieusement sous quatorze Princes qui se succédent les uns aux autres, non pas toujours dans la ligne directe, car les fre res monterent souvent sur le trône au préjudice de leurs ne veux, lorsque ceux-ci étoient trop jeunes, ou quand il y avoit d'autres raisons pour les éloigner du trône; mais la suc cession s'est toujours conservée dans la maison d'Ommiah jus qu'à Mervan II. l'un des plus illustres, & en même-tems des plus malheureux Princes de cet te maison. [] L'extinction des Ommiades sur l'ouvrage des Abbassides,
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Princes ainsi appellés parce- qu'ils tiroient leur origine d'Ab bas, oncle de Mahomet. Ils employent pour l'exécution de leur dessein, le même prétexte dont s'étoient servis les Ommia des pour envahir la couronne. Ceux-ci s'étoient déclarés con tre Ali comme assassin d'Oth man; les Abbassides prennent les armes contre les Ommiades, pour venger la mort d'Ali, dont on les accusoit d'être les meur triers: ils s'établissent sur le trô ne & s'en assurent la possession, au moyen de ce massacre af freux dont on trouvera la des cription au commencement du troisiéme volume de cette his toire. [] Selon quelques Auteurs, deux Princes échappent à cette hor rible boucherie. L'un va s'éta blir dans un coin de l'Arabie, où il jouit assez tranquillement
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du titre de Calife, sans cepen dant avoir d'autorité que dans un terrein extrêmement resserré. Il forme une espece de dynastie qui subsiste jusque vers le seizié me siécle de l'Ere Chrétienne. L'autre se sauve en Espagne, & y est reconnu Calife par les Ara bes Musulmans qui avoient con quis une partie de cette pro vince. Ses descendans y re gnent après lui, & se soutiennent sur le trône pendant près de trois cens ans, c'est-à-dire, jusqu'au tems que les Almoravides firent la conquête de l'Espagne. [] Les Abbassides qui se disoient les véritables enfans de la mai son de Mahomet, comme des cendans de Haschem & d'Ab dal-Motaleb proches parens du Prophéte, se conservent sur le trône pendant plus de cinq cens ans, sous trente-sept Princes dont l'histoire forme le III & le IV.
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volume de cet ouvrage. Le sié ge de leur Empire fut d'abord à Couffah. Almansor, deuxiéme Calife de cette dynastie, le trans porte à Haschemia: mais une in sulte qu'il reçoit dans cette ville lui fait prendre la résolution de bâtir la ville de Bagdet, qui de vient la capitale de l'Empire jus qu'à l'extinction des Abbassides. Motassem, l'un des Califes de cette maison, voulut cependant transférer le siége Impérial à Sa marath; mais ce ne fut que pour quelques années, après lesquel les il retourna à Bagdet, qui fut jusqu'à la fin le siége principal des Califes. C'est de-là que les Abbassides sont appellés com munément Califes de Bagdet, comme on a appellé les Ommia des Califes de Syrie, à cause de leur séjour habituel dans ce pays. [] Laruine des Ommiades n'étoit
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provenue que de la trop grande autorité dont ils avoient revêtu les Gouverneurs des provinces: les Abbassides firent la même faute, & leur puissance en fut considérablement altérée. Ils soutinrent néanmoins leur dy nastie plus long-tems que les Ommiades; mais ils ne la con serverent pas dans la même splendeur par rapport à l'éten due de leur autorité. [] Il y eut sous leur regne de fré quens démembremens de l'Em pire, dans lesquels s'établirent autant de diverses dynasties. Tel les furent celles des Thahériens & des Soffarides qui regnerent dans la Perse, la Transoxane, & le Turquestan: ensuite les Tho lonides & les Aschidiens qui commanderent en Egypte sous le titre de Sultans, en recon noissant néanmoins la supréma tie du Calife de Bagdet.
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[] Mais aux Aschidiens succé derent les Fatimites, qui pré tendant être les véritables suc cesseurs de Mahomet, comme descendans d'Ali par Fatime fille du Prophéte, se firent déclarer Souverains en Egypte, & y pri rent hautement le titre de Cali fe. Alors dans toute l'étendue de leur domination on supprima des prières publiques le nom des Califes de Bagdet. Il n'y eut plus dans ce pays de monnoye frap pée à leur coin; & cette nou velle dynastie se soutint ainsi en toute souveraineté pendant près de trois cens ans, après les quels ils rentrerent en possession de l'Egypte, c'est-à-dire, qu'on les y reconnut pour Souverains, & qu'ils en eurent les hon neurs, mais sans aucune autorité réelle. [] Au reste, ils n'en avoient guères plus alors sur leurs pro
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pres foyers. L'imprudence que quelques Abbassides avoient eue d'introduire à leur cour une milice étrangère, fut ce qui contribua le plus à avilir la di gnité califale. Ces troupes qu'on avoit tirées du Turquestan, & dont il est fait mention dans cet te histoire sous le nom de Mi lice turque, abuserent bientôt de la faveur dont les Califes les honoroient. Insensiblement el les envahirent toute l'autorité, au point de déposer à leur gré les Visirs, & même les Califes. Avec le tems, on réussit à les réduire; mais les Califes n'en devinrent pas plus puissans. Les Ministres de ces Princes con noissant le foible de leurs Sou verains, prirent sur eux un as cendant qui les remit bientôt dans l'esclavage dont ils avoient tâché de se tirer. [] Un des Abbassides cherche
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à réprimer l'insolence de ces Ministres, en créant une di gnité supérieure à celle des Visirs; c'est celle d'Emir-al- Omara, c'est-à-dire, Comman dant des Commandans. Par ce moyen le Visiriat est comme anéanti; mais les Califes restent en servitude, & l'Etat se trouve plus agité que jamais, par les in trigues & les menées de ceux qui aspiroient à cette haute di gnité. De-là ces guerres conti nuelles entre les Princes des dif férentes dynasties qui s'étoient élevées dans les provinces dont les Califes leur avoient accordé la propriété. Chacun d'eux for me des prétentions pour la di gnité d'Emir. Ils y parviennent & se supplantent tour-à-tour. L'autorité temporelle des Cali fes passe entre leurs mains, & ils ne laissent à ces Princes que le vain titre de Souverain C'est
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ce qu'on verra détaillé dans cette histoire, lorsqu'on parlera des grands mouvemens qu'excite rent les Baridiens, les Hamada nites, les Bouides, les Gazne vides, les Khouaresmiens, & sur-tout ces Princes fameux du Turquestan si connus sous le nom de Selgiucides. [] Pendant que ces puissances se déchirent mutuellement, on en voit une autre former aussi des prétentions & parvenir à ses fins. C'est la dynastie des Ata becks, à laquelle les Califes de Bagdet furent redevables de l'extinction des Fatimites d'E gypte, après la ruine desquels la Syrie & l'Egypte rentrent sous la domination des Abbassi des. Cette grande expédition projettée par l'Atabeck Nou reddin (appellé dans nos histoi res Noradin) fut exécutée par le fameux Salaheddin, ou Saladin,
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comme l'appellent les Occi dentaux. Ce Prince parvint au Sultanat d'Egypte, & fut le chef de la dynastie des Aioubites, qui fut dans la suite exterminée par les Mammeluks, esclaves Turcs, dont un des descendans de Salaheddin s'étoit formé une milice. [] Ce fut sous le Sultanat de ce Prince & de ses successeurs, que toute la Chrétienté entre prit la fameuse & inutile expé dition des Croisades. Je n'ai par lé que sommairement du com mencement de ces guerres sous le regne des Fatimites, parce que n'ayant point eu pour objet de traiter directement de ces Ca lifes, je n'ai pas cru devoir m'é tendre sur ce qui étoit arrivé sous leur regne. Mais dès l'ins tant de leur extinction, j'ai dé taillé la suite de ces guerres, parceque l'Egypte & la Syrie
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étant rentrées sous la domina tion des Abbassides, le récit de ce qui s'est passé dans ces pro vinces a fait alors une partie de mon histoire. [] Dans le même tems que l'O rient est agité par tant de trou bles, il s'éléve une nouvelle dynastie plus formidable que cel les qui avoient paru jusqu'alors. C'est celle des Genghiskaniens, ainsi appellée du nom de Gen ghiskan qui en étoit le chef. Ce Prince, si renommé par la rapi dité de ses exploits, se répand dans l'Orient à la tête des Mo gols & des Tartares, & réduit bientôt sous sa puissance une étendue immense de pays. Ses successeurs, héritiers de son courage & de sa haine contre les Musulmans, réunissent à leur couronne la plupart des Etats dont s'étoient emparés les Prin ces des autres dynasties, qui
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avoient été jusqu'alors si redou tables, & enfin ils se rendent maîtres de Bagdet, massacrent le Calife & ses enfans, & ex terminent dans leurs personnes l'illustre maison des Abbassides, qui occupoit le trône depuis plus de cinq cens ans. [] C'est ici que se termine cette histoire, dans laquelle, si on n'a pas rapporté tout ce qui pou voit être intéressant par rapport aux Arabes Musulmans, on ose du moins se flater de n'avoir rien avancé que d'après les Au teurs les plus accrédités & les plus dignes de foi. On trouvera entr'autres un détail exact de toutes les différentes maisons ou dynasties qui se sont rendu cé lébres parmi ces peuples, & on verra au juste leur origine, leur accroissement, leur décadence, leur extinction. [] A l'égard du caractère géné
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ral de cette nation, j'aurois voulu trouver dans les Auteurs que j'ai lus, de quoi détruire l'idée que nous avons toujours eue des Arabes Sarrasins. J'ai insinué dans le Préliminaire de cet Ou vrage, que nous étions dans l'erreur à l'égard de ces peu ples, & que la barbarie, que nous étions dans l'usage de leur attribuer, n'étoit que l'effet de nos préjugés. On verra néan moins dans cette Histoire, que nous ne nous sommes pas beau coup trompés. En effet, sous quelque dynastie qu'on les en visage, on remarquera toujours que la férocité faisoit la bâse de leur caractère. [] On trouvera cependant quel ques traits de clémence, de politesse, d'humanité, sous des Princes qui s'étoient appliqués à policer les peuples, & à adoucir leurs mœurs; mais ces
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traits sont en petit nombre, & ne décident rien pour le géné ral. En effet, il ne faut point ap précier une nation sur quelques vertus passagères qui ont pu éclater sous des regnes heu reux: il n'y a que des mœurs soutenues qui puissent nous gui der surement, lorsqu'il s'agit de prononcer. Or on ne voit point que les Arabes aient acquis beaucoup de perfection à cet égard. Je les trouve à peu près les mêmes sous les Abbassides que sous les Ommiades; & s'il y avoit quelque différence, elle ne pourroit être qu'à leur désa vantage. On peut en juger par le caractère même des Princes qui ont occupé le trône. Les Abbassides, aussi féroces que les Ommiades, paroissent moins entendus & moins braves. Ils ont parmi eux quelques Prin ces guerriers, mais en très-pe
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tit nombre: le reste, ou ne fait point la guerre, ou la fait mal. Ils ne peuvent conserver en en tier le riche héritage dans le quel les Ommiades s'étoient soutenus avec honneur, & c'est sous leur regne que la dignité califale tombe dans le dernier avilissement, & qu'elle est en fin totalement ruinée. [] A l'égard des sciences, on convient que les Arabes y ont fait les progrès les plus rapides. Ils furent néanmoins très-long tems sans les cultiver, quoi qu'ils eussent beaucoup de feu & de vivacité, & toutes les dispositions les plus favorables. Les premiers Califes ignoroient tout, hors l'Alcoran & la guer re. Les Ommiades passent aussi pour avoir été fort ignorans; mais sous les Abbassides, di sent la plupart des Auteurs, le gout des sciences devint pres
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que général dans la nation, & l'on vit de toutes parts des sça vans, protégés par les Princes, perfectionner les arts & les sciences, & composer des ou vrages en différens genres de littérature. Je ne puis donner une plus belle idée du progrès que les Lettres firent alors par mi ces peuples, qu'en rappor tant un long passage de l'excel lent Traité du Choix des Etu des par M. l'Abbé Fleury. [] „Il faut, dit ce célébre Ecri vain, se désabuser de cette opi nion vulgaire, que tous les Ma hométans sans distinction aient toujours fait profession d'igno rance. Ils ont eu un nombre in croyable de gens renommés pour leur savoir, particuliere ment des Arabes & des Per sans: & ils ont écrit de quoi remplir de grandes bibliothe ques. Dès le douziéme siécle
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dont je parle, il y avoit plus de quatre cens ans qu'ils étu dioient avec application: & ja mais les études n'ont été si for tes chez eux, que lorsqu'elles étoient les plus foibles chez nous, c'est-à-dire, dans le di xiéme & l'onziéme siécle. Ces Arabes, je veux dire tous ceux qui se nommoient Musulmans, de quelque nation & en quel que pays qu'ils fussent, avoient deux sortes d'études, les unes qui leur étoient propres, les autres qu'ils avoient emprun tées des Grecs, sujets des Em pereurs de Constantinople. [] Leurs études particulières étoient premierement leur re ligion, c'est-à-dire l'Alcoran: les traditions qu'ils attribuoient à Mahomet & à ses premiers disciples: les vies de leurs pré tendus saints, & les fables qu'ils en racontoient: les cas
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de conscience sur leurs prati ques de religion; comme la priere, les purifications, le jeûne, le pélerinage; & leur théologie scholastique qui con tient tant de questions sur les attributs de Dieu, sur la pré destination, le jugement, la succession du Prophéte; d'où viennent entr'eux tant de sec tes qui se traitent mutuelle ment d'hérétiques. [] D'autres étudioient l'Alco ran & ses commentaires, plu tôt en Jurisconsultes qu'en Théologiens, pour y trouver les regles des affaires, & la décision des différends. Car ce livre est leur unique loi, même pour le temporel. D'au tres s'appliquoient encore à leur Histoire, qui avoit été écrite avec grand soin dès le commencement de leur reli gion & de leur empire, &
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qui a toujours été continuée de puis. Mais ils étoient fort igno rans des histoires plus ancien nes, méprifant tous les hommes qui avoient été avant Maho met; & appellant tout ce tems, le tems d'ignorance, parceque l'on avoit ignoré leur religion. Ils se contentoient des antiqui tés des Arabes, contenues dans les Ouvrages de leurs anciens Poëtes, qui leur tenoient lieu d'histoire pour tous ces tems- là. En quoi on ne peut désa vouer qu'ils n'aient suivi le même principe que les anciens Grecs, de cultiver leurs pro pres traditions toutes fabuleu ses qu'elles étoient. [] Mais il faut reconnoître aussi, que leur poësie n'a ja mais eu que des beautés fort superficielles, comme le bril lant des pensées & la har diesse des expressions. Ils ne
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se sont point appliqués à ce genre de poësie qui consiste en imitation, & qui est le plus propre à émouvoir les pas sions: & ce qui les en a éloi gnés, a peut-être été le mé pris des arts, qui y ont du rap port, comme la peinture & la sculpture, que la haine de l'idolatrie leur faisoit abhorrer. Leurs Poëtes étoient encore utiles pour l'étude de la lan gue Arabique: c'étoit alors la langue des maîtres & de la plupart des peuples dans tout ce grand empire; & encore aujourd'hui, c'est la langue vulgaire de la plus grande par tie, & par-tout la langue de la religion. Ils l'étudioient principalement dans l'Alco ran; & pour l'apprendre par l'usage vivant, les plus cu rieux alloient de toutes parts à la province d'Irak, & parti
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culierement à la ville de Bas sora, qui étoit pour eux, ce qu'étoit Athènes pour les an ciens Grecs. Comme il y avoit dès-lors des Princes puissans en Perse, on écrivoit aussi en leur langue, & elle a été beaucoup plus cultivée de puis. Voilà les études qui étoient propres aux Musul mans, & qui étoient aussi an ciennes que leur religion. [] Celles qu'ils avoient em pruntées des Grecs, étoient plus nouvelles de deux cens ans. Car ce fut vers l'an 820. que le Calife Almamon de manda à l'Empereur de Cons tantinople les meilleurs livres Grecs, & les fit traduire en Arabe. On ne voit pas toute fois qu'ils se soient jamais ap pliqués à la langue Grecque. Il suffisoit pour la leur faire mépriser, que ce fût la langue
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de leurs ennemis. D'ailleurs ils avoient en Syrie & en Egypte tant de Chrétiens qui sçavoient l'Arabe & le Grec, qu'ils ne manquoient pas d'in terprétes; & ce furent ces Chrétiens qui traduisirent les livres Grecs, en Syriac & en Arabe, pour eux & pour les Musulmans. Entre les livres des Grecs, il y en eut grand nombre qui ne furent pas à l'usage des Arabes. Ils ne pou voient connoître la beauté des Poëtes, dans une langue étrangere & d'un génie tout différent, joint que leur reli gion les détournoit de les li re. Ils avoient une telle hor reur de l'idolatrie, qu'ils ne se croyoient pas permis de prononcer seulement les noms des faux dieux: & entre tant de milliers de volumes qu'ils ont écrits, à peine en trou
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vera-t-on quelqu'un, qui les nomme. Ils étoient donc bien éloignés d'étudier toutes ces fables dont nos Poëtes moder nes ont été si curieux: & la même superstition les pouvoit détourner de lire les histo riens, outre qu'ils méprisoient, comme j'ai dit, tout ce qui est plus ancien que Mahomet. Pour l'éloquence & la politi que qui sont nées dans les ré publiques les plus libres, la forme du gouvernement des Musulmans ne leur donnoit pas lieu d'en profiter. Ils vi voient sous un empire absolu ment despotique, où il ne fal loit ouvrir la bouche que pour flatter son Prince & ap plaudir à toutes ses pensées, & où l'on n'étoit pas en peine de chercher ce qui étoit le plus avantageux à l'Etat, & les manieres de persuader,
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mais les moyens d'obéir à la volonté du maître. [] Il n'y eut donc point d'au tres livres des Anciens qui fus sent à leur usage, que ceux des Mathématiciens, des Mé decins & des Philosophes. Mais comme ils ne cher choient ni politique, ni élo quence, Platon ne leur con venoit pas; joint que pour l'en tendre, la connoissance des Poëtes, de la religion & de l'histoire des Grecs, est néces saire. Aristote leur fut bien plus propre avec sa dialectique & sa métaphysique: aussi l'é tudierent-ils d'une ardeur & dune assiduité incroyables. Ils s'appliquerent encore à sa physique, principalement aux huit livres qui ne contiennent que le général: car la physi que particuliere qui a besoin d'observations & d'expérien
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ces ne les accommodoit pas tant. Ils ne laissoient pas d'é tudier fort la médecine: mais ils la fondoient principalement sur des raisonnemens généraux des quatre qualités & du tem pérament des quatre hu meurs; & sur les traditions des remédes, qu'ils n'exami noient point, & qu'ils mê loient d'une infinité de su perstitions. Au reste ils n'ont point cultivé l'anatomie, qu'ils avoient reçûe des Grecs fort imparfaite. Il est vrai qu'on leur doit la chymie, & ils l'ont poussée fort loin, s'ils ne l'ont même inventée. Mais ils y ont mêlé tous les vices que l'on a tant de peine à en sépa rer encore à présent, la vanité des promesses, l'extravagance des raisonnemens, la supersti tion des opérations, & tout ce qui a produit les charlatans
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& les imposteurs. De-là ils passoient aisément à la magie & à toutes les sortes de divi nations, où les hommes don nent naturellement, quand ils ignorent la physique, l'histoi re, & la véritable religion; comme on a vû par l'exemple des anciens Grecs. Ce qui les aida fort dans ces illusions, fut l'astrologie qui étoit le but principal de leurs études de mathématique. En effet, on a tant cultivé cette prétendue science sous l'empire des Mu sulmans, que les Princes en faisoient leurs délices, & re gloient sur ce fondement leurs plus grandes entreprises. Le Calife Almamon calcula lui- même les tables astronomi ques, qui furent fort célébres; & il faut avouer qu'elles ont beaucoup servi pour ses obser vations, & pour les autres
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parties utiles des mathémati ques, comme la géométrie & l'arithmétique. On leur doit l'algébre & le zéro pour mul tiplier par dix, qui a rendu les opérations d'arithmétique si faciles. Pour l'astronomie ils avoient les mêmes avantages qui avoient excité les anciens Egyptiens & les Chaldéens à s'y appliquer, puisqu'ils ha bitoient les mêmes pays; & ils avoient de plus toutes les ob servations de ces Anciens, & toutes celles que les Grecs y avoient ajoutées.„ [] On voit par cet exposé, quel étoit l'état des Sciences parmi les Arabes sous le regne des Abbassides. J'ai tâché d'en don ner des preuves, en rassemblant les faits qui m'ont paru les plus intéressans; mais pour détailler un tableau aussi-bien ordonné que celui que je viens de rap
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porter d'après M. Fleury, il au roit fallu être en état de recou rir aux sources, & pouvoir pui ser dans les historiens Arabes, de quoi donner une idée sensi ble des progrès & de la force des études chez ces peuples, & des révolutions que les scien ces ont pu y essuyer. [] Il me reste présentement à parler de l'année Arabique, & de la maniere dont on peut con cilier l'Hégire Mahométane avec l'Ere Chrétienne. [] L'année des Arabes est, comme la nôtre, composée de douze mois, qui sont, Mohar ram, Sefer, Rebiah premier, Rebiah second, Giomada pre mier, Giomada second, Ré geb, Schaban, Ramadan, Sha val, Doulkâdah & Doulhégiah. Ces mois sont alternativement de trente & de vingt-neuf jours; c'est-à-dire que le premier en a
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30, le second 29, le troisiéme 30, & ainsi du reste. Le nom bre des jours qui composent ces mois, n'en forme, comme on le voit, que des mois lunaires qui rendent l'année plus courte d'environ onze jours, que l'an née solaire. On les appelle mois vagues, parcequ'ils se trouvent successivement dans toutes les saisons de l'année, passant de l'hyver à l'automne, de l'au tomne à l'été, & ensuite au printems. Ainsi, en supposant, par exemple, que leur année commençât par le mois de Jan vier, elle commenceroit trois ans après par le mois de Dé cembre, ensuite par Novem bre, & ainsi du reste. [] Les anciens Arabes voulant remédier à cet inconvénient, & fixer le pélerinage de la Mec que à la saison de l'automne, comme la plus commode, tant
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à cause de la fraîcheur, que par rapport à l'abondance des fruits qui sont alors dans leur maturi té, se servirent de l'intercala tion qu'ils avoient apprise des Juifs; & tous les trois ans ils ajouterent un mois à leurs an nées. Par ce moyen, ils en fi rent des années solaires. Cette réforme se fit long-tems avant Mahomet, & subsistoit encore dans le tems qu'il commença à établir sa religion. Mais ce nouveau Législateur prétendant qu'une année de treize mois étoit contraire à l'institution di vine, retrancha ce mois inter calé, & rétablit l'année pure ment lunaire & vague, telle que les Mahométans la suivent encore aujourd'hui. [] Cette année étant, comme j'ai dit, plus courte d'onze jours que l'année solaire, il en résulte qu'en 33 années Arabiques, par
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exemple, il manque 33 fois on ze jours, qui font 363. ce qui forme environ une année so laire. Ainsi, de 33 en 33 ans, en ajoutant une année interca laire, on trouvera le moyen de rapporter les années Arabiques à celles de notre Ere vulgaire. [] Il y a cependant quelque chose de plus à observer par rapport à l'année Arabique Mu sulmane. Les Arabes Mahomé tans fixant leur époque à l'an née dans laquelle Mahomet s'enfuit de la Mecque à Médi ne, fuite qui arriva l'an de J. C. 621 au mois de Juillet, il est nécessaire, pour concilier le Ca lendrier Musulman avec celui des Chrétiens, d'ajouter d'a bord 621 à l'année de l'Hégire dont on veut chercher le rap port avec l'année Chrétienne; & l'addition faite, il faut ensui te soustraire du nombre qui en
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résulte autant d'unités qu'il s'y trouve de fois 33. Par exem ple, pour savoir comment trou ver par l'année de l'Hégire 656 celle de l'Ere Chrétienne qui y a rapport, il n'y a d'abord qu'à ajouter 621 au nombre ci-des sus, ce qui formera 1277, puis ôter de ce dernier nombre au tant d'unités qu'il y a de fois 33 dans 656: ce sera 19 à ôter de 1277; d'où il résultera 1258, qui sera l'année de l'Ere Chré tienne répondant à l'an de l'Hé gire 656. Par une progression contraire, si l'on veut savoir, par exemple, à quelle année de l'Hégire l'année Chrétienne 1258 a rapport, il n'y a qu'à d'abord ôter 621 de ce nom bre: il en résultera 637; ensuite en ajoutant à ce dernier nom bre autant d'unités qu'il y a de fois 33, ce sera 19 qui joint à 637 formera 656, qui est
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l'année de l'Hégire qui répond à l'an 1258. [] Il est à observer cependant, que cette méthode n'est pas de la derniere précision, parce- que l'année Arabique étant va gue, & commençant tantôt dans une saison & tantôt dans une autre, il peut arriver que l'on compte telle année de l'Hégire comme avenue, qui ne le sera pas encore, ou qui sera avancée; mais on ne risque de se tromper que de quelques mois. Ceux qui voudront avoir un calcul plus précis & plus exact, pourront consulter les Ta bles que Riccioli a inventées pour la réduction des années de l'Hégire à celles de l'Ere Chrétienne. On trouve aussi à ce sujet un calcul tout dressé dans les Tables Chronologi ques de M. l'Abbé Lenglet.
|| [lv.01]

Généalogie de Mahomet & des cinq premiers Califes surnommés Rachedis, ou Droituriers.

Cette Généalogie passe pour certaine parmi les Arabes, depuis Adnan. On a omis ici quelques Noms pour l'abréger.
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Généalogie des XIV. grands Califes Ommiades.

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Généalogie des XXXVII. grands Califes Abbassides.

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Années de l'Hégire. Années Chrétiennes. Généalogie & Chronologie des Califes Fatimites d'Egypte.
Obeidallah, qui prétendoit descendre d' Ali & de Fatime, fille de Mahomet.
Caïem.
Mansor.
358 968 Moëz 1erCalife d'Egypte (sous l'Abbasside Mothi 42e. Cal.)
365 975 Azis.
386 996 Hakem.
412 1021 Dhaher.
427 1035 Mostanser.
487 1094 Mostaali. N.
495 1102 Amer.
524 1130 Hafedh.
544 1149 Dhafer.
549 1154 Faïez.
555 1160 Adhed, 11e. & dernier Calife Fatimite d'Egypte: Car l'an de l'Hég. 567. Ch. 1170. Salaheddin, Chef des Sultans Ajoubites, y rétablit l'au- torité des Califes Abbassides.
|| [lix.01]

SUITE CHRONOLOGIQUE

des Califes ou Successeurs de Mahomet, fondateur de l'Empire des Arabes; avec celle des Empereurs Ro mains-Grecs de Constantinople, leurs contemporains & voisins.

Ere de l'Hég. Ere Chrét. Arabes. Romains-Grecs de Constantinople.
1 622 Mahomet commence à éta- blir son Empire. Heraclius, depuiss le 25. Mars 610.
11 632 Il meurt, & son beaupere Aboubécre est établi Calife, c'est-à-dire, Successeur. C'étoit le 230. Em- pereur depuis Constan- tin le Grand.
13 634 Omar, Calife II.
641 . . . . . . . . . . Heraclius-Constantin & Heracléonas.
642 . . . . . . . . . . Constans.
643 Othman, Calife III. [Ici finit le Tome I.]
35 655 Ali, Calife IV.
40 660 Hassan, Calife V.
41 661 Moavias, Calife VI. & 1er des Ommiades, qui rési- derent en Syrie.
668 . . . . . . . . . . Constantin-Pogonat.
60 679 Yesid, Calife VII.
64 683 Moavias II. Calife VIII.
64 683 Mervan, Calife IX.
65 684 Abdalmelek, Calife. X.
685 . . . . . . . . . . Justinien II.
695 . . . . . . . . . . Leonce.
698 . . . . . . . . . . Tibere-Apsimare.
86 705 Valid, Calife XI. . . . . Justinien II. rétabli.
712 . . . . . . . . . . Bardane-Philippique.
713 . . . . . . . . . . Anastase II.
97 716 Soliman, Calife XII. . . Théodose III.
717 . . . . . . . . . . Léon l'Isaurien.
99 718 Omar II. Calife XIII.
102 721 Yesid II. Calife XIV.
104 723 Hescham, Calife XV.
741 . . . . . . . . . . Constantin-Coprony- me.
125 742 Valid II. Calife XVI.
126 743 Yesid III. Calife XVII.
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Ere de l'Hég. Ere Chrét. Arabes. Romains-Grecs
127 744 Ibrahim, Calife XVIII.
127 744 Mervan II. Cal. XIX. 14e. & dernier des Ommiades. [Ici finit le Tome II.]
134 752 Aboul-Abbas-Saffah, Calife XX. & 1erdes Abbassi- des qui (depuis son Succes- seur) résiderent à Bagdet, ou à Samarath.
136 754 Abou-Giaffar-Almansor, Calife XXI.
158 775 Mahadi, Calife XXII. . . Léon-Chazare.
780 . . . . . . . . . . Constantin, & Irène sa mere.
169 785 Hadi, Calife XXIII.
170 786 Haroun-Raschid, Cal. 24e.
790 . . . . . . . . . . Constantin seul.
797 . . . . . . . . . . Irène seule.
802 . . . . . . . . . . Nicéphore.
193 809 Amin, Calife XXV.
811 . . . . . . . . . . Michel-Curopalate.
198 813 Mamon, Calife XXVI. . . Léon l'Arménien.
820 . . . . . . . . . . Michel le Bègue.
829 . . . . . . . . . . Théophile.
218 833 Motassem, Calife XXVII.
227 841 Vathek-Billah*, Calife 28. Michel III.
232 849 Motavakel, Calife XXIX.
247 861 Montasser, Calife XXX.
248 862 Mostain, Calife XXXI.
252 866 Motaz, Calife XXXII.
867 . . . . . . . . . . . Basile le Macédonien.
255 869 Mothadi, Calife XXXIII.
256 870 Motamed, Calife XXXIV.
886 . . . . . . . . . . . Léon le Sage.
279 892 Mothaded, Calife XXXV.
289 902 Moctaphi, Calife XXXVI.
295 908 Moctader, Calife XXXVII.
911 . . . . . . . . . . . Alexandre.
912 . . . . . . . . . . . Constantin-Porphiro- genete, qui associa Romain surnommé l'Ancien.
320 932 Caher, Calife XXXVIII.
[Ici finit le Tome III.]
7
|| [lxj.01]
Ere de l'Hég. Ere Chrét. Arabes. Romains-Grecs.
322 934 Rhadi, Calife XXXIX.
329 941 Motaki, Calife XL.
333 944 Mostakfi, Calife XLI.
334 945 Mothi, Calife XLII.
959 . . . . . . . . . . . Romain le jeune.
963 . . . . . . . . . . . Nicéphore-Phocas.
969 . . . . . . . . . . . Jean-Zimiscès.
363 973 Thaï, Calife XLIII.
976 . . . . . . . . . . . Basile & Constantin.
381 991 Cader, Calife XLIV.
1025 . . . . . . . . . . . Constantin seul.
1028 . . . . . . . . . . . Romain-Argyre.
422 1031 Caïem, Calife XLV.
1034 . . . . . . . . . . . Michel le Paphlago- nien.
1041 . . . . . . . . . . . Michel-Calaphate.
1042 . . . . . . . . . . . Constantin-Monoma- que.
1054 . . . . . . . . . . . Théodora.
1056 . . . . . . . . . . . Michel-Stratiotique.
1057 . . . . . . . . . . . Isaac Comnène.
1059 . . . . . . . . . . . Constantin-Ducas.
1067 . . . . . . . . . . . Eudocie & ses fils, Michel, Andronic, & Constantin.
1068 . . . . . . . . . . . Romain-Diogène, en épousant Eudocie.
1071 . . . . . . . . . . . Michel-Ducas ou Para- pinace.
467 1074 Mostadi, Calife XLVI.
1078 . . . . . . . . . . . Nicéphore-Botaniate.
1081 . . . . . . . . . . . Alexis Comnène.
987 1094 Mostader, Calife XLVII.
512 1118 Mostarched, Cal. XLVIII. . Jean Comnène.
529 1134 Rasched, Calife XLIX.
530 1135 Moktaphi II. ou Leemril- lah, Calife L.
1143 . . . . . . . . . . . Manuel Comnène.
555 1160 Mostanged, Calife LI.
566 1170 Moktasi, Calife LII.
575 1179 Nasser, Calife LIII.
1180 . . . . . . . . . . . Alexis Comnène II.
1183 . . . . . . . . . . . Andronic Comnène.
1185 . . . . . . . . . . . Isaac l'Ange.
|| [lxij.01]
Ere de l'Hég. Ere Chrét. Arabes. Romains-Grecs.
1195 . . . . . . . . . . . Alexis l'Ange.
1203 . . . . . . . . . . . Isaac l'Ang, rétabli.
1204 . . . . . . . . . . . Alexis-Ducas, ou Murt- zulphe.
Emp. Fran- çois à C. P. Emp. Grecs à Nicée.
Baudouin.
1205 . . . . . . . . . . . . . . . . Théodore Lascaris.
1206 . . . . . . . . . . . Henri.
1216 . . . . . . . . . . . Pierre.
1219 . . . . . . . . . . . Robert.
1222 . . . . . . . . . . . . . . . . Jean Du- cas, ou Va- tace.
622 1225 Dhaher, Calife LIV.
623 1226 Mostanser, Calife LV.
1228 . . . . . . . . . . . Jean de Brienne.
1237 . . . . . . . . . . . Baudouin II.
640 1242 Mostazem, Calife LVI. 37e. Abbasside & dernier grand Calife.
1255 . . . . . . . . . . . . . . . . Théodore Lascaris II.
656 1258 Prise de Bagdet par Holagu. Vn Abbasside se réfugie en Egypte, & y est reconnu Calife pour le spirituel.
1259 . . . . . . . . . . . . . . . . Jean Las- caris, & Mi- chel Paléo- logue, qui reprend Constantinople.
1261 . . . [Constantinople est re prise par les Grecs, sur les Emp. Latins (de Communion) ou François (de Na- tion.)
|| [0001.01]

HISTOIRE

DES ARABES

SOUS LE GOUVERNEMENT

DES CALIFES.

Dessein de l'Ouvrage.

[] J' Entreprens de parler d'un Peuple fameux, que nos préjugés nous ont jus qu'à présent empêché de connoître. Prévenus que les Arabes ne pouvoient être que des Barbares, nous avons cru que leur histoire ne seroit ni utile ni intéressante: dès-là nous nous sommes mis peu en peine de travailler à faire des recherches sur ce qui pouvoit les concerner. [] Cependant, depuis la décadence de l'Empire de Rome, il n'est peut-être point de peuple qui soit plus digne d'être connu, soit que l'on fasse at tention aux grands hommes qui ont
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paru parmi eux, soit que l'on consi dére les prodigieux progrès que les Arts & les Sciences ont faits en Ara bie pendant plusieurs siécles. [] Je ne remonterai point à la pre mière origine de cette nation: les ténébres qui la couvrent sont trop épaisses, pour que l'on puisse raison nablement espérer d'y porter la lu mière avec quelque succès. [] D'ailleurs les Arabes ne s'étant ren du illustres à tous égards, que lors qu'ils ont été réunis sous une même forme de gouvernement, c'est à cette époque que je fixerai le commence ment de cette histoire. Je ne parlerai des tems plus reculés, que pour don ner une idée très-succinte de ce pays, & des peuples qui l'habitoient. [] Je donnerai ensuite un abrégé de la vie du célébre Mahomet, fondateur de leur Monarchie. On le verra pren dre naissance parmi eux; concevoir le hardi projet de subjuguer sa patrie, & d'en étendre les limites; devenir le chef suprême d'une nouvelle Reli gion; établir une souveraineté despo tique qu'il transmet à ses successeurs; & n'être redevable de tous ses succès qu'au fanatisme & à son épée.
|| [0003.01]
[]

Idée de l'Arabie & des Peuples qui l'habitoient avant Mahomet.

[] L'Arabie, l'une des grandes pro vinces de l'Asie, forme une pé ninsule qui est terminée par la Syrie & la Palestine du côté du nord-ouest; par le Golfe Persique vers le nord- est; par la Mer des Indes au sud- est; & par la Mer-rouge vers le sud- ouest. [] Les Géographes la divisent ordi nairement en trois grandes parties, qui sont l'Arabie heureuse, l'Arabie déserte, & l'Arabie pétrée. [] L'Arabie heureuse, appellée Hiémen par les Arabes, s'étend depuis les montagnes qui la séparent des deux autres Arabies, jusqu'à l'Océan. [] L'Arabie déserte est la plus voisi ne du continent. On la subdivise en trois cantons qui sont le Thahamah, l'Iémamath vers le milieu des terres, & l'Hégiaz. Cette derniere province est devenue la plus célébre, à cause des villes de la Mecque & de Médi ne qui y sont situées. [] L'Arabie pétrée, à laquelle les
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Arabes ont donné le nom d'Hagr ou Hagiar, c'est-à-dire, Pierre, est bornée par la Mer-rouge & l'Egypte au couchant; par la Palestine & la Syrie au nord; par l'Arabie déserte à l'orient; & au midi par une chaîne de montagnes qui la sépare de l'Ara bie heureuse. C'est-là que sont les deux montagnes de Sinaï & d'Oreb, si célébres dans l'Ecriture. [] Ces différentes Provinces ont eu chacune des Princes qui les gouver noient. Les plus considérables furent ceux de l'Hiémen, qui regnerent sous le nom de Rois Hiémarites. Leur Thrône subsista pendant près de deux mille ans, & il fut renversé par les Ethiopiens qui conquirent enfin l'Hié men, & éteignirent la dynastie des Hiémarites. [] Parmi les Souverains des autres provinces, telles qu'Hégiaz, Hen dah, Hirah, Gassan, il y en eut qui se distinguerent par leurs conquêtes. Les Princes de Hirah, par exemple, établirent leurs Etats hors des limites de l'Arabie; & ce pays porta depuis le nom d'Irak Arabique, ou Hirah conquis par les Arabes. Cette con trée formoit anciennement une partie
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de la Chaldée: l'autre partie qui est restée aux Rois de Perse, fut appellée Irack Persique, lorsque les Musulmans eurent étendu leurs conquêtes vers l'Orient. [] Des Princes issus d'un de ces Rois d'Irak, étant allés s'établir dans la Syrie avec un grand nombre d'Ara bes, fixerent leur habitation dans un endroit fort commode, nommé Gas san, d'où ils s'appellerent Gassanides. Ils portoient aussi le nom de Hareth, dont les Grecs & les Latins ont fait celui d'Aréta. Il est parlé dans la II. Epître de S. Paul aux Corinthiens, d'un de ces Rois auquel les Juifs de manderent la permission de veiller aux portes de Damas, pour empêcher S. Paul de se sauver. [] Ce Roi Arétas avoit succedé par ordre d'Auguste au tyran Silléus, qui s'étoit emparé du Trône d'Ara bie, en faisant mourir Abodas, lequel avoit hérité de la couronne des Ara bes par la mort d'un autre Arétas, qui n'étoit resté tranquille possesseur de l'Arabie, qu'en payant un tribut aux Romains. [] Les Princes Arabes étoient déja fameux par les guerres qu'ils avoient
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soutenues anciennement contre les Egyptiens, les Perses, les Rois d'As fyrie, & même contre Alexandre le Grand qui réussit à les soumettre: mais ils se releverent pendant les guerres que les successeurs de ce Prince se firent entr'eux. [] Les Romains les attaquerent dans la suite avec succès; & s'ils ne les ré duisirent pas absolument, ils les tin rent du moins très-long-tems dans une dépendance peu différente de la ser vitude. Mais ce ne fut pas sans éprou ver de leur part toute la résistance qu'on pouvoit attendre du courage le plus déterminé. [] Cependant leur Gouvernement en souffrit beaucoup. Ils avoient toujours des Rois; mais c'étoit plutôt des chefs de Tribus, que de véritables Souverains, du moins par rapport à l'étendue de leur domination. La bra voure naturelle de ces peuples leur mit souvent les armes à la main pour secouer le joug sous lequel ils étoient tenus par les Romains, & ensuite par les Empereurs d'Orient; de sorte qu'il y eut chez eux une vicissitude continuelle d'avantages & de défaites jusqu'au VII. siécle de l'Ere chrétien
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ne, que Mahomet, en éteignant les différentes Tribus qui formoient au tant de Gouvernemens, vint à bout en même-tems de soustraire ces peu ples à toute domination étrangère, pour les réduire sous la sienne. Leurs loix, leurs usages, leur religion mê me furent abrogés, pour faire place à un nouveau gouvernement & à un nouveau culte. C'est ce que je vais exposer en donnant un abrégé de la vie de ce célébre Législateur.
[]

Abrégé de la vie de Mahomet.

[] M Ahomet, ou selon la pronon-(Naissance de Mahomet.) ciation Arabe, Mohamed, na quit à la Mecque vers la fin du sixiéme siécle. Son père étoit payen, & sa mère étoit Juive, l'un & l'autre de la tribu des Coréischites. Cette tribu étoit la plus distinguée de toutes les autres, par l'emploi honorable qu'elle exerçoit depuis long-tems. [] C'étoit à elle qu'appartenoit la garde & l'intendance d'un Temple fameux appellé la Caabah, c'est-à- dire, maison quarrée. Cet édifice, si l'on en croit l'Alcoran, avoit été
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élevé à l'honneur du vrai Dieu par Abraham & Ismaël: il avoit ensuite été consacré au culte des Idoles, de puis que le paganisme s'étoit intro duit parmi les Arabes. Cet endroit, si renommé autrefois par les voyages de dévotion qu'y faisoient les payens Arabes, l'est encore aujourd'hui par les pélerinages des Mahométans. [] L'intendance de ce Temple avoit appartenu autrefois aux Khosaïtes, tribu très-célébre parmi les Arabes; mais elle leur avoit été enlevée il y avoit déja du tems, par Kossa, l'un des ancêtres de Mahomet qui étoit déja chef de la tribu des Coréischi tes. Il sçut si bien établir sa puissance, qu'il resta maître absolu de la Caabah: il en transmit l'intendance à sa posté rité, aussi-bien que la principauté de la Mecque, qui étoit comme un ap panage de cette charge. [] Celui de ses successeurs qui en jouissoit, lorsque Mahomet vint au monde, s'appelloit Abdal-Moutaleb. Parmi le grand nombre d'enfans qu'il avoit, les plus célébres étoient Ab dallah, Al-Abbas, & Aboutaleb. [] Abdallah, qui étoit l'aîné, fut père de Mahomet. Il mourut peu après la
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naissance de son fils, qu'il laissa sous la tutelle de sa mère: elle mourut aussi quelques années après, & le jeu ne Mahomet resta orphelin à l'âge d'environ huit ans, sans aucun bien. [] Aboutaleb, son oncle paternel, [] (Premières années de Mahomet.) prit soin de son éducation, & le gar da chez lui jusqu'à l'âge de vingt ans. Il le plaça alors auprès d'une veuve nommée Cadhige, qui jouissoit d'un bien considérable que son mari avoit amassé dans le commerce: elle-même continuoit alors le négoce avec le plus grand succès. [] Le jeune Mahomet fut d'abord em ployé aux fonctions les plus viles; peu après on lui confia le soin de tout ce qui concernoit les Chameaux. Cet emploi lui ayant fourni l'occasion d'entrer dans des détails, il fit voir tant d'exactitude & de capacité, que Cadhige ne fit pas difficulté de lui confier l'intendance de son commer ce, & le laissa ainsi l'arbitre de toute sa fortune. [] Mahomet répondit parfaitement à [] (Cadhige épouse Ma- homet.) la confiance de Cadhige: le négoce prospéra entre ses mains, les biens s'accrurent considérablement, toutes les affaires réussirent. Cadhige péné
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trée de reconnoissance, ne crut pas pouvoir le mieux récompenser de son zéle & de sa fidélité, qu'en lui don nant sa main; elle l'épousa. [] (Mahomet médite le projet d'une nouvelle re- ligion.) [] Il continua encore le commerce pendant quelques années; après les quelles se voyant possesseur de biens immenses, il forma le plus hardi pro jet que pût concevoir un particulier. Ce fut d'imaginer une religion nou velle, & de prendre toutes les mesu res nécessaires pour l'établir & la ré pandre. [] (Ce qui lui en fait naître l'idée.) [] Les premières idées de ce fanati que dessein lui étoient venues pen dant les dernières années qu'il avoit exercé le commerce. Les fréquens voyages qu'il s'étoit trouvé obligé de faire dans la Syrie, la Judée & autres pays, lui avoient fourni les occasions de s'instruire des mœurs, de la doc trine & du culte des peuples qui ha bitoient ces provinces. Le Christia nisme y avoit fleuri autrefois dans tou te sa pureté; mais il y étoit alors ex trêmement défiguré par des hérésies de différentes espéces qui le rendoient absolument méconnoissable. On n'y voyoit presque point de Chrétiens Catholiques: ceux qui habitoient ces
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diverses contrées, étoient ou Ariens, ou Nestoriens, ou Manichéens; & chacune de ces Sectes avoit ses Doc teurs & ses Théologiens. Mahomet se lia d'amitié avec les uns & les au tres; il se fit un plaisir de s'entrete nir avec eux, & se mit au fait de leurs dogmes, & des raisons qui avoient pu les porter à faire schisme avec les Catholiques. Tout cela le conduisit insensiblement à imaginer un nouveau systême de religion, auquel il se livra tout entier dès qu'il eut renoncé au commerce. [] La connoissance qu'il avoit du gé nie de sa nation, lui promettoit un heureux succès pour l'exécution de son entreprise. Il savoit que les Ara bes étoient naturellement vifs & ar dens pour les nouveautés. D'ailleurs la chaleur du climat sous lequel ils vivoient, les rendoit susceptibles d'illusions & de fanatisme: il en avoit des preuves sous ses yeux, par le grand nombre de différentes sectes qui s'étoient introduites parmi ces peuples, chez lesquels on voyoit un bisarre mélange de Juifs & de Chré tiens de toutes sectes, qui ne for moient cependant qu'un nombre assez
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peu considérable en comparaison du paganisme, qui sembloit être alors la religion dominante. [] (Mahomet se dit inspiré.) [] Lorsque Mahomet eut médité avec attention les principaux articles du culte qu'il se proposoit d'établir, il essaya sa mission dans sa propre fa mille: & comme il savoit qu'une reli gion ne peut passer pour véritable, si elle n'est fondée sur la révélation, il commença par faire accroire à sa femme, qu'il avoit des relations inti mes avec le Ciel. [] Pour mieux la persuader, il tira habilement parti d'une infirmité à la quelle il étoit sujet; c'étoit l'épilepsie. Mahomet prévint sa femme sur les accès dont elle le voyoit quelquefois attaqué: il lui dit de ne point prendre le change sur l'état convulsif dans le quel il se trouvoit; que bien loin que ce fût une maladie, c'étoit au con traire une faveur du Ciel des plus signalées; que c'étoit un effet de la présence de l'Ange Gabriel, & des inspirations dont le Tout-puissant dai gnoit l'honorer par le ministère de cet Ange. Mahomet fit part à sa fem me de ce qu'il apprenoit dans ces pré tendues révélations, & ce fut alors
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qu'il commença à lui expliquer les dogmes principaux de sa nouvelle re ligion, selon laquelle, disoit-il, Dieu vouloit être servi & honoré parmi les hommes. [] Cadhige, ou trompée, ou feignant [] (Premiers progrès de la Doctrine de Mahomet.) de l'être, répandit par-tout que son mari avoit des inspirations, qu'il étoit Prophéte. Une nouvelle aussi singu lière ne prit d'abord que dans son do mestique, & parmi quelques gens du bas peuple. Ceux-ci, encouragés par les largesses de Mahomet, devin rent bientôt de zélés sectateurs de ce nouvel Apôtre. Leur imagination échauffée leur faisant croire tout ce qu'ils avoient entendu dire, le com merce de Mahomet avec le Ciel passa chez eux pour une vérité constante, & ses accès épileptiques furent regar dés comme des preuves incontesta bles de ses inspirations: bientôt on lui attribua des miracles. Le vulgaire ignorant, toujours susceptible du mer veilleux & du nouveau, saisit avec avidité tout ce qu'on lui racontoit de plus extraordinaire, & enfin le nom bre des disciples de Mahomet s'ac crut insensiblement, à un point, que les Magistrats de la Mecque résolu
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rent d'interposer leur autorité pour arrêter le cours du fanatisme. [] (Mesures des Magistrats de la Mecque, pour en arrê- ter le cours.) [] Le Conseil, après une mûre déli bération, ne trouva pas de meilleur moyen que de s'assurer du nouveau Docteur; de l'interroger sur sa doc trine, &, en cas d'aveu de sa part, de l'obliger à en faire une rétracta tion autentique, sinon de le tenir ren fermé le reste de ses jours. [] La résolution des Magistrats ne fut pas si secrette, qu'elle ne parvînt bien tôt à Mahomet. Comme dans le nom bre de ses sectateurs, il y avoit alors plusieurs personnes de considération qui tenoient aux premiers Magistrats, la délibération du Conseil fut éven tée, & le nouveau Législateur en prévint l'effet en prenant promtement la fuite. [] (Mahomet prend la fuite.) [] Il se sauva de la Mecque pendant la nuit, & fut accompagné dans cette retraite par plusieurs de ses disciples, & entr'autres par Aboubécre, qui étoit l'un des plus considérables. Les Magistrats informés de son évasion, envoyerent aussitôt à sa poursuite; mais il trouva moyen de leur échap per, par l'attention qu'il eut de ne marcher que pendant la nuit, & de
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s'enfermer le jour dans des caver nes. [] La persécution, qui semble faite [] (Il confirme ses disciples dans sa Doc- trine.) pour accréditer toute croyance, pré para cette troupe fugitive à saisir avec encore plus d'ardeur le fanatisme du nouveau Prophéte. L'adroit Législa teur qui savoit tirer parti des conjonc tures, profita du séjour qu'il étoit obligé de faire dans ces antres pro fonds*, pour confirmer ses disciples dans sa doctrine. Naturellement élo quent & pathétique, il leur fit les dis cours les plus touchans sur les obsta cles que la malice du démon oppo soit à la propagation des dogmes que le Tout-puissant lui avoit révélés par le ministère de son Ange. [] Le feu de ses paroles acheva d'em braser des imaginations bouillantes, déja ébranlées par le silence & l'ob scurité des retraites, où leur prétendu zéle de religion les forçoit de se ca cher. Tous se dévouerent à ses volon tés, & firent un serment solennel de 8
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se sacrifier entièrement pour lui & pour sa doctrine. [] (Mahomet se rend à Médi- ne.) [] Mahomet encouragé par le succès de ces premières démarches, acheva heureusement sa route, & se rendit enfin avec toute sa suite, dans une ville de l'Arabie déserte, qu'on ap pelloit alors Yatreb, & dont on chan gea le nom peu après, pour lui donner celui de Medina-al-Nabi, ce qui signi fie Ville du Prophéte. On la nomme aussi simplement Médine, c'est-à-dire, la Ville, comme si elle méritoit seule d'être honorée de ce nom, pour avoir donné un asyle au nouveau Législa teur. (Commence- ment de l'Hé- gire.) [] C'est au tems de cette retraite que les Sectateurs de Mahomet ont fixé leur fameuse époque, qu'ils appellent Hégire, c'est-à-dire, fuite, retraite. C'est de-là qu'ils prennent leur Ere commune, qui répond à l'an 622 de l'Ere chrétienne. Mais il faut obser ver que leurs années sont lunaires, & dès-là plus courtes d'onze jours que les solaires. Ces onze jours au bout de 33 ans, forment une année solaire: ainsi l'an 33 de l'Hégire n'est que la 32e année solaire depuis l'Hé gire.
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[] Mahomet en arrivant à Médine, y trouva un grand nombre de prosély tes, que ses émissaires lui avoient ac quis. Sa présence donna un nouveau poids à la doctrine qu'il y avoit déja fait enseigner. La véhémence de ses prédications, & le ton séduisant & prophétique de ce nouveau Mission naire, lui attirerent bientôt une foule si prodigieuse de disciples, qu'en peu de tems il se vit en état d'avoir des troupes sous ses ordres. [] Il médita dès-lors de punir les ha- [] (Mahomet se prépare à at- taquer les ha- bitans de la Mecque.) bitans de la Mecque, du mépris qu'ils avoient fait de sa doctrine, & de la nécessité où ils l'avoient réduit, d'a bandonner honteusement le lieu de sa naissance. Il couvrit sa vengeance du voile de la religion; c'étoit le moyen de la rendre plus cruelle. Il déclara donc à ses disciples, qu'il étoit envoyé du Ciel spécialement pour la conver sion des Arabes; & que ces peuples pour la plupart étant plongés dans les ténébres de l'idolatrie, il falloit pen ser à les en tirer au plutôt, & qu'il n'y avoit d'autre moyen pour réussir, que de marcher à eux les armes à la main. [] On applaudit au dessein du Pro
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phéte, & il vit bientôt sous son éten dard un nombre considérable de dis ciples, prêts à porter le fer & le feu par-tout où il jugeroit à propos de les envoyer. [] Mahomet charmé de ces dispo sitions, ne voulut pas les laisser re froidir. Il essaya d'abord le coura ge de ses disciples, en les envoyant contre un parti que les Magistrats de la Mecque tenoient toujours en cam pagne depuis son évasion. Il leur donna pour chef un de ses oncles nommé Hamza, qui lui avoit paru digne de toute sa confiance, par l'ar deur qu'il avoit témoignée pour sa doctrine. Hamza joignoit d'ailleurs au zéle le plus aveugle, un courage déterminé, qui le rendoit tout-à-fait propre à conduire une troupe de fa natiques. Ce fut donc sur lui que Ma homet jetta les yeux pour le mettre à la tête de ses sectateurs: il lui con fia en leur présence l'étendard de la religion; & après leur avoir recom mandé d'obéir scrupuleusement à tous les ordres que Hamza leur donneroit de sa part, il les fit marcher à l'enne mi. [] L'expédition ne fut pas heureuse:
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les Mecquois eurent tout l'avantage, [] (Les Mecquois remportent l'avantage.) & défirent entièrement les disciples de Mahomet, qui furent trop heureux de pouvoir se sauver à Médine dans le plus grand désordre. [] Cette déroute, loin de les décon certer, ne fit au contraire que les ani mer à prendre mieux leurs mesures pour une seconde occasion. On s'ap pliqua à les discipliner; on leur donna des armes plus commodes; & lors qu'on les crut en état de marcher, on les remit en campagne une seconde fois. [] Cette expédition eut tout le succès [] (Les Maho- métans pillent une caravane.) que Mahomet pouvoit espérer. Ses gens rencontrerent une caravane de Coréischites, sur laquelle ils tomberent avec fureur: ils défirent entièrement l'escorte qui l'accompagnoit, & rem porterent un riche butin tant en effets qu'en prisonniers. Le butin fut parta gé entre les vainqueurs. A l'égard des prisonniers, on les contraignit d'embrasser la doctrine de Mahomet; & ceux qui refuserent de s'y soumet tre, furent massacrés sur le champ. Cette victoire ne couta que quatorze soldats aux Mahométans. Le Prophé te, pour encourager ses disciples, fit
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lui-même les plus grands éloges de ceux qui avoient péri dans cette oc casion, & ils furent solennellement déclarés martyrs de la Foi. Plaisans martyrs, que des gens qui n'annon cent leur mission que par le vol & le brigandage, & qui ne font valoir leur doctrine, que le glaive à la main! Qu'ils sont différens de ceux des beaux jours de l'Eglise, qui n'avoient pour armes que la parole, l'exemple, l'instruction! [] L'avantage que les disciples de Ma homet venoient de remporter, aug menta considérablement son parti. L'appas du gain y attira une nom breuse multitude de brigands, qui le rendirent si redoutable, que les ca ravanes n'osoient plus se mettre en campagne: les Magistrats de la Mec que renoncerent aussi de leur côté à envoyer des troupes à sa rencon tre. [] Le Prophéte étoit alors en état de jouir tranquillement du fruit de sa victoire. Mais comme il savoit bien qu'il n'étoit redevable de ce repos, qu'à l'impuissance de ses ennemis; il résolut de profiter de leur foiblesse pour les réduire sous sa domination.
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[] Dès qu'il se vit en forces, il se mit [] (Mahomet s'empare de la Mecque, & y établit sa religion.) lui-même à la tête de ses troupes, & marcha à la Mecque, dont il fit le sié ge. Tout lui prospéra dans cette ex pédition: la place fut emportée de force, & les Mecquois consternés fu rent bientôt contraints de recevoir la loi qu'il plut au vainqueur de leur imposer. [] Mahomet ordonna le culte public de sa religion. Il choisit parmi ses dis ciples, ceux qui étoient les plus éclai rés, les mieux instruits & les plus fidéles: il les chargea de publier les préceptes & les cérémonies de sa loi, & leur commit le soin de les faire observer. [] La conquête de la Mecque auroit dû suffire pour satisfaire la vanité de Mahomet, & le venger pleinement de l'affront qu'on lui avoit fait, en le forçant de s'expatrier. Mais son am bition portoit ses vûes plus loin. Maître de deux places considéra-(Il gagne une victoire sur les Arabes, auprès de Bé- dre.) bles, où tout étoit soumis à ses loix & à sa doctrine, il crut cependant n'avoir fait qu'ébaucher son projet, si le reste des Arabes ne plioit sous le joug. Il parcourut leur pays les armes à la main, & ayant rencontré un de
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leurs détachemens dans la plaine de Bédre, il leur présenta la bataille, & remporta une victoire complette. [] Ce nouvel avantage le rendit en core plus entreprenant: il tourna ses armes contre les Juifs Arabes, & ré solut de les exterminer: mais il fut arrêté dans le cours de ses conquêtes par un échec considérable qu'il reçut à la bataille d'Ohod. [] (Mahomet perd la ba- taille d'Ohod.) [] Abou-Sofian son ennemi particulier s'étant mis à la tête des Coréischites, s'avança vers Médine, & s'empara de la montagne d'Ohod, qui n'en est éloignée que d'environ quatre milles. Mahomet, fier de ses précédens suc cès, s'avança aussitôt avec confiance pour le chasser de ce poste. Il eut d'abord quelqu'avantage; mais ayant eu le malheur d'être blessé dans cette action, il fut contraint de se retirer. Ses gens ne le voyant plus à leur tête, perdirent courage, & se laisserent en foncer par les ennemis, qui en firent un carnage affreux. Il y en eut ce pendant un grand nombre qui échap perent au vainqueur, & qui regagne rent Médine sans être poursuivis. Les Coréischites, au-lieu de profiter de leur victoire, laisserent aller les fuyards,
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& ne s'occuperent qu'à exercer une vengeance aussi brutale qu'inutile, sur les corps des Mahométans tués à la bataille. [] Les femmes même se signalerent [] (Cruauté des femmes Ara- bes.) dans cette conjoncture par les excès les plus deshonorans pour leur sexe. Hendah, femme d'Abou-Sofian, & toutes celles de sa suite*, furent les premières à donner l'exemple de la fureur la plus aveugle. On assure qu'Hendah, entr'autres, ayant ren contré sur le champ de bataille le corps de Hamza, oncle de Mahomet, elle l'éventra de ses propres mains, & lui déchira le foie avec les dents. [] Un échec aussi sanglant, fut un coup affreux pour le Prophéte: néanmoins il ressentit encore plus de peine, lors qu'il se vit exposé aux reproches de ceux qui avoient perdu leurs parens & leurs amis dans la bataille. Ces murmures, toujours dangereux, sur tout pour une autorité naissante, lui donnerent pendant quelque tems beaucoup plus d'inquiétude que les suites mêmes de sa défaite; mais son 9
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imagination féconde en ressources, lui suggéra bientôt les moyens de calmer les plaintes de cette multitude irritée. [] (Doctrine de Mahomet sur la prédestina- tion.) [] Il leur remit sous les yeux les prin cipes qu'il leur avoit donnés tant de fois sur cette inévitable destinée, qui faisoit un des principaux articles de sa doctrine; & il en conclut que ceux qui étoient restés sur le champ de ba taille, y avoient terminé leur carrière de la façon dont les décrets éternels l'avoient décidé avant tous les tems. Le terme de nos jours est marqué, ajou ta-t-il, nous périssons par les maladies, les combats, & les autres événemens fâcheux dont la vie humaine est tra versée; nous en sommes menacés à cha que instant: nul ne peut prolonger ses jours au-delà du terme prescrit. La volonté du Ciel vient de s'accomplir quant au terme: qu'importe quant à la maniere, au lieu, aux circonstances? [] Le ton & l'extérieur de Mahomet, qui en disoient encore plus que ses paroles, firent sur les mécontens tout l'effet qu'il en pouvoit espérer. Loin de plaindre ceux qui avoient été tués dans la bataille, ils les regarderent comme de vrais martyrs de la Foi;
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& parurent eux-mêmes plus disposés que jamais à tout sacrifier pour soute nir la doctrine de leur Prophéte. [] Ils en donnerent des preuves écla- [] (Mahomet détruit plu- sieurs Tribus qui s'étoient liguées con- tre lui.) tantes dans diverses conjonctures, où Mahomet se vit attaqué par plusieurs Tribus qui se liguerent contre lui. El les furent entierement défaites dans différentes actions; & pour prévenir les mouvemens qu'elles auroient pu occasionner dans la suite, on les ex termina presque entierement, c'est- à-dire, que l'on massacra tous les hommes: à l'égard des femmes & des enfans, on les réduisit en esclavage. [] Pendant que Mahomet soumettoit [] (Ses troupes prennent Ma- dian.) ainsi à sa domination les Arabes ses compatriotes, il avoit des Généraux qui faisoient des conquêtes en son nom dans des pays plus éloignés: c'est ainsi qu'il s'empara de Madian & de plu sieurs places considérables qui étoient sur les confins de la Syrie. [] Les rapides progrès de ses armes [] (Mahomet fait une trève avec les Co- réischites.) jetterent l'épouvante dans toute l'A rabie. Les différentes Tribus vinrent lui rendre hommage, excepté celle des Coréischites, qui faisoit toujours difficulté de se soumettre. Elle réso lut cependant de mettre bas les ar
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mes, mais ce ne fut que pour deman der une trève: Mahomet y consen tit, & elle fut conclue pour dix ans. Il paroîtra, sans doute, étonnant, qu'étant en forces & dans le cours de ses victoires, il n'ait pas fait un effort pour subjuguer la seule faction qui refusoit de se soumettre à ses loix; mais il est vraisemblable qu'il voulut tout attendre du tems & des conjonc tures. D'ailleurs étant originaire de cette Tribu, il fut sans doute bien aise de se conduire à son égard avec des ménagemens, au moyen desquels il espéroit parvenir plus efficacement à son but, que s'il eût employé la voie des armes. [] (Il établit le pélerinage de la Mecque.) [] Au reste, cette trève lui servit pour le projet qu'il avoit formé d'éta blir des pélerinages au fameux Tem ple de la Mecque appellé la Caabah. Il fit donc publier dans toutes les pla ces de sa dépendance, que ceux qui avoient embrassé sa doctrine pour roient aller en dévotion à la Mecque. Il régla les tems convenables pour ce voyage, & prescrivit les cérémo nies qu'on devoit y observer: & pour ne point donner d'ombrage aux Co réischites avec lesquels il venoit de
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traiter, il ordonna que tous ceux qui viendroient en pélerinage à la Caa bah, seroient sans armes, & qu'ils ne séjourneroient point à la Mecque plus long-tems que trois jours. [] Dès que le bruit se fut répandu de l'accommodement que Mahomet ve noit de conclure avec ceux qui s'é toient déclarés ses plus cruels enne mis, on vit arriver auprès de lui un grand nombre de disciples qui s'é toient réfugiés en Ethiopie pendant la persécution qu'on avoit suscitée au Prophéte. [] Cette réunion se fit la septiéme an née de l'Hégire, c'est-à-dire, comme je l'ai déja observé, sept ans après que Mahomet se fut évadé de la Mec que pour se retirer à Médine. [] Le Prophéte n'étant plus en guerre [] (Mahomet soumet les Juifs.) avec les Arabes ses compatriotes, re prit les armes contre les Juifs, & les poursuivit avec fureur: il s'empara de plusieurs de leurs places, & entr'au tres de Kaïbar, qui étoit une des plus fortes. Ce fut-là qu'il pensa trouver la mort dans le sein d'une de ses plus belles conquêtes. Ayant pris son lo- [] (Il est empoi- sonné.) gement dans la maison d'un des Prin cipaux de la ville, nommé Hareth,
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on lui servit un repas, dans lequel il se trouva une épaule de mouton qui étoit empoisonnée. Le Prophéte en mangea & se trouva très-mal peu après. On réussit cependant à le tirer d'affaire; mais on ne put détruire en tierement l'impression que le poison avoit faite sur lui, & il s'en ressentit toujours pendant les trois années qu'il vécut encore. [] On sçut après sa mort d'où prove noit ce poison. Zaïnab, fille de celui chez qui Mahomet avoit logé, avoua que c'étoit elle qui avoit empoisonné l'épaule de mouton, dans l'idée que si Mahomet étoit véritablement un Prophéte, il n'en ressentiroit aucun mal, & qu'au contraire, s'il ne l'étoit pas, il en mourroit infailliblement; & que par ce moyen elle délivreroit sa patrie d'un Tyran qui la désoloit. [] (Commence- mens de la guerre entre les Mahomé- tans & les Grecs.) [] L'incommodité qui resta à Maho met, nonobstant les remedes que l'on apporta contre ce poison, ne l'em pêcha pas de reprendre les armes, & de continuer avec succès sa mis sion sanguinaire. Il marcha contre les Grecs, & alluma les premières étin celles de cette guerre funeste, que ses Sectateurs ont continuée avec tant
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de chaleur pendant l'espace de sept à huit siécles. [] Les sentimens sont partagés sur le sujet de cette guerre. Il y en a qui assurent que Mahomet ne l'entreprit que pour se venger sur l'empereur Héraclius, de la perfidie d'un de ses gouverneurs, qui avoit fait assassiner un ambassadeur Mahométan. [] D'autres disent que dans la guerre qu'Héraclius fit aux Perses, ce Prince avoit beaucoup d'Arabes à son servi ce. Ceux-ci ayant peut-être un peu trop importuné le Trésorier des trou pes, pour en avoir de l'argent, cet Officier leur répondit qu'il n'en avoit point; & que s'il en avoit, il le don neroit plutôt aux Chrétiens qu'à des chiens d'Arabes. Cette réponse ne fut pas sitôt rapportée à Mahomet, qu'il résolut de s'en venger, & de porter ses armes dans le sein de l'Empire des Grecs. [] Quoi qu'il en soit de la cause de cette guerre, il est certain qu'elle fut commencée avec toute la fureur que la vengeance & le fanatisme pouvoient inspirer. Mahomet ne mar cha pas en personne à cette expé dition; il donna le commandement
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de ses troupes à un Général d'une valeur & d'une intrépidité à toute épreuve. [] (Khaled est fait Général de l'armée Ma- hométane.) [] Il s'appelloit Khaled-ebn-Valid*, & étoit de la Tribu des Coréischites pour laquelle il avoit long-tems porté les armes contre Mahomet. Il com mandoit même un aîle de leur armée, à la fameuse bataille d'Ohod, où les troupes du Prophéte avoient été mi ses en déroute. Peu après il avoit quitté sa Tribu, & étoit devenu dis ciple de Mahomet, de la doctrine duquel il fut dans la suite le plus zé lé défenseur. Il se rendit si redouta ble par sa bravoure & son intelli gence dans le métier de la guerre, que Mahomet lui donna le surnom de Saifallah, c'est-à-dire, épée de Dieu. [] (Il défait l'ar- mée Grecque.) [] Tel étoit le Général que le Prophé te envoya contre les Grecs. Il partit à la tête de trois mille hommes seule ment, & il eut l'audace de livrer ba taille à une armée de vingt mille com battans. L'action se passa auprès de Mouta dans la Syrie. Les deux partis en vinrent aux mains avec une fureur égale; mais l'inégalité du nombre 10
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pensa d'abord être funeste aux Maho métans. La plupart des Généraux y furent tués; les troupes perdant cou rage étoient prêtes à plier, lorsque Khaled saisissant l'étendard de la reli gion se mit fierement à leur tête, & les animant par ses paroles & par son exemple, il les invita à se jetter avec lui à travers les bataillons des Grecs, pour leur arracher la victoi re, ou y recevoir la couronne du mar tyre. [] Cette alternative également sédui sante pour des fanatiques, releva le courage des Mahométans. Le brave Khaled fondant le premier sur les en nemis, tous ses gens se jetterent en même-tems sur les Grecs avec une telle fureur, qu'ils les enfoncerent, les mirent en déroute, & firent un carna ge horrible de tous ceux qui leur tomberent entre les mains. [] Khaled victorieux retourna à Mé dine auprès de Mahomet. La gloire d'une expédition aussi éclatante rejail lissant sur le Prophéte, il voulut en jouir à la vûe des ennemis secrets qu'il avoit encore à la Mecque. Il se rendit dans cette ville avec une im mense multitude de Musulmans, &
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fit avec eux son premier pélerinage à la Caabah. [] (Premier pé- lerinage de Mahomet à la Mecque.) [] Ce fut-là qu'il pratiqua les cérémo nies qu'il avoit établies pour cette so lennité, & elles ont toujours été scrupuleusement pratiquées depuis, dans tous les pélerinages des Maho métans. Il entra dans le Temple, & y baisa la pierre noire*. Après cet acte de dévotion, il sortit, & fit sept fois le tour de la Caabah. Cette céré monie si singuliere en elle-même, l'est encore davantage par la façon dont elle a toujours été exécutée. Ces tours doivent se faire par bonds & par sauts, dont les trois premiers sont extrême ment vifs; les quatre autres se font avec une certaine gravité. Mahomet remplit fidélement tout ce que portoit le cérémonial à cet égard, & il partit peu après pour se rendre à Médine [] (Les princi- paux des Co- réischites em- brassent le Mahométis- me.) avec toute sa suite. [] Le superbe appareil de Mahomet dans son voyage à la Mecque, & la religieuse superstition avec laquelle il 11
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avoit visité la Caabah, firent impres sion sur les Mecquois, & en particu lier sur les Coréischites: il y en eut un grand nombre qui allerent le trou ver à Médine pour embrasser sa reli gion & combattre sous ses ordres. Ce qui le flatta le plus dans cette con joncture, c'est que dans le nombre de ces nouveaux Sectateurs, il voyoit l'élite de la Tribu qui lui étoit la plus opposée. Outre le brave Khaled qui lui étoit dévoué depuis quelque tems, il vit arriver auprès de lui Amrou- ebn-al-As, capitaine renommé, & Othman-ebn-Telhah, personnage fa meux qui avoit alors l'intendance de la Caabah. J'aurai occasion de parler souvent des uns & des autres, en fai sant l'histoire des premiers Califes. [] L'exemple de ces hommes célé- [] (Plusieurs Tri- bus se révol- tent, & sont battues.) bres, tous trois de la Tribu des Co réischites, ne fut pas capable de ra mener les autres tribulaires, ni même de les engager à rester tranquilles. Ils formerent un parti, & ayant fait en trer dans leurs vûes un nombre consi dérable de leurs compatriotes, ils sortirent de la Mecque, & allerent présenter la bataille à Mahomet. Cette entreprise loin d'avoir la réussite qu'ils
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espéroient, fut au contraire le terme fatal de leur liberté. [] Le Prophéte, à la tête de dix mille hommes, alla à leur rencontre. Le choc fut violent; mais enfin les Mec quois succomberent, & furent mis en déroute. Mahomet furieux de leur ré volte, & de la hardiesse qu'ils avoient eue de rompre la trève qu'ils avoient jurée, poursuivit les fuyards jusque dans la Mecque, & s'empara de la place. [] Il n'eut pas cette fois-ci pour les habitans de cette ville, les mêmes ménagemens qu'il avoit eus la pre mière fois qu'il s'en étoit rendu maî tre. Il fit égorger tous ceux qu'il re connut pour être ses ennemis décla rés: à l'égard des autres qui n'avoient les armes à la main, que parce qu'ils avoient suivi le torrent, il leur donna à choisir, ou sa religion, ou la mort. Ceux qui embrasserent sa doctrine eurent la vie sauve: ceux qui refuse rent ou qui voulurent délibérer, fu rent massacrés sur le champ. [] (Mahomet se fait reconnoî- tre Souverain dans la Mec- que.) [] Immédiatement après ces cruelles expéditions, il se montra en triomphe dans la Mecque, & se fit reconnoître en qualité de Seigneur souverain, tant
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au spirituel qu'au temporel, & il n'y eut personne d'assez hardi parmi les Mecquois, pour contredire les dispo sitions du vainqueur. [] Mais au commencement de l'année [] (Il acheve de réduire les Arabes.) suivante, qui étoit la huitiéme de l'Hé gire, un reste de rebelles qui avoient échappé à l'épée du Prophéte, forme rent sourdement un parti considéra ble; & lorsqu'ils se virent en forces, ils se mirent en campagne, & firent le ravage dans la plupart des cantons qu'il avoit soumis à son obéissance. Mahomet irrité de la téméraire dé marche de ces factieux, partit à la tê te de ses troupes, & marcha à leur rencontre. Les deux armées s'étant trouvées en présence dans un endroit appellé Honaïm, il y eut une action sanglante, dans laquelle les Mahomé tans, quoiqu'infiniment supérieurs par le nombre, furent néanmoins battus d'abord, & presque mis en déroute. Mahomet étonné de cet échec, fit des prodiges de valeur pour arrêter l'impétuosité des ennemis. Pendant qu'une partie de ses meilleures trou pes soutenoit l'effort des assaillans, il courut à ceux qui avoient plié; & les ranimant par son courage & son exem
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ple, il les rallia, les ramena contre l'ennemi, & réussit enfin à remporter une victoire complette. [] Cette bataille fut pour les Arabes le terme de leur liberté. Mahomet se fit reconnoître pour Souverain dans toute cette vaste contrée; & après avoir fait détruire par-tout les idoles & les autres monumens du paganis me, il y établit le culte de sa nouvelle religion, qui devint alors la seule qu'il fût permis d'exercer dans toute l'Ara bie. [] (Second péle- rinage de Ma- homet.) [] Mahomet, en reconnoissance de cette victoire, qui mettoit le sceau à sa souveraineté, fit à la Mecque un second pélerinage encore plus solen nel que le précédent: il visita la Caa bah & pratiqua toutes les cérémonies avec beaucoup de dévotion. [] (Générosité de Mahomet à l'égard du Poëte Caab.) [] Il étoit encore dans le Temple, lorsqu'un Poëte, nommé Caab, fit de mander de lui être présenté pour lui réciter des vers à sa louange. Quoi que le Prophéte eût lieu d'être irrité contre ce Poëte, qui l'avoit déchiré précédemment dans quelques-unes de ses Satyres, il crut cependant qu'il étoit de sa dignité d'oublier des inju res dont on venoit lui faire satisfac
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tion: il fit donc approcher Caab, & lui donna audience. [] Le Poëte commença par lui de mander pardon de la témérité qu'il avoit eue d'écrire contre lui. La séré nité qui regnoit sur le visage du Pro phéte, paroissant lui répondre de sa grace, Caab récita aussitôt une piéce de vers si énergiques & si touchans, que Mahomet en lui accordant sa gra ce, lui fit, de plus, un présent qui a immortalisé la mémoire de ce Poëte parmi les Arabes. Mahomet ôta le manteau* qu'il avoit sur ses épaules, & le mit lui-même sur celles de son panégyriste. 12
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[] Il sortit ensuite du Temple, & après en avoir fait sept fois le tour, & s'être acquitté des autres devoirs de reli gion, il exerça dans la Mecque les fonctions de la souveraineté. Il établit des tribunaux pour rendre la justice, & nomma des officiers pour remplir les différentes charges. Il créa en mê me-tems un Iman, c'est-à-dire, un Pontife, qu'il chargea de l'instruction des peuples. Il fit tous ces reglemens comme un Souverain, tranquille pos sesseur de ses Etats: ce n'étoit plus ce redoutable Conquérant qui avoit toujours le glaive à la main pour arra cher l'obéissance à des peuples qui gémissoient sous le joug: tout ne res piroit que la paix & la tranquillité. Les Arabes qui avoient si courageu sement combattu pour leur liberté & leur religion, suivirent alors avec do cilité les dogmes de Mahomet: ils oublierent bientôt leur ancien culte, & retrouverent enfin autant de liberté sous un Souverain, que sous des chefs de tribu, dont la multiplicité ne fai
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soit souvent que produire des querel les toujours funestes au commun du peuple. [] Les Provinces frontières de l'Ara-(Mahomet re- çoit les hom- mages de plu- sieurs Princes Arabes.) bie, suivirent l'exemple de la capita le de cette contrée: les Princes de l'Yémamah vinrent se soumettre à Mahomet, & embrasserent ses loix & sa doctrine. Ils furent bientôt suivis de Mossellamah, prince de l'Hage rah, qui vint aussi jurer obéissance en tre les mains du Prophéte. A l'égard des autres provinces de l'Arabie, dont les chefs ne purent pas comparoître en personne, leur soumission se fit par députés. [] Mahomet jouissoit donc alors plus tranquillement que jamais, du fruit de sa valeur & de son fanatisme. Maî tre souverain des esprits & des cœurs de ses peuples, il n'entendit plus par ler de mouvemens ni de révolte de la part des Arabes. Il profita habilement de ces heureuses conjonctures, pour mettre sur pied un nombre considé rable de troupes, qu'il dressa lui-mê me, & qu'il accoutuma à la discipline & à l'obéissance; qualités peut-être plus nécessaires dans le soldat, que la bravoure & l'intrépidité.
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[] Ces précautions ne furent point inutiles. Les Grecs qui ne pouvoient digérer l'affront qu'ils avoient essuyé à la bataille de Mouta, résolurent d'avoir leur revanche, comptant bien cette fois ci prendre assez bien leurs mesures pour défaire des trou pes qu'ils regardoient encore comme peu disciplinées, & plus propres à faire une irruption avec une fureur aveugle, que de se conduire avec in telligence dans un combat réglé. [] (Mahomet marche con- tre les Grecs.) [] Les Grecs pleins de cette confian ce s'avancerent donc vers Balka, place considérable sur les frontières de la Syrie. Au premier bruit de leur marche, Mahomet donna ses or dres, & tout fut bientôt prêt pour aller à leur rencontre. L'idée qu'il eut en partant, que la campagne pour roit être longue, lui fit prendre le parti de confier le soin du gouverne ment dans des mains sûres, & capa bles d'entretenir le bon ordre qu'il avoit heureusement établi dans toutes les Provinces de son obéissance. Ali, l'un de ses cousins, lui ayant paru plus propre qu'aucun autre pour exer cer un emploi de cette considération, il le fit dépositaire de son autorité, &
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le nomma régent de l'Etat pendant son absence. Il partit ensuite à la tête de trente mille hommes, & s'avança jusqu'à Tabouc, où il attendit l'enne mi pendant près d'un mois. [] Mais ce fut en vain; les Grecs, in- [] (Les Grecs se retirent.) struits apparemment du nombre de troupes qui marchoient à eux, ayant à leur tête Mahomet lui-même, ju gerent à propos de rebrousser chemin, & n'oserent pas même entrer sur les terres des Arabes. [] Mahomet retourna donc à Médine, où il trouva en arrivant des ambassa deurs de plusieurs Princes de ses voi sins, qui venoient de la part de leurs maîtres faire compliment au Prophé te, & lui demander son amitié. Lors qu'ils furent partis, Mahomet s'occu pa, le reste de cette année qui étoit la dixiéme de l'Hégire, à examiner de nouveau les réglemens qu'il avoit fait publier à l'égard des divers éta blissemens, tant politiques que mili taires. [] Il crut devoir faire la même chose [] (Nouveau pélerinage de Mahomet à la Mecque.) à la Mecque: ce fut ce qui le déter mina à faire un nouveau pélerinage dans cette ville. Ce voyage qui fut le dernier qu'il fit à la Caabah, l'em
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porta encore sur les autres par la pom pe du cortége dont il fut accompa gné. Un peuple immense, précedé de ce qu'il y avoit de plus considérable parmi les Arabes, se mit à la suite du Prophéte. Ses femmes furent aussi de ce dernier pélerinage: elles firent la route dans des litières superbes por tées par des chameaux, & suivies par un grand nombre de personnes qui étoient attachées à leur service. [] (Il y exerce les fonctions de Pontife.) [] Ce fut ainsi que Mahomet fit son entrée à la Mecque, dans ce dernier voyage. Pour inspirer aux peuples plus de respect pour sa religion, & en même-tems pour faire voir qu'il étoit Souverain, tant au spirituel qu'au temporel, il fit lui-même les fonctions de Pontife: il prêcha dans le Tem ple, & finit ses instructions par de nouveaux reglemens qu'il publia, concernant le culte & les cérémonies de sa nouvelle religion. [] (Sacrifices de Chameaux.) [] Ce qu'il y eut de remarquable au sujet de la religion, c'est que Maho met fit immoler plusieurs chameaux. Il sembleroit qu'il eût eu dessein de conserver l'usage des sacrifices pros crits par la Loi de Moyse; cepen dant il ne paroît pas que les zélés
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sectateurs de sa doctrine l'ayent imité en ce point, ou du moins cet usage n'a pas été long-tems en vigueur; car nous ne voyons point dans aucune de leurs histoires qu'ils l'ayent jamais ob servé. [] Cette fête fut terminée par les adieux que le Prophéte fit aux peu ples. Il voyoit que sa santé dépérissoit de jour en jour: le poison qu'il avoit pris, il y avoit quelques années, fai soit ressentir plus vivement que ja mais ses fâcheuses impressions. Il pres sentit dès-lors que sa fin n'étoit pas éloignée, & qu'il alloit partir de la Mecque pour n'y plus revenir; il prit donc congé des peuples dans le der nier discours qu'il leur fit, & c'est de là que ce voyage a été appellé le Pé lerinage de l'adieu. [] Mahomet, de retour à Médine, [] (Deux Prince Arabes s'éri- gent en Pro- phétes.) eut quelques sujets de chagrin. Il ap prit que deux Princes Arabes s'étoient érigés en Prophétes, & causoient de grands troubles dans diverses provin ces de l'Arabie: mais ces mouvemens ne furent pas de longue durée; les différentes factions se dissiperent d'el les-mêmes presqu'aussitôt après leur naissance.
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[] (Mort de Mahomet.) [] Le Prophéte ne jouit pas long-tems du plaisir de voir la tranquillité réta blie dans ses Etats; il tomba sérieu sement malade, étant alors chez une de ses femmes nommée Zaïnab: car il avoit coutume de changer tous les jours de domicile, & il demeuroit dans la maison de chacune de ses fem mes tour à-tour. [] Aïesha, l'une d'entr'elles, étoit la favorite du Prophéte. Dès qu'il se sentit frappé à n'en pouvoir revenir, il se fit transporter chez elle afin d'y finir ses jours. Ce fut-là en effet qu'il mourut, étant alors âgé de 63 ans. [] (On met sa mort en ques- tion.) [] Le fanatisme de quelques-uns de ses sectateurs alla au point, qu'ils vou lurent soutenir que le Prophéte n'é toit point mort, & que même il ne pouvoit pas mourir. Omar, l'un de ses plus zélés disciples, se montra beaucoup plus emporté que les autres en faveur de ce préjugé; & il menaça même de sabrer le premier qui ose roit dire que Mahomet étoit mort. [] Il s'éleva à ce sujet de vives con testations qui auroient pu aller loin, si le prudent Aboubécre n'eut appor té ses soins pour les terminer. Il se présenta donc dans l'assemblée, &
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ayant demandé à parler, la considé ration qu'il s'étoit acquise parmi les Musulmans, imposa silence aux plus turbulens, & à Omar lui-même. Abou bécre fit alors un discours très-fort & très-pathétique, dans lequel en dé plorant la perte que les vrais Croyans venoient de faire, il démontra par des raisons convainquantes, & par des preuves tirées de l'Alcoran, que Mahomet avoit été mortel comme un autre homme, & qu'il étoit véritable ment mort. [] Cette dispute appaisée, il s'en éle- [] (Divisions au sujet du lieu de sa sépulture.) va une autre au sujet de la sépulture du Prophéte. Les Mohagériens* vou loient qu'il fût inhumé à la Mecque, parce que c'étoit le lieu de sa naissan ce; les Ansariens † à Médine, à cau se qu'il y avoit fixé son domicile; d'autres enfin prétendoient que ce de voit être à Jérusalem, qui étoit vrai ment la ville des Prophétes. [] Aboubécre termina encore ces nouvelles contestations, en rappor- 13 14
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tant un trait qu'il disoit tenir de Ma homet lui-même: c'est que tout Pro phéte devoit être enterré dans le lieu même où il mouroit. Tout le monde se rendit à la décision d'Aboubécre; & aussitôt on creusa une fosse dans la maison d'Aïesha, sous le lit même où le Prophéte étoit mort, & ce fut-là que son corps fut inhumé. [] Son tombeau n'est donc point à la Mecque, selon l'opinion vulgaire de quelques Chrétiens, qui préten dent que le corps de Mahomet fut mis dans un cercueil de fer, & qu'il est suspendu en l'air, au moyen de grosses pierres d'aimant qui sont en chassées dans la voûte de la Mosquée. C'est une fable inventée à plaisir, & qui ne peut avoir cours que parmi des ignorans. [] Ce que j'ai dit jusqu'ici, doit suf fire, ce me semble, pour donner une idée du Conquérant & du Prophéte, fondateur de la nouvelle Monarchie, dont l'histoire fait l'objet de cet ou vrage. Je crois néanmoins qu'avant de l'entamer, il est à propos de dire quelque chose de la personne même de Mahomet & de sa doctrine. (Portrait de Mahomet.) [] Mahomet étoit d'une taille moyen
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ne, mais bien proportionnée. Son teint rembruni, & en même-tems vif & animé, annonçoit un tempérament robuste, qui l'auroit pu conduire à une extrême vieillesse, si le poison n'eût abrégé ses jours. Personne n'é toit plus en état que lui de soutenir long-tems, & avec une constance ad mirable, les besoins de la nature, & les travaux les plus fatiguans. [] Il avoit un génie vaste, capable des plus grands desseins; & une fermeté d'ame qu'aucun obstacle ne pouvoit étonner: constant à la poursuite des projets les plus surprenans, il trouvoit en lui-même des ressources infinies pour les faire réussir: son esprit sou ple, vif & pénétrant, le guidoit sur le choix des moyens; & il étoit presque toujours certain du succès par l'adres se avec laquelle il savoit s'accommo der au tems, aux circonstances, & sur-tout au génie de sa nation. [] Mahomet, selon l'opinion commu ne, ne savoit ni lire, ni écrire: il y a des passages de l'Alcoran qui en font foi; & d'ailleurs, il sembloit en con venir lui-même, en disant qu'il étoit Ommi, c'est-à-dire un homme simple, ignorant, & sans aucune connoissance des lettres.
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[] Cependant personne de sa nation ne parloit mieux que lui. Il paroissoit avoir fait une étude particuliere de sa langue; il en connoissoit toute l'éner gie, la force, l'abondance, la pure té. Naturellement éloquent, son style étoit fort, pathétique, ses tours élé gans, & ses expressions extrêmement vives. Cette facilité de s'énoncer pro venoit d'une imagination brillante & féconde, qui lui fournissoit abondam ment, selon l'occasion, les idées les plus capables de parvenir à ses fins. [] (De l'Alcoran.) [] Rien ne prouve mieux ce que j'a vance, que ce Livre si fameux, connu par toute la terre sous le nom d'Al coran, c'est-à-dire le Livre par excellence, telle qu'est la Bible chez les Chrétiens. C'est-là, c'est dans l'Alcoran, qu'à travers un mêlange singulier de contradictions, de fables & de grandes vérités, on voit que Mahomet marchoit toujours égale ment à son but. Il savoit bien que dans tout autre climat, ce bisarre as semblage n'auroit point eu de succès, & qu'au contraire il auroit surement passé pour imposteur chez des gens de sang froid & capables de réfle xions; mais il étoit sûr de ceux chez
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qui il dogmatisoit. Il avoit ébranlé & saisi leur imagination, dès-là tout leur étoit bon de sa part; ses désordres même étoient regardés avec respect par ces fanatiques. Il y eut cependant des faits assez graves pour mériter que l'on s'en scandalisât; mais le Prophé te remédioit bientôt au mal: il ajou toit un chapitre de plus à l'Alcoran: tout scandale disparoissoit, ses crimes devenoient des vertus. C'est ce que l'on va voir dans deux exemples que je vais citer. [] Zaïd, un des principaux officiers [] (Inclination de Mahomet pour les fem- mes, & com- ment il la ju- stifie.) de Mahomet, avoit épousé une fem me fort jolie, nommée Zaïnab. Le Prophéte en étant devenu éperdû ment amoureux, les choses s'arrange rent de façon, que Zaïd répudia sa femme, & aussitôt Mahomet l'épousa. [] Un mariage contracté avec une femme dont le mari étoit encore vi vant, causa d'autant plus de scandale, que Zaïd étoit d'ailleurs fils adoptif du Prophéte; de sorte qu'on se ré crioit hautement sur ce qu'il avoit épousé la femme de son fils. Toutes ces plaintes tomberent, au moyen d'une révélation, qui est énoncée en ces termes au chapitre 33. de l'Alco
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ran, v. 36. Or après que Zaïd eut exé cuté à l'égard de sa femme ce qu'il avoit résolu, nous l'avons unie avec toi pour être ton épouse .... Le Pro phéte n'a commis aucune faute, en fai sant ce que Dieu lui a ordonné, &c. [] En même-tems, pour ôter tout pré texte de scandale au sujet de l'adop tion, cette même révélation ôte à Zaïd la qualité de fils de Mahomet, & elle ajoute, Mohammed ne sera plus dorénavant le père d'aucun hom me d'entre vous; mais il sera appellé l'Apôtre de Dieu, & le sceau des Prophétes. [] Un an après, arriva un autre évé nement pour lequel intervint aussi une nouvelle révélation. Makawcas, prin ce d'Alexandrie & d'Egypte, fit au Prophéte de riches présens, du nom bre desquels étoient deux belles fil les, dont l'une nommée Marie, ex cita dans son cœur une si vive pas sion, qu'il résolut d'en faire sa maî tresse. Il travailla néanmoins pendant quelque tems à rejetter cette idée, parce que la fornication est formelle ment défendue dans l'Alcoran: il y [] (Alc. chap. 17. v. 38.) est dit expressément, Vous ne vous ap procherez point de la fornication, car
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c'est un crime énorme, & une méchante voie: Dieu y a attaché de griéves pei nes. [] Cependant lassé de combattre, il imagina une révélation qui lui permet toit de se satisfaire, & il usa de la per mission; mais ce fut dans le plus grand secret, pour éviter le scandale. Mal heureusement il fut découvert par une de ses femmes, qui en fit grand bruit, & à laquelle il jura aussitôt, pour l'ap paiser, qu'il n'auroit plus de relation avec Marie. Comme ce serment au roit été difficile à tenir, il en fut promtement dispensé par l'Ange Ga briel qui vint lui faire ce reproche: O Prophéte, pourquoi, uniquement pour(Alc. 66. v. 1.) complaire à tes femmes, t'abstiens-tu de faire ce que Dieu t'apermis?.. Dieu te déclare, ajouta-t-il, la dissolution de tes sermens, &c. [] Ainsi Mahomet eut une dispense pour ne point observer l'article de l'Alcoran qui défend la fornication; & les Docteurs de sa religion ont toujours regardé cette licence, com me une prérogative personnelle, & un privilége particulier que Dieu lui accorda alors, à l'exclusion de tout autre.
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[] On voit par les exemples que je viens de rapporter, le fond que l'on peut faire sur un livre aussi singulière ment composé que l'Alcoran. En ef fet il n'y a nul principe, nulle liaison, nul systême suivi, & la plupart des préceptes qui y sont contenus, n'ont été faits, pour ainsi dire, qu'au jour le jour, suivant le tems & les circons tances. [] Mais au milieu des contes puérils, des miracles fabuleux, & des visions fanatiques dont ce livre est rempli, on y découvre en même-tems des vérités sublimes, énoncées avec une force & une énergie surprenante. Ce qui concerne la Divinité & ses attributs, y est traité avec autant de noblesse que d'exactitude: il en est de même de l'amour de Dieu & du prochain, & de plusieurs vertus morales, dont les idées & les définitions sont expo sées avec beaucoup de sens & de jus tesse. [] Mahomet employa plus de 20 ans à composer ce bisarre recueil, qui n'est vraiment en lui-même qu'un ga limathias continuel, sans ordre, sans méthode, sans liaison. La plupart des propositions qui concernent la doc
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trine, sont des hérésies empruntées d'Arius, Nestorius, Sabellius, & d'au tres hérétiques. Ce fut le fruit des conférences que Mahomet avoit eues, comme j'ai dit, avec les Docteurs des différentes Sectes qui étoient répan dues alors dans l'Orient. [] Il eut d'abord un Juif pour coopé rateur dans cette entreprise, & il fut ensuite aidé par un Moine Chrétien, que les Orientaux appellent Bahira, & les Occidentaux Sergius. Quelques autres Docteurs furent aussi associés à ce travail; & c'est sans doute à leurs soins que Mahomet fut redevable des principaux traits de théologie & de morale, qui sont contenus dans l'Al coran. [] Mais les deux points fondamentaux [] (Points fon- damentaux du Mahométis- me.) qui font la base de ce livre & de toute la doctrine Mahométane, consistent à enseigner, 1°. que tout ce qui arrive est tellement déterminé dans les idées éternelles, que rien ne peut en em pêcher l'effet. 2°. Que la religion Ma hométane doit être établie sans mi racles, & être reçue sans dispute ni contradiction: en conséquence on doit mettre à mort quiconque refuse de la recevoir, & l'on se rend digne
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du Paradis en égorgeant les incrédu les; de même qu'en périssant sous les armes des ennemis du Mahomé tisme, on mérite la couronne du mar tyre. [] Ce fut au moyen de ces maximes, que le nouveau Législateur réussit dans les guerres qu'il eut à soutenir contre les ennemis de sa religion; & cette même doctrine fut une des cau ses principales des rapides progrès qui soumirent aux successeurs de Ma homet une portion considérable de notre hémisphére, dont les Mahomé tans sont encore aujourd'hui en pos session. [] Mais c'est en vain que le nouveau Prophéte auroit travaillé à se former un parti au moyen de sa doctrine. Quelque séduisante que l'on puisse la supposer, elle leur auroit été d'un soible secours, s'il n'avoit eu par-des sus tout, ce talent si rare, & cepen dant si nécessaire dans les chefs de parti, je veux dire l'art sublime de manier les esprits: & il faut bien qu'il l'ait eu à un souverain dégré, pour s'acquérir un nombre si considérable de sectateurs, malgré le scandale que devoit occasionner la passion désor
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donnée qu'il eut toujours pour les femmes. [] Il est vrai que ce vice étoit en quel- [] (Caractère de Mahomet.) que façon compensé par les grandes qualités qu'on remarquoit dans ce Prophéte. Indépendamment d'une mémoire heureuse, d'une conception vive & d'un naturel excellent, il avoit beaucoup de gayeté dans l'esprit, & d'égalité dans l'humeur. Populaire avec les gens du commun, familier avec les nobles, il écoutoit avec bon té tous ceux qui s'adressoient à lui, & il étoit religieux observateur des pa roles qu'il avoit données. Les pauvres trouvoient en lui un père tendre, sen sible à leur misére, & extrêmement libéral. Si nous en croyons Abul-fé da, il joignoit à ces qualités une ab stinence & une sobriété peu commu nes. [] Ces espéces de vertus étoient hor riblement défigurées par le penchant déréglé qu'il avoit pour les femmes; mais il fut assez adroit pour que ce vice ne tournât point à conséquence contre sa doctrine: au contraire il s'en faisoit un mérite, & prétendoit que cela l'excitoit à la dévotion. Ce moyen paroît sans doute singulier,
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aussi je ne le rapporte que d'après un de ses historiens nommé Anas-ben- Malec, qui le fait parler en ces ter mes: Il y a deux choses dans ce mon de, qui me sont très-agréables, disoit ce Prophéte, les femmes & les par fums, & ces deux choses réjouissent l'œil & excitent ma ferveur dans la priere. [] (Combien Mahomet eut de femmes.) [] Les historiens ne sont point d'ac cord sur le nombre des femmes de Mahomet. Un Auteur Arabe lui en compte dix-sept, sans les concubi nes. Gentius, Auteur Chrétien, les fait monter jusqu'à vingt-six. Ce qui est certain, c'est que le Prophéte en a eu beaucoup plus qu'il n'étoit per mis par son propre Alcoran, qui n'ac corde au plus à un Musulman, que quatre femmes à la fois. Mais le Pro phéte avoit des priviléges fondés sur la révélation même, & ce même Alcoran qui défendoit une chose au commun des Arabes, accordoit tou te licence au Législateur. [] Les plus célébres de ces femmes, & en même-tems les plus aimées, fu rent Cadhige, Aiesha & Hafsa. J'ai parlé de la première au commence ment de cet abrégé: elle mourut à la Mecque trois ans avant l'Hégire,
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étant alors dans sa 65e année. [] Aiesha vécut long-tems après Ma homet: elle n'avoit encore que sept ans, lorsqu'elle fut mariée. Comme elle étoit la seule de ses femmes qui fût vierge quand il l'épousa, le père de cette fille qui s'appelloit Abdol lah, prit par ordre du Prophéte le nom d'Aboubécre, c'est-à-dire, père de la pucelle. On le verra bientôt, aussi-bien que sa fille, jouer un grand rôle dans cette histoire. Aiesha mou rut l'an de l'Hégire 58. elle en avoit alors soixante & sept. [] Hafsa étoit fille d'Omar. Le Pro phéte l'épousa l'an troisiéme de l'Hé gire: elle fut la dépositaire de l'Al coran après la mort de Mahomet. El le mourut dans la quarante-cinquiéme année de l'Hégire, à l'age de 60 ans. [] Mahomet eut huit enfans de Cad- [] (Enfans de Mahomet.) hige; quatre garçons & quatre filles: tous moururent avant leur père, à l'exception d'une fille nommée Fati me, qui lui survécut de quelques mois. Elle avoit épousé Ali, son cousin. Les autres femmes du Prophéte, quoiqu'en grand nombre, ne lui donnerent point d'enfans. Car je ne compte point un fils nommé Ibrahim
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qu'il eut de Marie, l'une de ses con cubines, & qui mourut aussi avant son père. [] Il est étonnant que le Prophéte ne laissant point d'enfant mâle, n'eût pas pensé à se désigner publiquement un successeur. Ne devoit-il pas prévoir les suites funestes que pouvoit avoir un interrégne, sur-tout dans un Em pire qui ne faisoit que de naître? [] (Différens par- tis se forment pour donner un successeur à Mahomet.) [] En effet, aussitôt qu'il fut mort, il s'éleva différens partis qui préten doient chacun avoir le droit exclusif de lui nommer un successeur. Les plus considérables étoient les Ansariens & les Mohagériens, qui venoient tout récemment de se disputer l'honneur de donner dans leur ville une sépul ture au Prophéte. Ils se trouverent à l'assemblée qui fut indiquée pour l'é lection. Chacun y soutint ses préten tions avec une vivacité & un empor tement, qui firent craindre plus d'une fois qu'on n'en vînt aux mains. [] Dans la disposition où étoient les esprits, il auroit été difficile & même dangereux de s'amuser à examiner les raisons des uns & des autres. On imagina donc, pour satisfaire les par tis, de leur proposer de partager l'E
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tat en deux portions, & de nommer deux Souverains. C'étoit fait de l'Em pire Musulman, si cette proposition eut passé: chacun de ces deux chefs, à la tête de sa faction, n'auroit pas manqué de faire la guerre à l'autre, pour s'emparer de toute l'autorité, & réunir sous un seul Souverain la riche succession de Mahomet. Les Moha gériens s'apperçurent d'abord de cet inconvénient, & rejetterent le moyen qu'on venoit de proposer. [] Aboubécre, qui dans toutes les circonstances se montroit toujours ami de la paix, crut trouver un moyen de faire cesser les troubles, en fixant les yeux de l'assemblée sur deux sujets, entre lesquels il les pria de se déci der; il proposa Omar & Abou-Obeid. Cet expédient ne réussit pas; les An sariens se déclarerent unanimement pour l'un; l'autre eut tous les suffra ges des Mohagériens, ainsi il n'y eut point de décision, & la dispute s'é chauffa plus que jamais. [] Plus cette affaire tiroit en longueur, [] (Aboubécre est élu succes- seur de Maho- met.) plus il y avoit à craindre de la part de ces efprits bouillans, qui sembloient ne demander qu'à en venir aux mains. Omar, que sa sagesse & sa prudence
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rendoient infiniment respectable, fit alors une démarche qui appaisa tou tes les difficultés. Il se leva de sa pla ce, & s'étant approché d'Aboubé cre, il lui prit la main, la baisa, le reconnut hautement pour Souverain, & en cette qualité lui jura foi & obéis sance. Ce trait singulier étonna les esprits & les mit d'accord. Chacun suivit l'exemple d'Omar, & Aboubé cre reçut les hommages de l'assem blée. [] C'est ainsi qu'Omar, pour sauver l'Etat & la Religion d'une ruine en tière, voulut bien dans cette conjonc ture sacrifier généreusement son inté rêt particulier au bien public. Mais comme sa démarche pouvoit être d'un exemple dangereux, & tirer à de grandes conséquences pour la suite, il déclara lui-même, que si quelqu'un à l'avenir imitoit sa conduite, il n'y auroit point d'autre parti à prendre que de le poignarder sur le champ, aussi-bien que celui qui auroit accep té. [] Au reste, si Aboubécre fut rede vable de sa dignité à la présence d'es prit & au désintéressement d'Omar, il est à présumer que l'espérance qu'a
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voit celui-ci, de parvenir un jour à la souveraineté, y eut aussi beaucoup de part. En nommant Aboubécre, qui étoit déja avancé en âge, Omar ne hasardoit que d'attendre un peu pour lui succéder; au-lieu qu'il auroit tout risqué, si la souveraineté eût été partagée entre ceux qui y préten doient, parce qu'alors elle auroit été totalement anéantie.
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ABOUBECRE

I. Calife.

[] ( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] ABoubecre, en montant sur le trône des Arabes, dédaigna de prendre le titre de Roi, de Prin ce, ou autre dénomination fastueuse. Le titre le plus flateur, étoit celui qui devoit rappeller sans cesse la mémoi re du Prophéte, fondateur de l'Etat: ce fut ce qui le détermina à prendre la qualité de Calife, qui selon l'Arabe signifie vicaire, successeur; & ce nom a passé dans la suite à tous ceux qui ont regné sur les Arabes. [] (Mécontente- ment des par- tisans d'Ali.) [] L'élection d'Aboubécre ne fut pas tellement unanime, qu'il n'y eût quel ques mécontens. Ils ne dirent rien dans l'assemblée, parce qu'il fallut cé der à la pluralité des suffrages; ce fut peu après qu'il s'éleva des plaintes, non pas précisément contre le Calife, dont tout le monde reconnoissoit le mérite; mais bien des gens préten
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doient que le Califat appartenoit de( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) droit à Ali qui avoit l'honneur d'être cousin & gendre de Mahomet, & ils soutenoient qu'il ne pouvoit y avoir de légitime possesseur de la souverai neté, que dans la famille du Prophé te. [] Ceux qui faisoient ces plaintes, y étoient en quelque façon autorisés par la maniere dont Ali avoit pris l'élec tion d'Aboubécre. Il ne s'étoit point trouvé à l'assemblée où cette grande affaire avoit été décidée; & lorsqu'on vint lui annoncer ce qui avoit été conclu, il ne put s'empêcher de faire paroître combien il étoit mécontent. [] Aboubécre informé des dispositions d'Ali, résolut de faire des démarches pour le tranquilliser, de peur que les murmures d'une personne de sa consi dération ne fissent de dangereuses impressions sur les esprits. Il chargea Omar de l'aller trouver, & de tenter tous les moyens possibles pour le ra mener. [] Omar alla aussitôt chez Fatime, où [] (Omar oblige Ali à recon- noître Abou- bécre.) il savoit qu'Ali étoit alors avec une nombreuse compagnie de parens & d'amis. Il leur exposa le sujet de sa commission, & fit tout ce qu'il put
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) auprès d'Ali pour le déterminer à ac céder à une élection qui s'étoit faite en régle, & par le suffrage commun de la Nation. Ali peu sensible à des remontrances qui tendoient à le faire renoncer à un droit qu'il prétendoit lui être dû, ne répondit que par de nouvelles plaintes, qui firent bien voir qu'on n'obtiendroit rien de lui par les voies pacifiques. Omar alors prenant ce ton fier dont il savoit si bien se ser vir, dit à Ali qu'il falloit obéir, & s'adressant en même-tems à tous ceux qui étoient avec lui chez Fatime, il leur déclara que dans l'instant il alloit faire mettre le feu à la maison, si l'on différoit plus long-tems de reconnoî tre le Calife. [] Ali, qui savoit qu'Omar étoit hom me à tenir sa parole, ne jugea pas à propos de s'exposer à aucune insulte; il crut devoir céder au tems & aux conjonctures, & il vint sur l'heure rendre ses hommages à Aboubécre. [] (Conférence entre Abou- bécre & Ali.) [] Il eut ensuite avec le Calife une conférence assez longue, dans laquel le il ne put s'empêcher de lui faire sentir combien il étoit surpris qu'il eût accepté l'autorité souveraine, sans avoir daigné le prévenir auparavant.
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Aboubécre qui n'ignoroit pas que les( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) plaintes d'Ali étoient bien fondées, tâcha de le calmer, en lui parlant avec beaucoup de modération & de dou ceur. Il lui fit un tableau touchant des affreuses extrémités où les différens partis avoient porté les choses dans l'assemblée de l'élection. Il lui racon ta qu'il les avoit vus plusieurs fois sur le point de s'égorger les uns les au tres; que le tumulte avoit cessé dès l'instant de sa promotion; & qu'alors il avoit cru que les conjonctures exi geoient de lui qu'il se rendît aux vœux de l'assemblée, de peur qu'un refus, ou même un délai de sa part, ne ral lumât le feu de la division, & n'occa sionnât des troubles qui auroient im manquablement renversé un Etat en core mal affermi. [] Ali paroissant se rendre à ces rai sons, le Calife ajouta que n'ayant accepté la dignité souveraine que pour le bien de l'Etat, il s'en démettroit volontiers dès qu'on lui présenteroit un sujet ami des peuples, & capable d'entretenir la tranquillité parmi eux. Soit qu'Aboubécre parlât sincere ment, soit qu'il n'eût d'autre vûe que de se concilier Ali par des démonstra-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) tions de désintéressement, cette tour nure lui réussit. Ali, loin de conti nuer à se plaindre, fit l'éloge des sen timens généreux du Calife; il ratifia les hommages qu'il venoit de lui ren dre*, & le supplia de ne point pen ser à abdiquer une autorité à laquelle il étoit également appellé par son pro pre mérite, & par le suffrage de la Nation. [] (Plusieurs Tri- bus Arabes se révoltent.) [] Cette affaire ayant été ainsi heu reusement terminée, il en survint une autre qui causa beaucoup d'inquiétu de à Aboubécre. Un nombreux parti d'Arabes animés par des esprits re muans†, qui, à l'exemple de Maho met, vouloient se faire un nom à la 15 16
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faveur de la religion, résolurent de( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) secouer le joug du successeur du Pro phéte, & d'établir à leur fantaisie une nouvelle forme de gouvernement. [] Leur schisme se manifesta par le re fus qu'ils firent de payer le tribut or dinaire, aussi-bien que les décimes & les aumônes qui avoient été pres crites par le Prophéte. En vain on les somma de rentrer dans le devoir & de reconnoître l'autorité du Calife: ils prirent les armes, & se prépare rent à soutenir leur révolte. On ap prit même peu après qu'ils étoient en marche, & qu'ils s'approchoient de Médine. [] Cette nouvelle mit tout en rumeur [] (Mesures que l'on prend contre les re- belles.) dans la ville. Les Médinois effrayés croyant déja voir l'ennemi à leurs por tes, étoient dans la plus grande cons ternation. Aboubécre donna au plu tôt ses ordres, & mit promtement sur pied un corps de troupes: & comme il y avoit à craindre que tandis qu'on s'occupoit à ces préparatifs, l'ennemi ne saisît cette occasion pour tenter quelque surprise; le Calife fit mettre en sureté les femmes, les enfans, les vieillards, en un mot, tous ceux qui n'étoient point en état de porter les
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) armes. Ces mesures prises, les trou pes se trouvant prêtes, Aboubécre en donna le commandement à Kha led, Capitaine de réputation qui avoit servi avec honneur sous Mahomet. [] (Ils sont dé- faits.) [] Khaled soutint dans cette conjonc ture la gloire qu'il s'étoit acquise du vivant du Prophéte; il marcha fière ment aux ennemis à la tête de cinq mille hommes seulement, & rempor ta une victoire complette. Les rebel les furent entièrement défaits. On en tua un grand nombre, & l'on fit une quantité considérable de prisonniers, parmi lesquels se trouverent presque tous leurs principaux Officiers, & en tr'autres Malek-ebn-Novaïrah, chef des révoltés. (Malek, leur chef, est fait prisonnier.) [] Malek étoit un personnage considé rable parmi les Arabes. Il joignoit à la plus haute naissance une bravoure peu commune; & il s'étoit d'ailleurs distingué dans la nation par le talent merveilleux qu'il avoit pour la poësie. Le Calife qui avoit une estime parti culiere pour ce Général, voulut es sayer de le ramener à l'obéissance par les voies de la douceur: & comme il y avoit lieu de présumer qu'il avoit plutôt pris les armes pour se faire chef
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de parti, que pour se soustraire à la( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) religion de Mahomet, il chargea Kha led de conférer avec Malek, & de sonder les sentimens qu'il pouvoit avoir touchant la doctrine du Pro phéte. [] Malek ne chercha point d'abord à [] (Conférence entre Malek & Khaled.) dissimuler sa façon de penser sur la re ligion: il déclara qu'il croyoit que ses prieres & celles de ses partisans étoient aussi bonnes & aussi agréables à Dieu, que celles des Musulmans qui payoient le zégat. (C'étoit une im position ordonnée par la loi de Maho met.) Khaled lui répondit que les prieres devoient être accompagnées d'aumônes, & qu'elles ne dispen soient pas de payer les dixmes & au tres impositions qui y étoient desti nées. Est-ce-là, reprit Malek, ce que dit & prétend votre maître? A ce mot qui faisoit assez entendre que le pri sonnier ne se reconnoissoit point pour sujet du Calife, Khaled repliqua en fureur: Est-ce que mon maître n'est pas aussi le vôtre? & sans lui donner le tems de répondre, il le menaça de lui faire couper la tête. Malek sans se déconcerter, lui dit tranquillement: Est-ce-là l'ordre que vous a donné votre
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) maître. Khaled ne se possédant plus, dit seulement: Quoi, toujours le même mépris pour le Souver ain! & aussitôt il ordonna à ses gens de se saisir de lui & de le faire mourir. (Malek est tué.) [] Quelques Officiers qui étoient ve nus avec Khaled, firent tout ce qu'ils purent pour lui faire révoquer l'ordre qu'il venoit de donner: mais ce Gé néral fut inexorable. L'infortuné Ma lek se voyant donc dévoué à la mort, ne put imaginer qu'étant Musulman de religion, & ne différant des autres que par quelques observances léga les, il fût possible d'agir à son égard avec tant de cruauté. Il crut que la beauté de sa femme qui étoit présente alors, & qui vraisemblablement avoit été faite prisonniere en même-tems, étoit la seule cause de sa perte. Cette femme, s'écria-t-il dans le tems que les gens de Khaled se saisissoient de lui, est la seule cause de ma mort. Non, reprit Khaled, ce n'est point elle qui vous fait mourir, c'est Dieu seul dont vous avez abandonné la religion. Non, repliqua Malek, car j'en fais profession. Il ne put en dire davantage, parce que dans l'instant même les gens de Khaled lui trancherent la tête.
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[] Aboubécre fut outré de colere,( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) lorsqu'il apprit cette nouvelle. Il esti moit Malek; & d'ailleurs son dessein étoit de le gagner doucement, & de n'employer la rigueur qu'aux derniè res extrémités; mais le zéle emporté de Khaled n'étoit point fait pour les ménagemens. Peu s'en fallut qu'il ne payât cher la hardiesse qu'il avoit eue de passer les bornes de sa commission. Le Calife vouloit absolument l'en pu nir, & venger par sa mort, celle d'un Capitaine de distinction qui ne méri toit pas d'être traité aussi cruellement. Heureusement pour Khaled, Omar voulut bien s'employer en sa faveur, & il intercéda si puissamment auprès du Calife, qu'enfin il l'appaisa, & obtint la grace du coupable. [] La défaite de Malek & de ceux de son parti remit le calme dans Médi ne. Ce n'est pas qu'il n'y eût encore beaucoup d'ennemis à combattre; car depuis la mort de Mahomet, il s'étoit élevé différens petits Prophétes, qui tâchoient à l'envi de séduire les peu ples & de s'attirer des partisans, mais ils étoient peu redoutables: quoi qu'en grand nombre, ils n'étoient liés entr'eux par aucun intérêt par-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) ticulier, & l'on savoit qu'ils ne se prêteroient point de secours les uns aux autres, de sorte qu'on espéroit pouvoir facilement les réduire en dé tail. [] (Mosseilamah s'érige en Pro- phéte.) [] Entre ces différens partis, la fac tion la plus redoutable, étoit celle qui avoit pour chef un Capitaine fa meux nommé Mosseilamah, homme de tête & de main, qui avoit d'abord été l'un des premiers sectateurs de Mahomet, & qui bientôt après avoit osé, du vivant même du Prophéte, renchérir sur sa doctrine & publier un nouvel Alcoran. Il eut beaucoup de peine à se faire valoir, tant que Mahomet eut l'autorité en main; mais dès qu'il fut mort, Mosseilamah se trouvant plus à l'aise, publia sa doc trine avec le plus grand appareil, & réussit à se faire un nombre considéra ble de disciples. Il s'acquit enfin un tel crédit dans la province d'Yema mat*, que le Calife résolut d'em ployer la voie des armes pour le ré duire. [] Aboubécre fit d'abord marcher contre lui Akramah & Sergiabil, Of ficiers de distinction, à qui il donna 17
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un corps de troupes assez nombreux,( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) qui fut ensuite augmenté considéra blement par de nouveaux détache mens que le Calife fit partir peu après sous les ordres de Khaled. Cette ar mée forte alors d'environ quarante mille hommes, alla se camper dans un endroit appellé Akrebah. [] Ce fut-là que Mosseilamah, quoi- [] (La mort de Mosseilamah donne la vic- toire aux Mu- sulmans.) que bien inférieur en forces, eut ce pendant l'audace d'aller à la rencon tre des Musulmans & de leur livrer bataille. Cette téméraire démarche pensa être suivie du plus grand suc cès. Les Musulmans furent battus & enfoncés au premier choc: la plupart même pensoient déja à prendre la fuite; mais tout fut bientôt remis en ordre par la bravoure & l'activité des Généraux: ils réussirent à rallier les fuyards, & ceux-ci reprenant coura ge, retournerent avec fureur sur l'en nemi, résolus de réparer la honte de leur défaite. Cette reprise fut extrê mement vive de part & d'autre; de sorte que la victoire fut long-tems in décise; mais Mosseilamah ayant été tué dans le fort de l'action, sa mort entraîna après elle la perte de la ba taille. Les Musulmans redoublant leurs
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) efforts, firent plier les Arabes, & les mirent en déroute. On en fit un car nage affreux, dix mille hommes res terent sur la place; il y eut d'ailleurs un grand nombre de fuyards qui fu rent massacrés par les troupes qu'on envoya à leur poursuite, & ceux qui échapperent à l'épée du vainqueur, ne sauverent leur vie qu'en se sou mettant de nouveau au Mahométisme qu'ils avoient abandonné. [] (La province de Barheim rentre dans le devoir.) [] Cette affaire ne fut pas plutôt termi née, qu'il fallut penser à réprimer des troubles qui venoient de s'élever dans le pays de Barheim, province d'Ara bie sur le Golfe Persique. Les habi tans de cette contrée avoient repris leur ancienne religion, & refusoient de payer les redevances prescrites par la loi de Mahomet. Aboubécre envoya au plutôt des troupes pour réduire ces rebelles. Mais le seul ap pareil suffit pour les rappeller à leur devoir. Intimidés par l'exemple de Mosseilamah, dont la défaite avoit porté la terreur dans toute l'Arabie, ils rentrerent dans le sein du Maho métisme, & l'on fut long-tems sans entendre parler du moindre projet de révolte.
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[] Le Calife ayant ainsi pacifié les( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) troubles, vaincu les rebelles, & sou mis toute l'Arabie à son autorité & à(Commen- cement des guerres sain- tes.) sa religion, proposa de porter la guer re dans les Etats Chrétiens, pour les obliger à embrasser le Musulmanisme, ou à se rendre tributaires des Maho métans. D'ailleurs, Aboubécre pré voyoit, sans doute, que le plus sûr moyen d'éviter les troubles, que des esprits inquiets pouvoient exciter dans les Provinces de sa dépendance, étoit de les occuper au-dehors, & de leur présenter un ennemi commun, dont les richesses pouvoient exciter leur cupidité, tandis qu'en même-tems ils satisferoient leur fanatisme en acqué rant des prosélytes au Musulmanis me. Quoi qu'il en soit, la proposition du Calife fut unanimement approu vée par son Conseil, & l'on déci da que l'on massacreroit sans quar tier tous ceux d'entre les Chrétiens qui refuseroient de se soumettre à l'un des deux partis qui faisoient l'objet de la prise des armes. [] Cette guerre ayant donc pour motif la propagation de la doctrine de Mahomet, les Musulmans l'ont appellée la guerre sainte. Ils ont
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) aussi décoré du même nom, toutes les entreprises qu'ils ont faites dans la suite sous le même prétexte. [] Le Calife, en conséquence de la délibération du Conseil, envoya aus sitôt une lettre circulaire à tous les Princes de l'Arabie & aux Gouver neurs des places, pour leur ordonner de lever promtement des troupes. La lettre étoit énoncée en ces termes: [] (Lettre du Calife pour la convoca- tion des trou- pes.) [] Au nom de Dieu très-miséricordieux, Abdollah-ebn-Abu-Kohaffas*, à tous les véritables croyans, salut & prospérité. Que la miséricorde & la protection de Dieu soient sur vous. Je loue Dieu très-sage, & je priepour son Prophéte Mahomet. [] Cette lettre est pour vous faire savoir que j'ai intention d'envoyer en Syrie les véritables croyans, afin d'enlever ce pays des mains des Infidéles, & je veux aussi que vous sachiez, qu'en combattant pour la religion, vous obéis sez à Dieu. Aussitôt que cette lettre eut été 18 19
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rendue publique, on vit de toutes( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) parts un nombre prodigieux de Mu sulmans qui demandoient à marcher sous les étendards de la religion. Tou tes ces troupes s'étant ainsi promte ment rassemblées dans les provinces, vinrent se réunir sous les remparts de Médine où on les fit camper. Pour satisfaire leur empressement, il fallut bientôt ordonner leur départ; & le jour pris, Yezid-ebn-Abi-Sofian, Ca pitaine renommé à qui le Calife avoit donné le commandement de ces trou pes, les fit ranger en ordre de bataille à quelque distance de la ville. [] Aboubécre charmé du zéle & de [] (Aboubécre prie pour la prospérité de ses armes.) l'ardeur de ses sujets, sortit de Mé dine pour voir ses troupes. Mais afin de jouir en entier du coup d'œil bril lant que présentoit une armée nom breuse rangée en bataille, il monta avec quelques-uns de ses favoris sur le haut d'une colline d'où il pouvoit facilement tout découvrir Animé par la beauté de ce spectacle, il se mit aussitôt en prières, & demanda à Dieu qu'il inspirât du courage à ses sol dats, & qu'il ne permît pas que des troupes qui se dévouoient si généreu sement pour la gloire de son nom,
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) devinssent la proie des Infidéles. [] Après cette prière, le Calife étant descendu de la colline, alla se mettre à la tête de son armée, & ordonna la marche. Comme il étoit à pied, les Officiers généraux descendirent aussi tôt de cheval pour l'accompagner; mais Aboubécre leur ordonna de re monter sur leurs chevaux, en leur di sant, que pour lui il avoit une raison particulière d'aller à pied, que son dessein étoit d'offrir à Dieu les pre miers pas qu'il faisoit à la tête d'une si belle troupe, & qu'il espéroit que sa divine bonté lui en tiendroit comp te. [] (Avis qu'A- boubécre don- ne à Yezid.) [] Le Calife continua ainsi sa marche jusqu'à une certaine distance, & prit alors congé de ses troupes, en leur souhaitant les succès les plus heureux. Ensuite adressant la parole à Yezid, il lui recommanda de traiter les trou pes avec douceur, de ne rien faire de considérable sans consulter les principaux Officiers, de ne s'écarter jamais de la justice ni de l'équité, d'inspirer aux troupes beaucoup de courage & d'intrépidité, d'user avec modération des avantages qu'il pour roit remporter, d'avoir toujours de
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vant les yeux les principes de l'hu-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) manité lorsqu'il seroit vainqueur; & il lui recommanda, sur-tout, d'em pêcher le massacre des enfans, des femmes & des vieillards. Il ne lui conseilla pas la même modération à l'égard des Ministres & des Docteurs du Christianisme: il distingua cepen dant les Moines d'avec le Clergé sé culier. Laissez en paix les Religieux*, lui dit-il, qui vivent dans la retraite de leur Monastère; mais ne faites point de grace à ces gens tonsurés qui appar tiennent à la synagogue de Satan, à moins qu'ils ne se fassent Musulmans, ou qu'ils ne se rendent tributaires. [] Après ce discours, Aboubécre dit [] (Les Musul- mans mar- chent vers la Syrie.) adieu aux Généraux & aux troupes, & reprit le chemin de Médine: l'ar mée Musulmane se remit en marche de son côté, & continua sa route vers la Syrie. [] Cette Province se trouvoit alors 20
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) absolument à découvert. L'Empereur Héraclius n'imaginoit pas avoir beau coup à craindre de la part d'un Em pire naissant, tel qu'étoit celui des Arabes, qu'il croyoit d'ailleurs dé chiré par des factions intestines. D'un autre côté, les conquêtes qu'il venoit de faire sur un peuple aussi formida ble que les Perses, sembloient lui promettre qu'aucune autre nation ne seroit assez hardie pour venir l'attaquer dans ses Etats. Cette malheureuse confiance lui fit négliger les précau tions que la prudence auroit dû lui inspirer, de sorte que ses frontières se trouvoient sans défense, principa lement du côté de la Syrie, où il n'y avoit aucune place fortifiée. [] (Ils battent les troupes que l'Empe- reur grec en- voyoit contre eux.) [] Ce Prince fut un peu étonné, lors qu'il apprit que les Arabes étoient en marche, & qu'ils se préparoient à entrer dans la Syrie: mais ses der niers succès le tranquilliserent bientôt sur une entreprise qu'il imagina être mal concertée. Il se contenta d'en voyer quelques troupes pour barrer les Arabes dans leur marche, & les obliger de retourner sur leurs pas. [] Le Général à qui l'Empereur avoit donné le commandement de ces trou
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pes, alla hardiment à la rencontre( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) des Arabes, & leur livra bataille aus sitôt qu'il les eut joints; mais il s'en fallut bien que le succès répondît à ses espérances. Les Grecs furent bat tus & mis en déroute; le Général fit en vain des efforts pour tâcher de les rallier, il fut tué sur le champ de ba taille, & sa mort acheva la défaite de son armée. [] La nouvelle de cette victoire fut envoyée promtement au Calife, avec les étendards & autres dépouilles des Chrétiens. Aboubécre les fit aussitôt exposer en public, & se répandit en éloges sur ceux qui avoient eu part à cette expédition, dont le succès an nonçoit pour la suite les espérances les plus flateuses. Les Musulmans ani més par la vûe des marques de la vic toire de leurs compatriotes, & par les louanges qu'on venoit de donner à leur bravoure, parurent envier le sort de ceux qui s'étoient trouvés à une action aussi glorieuse. Le Calife charmé de voir leurs dispositions, continua de parler avec encore plus de force qu'il n'avoit fait, afin d'é mouvoir les peuples, & de les ame ner au point qu'il s'étoit proposé.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] Après avoir suffisamment exalté le mérite des Généraux & des soldats [] (Le Calife en- voie de nou- velles troupes en Syrie.) qui venoient de faire tant d'honneur à la nation, il demanda s'il n'étoit pas à propos de pousser plus loin les avan tages, & si les peuples refuseroient de se joindre à leurs braves compa triotes, pour travailler de concert à la conquête de la Syrie. [] Aussitôt il se fit un mouvement uni versel parmi le peuple; chacun pré tendit avoir part à la gloire d'une si belle entreprise; de sorte qu'en très- peu de tems Aboubécre eut sur pied une forte milice, qui n'attendoit plus que les ordres pour se mettre en mar che. [] (Omar fait ôter le com- mandement à Saëd.) [] Le Calife profitant de ces heureu ses dispositions, donna au plutôt les ordres nécessaires pour le départ de ces troupes, & il en conféra le com mandement à l'un de ses Capitaines favoris, nommé Saëd. Le choix de ce Général fut traversé par Omar, qui sollicita vivement pour qu'on en nom mât un autre. Les Historiens ne rap portent point ce qui pouvoit l'enga ger à désapprouver ce choix avec tant de chaleur. Aboubécre se vit alors fort embarrassé; il avoit peine à dé
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sobliger Saëd, en révoquant la com-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) mission qu'il venoit de lui donner: d'un autre côté, il ne vouloit offenser Omar en aucune façon. Dans cette perpléxité, il alla consulter sa fille Aiésha, veuve de Mahomet. Cette femme ayant été la bien-aimée du Prophéte, les Musulmans avoient pour elle une vénération particulière; on l'appelloit la mère des Fidéles; elle étoit comme la reine des autres fem mes de Mahomet: elle passoit pour être remplie de son esprit, & dès-là très-capable de décider sur toutes les difficultés; aussi la consultoit-on sur les affaires les plus importantes. [] Aiésha ne répondit point selon les intentions d'Aboubécre: loin d'ap prouver le choix qu'il avoit fait de Saëd, elle se déclara pour le senti ment d'Omar, qui n'avoit, dit-elle, d'autres vûes que le bien public dans cette conjoncture. [] La conduite que tint Saëd, lors- [] (Désintéresse- ment de Saëd.) qu'il apprit la décision d'Aiésha, fut une nouvelle preuve du respect que les Musulmans avoient pour cette fem me. Ce Général, loin de murmurer, remit aussitôt l'étendard que le Calife lui avoit donné pour marque de l'au-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) torité dont il l'honoroit; & il dit seu lement, qu'il marcheroit avec autant de zéle sous les ordres d'un autre, que si on lui eût conservé le commande ment. [] (Amrou est fait Général des nouvelles milices.) [] Dans le tems même que Saëd te noit une conduite si désintéressée, il y avoit un autre Capitaine, nommé Amrou-ebn-al-As, qui cherchoit avec empressement d'être nommé Général. Il s'adressa à Omar pour l'engager de demander pour lui cette dignité. Mais Omar qui avoit, à la vérité, asfez de crédit pour la lui faire obtenir, étoit en même-tems trop rigide pour faire avoir le commandement à quelqu'un qui le sollicitoit avec tant de viva cité: il lui refusa donc sa médiation auprès du Calife. [] Cependant comme Amrou étoit après Saëd le Capitaine le plus capa ble de commander, Aboubécre le nomma de lui-même; & Omar qui n'avoit pas cru devoir s'employer pour lui, laissa passer cette nomination sans paroître y trouver à redire. [] Les troupes Musulmanes se trou vant alors en état de partir, Amrou vint prendre les ordres du Calife, qui lui donna les avis les plus sages, au
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sujet de la conduite qu'il devoit ob-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) server dans l'emploi qu'il alloit rem plir. Il lui ordonna ensuite de pren dre sa route par la Palestine, & là de faire savoir son arrivée à Yezid, afin de se rendre auprès de lui, si ce Gé néral avoit befoin de secours, ou d'at tendre les ordres qu'on lui enverroit. Aboubécre nomma en même-tems [] (Le comman- dement en chef est don- né à Abou- Obéidah.) un Généralissime pour les armées qu'il avoit en Syrie, & il donna cette di gnité à Abou-Obéidah. Celui-ci par tit avec Amrou, mais il le quitta en Palestine pour se rendre au plutôt en Syrie. [] Il y trouva les affaires bien chan gées: les Musulmans n'étoient plus ces troupes victorieuses dont on venoit de tant exalter la valeur à Médine. Les Grecs les avoient battus en plu sieurs rencontres, & s'étoient rendus si redoutables, que les Arabes n'o soient plus se montrer en campagne. Obéidah lui-même se laissa surpren dre à la terreur commune; & loin de chercher à recouvrer sur les Grecs les anciens avantages que les Musul mans avoient remportés sur eux, il prit le parti de rester dans l'inaction, & de se tenir simplement sur la défen sive.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] Aboubécre ne fut pas sitôt infor mé de ces nouvelles, qu'il révoqua à [] (Khaled est nommé à la place d'Obéi- dah.) l'instant Obéidah, & nomma Khaled pour le remplacer. Ce Général étoit alors dans la province d'Yrak, où il faisoit de grands progrès: il venoit de s'emparer de la capitale, & se pré paroit à réduire tout ce pays, lorsqu'il reçut les ordres du Calife. [] Il se transporta aussitôt en Syrie, où sa présence changea bientôt toute la face des affaires. Sa grande répu tation ranima le courage des troupes, qui semblerent n'avoir rien à craindre sous la conduite d'un tel Général. La prétendue prudence d'Obéidah, qui étoit naturellement doux, tranquille, & lent dans ses opérations, avoit re froidi le soldat, qui aimoit beaucoup mieux l'ardeur impétueuse de Kha led. Cependant ce Général ne ména geoit pas beaucoup les troupes; il les exposoit souvent: mais aussi il s'ex posoit lui-même; & quoique ses en treprises fussent quelquefois extrême ment téméraires, il étoit brave & heureux, il s'en tiroit toujours avec succès. [] (Les Musul- mans assiégent Bostra.) [] Dans le tems qu'il arriva pour pren dre le commandement des troupes,
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Sergiabil, Capitaine Musulman, s'é-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) toit avancé jusqu'à Bostra* par ordre d'Obéidah, qui, pour ne pas se des honorer par une inaction totale, l'a voit envoyé avec quelques détache mens pour faire le siége de cette pla ce. Sergiabil avoit cru d'abord, que cette expédition ne seroit pas de lon gue durée, à cause de la démarche que le Gouverneur avoit faite à l'ins tant de l'arrivée des troupes Musul manes: il étoit venu trouver le Com mandant, pour lui demander quelles étoient ses intentions; & sur ce que Sergiabil lui avoit répondu que c'é toit pour obliger la ville à embrasser le Mahométisme, ou à se rendre tribu taire; le lâche Gouverneur qui étoit en état de se bien défendre, avoit acquiescé à la demande du Musul man, & étoit rentré dans la ville pour déterminer les habitans à se rendre. [] Ceux-ci loin d'écouter leur Gou- [] (Ils sont re- poussés.) verneur, résolurent de se défendre, & firent même une sortie pour pré senter bataille. Sergiabil l'accepta; mais avant de donner, il fit à Dieu 21
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) cette prière: O Dieu qui as promis la conquête de ce pays à ton Prophéte Ma homet! Dieu grand! Dieu magnifi que! assiste-nous contre ceux qui rejet tent ton unité. Cette priere ne fut point exaucée, les Musulmans furent battus & repoussés en désordre. On envoya au plus vîte au Général pour l'avertir du peu de succès de l'entre prise; mais l'on ne trouva plus celui qui l'avoit ordonnée. Obéidah venoit de partir, & Khaled avoit pris le commandement à sa place. [] (Khaled vient au secours des assiégeans.) [] Ce Général marcha au plus vîte avec des troupes au secours de Ser giabil, & voyant à son arrivée le peu de monde que ce Commandant avoit avec lui, il lui fit de vifs re proches d'avoir osé tenter le siége d'une place telle que Bostra, & d'a voir accepté une bataille avec aussi peu de forces. Sergiabil s'excusa, en disant qu'il n'avoit rien fait de sa tête, & qu'il n'avoit fait qu'obéir aux or dres d'Obéidah auquel il étoit alors subordonné: Je n'ai plus rien à vous dire, reprit vivement Khaled, Obéi dah est un parfaitement honnête hom me; mais en vérité, il est bien peu en tendu au métier de la guerre.
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[] Il fallut donc prendre de nouvelles( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) mesures, & voir par quel moyen on pourroit venir à bout de réduire une place dont les habitans paroissoient résolus de se bien défendre. Kha led ne donna qu'un jour de repos aux troupes qu'il avoit amenées avec lui: il profita de ce tems pour recon noître par lui-même la place qu'il vouloit attaquer, & donna aussi des ordres pour rendre son camp beau coup plus fort qu'il n'étoit. Il avoit dessein de donner encore un jour de relâche à ses troupes; mais ayant été averti par ses espions d'un mouve ment qui paroissoit se faire du côté de la ville, il mit au plutôt son armée en bataille. Il employa ensuite le tems qui lui restoit, à faire les purifications ordonnées par Mahomet, & il ter mina cette cérémonie par une priere publique qu'il fit à la tête de son ar mée. [] On vit alors les assiégés faire une sortie sous les ordres de leur Gouver neur, qui les commandoit en personne. Khaled qui s'étoit préparé à les bien recevoir, fit faire un mouvement à ses troupes, & donna aussitôt le signal du combat. Mais dans le tems que
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) tout sembloit annoncer une action des plus sanglantes, le Gouverneur en voya un de ses officiers à Khaled, pour lui demander une conférence. [] (Conférence entre Khaled & le Gouver- neur de Bos- tra.) [] Khaled l'ayant accordée, les deux Généraux s'avancerent aussitôt au mi lieu de l'espace qui séparoit les deux armées. Le Gouverneur dit au Géné ral Musulman, qu'il se sentoit extrê mement porté à embrasser sa reli gion; qu'il avoit fait différentes ten tatives auprès des habitans de Bostra pour les engager à suivre son exem ple, mais que jusqu'alors ses démar ches avoient eu peu de succès; qu'il espéroit cependant réussir à les ame ner à ce point, mais qu'auparavant il vouloit se précautionner contre tout événement; & qu'à cet effet, il de mandoit qu'on lui accordât toute su reté pour sa vie, ses biens, & en gé néral pour toute sa famille. [] Ce lâche Gouverneur fut bien éton né de la réponse que lui fit Khaled: Vous êtes devenu suspect à vos troupes, lui dit-il, par les propositions que vous leur avez déja faites, & par la con férence que vous venez d'avoir avec moi. On vous accusera surement de perfidie, & d'avoir des intelligences
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avec les Fidéles; & dès-là vos habitans( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) seront peu disposés à vous écouter, & pourroient même vous faire essuyer de mauvais traitemens. Je ne vois qu'un moyen pour vous rétablir dans leur es prit, c'est de paroître avoir dessein de terminer entre nous deux la querelle commune: ainsi il faut tout à l'heure vous battre avec moi. [] Romain, (c'étoit le nom du Gou-(Combat si- mulé entre les chefs des deux armées.) verneur) surpris de la proposition, auroit bien voulu éluder le combat; mais il n'y avoit pas moyen de se re fuser à la façon dont Khaled le de mandoit. Les troupes des deux partis étoient ègalement étonnées de voir leurs Généraux entreprendre un com bat singulier. Cependant, comme les ordres furent bientôt donnés de part & d'autre pour empêcher les troupes de faire aucun mouvement, elles at tendirent avec tranquillité le succès de cet événement. [] Ce combat qui sembloit devoir n'être qu'une espéce de jeu pour trom per les habitans de Bostra, parut très- sérieux au Gouverneur; & il deman da à Khaled, qui le poussoit sans ménagement, s'il avoit envie de le tuer. Khaled qui prenoit plaisir à voir
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) l'embarras de son timide adversaire, lui répondit en riant, qu'il n'avoit au cun mauvais dessein; mais que par honneur & pour éloigner tout soup çon, il étoit important de faire voir aux spectateurs que c'étoit tout de bon qu'ils en étoient venus aux mains. (Le Gouver- neur de Bostra essaye de por- ter les habi- tans à se ren- dre.) [] Le combat continua donc encore quelque tems, au grand regret du Gouverneur, qui se sentant blessé & meurtri de plusieurs coups, aban donna enfin le champ de bataille, & retourna vers les siens. Il rentra dans la ville avec eux, & recommença à faire de nouvelles tentatives pour les engager à se soumettre aux Musul mans. Les habitans plus indignés que jamais contre ce Gouverneur, lui fi rent les plus vifs reproches sur ce qu'il ajoutoit encore la perfidie à la lâ cheté avec laquelle il s'étoit conduit dans le combat avec Khaled, & ils prirent dès-lors la résolution de le mettre hors d'état de ne plus les des honorer par ses actions & par ses con seils; ils l'enfermerent dans sa propre maison, & ils y mirent une bonne [] (Les habitans lui ôtent le commande- ment.) garde. Sa place fut donnée d'une voix unanime au Général des troupes au xiliaires qu'Héraclius venoit de leur
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envoyer: mais en même-tems ils exi-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) gerent de lui qu'il se battroit contre Khaled en combat singulier. [] Ce Général accepta la proposi- [] (Combat entre Abdarrah- man & le nou- veau Gouver- neur.) tion, & envoya aussitôt défier Khaled. Lorsqu'on apporta le cartel, Abdar rahman fils d'Aboubécre étoit avec le Général Musulman. Ce jeune hom me brulant du desir de se signaler, fit tant d'instances auprès de Khaled, qu'il en obtint la permission d'aller se battre en sa place. [] Abdarrahman monté à l'avantage & bien armé, s'avança vers le Géné ral grec, qui de son côté fit aussi la moitié de la carrière. Les deux ar mées étoient en présence, & c'étoit à leur vûe que les deux champions alloient se disputer l'honneur de la victoire; mais tout l'avantage fut en core du côté des Musulmans. Le Gé néral grec se laissa prévenir par la con tenance fière & assurée du jeune Ab darrhaman, & par l'adresse merveil leuse avec laquelle il manioit la lance. Ce coup d'œil lui fit une si vive im pression, qu'il ne fut pas long-tems à s'appercevoir qu'il s'étoit mépris sur son courage, en se prêtant à la démar che que les Grecs avoient exigée de lui.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] Ce Général, faisant néanmoins un ef fort pour prendre sur lui-même, tenta l'assaut contre son adversaire; mais à la première blessure qu'il reçut, son courage l'abandonna totalement; & il ne conserva sa tête que pour se tirer promtement des mains de son enne mi. Il fit une feinte, & tournant habi lement la bride de son cheval, il s'enfuit au grand galop du côté de Bostra. [] Abdarrahman se mit aussitôt à sa poursuite, mais le cheval grec, qui étoit d'une vitesse prodigieuse, sauva le Général des mains du Musulman. Celui-ci, outré de colère d'une telle lâcheté, eut l'audace de s'avancer seul jusqu'à l'armée des Grecs, & massa cra d'abord à droite & à gauche tout ce qui se trouva sous sa main. Khaled effrayé du péril où Abdarrahman ve noit de se précipiter, donna aussitôt le signal, & l'armée Musulmane fon dit avec impétuosité sur les Grecs, pour dégager le fils du Calife. [] (Les Musul- mans rempor- tent un avan- tage sur ceux de Bostra.) [] La témérité de ce jeune Capitaine occasionna ainsi une action générale. Les Musulmans animés par le danger qu'il couroit, se battirent avec tant de fureur, que les Grecs furent en foncés de toutes parts, & mis dans
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une entière déroute. Les cris d'allé-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) gresse & de victoire se firent enten dre de toutes parts dans l'armée Mu sulmane; tandis que du côté des Chré tiens, le peu qui avoit échappé à l'épée de l'ennemi, ne songeoit plus qu'à fuir, & à se réfugier dans la pla ce, trop heureux de pouvoir fermer assez promtement les portes, de peur que l'ennemi n'y fît irruption pêle-mê le avec les fuyards. [] Ceux des Chrétiens qui par leur état, leur sexe, ou pour d'autres rai sons n'avoient pu être de cette sortie, en avoient cependant été témoins du haut des remparts, d'où ils avoient été spectateurs du combat & du dé sastre de leurs troupes. Ces malheu reux habitans faisoient retentir l'air de leurs gémissemens, de leurs cris, & de leurs prieres: ils venoient de voir égorger sous leurs yeux, ou réduire en esclavage leurs parens, leurs amis, leurs compatriotes: eux-mêmes après cette défaite ne voyoient que trop clairement, que sans un prodige ils ne pouvoient échapper à leurs enne mis, & que leurs femmes, leurs en fans & leurs biens alloient devenir la proie du vainqueur.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] Dans le désordre où paroissoient les affaires, il fallut pourtant faire les derniers efforts, pour tâcher de sau ver une place aussi importante que Bostra. Le Conseil ne trouva d'autre moyen dans les circonstances actuel les, que d'écrire promtement à l'Em pereur pour l'informer des extrémités où l'on étoit réduit, & le supplier d'envoyer promtement du secours. Du reste, on donna par-tout des or dres pour veiller à la sureté de la pla ce, & tâcher du moins de se soutenir pendant quelque tems sur la défensi ve, en attendant des nouvelles de l'Empereur. [] (Romain livre la ville aux Musulmans.) [] Mais tandis que ces infortunés Chré tiens sollicitoient un secours dont l'é loignement les jettoit dans le déses poir, Romain, ce perfide Gouver neur qu'ils avoient déposé & enfermé dans sa maison, triomphoit en lui- même des malheurs publics, & il tra vailloit même alors à mettre le com ble à la noirceur de ses procédés. [] La maison de ce traître étoit située à l'une des extrémités de la ville, de manière que les murailles même de Bostra formoient la clôture de son jardin. Il employa ses enfans & ses
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domestiques à faire dans ces murs un( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) trou assez large, pour qu'un homme pût y passer commodément. Il sortit par-là long-tems avant le jour, & se disposoit à se rendre au camp des Arabes, lorsqu'il fut arrêté par un of ficier Musulman, qui vint sur lui la lance en arrêt. [] C'étoit Abdarrahman, fils du Ca life, qui étoit de garde cette nuit-là. Romain qui le reconnut pour l'avoir vu auprès de Khaled, se fit aussitôt connoître à lui, & le pria de le mener promtement au Général, à qui il avoit une affaire importante à communi quer. Khaled ne put s'empêcher de sourire en voyant arriver Romain. La singulière contenance que ce lâche avoit tenue dans le combat qu'ils avoient eu ensemble, lui revenant dans l'esprit, il lui demanda avec un air de mépris, comment il se portoit. [] Romain, laissant tomber une ques tion insultante, dont il ne pouvoit que rougir, & d'ailleurs pressé de mettre la dernière main à sa trahison, informa au plutôt le Général du sujet qui l'amenoit. Il lui raconta les mau vais traitemens qu'il avoit eu à essuyer de la part des habitans de Bostra,
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) & lui fit part de la manière dont il comptoit s'en venger. Donnez-moi deux cens hommes, lui dit ce traître, & mettez à leur tête un de vos plus braves Officiers; je vous réponds qu'a vant que le jour paroisse, vous serez maître de la place. Il lui expliqua en suite en peu de mots, comment il étoit sorti de la ville, & lui fit voir qu'il n'y avoit rien de plus facile que de se servir de ce même moyen pour y introduire du monde. [] La chose parut telle au Général Musulman, de sorte qu'à l'instant, il manda deux cens hommes d'élite, & les envoya à Bostra sous les ordres d'Abdarrahman. Romain servit de guide à ce détachement; & l'ayant conduit jusqu'à l'ouverture qu'il avoit faite à la muraille de son jardin, sans que qui que ce soit s'en apperçût, il fit entrer tout ce monde chez lui. Il leur donna ensuite des habits à la grecque, afin qu'ils pussent se répan dre dans la place sans causer de dé fiance aux habitans. [] Abdarrahman partagea aussitôt une moitié de sa troupe en quatre bandes de vingt-cinq hommes chacune, pour occuper à la fois les quatre portes de
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Bostra. L'autre moitié fut aussi parta-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) gée par bandes qui devoient se tenir rassemblées dans la grande place, & de-là se répandre dans les différens quartiers, aussitôt qu'on leur en auroit donné le signal. [] Toutes ces mesures ne réussirent que trop bien pour le malheur des Grecs. Dès que le capitaine des ban des eut donné le signal, les troupes qui étoient dans la place se disperse rent de côté & d'autre, en criant tous ensemble, Allah-acbar, c'est- à-dire, Dieu est très-grand. A ces cris, les soldats qui avoient le consi gne des quatre portes de la ville, égorgerent les sentinelles, & massa crerent les corps-de-gardes. Aussitôt on ouvrit les portes, & les Musul mans qui attendoient cet instant avec impatience, se jetterent dans la ville, & firent main basse sur tout ce qui se présenta devant eux. On n'épargna ni âge ni sexe. Le soldat en fureur ne respirant que l'horreur & le carna ge, alloit continuer le massacre, lors qu'un certain nombre des habitans sortant les uns des Eglises, les au tres de leurs maisons, demanderent à grands cris qu'on leur fît quartier.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] Khaled, qui heureusement pour eux se trouva à portée d'entendre ces cris, fit aussitôt cesser le carnage. Le soldat obéit à l'instant; & comme l'indulgence de Khaled paroissoit hors de place, sur-tout à l'égard des Chré tiens, ce Général, pour autoriser sa conduite, allégua que Mahomet avoit coutume de dire: S'il arrive que quel qu'un soit tué, après avoir crié, quar tier, j'en suis innocent. Les ordres de Khaled furent bientôt répandus jus qu'aux extrémités de la ville, & en fin le massacre cessa de tous côtés. (Romain se fait Musul- man.) [] C'est ainsi que Bostra, cette ville si riche & si florissante, tomba entre les mains des Musulmans par la lâche té & la perfidie d'un traître, qui bien tôt après renonça ouvertement au Christianisme, & fit une profession publique de la religion de Mahomet. Il partit ensuite de Bostra, muni des sauvegardes que Khaled voulut bien lui donner, & il se retira sur les ter res Musulmanes, chargé des malédic tions de tout un peuple qu'il avoit si indignement trahi. [] Khaled informa au plutôt Aboubé cre de ses heureux succès, & lui fit part en même-tems du dessein qu'il
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avoit de marcher au plutôt à Damas( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) pour en faire le siége. Il écrivit aussi à Obéidah, & lui manda de le venir(Les Musul- mans se pré- parent à assié- ger Damas.) joindre promtement avec ses troupes. Obéidah, quoique dépouillé du Gé néralat, comme je l'ai dit ci-devant, n'avoit cependant pas été absolument disgracié; & comme on le croyoit plus propre aux affaires de détail qu'à un commandement en chef, on l'a voit mis en réserve sur la frontière, à la tête de nombreux détachemens, avec ordre de se tenir prêt à marcher aussitôt que le besoin de l'Etat paroî troit l'exiger. [] Dès qu'il eut reçu la lettre de Kha led, il se mit en marche avec ses trou pes, & se rendit à Bostra. Cette jonc tion détermina le départ. Khaled lais sa dans cette place une forte garni son, & partit ensuite pour Damas. [] L'Empereur Grec, sur la nouvelle [] (L'Empereur y envoie du secours.) des desseins de ses ennemis, s'étoit rendu à Antioche, où il rassembloit des troupes pour les envoyer au se cours de Damas. Il ne fit cependant partir que cinq mille hommes, comp tant que ce nombre seroit suffisant pour la défense d'une place qui étoit bien fortifiée, & qui avoit d'ailleurs
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) un nombre prodigieux d'habitans en état de porter les armes. [] (Division en- tre le Gouver- neur & le Commandant des troupes auxiliaires.) [] Un Capitaine appellé Caloüs, ayant été chargé par Héraclius du com mandement de ces troupes, il partit au plutôt & se rendit en peu de tems à Damas. Son arrivée fit d'abord beaucoup de plaisir aux habitans, à cause du secours qu'il y amenoit; mais elle fut bientôt un sujet de divi sions & de troubles, par des préten tions que Caloüs voulut faire valoir. Les lettres par lesquelles l'Empereur l'envoyoit à Damas, étoient appa remment énoncées d'une façon assez équivoque, pour que ce Général pût leur donner plus d'étendue qu'elles n'en avoient en effet. Il prétendit avoir seul le commandement dans la ville, & il voulut même éxiger que l'on fît sortir à l'instant le Gouverneur qui y avoit commandé jusqu'alors. [] Les Damasciens furent très-étonnés de cette demande. Ils aimoient leur Gouverneur, & le regardoient com me un brave officier, digne de toute leur confiance, & plus nécessaire que jamais, dans une place où l'on atten doit l'ennemi de jour en jour. [] Les éloges qu'ils firent de leur Gou
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verneur, ne servirent qu'à exciter la( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) jalousie de Caloüs; il devint plus en têté sur ses prétentions, & protesta de ne s'en pas désister. La division se mit alors parmi les habitans, & cha cun prenant parti pour l'un des deux Commandans selon ses vûes, son in térêt, ou son caprice, il sembloit qu'on n'étoit occupé que de courir à sa ruine, par la fatale mésintelligen ce qui partageoit les chefs & les ci toyens. [] Pendant le cours de ces brouille- [] (Siége de Da- mas.) ries, on vit enfin arriver ce qu'on re doutoit depuis long-tems. Khaled à la tête de quarante mille hommes, parut à la vûe de la place. Les habi tans furent obligés alors de suspendre leurs divisions pour penser à se dé fendre, & pour ne pas donner le tems à l'ennemi de s'avancer trop près. Ils firent donc faire une sortie à quel ques détachemens, afin d'empêcher les approches de la place. [] Khaled ne jugeant pas à propos de faire charger d'abord ces détache mens, ordonna seulement quelques escarmouches pour les tâter. Il donna cette commission à Dérar, Officier qu'il considéroit, & lui dit de pren-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) dre avec lui quelques cavaliers, & d'aller avec son courage ordinaire es sayer les dispositions des ennemis. Dérar partit aussitôt, & donna en ef fet des preuves signalées de sa bra voure; mais comme la partie n'étoit pas égale, il fut repoussé, & revint joindre le gros de l'armée. Abder rahman voulut aussi avoir l'honneur d'insulter l'ennemi: il s'en acquitta avec le même succès que Dérar, & fut enfin obligé comme lui de céder au nombre & de se retirer; mais cela n'empêcha pas que l'on ne donnât à l'un & à l'autre les justes éloges que méritoit leur bravoure. [] Le Général voulut aussi faire assaut à son tour, & sa qualité lui paroissant demander qu'il fît quelque chose d'ex traordinaire, il ne voulut être accom pagné de personne. Il s'avança seul assez près pour être entendu des enne mis, & là il proposa de se battre avec quiconque voudroit tenter le sort d'un combat singulier. [] (Combat sin- gulier entre Khaled & Caloüs.) Le Gouverneur, que Caloüs avoit voulu supplanter, profita de ce défi pour piquer d'honneur celui-ci; il lui représenta, que puisqu'il prétendoit présider seul à la défense de la place
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c'étoit à lui préférablement à tout au-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) tre, à répondre à l'appel du Général Musulman. [] Caloüs n'étoit pas trop de cet avis; cependant par honneur il fallut accep ter, d'autant plus que c'étoit aussi le sentiment de tous ceux des Damas ciens qui avoient été témoins de l'ap pel. Il partit donc avec une extrême répugnance; & comme il avoit plutôt dessein de conférer avec l'ennemi que de se battre, il eut soin de se munir d'un interpréte, parce qu'il ne savoit point l'Arabe. [] En chemin faisant, Caloüs dont la peur redoubloit à mesure qu'il s'ap prochoit du Musulman, proposa à l'interpréte de prendre sa défense en cas que l'ennemi le poussât trop vive ment. L'interpréte qui n'étoit point du tout d'humeur à se battre, pria Caloüs de ne point compter sur lui à cet égard: il l'assura qu'en ce qui dépendoit de sa profession, il lui ren droit tous les services possibles, & qu'il exposeroit fidélement tout ce qu'il le chargeroit de dire au Musul man; mais que pour en venir aux mains, il n'en feroit absolument rien, & qu'ainsi il n'avoit qu'à prendre ses me-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) sures comme il le jugeroit à propos. [] Une réponse aussi séche fut un coup assommant pour le timide Caloüs; il continua cependant sa marche, & joi gnit Khaled. L'interpréte prenant alors la parole, fit au Musulman un discours qu'il commença par cet apo logue: Un homme avoit un troupeau de brebis, dont il donna le soin à un berger négligent, qui le laissa dévorer par les bêtes sauvages. Le maître irrité de cette perte, chassa le berger, & en prit un autre plus vigilant, qui tua le loup lorsqu'il revint. Ceci, ajouta l'in terpréte, pourroit bien être le portrait de votre nation. Pauvre & dénuée de tout chez elle, elle s'est engraissée jus qu'à présent dans ces pays délicieux; mais voici un Général qui a du coura ge, de la capacité, beaucoup de trou pes, & qui saura bien défendre le troupeau que l'Empereur lui a confié. [] Cette nation à qui l'on ose reprocher la pauvreté, répondit Khaled, sort de son pays pour enlever vos richesses, vos champs, vos villes. J'ai fait voir dans les Provinces voisines, quel étoit le pou voir & la valeur des Arabes, je vais faire la même chose dans ce pays. Si ton Général est le défenseur de l'Empire
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des Grecs, je le suis de ma religion:( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) ainsi point davantage de discours, c'est par les armes que notre différend doit être décidé. [] Quoique Caloüs n'entendît point ce que disoit Khaled, le ton de sa voix & la fierté de sa contenance en disoient assez pour inspirer de la ter reur. Il dit à son interpréte de propo ser à Khaled de remettre le combat au lendemain. Mais le Musulman qui n'étoit pas homme à différer le plaisir de se battre, & qui d'ailleurs augu roit une victoire certaine, par l'air déconcerté de son adversaire, refusa tout délai; & aussitôt, de peur que l'ennemi ne lui échapât, il fit un mouvement, & alla se poster entre Caloüs & l'armée des Grecs. [] L'interprète voyant que la chose alloit devenir sérieuse, & que son mi nistère seroit désormais fort inutile, laissa les champions vuider leur que relle, & se sauva à toute bride du côté de Damas. Caloüs se voyant donc forcé d'en [] (Caloüs est fait prison- nier.) venir aux mains, reprit un peu cou rage, & se battit d'abord avec assez de bravoure; mais il ne put tenir long tems contre un ennemi aussi robuste
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) que Khaled; & bientôt il ne fit plus que se défendre très-mollement. Kha led alors ne voulut pas prendre la pei ne de le pousser davantage; il fit un mouvement de côté pour serrer Ca loüs de près, & passant adroitement sa lance de la main gauche à la droite, il saisit son adverfaire au corps, & le jetta à bas de son cheval. Aussitôt l'on entendit dans toute l'armée Arabe les cris de réjouissance, qui jetterent la consternation parmi les troupes Chré tiennes. [] Khaled après sa victoire, alla re joindre les Musulmans avec son pri sonnier. Il se préparoit à retourner encore vers Damas, lorsque Caloüs lui fit demander un moment d'audien ce. Le Général ayant bien voulu l'ac corder, Romain, ce perfide Gouver neur de Bostra, qui étoit alors au nombre des Musulmans, servit d'in terpréte à l'un & à l'autre. [] Caloüs alors, qui malgré le chagrin & la honte dont il devoit être péné tré, conservoit toujours du ressenti ment contre l'ancien Gouverneur de Damas, dit à Khaled que c'étoit con tre celui-là qu'il devoit se battre, & que s'il réussissoit à le tuer, ou même
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à le faire prisonnier, ce seroit fait de( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) Damas, & qu'aussitôt il se verroit maître de la place. [] Khaled envoya promtement pro- [] (Khaled don- ne un défi, qui est accepté par le Gouverneur de Damas.) poser le défi au Gouverneur qui l'ac cepta, & s'avança aussitôt dans la carrière. Le Musulman l'ayant joint, commença par lui demander son nom. Il lui répondit, qu'il s'appelloit Isr aïl. Il faut observer que ce nom chez les Arabes, est celui d'un Ange, qui, selon eux, prend soin des ames de ceux qui sont morts. Khaled ne put s'empêcher de rire en entendant ce nom. Eh! bien, dit-il avec vivacité, tant mieux pour toi, car l'Ange Isr aïl, en considération de ton nom, aura soin de conduire bientôt ton ame aux en fers. Israïl qui ne manquoit pas de fermeté, ne se laissa point étourdir par le compliment de Khaled; mais imaginant qu'il avoit voulu par-là don ner à entendre qu'il avoit fait un mau vais parti à Caloüs, il lui demanda ce qu'il en avoit fait. Khaled répondit qu'il avoit ordonné qu'on le chargeât de fers: Pourquoi, reprit Israïl, ne l'avez-vous pas fait périr? C'est, re pliqua le Musulman, parce que je veux vous faire mourir tous deux ensemble.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] La conversation n'alla pas plus loin. Les deux champions s'attaquerent ré ciproquement, & montrerent l'un & l'autre beaucoup d'adresse & de for ce. Khaled, charmé d'avoir enfin trouvé un adversaire digne de lui, rappella toute sa bravoure pour met tre l'avantage de son côté, & il y réus sit après quelque tems de combat. Israïl voyant la victoire se déclarer pour Khaled, tourna le dos & prit la fuite. Le Musulman le poursuivit d'abord avec beaucoup de vivacité; mais le Grec qui étoit mieux monté lui échapa. Il s'arrêta cependant à une certaine distance, & voyant que le cheval de Khaled étoit extrême ment fatigué, il retourna sur ses pas pour attaquer de nouveau le Musul man. Celui-ci mit aussitôt pied à ter re, & dans le tems qu'Israïl s'élan çoit sur lui avec violence, il eut l'a dresse de couper les jarrets du che val, & par ce moyen se rendit maître du cavalier. Il le saisit aussitôt & le livra à ses gens, avec ordre de le met tre aux fers avec Caloüs. [] (Israïl & Ca- loüs sont mis à mort.) [] Peu après il alla les trouver l'un & l'autre, & leur proposa d'embrasser la religion de Mahomet, ou de périr
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sur le champ. Ces deux Capitaines( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) jusque-là divisés par la jalousie, la haine, l'envie de dominer, se réuni rent tout-à-coup d'esprit, de cœur, de sentimens. Embrasés alors par un rayon de cette lumière divine qui porte la force & le courage où il lui plaît, ils firent à Jesus-Christ un sacri fice généreux de leur fortune & de leur vie, & moururent glorieusement martyrs du Christianisme. Khaled les fit décapiter l'un & l'autre, & donna ordre qu'on jettât leurs têtes par-des sus les murailles de Damas, pour ins truire les habitans du sort de leurs Généraux. [] Voilà à peu près ce qui se passa de [] (Réflexion sur l'historien Arabe.) plus considérable au siége de Damas, c'est-à-dire qu'Alvakédi, historien Arabe de qui je tire ce récit, ne nous apprend de cet événement mé morable, que les traits que je viens de rapporter. Il paroîtra sans doute étonnant, qu'une armée nombreuse de Musulmans résolus de porter par tout le fer & le feu pour étendre leur religion ou s'acquérir des tributaires, vienne s'établir devant une place dans le dessein d'en pousser vivement le siége, & que cependant tout se ré-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) duise à des combats singuliers, qui n'emportant avec eux que la perte de deux ou trois hommes, ne pou voient ni servir ni préjudicier à l'objet principal qu'on s'étoit proposé. Il est à présumer que le goût romanesque qui regne dans presque tous les ou vrages des Arabes, aura porté Alva kédi à s'arrêter à des descriptions de duels, de joûtes, & autres faits d'ar mes qui lui paroissoient merveilleux, plutôt qu'à nous instruire en historien du détail des événemens qui ont dû nécessairement se passer dans des con jonctures aussi critiques. [] Il semble donc, selon cet Auteur, qu'après la mort de Caloüs & d'Is rail, tout ce qui se passa au siége de Damas ne méritoit pas d'être rappor té. Il dit cependant, qu'il y eut plu sieurs actions, qui toutes furent ex trêmement désavantageuses aux Chré tiens; mais du reste, il n'entre dans aucun détail. De sorte que n'ayant que lui pour guide, je me trouve dans la nécessité de rapporter sommaire ment ce qui auroit demandé d'être raconté avec une certaine étendue. [] Les Grecs eurent donc toujours du désavantage dans les différens com
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bats qu'ils livrerent aux Musulmans.( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) Leurs forces se trouvant par ce moyen considérablement diminuées, ils n'o serent plus tenter de sorties. Ils se renfermerent dans leur ville, & ne s'occuperent que du soin de la dé fendre, en attendant que l'Empereur leur envoyât du secours. [] Ce Prince qui savoit combien il [] (Préparatifs de l'Empereur pour secourir Damas.) lui étoit important de sauver une ville telle que Damas, fit faire au plutôt des levées de troupes dans les diffé rentes Provinces de ses Etats; & en fin il réussit à mettre sur pied un corps de près de cent mille hommes. Mais malheureusement cette immense mul titude ne pouvoit en quelque façon servir que pour la montre; les soldats qui la composoient n'étoient ni disci plinés ni aguerris: c'étoient des trou pes levées à la hâte, la plupart ne marchoient que par force; d'autres effrayés d'avance de ce qu'ils enten doient dire des Arabes, ne partoient qu'en tremblant: une telle milice ne promettoit pas d'heureux succès; aussi les affaires se trouverent-elles bientôt dans l'état le plus déplorable. Pendant que l'Empereur Grec pre noit toutes ces mesures, le brave Kha-
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[] ( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) led tenoit toujours Damas en respect. Il avoit tenté en vain plusieurs fois de faire quelques coups de lance avec ceux des Chrétiens qui auroient vou lu accepter le combat; mais personne n'osoit plus se présenter. Le Musul man, naturellement vif & impétueux, souffroit avec peine de languir dans cette espéce d'inaction; cependant il prit son parti, & résolut de continuer le siége jusqu'aux dernières extrémi tés. Après avoir bloqué la place de toutes parts, il établit son quartier du côté de l'Est, & Obéidah prit le sien à l'Ouest. [] (Les Généraux Arabes délibe- rent s'ils leve- ront le siége.) [] Dans le tems que Khaled languis soit ainsi dans un repos qui s'accom modoit si peu à son caractère, il re çut la nouvelle des mouvemens que se donnoit Héraclius pour envoyer du secours à Damas: bientôt après il fut informé de tous les détails, & en tr'autres du départ de l'armée Grec que. Aussitôt il assembla le conseil de guerre, pour délibérer sur le parti qu'il convenoit de prendre. Son avis étoit de ne pas attendre l'arrivée des Grecs; mais de marcher au plutôt à leur rencontre, comptant qu'imman quablement on réussiroit à défaire ce
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secours; parce que tout ce grand( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) corps étant obligé de se partager pour la commodité de la marche, il seroit aisé de battre successivement ces dif férentes divisions, & de ruiner ainsi en détail une armée nombreuse qui pourroit causer de l'embarras, si on lui donnoit le tems de se réunir. [] Obéidah fut d'un avis contraire. Il représenta l'importance dont il étoit de ne pas s'éloigner de Damas, parce que cette ville étant réduite aux der nières extrémités par la disette de vi vres & de munitions, elle se rendroit furement dans quelques jours; au-lieu que si l'on s'avisoit de lever le siége, les habitans feroient au plutôt entrer chez eux des secours de toute espé ce, & qu'ainsi tout ce qu'on avoit fait jusqu'alors deviendroit inutile. Il convint cependant que ce seroit un grand avantage de défaire les troupes que l'Empereur envoyoit en Syrie; mais il ajouta, qu'en supposant que l'on gagnât une victoire complette, ce qui n'étoit pas fûr, il faudroit tou jours en revenir à Damas, qui ayant eu le tems de s'approvisionner, seroit en état de faire une longue résistance. Il finit en faisant observer que le se-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) cours dont il s'agissoit n'étant pas en core près d'arriver, il valoit beau coup mieux achever de réduire la place; & que lorsqu'une fois on s'en seroit emparé, il seroit facile de s'y soutenir, & qu'elle serviroit même de rempart aux Musulmans contre les Grecs. [] Cet avis parut fort sensé, il passa unanimement dans le Conseil, & Khaled lui-même ne fit pas difficulté de s'y rendre. Les Damasciens de leur côté étoient dans les plus vives allarmes, de voir toujours sous leurs murs un ennemiformidable. D'ailleurs, le secours qu'Héraclius leur envoyoit marchoit fort lentement, & il y avoit à craindre que dans cet intervalle, les vivres, qui étoient déja fort dimi nués, ne manquassent tout-à-fait, & qu'ainsi ils ne se trouvassent dans la cruelle nécessité de périr de faim & de misère, ou de subir le joug des Musulmans. [] (Les Damas- ciens font des propositions qui sont rejet- tées.) [] L'idée effrayante de cette affreuse alternative, leur fit chercher différens moyens pour se tirer de la malheu reuse situation dans laquelle ils se trou voient. Ils imaginerent, entr'autres, de corrompre Khaled, pour l'engager
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à lever le siége. Ils firent parler à ce( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) Général, & lui proposerent des som mes considérables accompagnées de riches présens, s'il vouloit consentir à s'éloigner de leurs remparts. Khaled peu fait pour écouter de pareilles pro positions, répondit séchement que les Damasciens n'avoient que deux partis à prendre, qui étoient d'em brasser le Mahométisme, ou de se rendre tributaires: & que si ces con ditions ne leur convenoient pas, il falloit qu'ils se préparassent à vuider la querelle par les armes. [] Les Damasciens déconcertés par la fermeté de Khaled, résolurent de veiller plus que jamais à la garde de leur ville, attendant de jour en jour un renfort qui n'arrivoit point. Après avoir passé ainsi quelques semaines dans des agitations continuelles, ils furent enfin informés que ce secours si long-tems attendu étoit près d'arri ver. Cette nouvelle répandit la joie dans toute la ville. Les cris d'allé gresse que jettoient les habitans, se firent entendre jusque dans le camp des Arabes, qui conjecturerent qu'il venoit surement de se passer chez eux quelque chose d'extraordinaire.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] On sut bientôt ce qui avoit occa sionné tout ce bruit: les coureurs de Khaled vinrent lui annoncer que l'ar mée Grecque étoit en marche, & qu'elle ne tarderoit pas à se rendre près de Damas. On tint alors un nou veau conseil, dans lequel Khaled re venant à son premier avis, proposa de marcher au plutôt à la rencontre de ces troupes pour tâcher de les dé faire, avant qu'elles parussent à la vûe de Damas. Obéidah se tint aussi à l'a vis qu'il avoit proposé dans le premier conseil, & il insista fortement sur la continuation du siége. [] Ces différentes opinions ayant été balancées dans le conseil, on les trou va appuyées l'une & l'autre de si for tes raisons, qu'on résolut de les suivre toutes deux. On prit donc le parti de tenir toujours Damas bloquée par le gros des troupes, & en même-tems on leva divers détachemens de soldats d'élite, pour aller harceler les ren forts qui étoient près d'arriver. [] (Quelques troupes d'A- rabes sont dé- tachées pour harceler les Grecs.) [] Khaled mit à la tête de ces déta chemens un brave Officier, nommé Dérar. C'étoit un Capitaine déja con nu par sa bravoure & son intrépidité. Loin qu'on fût obligé d'animer son
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courage, on étoit au contraire sou-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) vent obligé de le retenir: aussi Kha led en le faisant partir, lui recom manda sur toutes choses, de ne pas s'exposer témérairement, de ne pas faire difficulté de se prêter aux cir constances, & de regagner le gros de l'armée, s'il y avoit trop de risque à entreprendre une action. [] Dérar partit aussitôt avec sa troupe pour aller à la découverte, brûlant d'impatience de se signaler contre les Chrétiens. Il ne fut pas long-tems sans les appercevoir. Ses troupes ne purent s'empêcher de témoigner quel qu'émotion à la vûe d'une multitude si nombreuse; mais Dérar les rassura par l'air de confiance avec lequel il leur parla sur les ennemis qu'ils al loient attaquer. Il rappella les victoi res que les Musulmans avoient rem portées, étant presque toujours infé rieurs pour le nombre: & en effet, leur dit-il, il ne faut qu'une poignée de gens braves, pour mettre en dé route une grande armée. [] Cet intrépide Capitaine donna lui- [] (Courage de Dérat.) même l'exemple de la bravoure la plus déterminée, en s'avançant fière ment vers l'ennemi, & en cherchant
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) à se battre avec le Général Grec. Ses gens le soutinrent, & l'action s'enga gea. Au milieu de ces mouvemens, Dérar s'étant fait jour jusqu'au por te-étendard, attaqua cet Officier & le tua de sa main: il cria aussitôt à ses gens de se saisir de l'étendard, & qu'il les défendroit contre les Chré tiens. Effectivement il se battit avec tant de courage & de fureur, qu'il écarta tous ceux qui vouloient tom ber sur ses soldats, & l'étendard fut emporté. [] (L'armée Grecque re- çoit du se- cours.) [] Pendant qu'on étoit ainsi aux pri ses, les Grecs reçurent un nouveau renfort. Verdan (c'est le nom du Gé néral Grec) avoit un fils qui com mandoit à Emesse, ville de Syrie, située entre Alep & Damas. Il vint joindre son père avec un corps de dix mille hommes, & arriva précisément dans le tems que Dérar se battoit avec tant de vigueur. Ce jeune seigneur frappé de la prodigieuse bravoure de ce Musulman, entreprit de débarras ser les Grecs d'un ennemi si redouta ble: il lui lança un coup de javeline, mais il le manqua, c'est-à-dire, qu'au lieu de le tuer comme il l'espéroit, il ne fit que le blesser légérement au
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bras gauche. Dérar en fureur se re-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) tourna à l'instant, & porta à ce jeune Officier un coup de lance si vigou reux, qu'il le tua sur le champ, & le fer de sa lance resta dans les os. [] La mort de ce jeune Seigneur anima(Dérar est fait prisonnier.) les Grecs à en tirer vengeance; ils envelopperent Dérar de tous côtés pour s'en saisir. Le Musulman fit alors des prodiges de valeur pour se tirer d'embarras; mais il fut enfin accablé par le nombre, & fait prisonnier. [] Les Arabes voyant leur chef au [] (Rafi reléve le courage des Arabes.) pouvoir des Chrétiens, firent des ef forts surprenans pour le recouvrer, mais ce fut inutilement. Les Chré tiens soutinrent leurs attaques avec toute la vigueur possible, & firent perdre courage aux Musulmans. Il y en avoit même qui paroissoient dé terminés à se retirer du combat, lorsque Rafi-ebn-Oméirah qui s'en apperçut, les ramena à l'ennemi, en leur rappellant les principes de re ligion de leur Prophéte Mahomet. Ne savez-vous pas, leur dit-il, que ceux qui tournent le dos à l'ennemi, offensent Dieu & le Prophéte; que le Paradis n'est ouvert qu'à ceux qui com battent jusqu'à la mort, ou jusqu'à la
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) victoire? Qu'importe après tout, que Dérar soit tué ou prisonnier? courons pour venger sa mort, ou pour le déli vrer. Suivez-moi, je vais vous donner l'exemple. Aussitôt Rafi fondit sur les Grecs, & ses gens le suivirent avec la plus grande ardeur. [] Khaled étant arrivé sur ces entrefai tes, sa présence fut un nouvel aiguil lon qui ranima le courage des Mu sulmans. Il venoit d'être informé de la prise de Dérar, & il étoit parti aussitôt pour courir à son secours. Ce Général chargea les Chrétiens avec une fureur qui les étonna. Il perça plusieurs fois leurs escadrons, & s'en fonça jusqu'aux endroits où il y avoit le plus d'étendards & de drapeaux, comptant toujours y trouver le pri sonnier; mais c'étoit en vain qu'il fai soit tant d'efforts, Dérar étoit déja bien loin. [] Après avoir livré plusieurs attaques sans pouvoir rien découvrir, Khaled fut enfin éclairci du sort de Dérar par quelques Chrétiens déserteurs, qui lui dirent que le Général Grec l'avoit fait partir pour Emesse sous l'escorte de cent chevaux, & que son dessein étoit de l'envoyer en présent à l'Empereur,
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aussitôt que la campagne seroit finie.( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] Khaled charmé de savoir enfin des nouvelles sûres de ce prisonnier, or donna aussitôt à Rafi de prendre avec lui un détachement de cent chevaux d'élite, & de marcher au plus vîte du côté d'Emesse, pour recouvrer Dérar à quelque prix que ce pût être. [] Rafi qui ne demandoit pas mieux [] (Rafi défait l'escorte qui emmenoit Dé- rar, & le met en liberté.) que de tout sacrifier pour enlever Dérar d'entre les mains des Grecs, exécuta ponctuellement les ordres de Khaled. Il partit en diligence, & en forçant la marche de son escorte, il parvint en peu de tems à joindre le détachement qui emmenoit Dérar. [] Ces troupes qui ne s'attendoient pas à trouver des ennemis à combat tre sur leur route, furent très-décon certées, lorsqu'elles virent fondre sur elles l'impétueux Rafi avec toute sa suite. Les Grecs ne firent qu'une foi ble résistance; la plus grande partie se sauva à toutes brides, & ceux qui voulurent tenir ferme, furent taillés en piéces Dérar se trouvant ainsi heureusement dégagé, revint au plus vîte avec Rafi, pour faire part à Kha led de son heureuse délivrance.
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) [] Ils arriverent à propos, pour faire compliment à ce Général sur les avan- (L'armée Grecque est entièrement défaite.) tages qu'il avoit remportés dans le peu de tems qu'on avoit employé à dégager Dérar. Khaled pendant ce court espace avoit continué à harceler les Grecs, & il s'étoit conduit avec une telle habileté, qu'après avoir bat tu en détail les différentes divisions des Chrétiens, toute cette grande ar mée ne fut plus capable de se défen dre. Ceux même qui n'ayant point combattu, étoient encore en état de se présenter à l'ennemi, se laisserent effrayer au récit qu'on leur exagéra du courage toujours nouveau des Mu sulmans; ils imaginerent que ce ne pouvoit être que l'effet de troupes nouvelles qui se succédoient les unes aux autres, & que vraisemblablement toutes les forces Musulmanes s'étoient rassemblées pour les combattre: cette funeste idée acheva la déroute des Grecs. C'est ainsi, qu'à la honte du nom Chrétien, un secours de cent mille hommes fut absolument ruiné par la bravoure d'un chef intrépide, qui inspirant habilement à ses troupes le courage fanatique dont il étoit ani mé, réussissoit presque toujours dans
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les entreprises même les plus témé-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) raires. [] Afin que rien ne manquât à la dé faite d'un corps si considérable, Kha led envoya des troupes à la poursuite des fuyards. Ces malheureux Chré tiens qui se sauvoient dans le plus grand désordre, furent alors cruelle ment massacrés, sans pouvoir, ni mê me oser se défendre. Ceux qui con duisoient les bagages, le trésor & au tres secours, abandonnerent tout aux vainqueurs, & laisserent même jusqu'à leurs armes, afin de fuir plus promte ment. Les Musulmans las du carnage & avides de butin, cesserent enfin de poursuivre les Grecs & se livrerent au pillage: ils firent dans cette occa sion un butin immense en argent, en armes, en chevaux, & retournerent en triomphe au siége de Damas. [] Il est plus aisé de sentir que de dé peindre quelle fut la désolation des malheureux Damasciens, à la nouvel le d'un échec aussi affreux. Cependant malgré la consternation où étoient les esprits, ceux qui les comman doient s'appliquerent à relever leur courage, pour les animer à la défense d'une place qui n'avoit alors de res-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) source que dans leur vigilance & leur activité. Ils espéroient, à la vérité, de nouveaux secours de l'Empereur; mais en attendant il falloit être conti nuellement sur ses gardes, pour évi ter toute surprise. [] (L'Empereur envoie une nouvelle ar- mée contre les Arabes.) [] Héraclius également touché de la triste situation de Damas, & de la défaite du secours qu'il y avoit en voyé, fit un nouvel effort pour sau ver cette place. Il ordonna des levées de troupes, lesquelles jointes aux débris qu'on avoit pu recueillir de la dernière défaite, formerent un corps de soixante & dix mille hommes, que l'Empereur adressa à Verdan son Général, qui s'étoit réfugié à Ainadin en Syrie. Il lui ordonna de ne rien négliger pour faire lever le siége de Damas, & même de livrer bataille, si l'on ne pouvoit réussir autrement. [] Khaled ayant été bientôt informé de ces préparatifs, crut devoir pren dre beaucoup plus de précautions qu'il n'avoit encore fait. Ce nouveau se cours étoit à la vérité bien moins considérable que le précédent; mais il pouvoit en même-tems être beau coup plus redoutable, soit par la bra voure de ceux qui le composoient,
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soit par l'habileté & l'expérience des( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) Généraux, qui en réfléchissant sur les fautes qui avoient occasionné leur der nière défaite, pourroient prendre des mesures assez justes pour changer à leur avantage toute la face des affai res. [] Obéidah que Khaled consulta à ce [] (Les Arabes rassemblent toutes leurs troupes.) sujet, entra dans les vûes de ce Géné ral, & il fut d'avis que l'on mandât au plutôt aux principaux Officiers qui étoient répandus dans différens dé partemens, de partir promtement avec les troupes qu'ils avoient sous leurs ordres, & de venir le joindre à la grande armée. [] En conséquence de cette résolu tion, Khaled écrivit une lettre circu laire qui étoit énoncée en ces termes: Vos frères les Musulmans sont dans un danger évident de se voir attaquer par une nouvelle armée des Grecs. Hâ tez-vous de venir les secourir, & ne manquez pas de vous rendre à Aina din avec vos troupes, où vous nous trouverez. [] On fit partir aussitôt des couriers, qui allerent en diligence porter ces ordres aux Généraux qui résidoient dans les différentes contrées de la
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) domination des Arabes. Les princi paux étoient Yezid, Sergiabil, Méad, Noman & Amrou. Le premier com mandoit dans le territoire de Balna sur la frontière de Syrie; Sergiabil en Palestine; Méad dans le païs de Harran; Noman à Tadmor ou Pal myre; & Amrou dans l'Irack. Aussi tôt les ordres reçus, chacun de ces Généraux se prépara à partir pour la défense de la cause commune. [] (Les Arabes levent le siége de Damas.) [] Khaled de son côté ayant tout dis posé pour le décampement, l'armée Musulmane leva enfin le siége de de vant Damas, & partit avec armes & bagages pour aller au-devant des Grecs. [] La levée du siége remplit de joie les habitans de Damas: leur courage abattu par tant d'échecs parut se re lever, ils voulurent même en donner des preuves, en se mettant à la pour suite des Musulmans. Ce hardi des sein fut une suite des représentations de deux frères qui s'étoient acquis une grande réputation parmi les Grecs par leur bravoure, & par leur intelli gence dans le métier de la guerre. Dès qu'ils virent les Arabes en mou vement pour se mettre en marche, ils
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proposerent de se charger eux-mêmes( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) de harceler l'ennemi, & ils deman derent qu'on leur accordât six mille hommes de cavalerie & dix mille fan tassins. Paul (c'est ainsi que s'appelloit le premier) se mit à la tête de la ca valerie; le second, nommé Pierre, se chargea de conduire l'infanterie. [] Dès qu'ils virent l'ennemi en mar- [] (Les Damas- ciens les pour- suivent.) che, ils sortirent de la place, & alle rent fondre avec impétuosité sur l'ar rière-garde des Musulmans où se trou voit tout le bagage, leurs richesses, leurs femmes & même leurs enfans. Khaled avoit d'abord voulu donner à Obéidah le commandement de la tête des troupes, & se charger de conduire lui-même cette portion de l'armée qui étoit très-précieuse par ce qu'elle contenoit; mais Obéidah lui ayant représenté qu'en qualité de Gé néral, il étoit plus décent qu'il restât à la tête, & que pour lui il se feroit un plaisir de commander l'arrière- garde, Khaled ne voulut pas le déso bliger. [] Ce Général ne tarda pas à s'en re- [] (Ils défont l'arrière-gar- de des Ara- bes.) pentir. Paul à la tête de sa cavalerie tomba sur Obéidah avec fureur, & engagea une action sérieuse; tandis
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) que Pierre avec son infanterie se jetta sur le bagage, & enleva les femmes, les enfans, le trésor, & tout le butin que les Arabes avoient pu faire sur les Grecs. [] Pierre se voyant maître de tant de richesses, pensa à les mettre à couvert; il eut soin de se munir d'une bonne escorte, avec laquelle il reprit le chemin de Damas pour y conduire tout ce butin, & il laissa son frère avec le reste des troupes conti nuer le combat contre les Musulmans. Celui-ci soutenant toujours sa premiè re ardeur, fit des prodiges de bra voure, & réussit enfin à défaire en tièrement l'arrière-garde Musulmane. Paul content de cet avantage, se re tira en bon ordre pour aller rejoindre son frère. [] Khaled ne fut instruit de cet échec, que lorsqu'il n'étoit plus tems d'y re médier. Il se sut bien mauvais gré alors d'avoir eu autant de condescen dance pour Obéidah; mais enfin il prit son parti, & quoiqu'il fût d'une humeur extrêmement colère, il se contenta de dire, La volonté de Dieu soit faite; je voulois me charger de la conduite de l'arrière-garde, Obéidah
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ne l'a pas voulu, vous voyez ce qui en( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) est arrivé. [] Cependant, pour ne pas laisser aux Chrétiens la gloire d'avoir battu les Musulmans, Khaled envoya au plutôt différens détachemens à qui il ordon na de faire diligence pour tâcher de joindre les ennemis, avant qu'ils eus sent regagné Damas. Kaïs-ebn-Obéi rah, Abdarrhaman, Dérar & autres Officiers d'élite, furent chargés de se mettre à la tête de ces détachemens, & Khaled lui-même se mit en marche peu après avec une bonne partie de son armée. [] Dérar avoit un intérêt particulier(Les Damas- ciens sont at- taqués & dé- faits dans leut retraite.) à joindre au plutôt les Chrétiens. Sa sœur étoit du nombre des prisonnie res qu'on avoit enlevées, & il étoit important pour lui de ne pas tarder à la reprendre. Aussi arriva-t-il des pre miers, & attaqua Paul dans sa retrai te. Le Musulman se battit avec tant de fureur, qu'il eut bientôt mis en déroute tout ce qui se trouva autour du Général Chrétien: il l'attaqua lui même, & alloit le percer de sa lan ce, lorsque Paul s'écria: Arrêtez, arrêtez, en m'épargnant vous sauvez la vie à vos femmes & à vos enfans
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) que nous emmenons à Damas. [] Dérar s'arrêta en effet, pour ne pas fournir aux Chrétiens l'occasion d'user de représailles sur les prison niers qu'ils avoient entre les mains. Il laissa ce Général à la garde de quel ques soldats, & courut au plus vîte pour dégager sa sœur & les autres prisonnieres. [] (Imprudence du Général Pierre.) [] Le Musulman auroit fait une dili gence inutile, si Pierre en faisant sa retraite, eut conservé la même sagesse & la même prudence qui lui avoient inspiré de se retirer; le combat que Paul son frère avoit soutenu, lui avoit donné plus de tems qu'il n'en falloit pour regagner Damas. Mais une fa tale curiosité le porta à s'arrêter à quelque distance de cette ville, dans une campagne extrêmement agréa ble. [] Il est vrai que ses troupes qui étoient épuisées de fatigue avoient un grand besoin de repos; mais au-lieu de ne faire halte qu'autant de tems qu'il en falloit pour leur faire reprendre halei ne, il s'arrêta dans cet endroit, & y établit même un camp. Pendant qu'on dressoit les tentes, il voulut s'amuser à examiner un peu en détail le riche
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butin qu'il avoit enlevé aux Arabes:( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) mais son dessein principal étoit de sa tisfaire sa curiosité à l'égard des Mu sulmanes qu'il avoit fait prisonnieres. On avoit parlé si avantageusement de la beauté de la plupart d'entr'elles, qu'il n'avoit pu se déterminer à aller jusqu'à Damas sans satisfaire son em pressement. [] Il la paya bien cher, cette malheu reuse curiosité si déplacée alors, & si indécente dans un Général Chrétien qui combattoit pour la défense de la religion. Parmi toutes ces femmes, il y en avoit une qui étoit d'une beauté ravissante: le Général en fut épris; & dans l'ardeur de sa passion, il déclara qu'il abandonnoit volontiers tout le reste du butin pour posséder cette femme, & qu'elle seule lui suffisoit. Les autres femmes tomberent en par tage à différens Officiers, qui en même-tems partagerent entr'eux le reste du butin. [] Ces arrangemens pris, le Général & les Officiers se retirerent dans leurs tentes, pour y prendre quelques ra fraîchissemens. Tout cela se passa avec autant de tranquillité, que si l'on n'a voit rien eu à craindre de la part d'un
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) ennemi qui n'étoit cependant pas bien éloigné. [] (Courageuse résolution des prisonnieres Musulmanes.) [] Pendant ce tems-là les prisonnieres qui étoient toutes réunies dans un mê me endroit, conférerent ensemble sur le singulier partage qui venoit de se faire en leur présence. Une des prin cipales d'entr'elles, nommée Caulah, leur parla en ces termes: Avez-vous bien remarqué l'insolence des vain queurs, qui sont venus nous examiner comme une proie qui ne peut leur échap per? Que dites-vous du sort affreux dont nous sommes menacées? souffri rons-nous d'être livrées à ces infidéles pour assouvir leur incontinence? Eh! pourquoi ne préférerions-nous pas de mourir, plutôt que de nous voir les es claves de ces idolâtres? Si vous voulez suivre mon exemple, je suis sure que nous réussirons à nous tirer de leurs mains, ou du moins nous terminerons nos jours par une mort glorieuse. [] La patience avec laquelle nous pa roissons supporter notre malheureux sort, répondit une des prisonnieres, nommée Offéirah, est le pur effet de la nécessité, & non la suite d'un dé faut de courage. Mais, hélas! que pourrions-nous faire? nous sommes ab-
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solument sans défense, & nous ne pou-( Aboubecre [] [] Hégire 11. Ere Chr. 632.) vons espérer d'avoir des armes à notre disposition. [] Comment, répliqua vivement la cou rageuse Caulah? qui nous empêche, au défaut d'autres armes, de nous saisir des piquets des tentes, & de nous en servir pour repousser ces infidéles? Al lons, prenons promtement les seules ar mes que nous pouvons avoir à présent: tenons-nous étroitement serrées les unes contre les autres, & rangeons-nous en cercle, afin de faire face de toutes parts. Peut-être que le Ciel nous secondera pour battre nos ennemis; & si nos vœux ne sont pas écoutés, du moins nous mourrons avec honneur. [] Cette courageuse résolution n'é toit point inspirée par une colère im puissante. La plupart de ces femmes avoient les inclinations tout-à-fait mi litaires, sur-tout celles qui étoient de la Tribu de Himiar ou des Homéri tes. On les exerçoit de bonne-heure à monter à cheval, & à se servir de l'arc, de la lance, de la javeline. El les étoient presqu'aussi redoutables dans leur fureur que les soldats les plus aguerris; ainsi il n'est point éton nant de voir celles-ci prendre une ré-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) solution désespérée dans des circons tances aussi critiques. [] Le projet de Caulah fut unanime ment adopté par toutes les prisonnie res: elles arracherent au plus vîte les piquets des tentes, & se préparerent à repousser vigoureusement quicon que auroit l'audace de les insulter. [] Un soldat Grec fut le premier qui éprouva leur fureur. Ne pouvant croi re que ce fût sérieusement que ces femmes se préparassent à agir à force ouverte, il voulut plaisanter sur cet appareil militaire; mais malheureuse ment pour lui s'étant approché de trop près, Caulah lui donna un vigoureux coup de piquet, dont elle lui cassa la tête. [] Quelques camarades de ce pre mier voulurent tirer vengeance de sa mort, & vinrent sur ces femmes l'é pée à la main. Ces courageuses Ama zones se défendirent avec la valeur la plus surprenante; elles briserent les épées des soldats, & il y en eut plu sieurs d'entr'eux qui furent assommés sur la place. [] Au bruit de ce tumulte, Pierre & les Officiers Généraux sortirent au plus vîte de leurs tentes, & monterent
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à cheval, ne sachant encore de quoi( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) il s'agissoit. Ils furent très-étonnés lorsqu'ils virent toutes ces femmes rangées en bataillon, & menaçant de tuer quiconque approcheroit. Pierre voulut en vain essayer de les adoucir en parlant à Caulah, pour l'engager à renoncer à une résolution aussi étran ge; cette femme le traita avec le der nier mépris, & lui parla de l'assom mer lui-même s'il osoit avancer. [] Le Général, un peu déconcerté, crut cependant venir facilement à bout de réduire ces femmes en les faisant enveloper. Il fit donc avancer quel ques cavaliers, & leur ordonna de feindre une attaque, afin de les inti mider; mais les premiers qui s'avan cerent devinrent les victimes de la fureur de ces femmes; elles porterent des coups vigoureux aux jambes des chevaux: la plupart, ou en s'abat tant, ou en se cabrant, jetterent à bas leurs cavaliers, qui périrent aussitôt sous la main des Musulmanes. [] Pierre voyant ces femmes se dé fendre avec tant de vigueur, se laissa aller à l'emportement le plus aveugle; il ordonna à ses gens de descendre de cheval, & de tomber sur les Mu-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) sulmanes à coups de sabre. Lui-même donnant l'exemple, mit pied à terre, & s'avança l'épée à la main pour por ter les premiers coups. Elles soutin rent ce choc avec toute la bravoure des soldats les plus intrépides. Les Grecs, honteux de se voir repoussés, retournerent à la charge, & auroient sans doute réussi à massacrer ces bra ves héroïnes, lorsqu'on entendit tout- à-coup un grand bruit dans le camp. [] (Les Arabes viennent au secours des prisonnieres.) Pierre ayant fait aussitôt cesser le com bat pour savoir ce que c'étoit, on vit s'élever de loin un immense tourbil lon de poussiere causée par de la ca valerie qu'on entendoit venir au grand galop. C'étoient les Arabes qui ac couroient pour reprendre les prison nieres & le butin: aussitôt Pierre & toute sa suite remonterent à cheval. [] L'arrivée subite des Mulsulmans ré pandit la terreur parmi les Grecs; le Général lui-même, quoique brave, fut vivement allarmé de ce contre tems: mais ce fut bien pis, lorsqu'il vit arriver à la tête des Musulmans le redoutable Khaled avec Dérar, frère de Caulah. Il se douta bien qu'on alloit lui faire un mauvais par ti; cependant il voulut essayer de se
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tirer d'un pas aussi dangereux, en fai-( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) sant montre de générosité. Il parla à Caulah, & lui dit qu'il lui rendoit sa liberté. Il espéroit par ce moyen se faire un mérite auprès d'elle, & l'en gager à lui être favorable auprès des Généraux Arabes; mais c'étoit s'y prendre trop tard. La fière Musul mane ne lui répondit que pour l'acca bler de mépris & d'outrages. [] Dérar arriva enfin avec Khaled. Le [] (Le Général Pierre est tué.) Général Grec, affectant la contenan ce la plus assurée qu'il lui fût possible, l'aborda, en lui disant avec un air de confiance, qu'il comptoit lui faire beaucoup de plaisir en lui rendant sa sœur. Le Musulman regardant le Grec avec un air de mépris, le remercia, en lui disant: Je vous suis obligé d'un présent aussi précieux; mais je suis bien fâché de n'avoir que le fer de ma lan ce à vous offrir pour toute reconnois sance. [] Caulah entendant son frère parler de la sorte, voulut le prévenir, & avoir sa part de la vengeance. Elle donna un coup de piquet si violent à travers les jambes du cheval de Pierre, qu'elle le mit à bas. Dérar aussitôt le perça de sa lance, & met-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) tant pied à terre à l'instant, il lui cou pa la tête. [] (Les Grecs sont massa- crés.) Cette expédition fut comme le si gnal du massacre des Grecs. Les Ara bes se jetterent sur eux, & firent un carnage horrible de tous ceux qui ne furent pas assez promts à prendre la fuite. Les Musulmans, après avoir ainsi délivré les courageuses Mahométa nes, & repris tout le butin qu'on avoit fait dans la déroute de leur arrière- garde, repartirent au plutôt, pour al ler rejoindre Obéidah. Ce Capitaine avoit eu soin, à la vérité, de se bien retrancher dans le camp où il s'étoit retiré après sa défaite; mais il y avoit toujours à craindre, que Verdan qui étoit à la tête du nouveau secours que l'Empereur envoyoit aux Grecs, ne fît quelques tentatives pour forcer ce camp pendant l'absence de Kha led & des autres Officiers-Généraux qui l'avoient suivi. [] (Verdan man- que l'occasion d'attaquer les Arabes.) [] Heureusement pour les Arabes, Verdan n'avoit point pensé à faire au cune entreprise. Il s'étoit cantonné à quelque distance des Musulmans, où il faisoit rafraîchir le secours qu'il avoit reçu. La défaite du premier l'engagea à prendre des mesures pour
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que celui-ci n'eût pas le même sort;( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) & il ne vouloit aller à l'ennemi, que lorsque ses troupes se seroient suffi samment remises de leurs fatigues. Il n'auroit eu garde de manquer l'occa sion d'attaquer les Arabes, s'il avoit eu soin d'avoir de bons espions pour s'assurer des divers mouvemens des ennemis; rien n'étoit plus facile que de ruiner l'armée Musulmane, pen dant la diversion qu'avoit occasionnée le recouvrement du butin & des pri sonnieres: mais il sembloit qu'une main invisible s'appesantissoit sur les malheureux Chrétiens dans toutes les conjonctures qui pouvoient tourner à leur avantage. [] Khaled apprit donc avec plaisir à son arrivée, qu'il ne s'étoit fait aucun mouvement pendant son absence; & il ne paroissoit pas même que les Chrétiens se missent en disposition de rien entreprendre. Le Général Mu sulman profita de cet intervalle, pour faire prendre quelque repos à ses trou pes. Tout alors ne respiroit que la joie dans le camp des Arabes. Ceux qui avoient suivi Kaled & Dérar à la poursuite des Chrétiens, raconterent à leurs camarades les exploits mer-
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) veilleux des braves Musulmanes qui s'étoient si courageusement défen dues. La gloire de ces héroïnes fut célébrée par tout le camp; les Of ficiers & les soldats, charmés du récit de tant d'actions si glorieuses & si surprenantes, se sentirent eux-mêmes embrasés d'un nouveau courage, qui leur fit demander avec impatience qu'on leur fournît au plutôt les occa sions de se signaler à leur tour contre les Chrétiens. [] (Paul refuse d'embrasser le Mahométis- me; on lui tranche la tê- te.) [] Paul, ce brave Officier Grec, qui avoit été fait prisonnier après avoir donné des preuves de la valeur la plus héroïque à la défaite de l'arrière-garde des Arabes, fut bientôt informé du succès de ses ennemis & du sort de son frère. Ce fut Khaled lui-même qui lui annonça ces tristes nouvelles. Il le fit comparoître devant lui, & commença par lui dire, qu'il falloit qu'à l'instant il embrassât le Musulma nisme, sinon qu'on alloit lui faire le même parti qu'on avoit fait à son frère. [] Paul frappé de cette alternative, demanda au Général quel traitement son frère avoit eu. Il est mort, reprit Khaled, & voilà sa tête. On présenta
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en même-tems à ce malheureux Grec( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) la tête de son frère: Dérar l'avoit rap portée lui-même au bout de sa lance, & étoit rentré dans le camp avec cet te preuve sanglante de sa victoire. [] La vûe d'un objet si touchant fit sur Paul l'impression la plus doulou reuse; il ne put refuser des larmes à la perte d'un frère qu'il avoit toujours tendrement aimé. Mais reprenant bientôt tout son courage, il répondit fièrement à Khaled, qu'il ne vouloit ni se faire Musulman ni survivre à son frère. L'ordre fut donné aussitôt, & il eut la tête tranchée. [] Tout cela se passa, pour ainsi dire, à la vûe d'un secours de soixante & dix mille hommes, que Verdan sem bloit s'attacher à rendre inutile, par les précautions mêmes qu'il prenoit pour s'en servir avec avantage. Ce malheur ne fut pas le seul qu'il attira sur les Grecs par une lenteur si dépla cée. Les renforts que Khaled avoit [] (Les Arabes reçoivent des renforts.) mandés de toutes parts, eurent le tems d'arriver; & cette augmentation de forces mit les Musulmans en état de tout entreprendre contre les Chré tiens. Ce qu'il y eut de surprenant, c'est que ces différens secours qui étoient
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( Aboubecre [] []. Hégire 11. Ere Chr. 632.) partis de divers endroits, la plupart fort éloignés les uns des autres, arri verent tous cependant à Ainadin pré cisément le même jour. Les Arabes firent un miracle de cet événement; & l'idée qu'ils eurent alors que le Ciel s'intéressoit pour eux d'une façon si évidente, contribua encore à aug menter leur courage & leur fanatis me. (Hégire 12. Ere Chr. 633.) [] Khaled voulant profiter de cette ardeur pour risquer une action avec les Chrétiens, envoya auparavant re connoître les Grecs. Le brave Dérar si renommé pour les coups de main, demanda à être chargé de cette com mission. Khaled y consentit; mais il lui recommanda de ne faire simple ment qu'observer les ennemis, & de ne point s'exposer en aucune façon. [] (Courage ex- traordinaire de Dérar.) [] Dérar partit donc à l'instant, & alla roder autour du camp, pour tâcher d'apprendre des nouvelles sures de la disposition des Chrétiens. Verdan l'ayant apperçu, envoya sur lui trente cavaliers avec ordre de s'en saisir & de le lui amener. Dérar les voyant venir, feignit de prendre la fuite, comptant bien qu'ils ne manqueroient pas de le poursuivre. En effet, les
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cavaliers Grecs se mirent vigoureuse-( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) ment à sa suite. Le Musulman qui pa roissoit se sauver à toutes brides, fit tout d'un coup volte-face, la lance en arrêt, & perça celui des cavaliers qu'il trouva sous sa main. Ce premier coup fut suivi d'un autre qui eut le même succès, & enfin il se battit avec tant de fureur au milieu de cette trou pe qui essayoit de l'envelopper, qu'il en tua ou démonta dix-sept. Les autres furent tellement déconcertés d'une résistance si extraordinaire, qu'ils n'oserent plus s'approcher d'un ennemi aussi redoutable. Dérar de son côté se sentant épuisé de fatigue, fit prudemment sa retraite, & retour na joindre Khaled. [] J'avoue qu'il est assez difficile de(Réflexion sur ce fait.) comprendre qu'un seul homme, quel que brave qu'on le suppose, puisse tenir tête à trente cavaliers, en tuer dix-sept, & réussir enfin à s'échap per, sans rapporter aucune blessure d'un combat aussi surprenant. Un fait de cette espéce, & quelques autres que j'ai déja rapportés, figureroient, ce me semble, beaucoup mieux dans un roman, que dans une histoire. Mais tel est le caractère des écrivains Ara-
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) bes; ils se livrent aveuglément à la chaleur de leur imagination: com me ils sont naturellement plus Poëtes qu'Historiens, ils répandent par-tout de l'extraordinaire, & paroissent beaucoup plus occupés du merveil leux, que de l'uni & du simple que demande la vérité. C'est d'après Al vakédi, un des plus fameux historiens Arabes, que j'ai rapporté le fait que je viens de décrire. J'aurois pu le supprimer, comme j'ai fait à l'égard de plusieurs autres de cette nature; cependant j'ai cru qu'il étoit à propos de ne pas tout omettre, afin de faire du moins connoître le caractère de l'Historien. [] Quoi qu'il en soit, Dérar étant de retour, rendit compte à Khaled de tout ce qu'il avoit pu découvrir du nombre, de la position & de la con tenance des ennemis, & il l'assura que tout paroissoit annoncer une vic toire immanquable pour les Musul mans. [] (Les armées Arabe & Chrétienne se disposent au combat.) [] Khaled résolut en conséquence d'at taquer l'ennemi sans délai. Il rangea son armée en bataille, & désigna les postes des Officiers Généraux. Méad & Noman furent chargés de la con
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duite de l'aîle droite; il confia la gau-( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) che à Saëd & à Sergiabil: & il consi gna Yezid pour la garde du bagage, des femmes & des enfans. [] Ce Général employa aussi les bra ves Musulmanes qui s'étoient signa lées, en combattant contre les Grecs qui les avoient fait prisonnieres. Kha led en forma deux bataillons, dont il donna le commandement à Caulah & à Offéirah. [] Khaled parcourut ensuite tous les rangs, pour animer ses soldats à rap peller toute leur valeur dans une cir constance qui alloit être décisive. Il s'arrêta quelque tems aux bataillons que formoient les femmes Arabes; il réitéra les complimens qu'il leur avoit déja faits sur les preuves qu'el les avoient données de leur bravoure. Il leur dit qu'il comptoit infiniment sur elles pour le succès de la bataille; il leur recommanda en particulier de prendre garde aux fautes que pour roient faire ses troupes, & de mas sacrer sur le champ le premier qui paroîtroit vouloir tourner le dos à l'ennemi. [] Le Général, après avoir ainsi pour vu à tout, alla se placer au corps de
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) bataille, & garda auprès de lui Am rou, Abdarrahman, Kaïs, Rafi, & plusieurs autres Officiers de distinc tion, en qui il avoit confiance, & sur l'exactitude & l'intelligence des quels il pouvoit compter pour l'exé cution de ses ordres. [] Verdan de son côté prenoit aussi ses mesures pour se battre avec avan tage. Il rangea ses troupes en bataille, & harangua ensuite ses soldats sur l'importance dont il étoit de ne pas mollir dans une occasion qui alloit dé cider du sort de la Syrie. Il leur dit tout ce qu'il put imaginer de plus ca pable de fortifier leur courage, & il finit en leur faisant observer que ce qui devoit animer leur confiance, c'est qu'ils étoient de beaucoup supé rieurs pour le nombre, & qu'ainsi en montrant un peu de fermeté & de bravoure, ils devoient compter sur une victoire certaine. [] (Conférence entre Khaled & un Député de l'armée Chrétienne.) [] Les deux armées étant ainsi en pré sence, on n'attendoit plus que le si gnal pour commencer l'action, lors qu'on vit sortir des rangs de l'armée des Grecs un vénérable vieillard qui s'avança jusqu'auprès des Arabes, & demanda à parler au Général. On le
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présenta aussitôt à Khaled, à qui il( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) dit: Est-ce vous, qui êtes le Général de cette armée? On m'y regarde com me tel, répondit Khaled, tant que je serai fidéle à Dieu, aux loix & à la doctrine du Prophéte; tant que je rem plirai mes devoirs, & que je prouverai mon zéle pour ma nation; sans cela, je n'ai aucune autorité sur elle. [] Vous êtes venu, reprit le vieillard, attaquer les Chrétiens, ravager leurs Provinces, vous enrichir de leurs dé pouilles, sans qu'ils vous aient offensé par aucun acte d'hostilité. Ne soyez point si fiers de vos succès; l'armée contre laquelle vous allez combattre est bien plus nombreuse, & peut-être mieux disciplinée que la vôtre. Pour quoi risquer une bataille qui va coûter tant de sang aux Arabes & aux Grecs? vous pouvez, en vous retirant, prévenir les malheurs qui menacent également les deux nations. Si vous consentez à prendre ce parti, je suis chargé de vous offrir en reconnoissance des présens considérables, non-seule ment à vous, mais aussi au Calife vo tre maître, à tous vos Officiers, & même à chacun de vos soldats. [] Il n'y a aucune paix à espérer, ré-
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) pondit fièrement Khaled, à moins que les Grecs ne reçoivent le Maho métisme, ou ne se rendent tributaires: à l'égard des riches présens dont vous venez me parler, soyez persuadé que dans peu nous en serons les maîtres. [] (Les armées en viennent aux mains.) [] Le vieillard s'étant retiré, alla ren dre réponse au Général Grec, qui prit en conséquence le parti de risquer la bataille. L'action commença par les archers Arméniens, qui s'étant approchés des Musulmans à la portée du trait, firent une décharge qui tua ou blessa bien du monde. Khaled, qui avoit ses vûes, laissa faire tranquille ment cette décharge, & défendit même aux Arabes de faire aucun mouvement. [] Mais l'impétueux Dérar qui bruloit d'impatience d'en venir aux mains, s'approcha du Général, & lui fit les plus vives instances pour obtenir la permission de marcher contre ce dé tachement. Khaled s'étant rendu à ses sollicitations, Dérar à la tête d'un corps de cavalerie fondit aussitôt sur les Arméniens avec tant de fureur, qu'ils étoient près de plier, lorsqu'ils furent soutenus par de nouvelles trou pes dont la bravoure ranima leur cou
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rage. Le Général Musulman ayant fait( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) marcher aussi quelques troupes au se cours de Dérar, le choc devint ex trêmement meurtrier, & il périt beau coup de monde de part & d'autre; mais la plus grande perte fut du côté des Chrétiens. [] Khaled se préparoit à faire avancer [] (Verdan de- mande une conférence, pour surpren- dre Khaled.) le reste de ses troupes, & l'action alloit enfin s'engager de toutes parts, lorsque le Général Grec appréhen dant qu'à la fin tout ne tournât à son désavantage, résolut de mettre en œu vre un stratagême infâme qu'il avoit concerté depuis quelque tems avec les principaux Officiers de son con seil. Il députa vers Khaled, & lui demanda une suspension d'armes, & en même-tems une conférence pour quelque chose d'essentiel qu'il avoit à lui communiquer. Khaled accorda ce qu'on lui demandoit, de sorte qu'au grand étonnement des Offi ciers, & même des simples soldats Musulmans, on entendit sonner la re traite, dans le tems que tout sembloit promettre une victoire certaine sur les Chrétiens. [] Verdan charmé de voir le succès de sa négociation, s'attendoit déja
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) à voir réussir l'indigne projet qu'il avoit imaginé; mais ce perfide Général ne savoit pas que son secret étoit éventé, & que Khaled n'avoit accédé si faci lement à ce qu'il lui avoit fait deman der, que pour mieux faire connoître la noirceur du procédé des Grecs, & en tirer ensuite la vengeance la plus éclatante. [] Verdan avoit dessein d'assassiner Khaled. Ce fier Musulman étoit le fléau des Chrétiens, & ce n'étoit pas sans raison que Mahomet l'avoit sur nommé l'épée de Dieu. Mais comme il n'étoit pas aisé d'entreprendre de se défaire de ce Général, en l'atta quant en brave, Verdan vouloit le prendre en traître; de sorte qu'aussi tôt que Khaled auroit donné parole pour la conférence qui étoit indiquée au lendemain, Verdan comptoit en voyer pendant la nuit dix cavaliers qui se mettroient en embuscade aux environs de l'endroit où l'entrevue devoit se faire, & qui pendant le cours de cette prétendue conférence, devoient massacrer Khaled au premier signal qu'on leur feroit. Voilà ce que les Grecs ont appellé un stratagême; comme si ce nom pouvoit convenir
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à la trahison la plus noire qu'on puisse( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) imaginer. [] Le tout fut révélé à Khaled par un Grec, nommé David, le même qui avoit été chargé par Verdan de négo cier cette entrevue. Khaled le ren voya à son maître, & lui ordonna de dire qu'il ne manqueroit pas de se trouver au rendez-vous. [] Le Général Musulman raconta tout ce détail à ses principaux Officiers, lorsqu'après la cessation d'armes ils vinrent en foule s'informer des rai sons qu'il avoit eues, de s'arrêter ainsi dans le chemin de la victoire. Tout le monde fut également indigné de l'infâme procédé des Grecs: & cha cun proposoit différens moyens de s'en venger. Mais Khaled leur dit qu'une lâcheté aussi indigne ne méri toit pas que l'on prît beaucoup de mesures; & il ajouta qu'il avoit des sein d'aller seul à ce rendez-vous, & qu'il se faisoit fort de leur rapporter les têtes de tous les cavaliers de l'em buscade. [] Les Officiers s'éleverent vivement contre un tel dessein; ils représen terent à leur Général, qu'à la vérité ils le croyoient bien capable d'exé-
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) cuter une pareille entreprise, mais ce pendant qu'il étoit de la prudence de ne pas s'exposer sans nécessité; & que puisqu'il vouloit absolument se trou ver au rendez-vous, il devoit du moins prendre une escorte, quand même elle ne devroit être que d'au tant de personnes qu'il y en avoit dans l'embuscade. (Dérar égorge les soldauts que Verdan avoit mis en em- buscade.) [] Dérar s'opposa aussi au dessein de Khaled; mais il ne fut pas d'avis qu'on attendît au lendemain pour agir con tre cette embuscade, & il pria le Gé néral de lui permettre d'aller à la dé couverte de ce côté-là, lorsque la nuit seroit un peu avancée. Khaled y ayant consenti, Dérar prit sur le soir dix soldats de la bravoure des quels il étoit sûr, & se porta du côté de l'embuscade. Il fit rester ses gens à quelque distance de cet endroit, & s'étant dépouillé de ses habits, il ne garda que son épée: il se traîna tout doucement par terre afin de n'être point apperçu, & s'étant ainsi avancé sans faire de bruit, il entendit enfin des gens qui ronfloient. Il s'approcha encore un peu plus; & il découvrit, autant que la nuit pouvoit le permet tre, dix hommes qui étoient tous
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profondément endormis; il les vit( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) étendus par terre ayant la tête ap puyée sur leurs armes. [] Il fut tenté d'abord de profiter de l'occasion, & de massacrer lui seul toute cette troupe; cependant faisant réflexion qu'en égorgeant le premier, les autres pourroient peut-être se ré veiller, il retourna chercher ses gens, & les avertit de le suivre promtement, en faisant le moins de bruit qu'il seroit possible. En arrivant chacun d'eux saisit son homme, & dans un instant toute cette embuscade fut expédiée. [] Dérar imagina aussitôt de faire res- [] (Dix Arabes se mettent en embuscade à la place des Grecs.) ter dans cet endroit les soldats qu'il y avoit amenés; & de peur que leurs habillemens ne les décelassent, en cas que Verdan envoyât quelques es pions de ce côté-là, il leur fit prendre les habits de ceux qu'ils venoient d'é gorger. Il envoya au plutôt informer le Général de tout ce qui venoit de se passer, & des mesures qu'il avoit pri ses pour la conférence du lendemain. Khaled approuva toutes ces disposi tions, & attendit avec impatience que le jour parût pour se rendre dans cet endroit. [] Cependant vers le point du jour,
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) Khaled mit son armée en bataille: Verdan étonné de le voir ainsi con trevenir à la suspension d'armes qu'il avoit accordée, envoya au plutôt un Officier pour se plaindre de sa part de ce qu'on ne lui tenoit pas la pro messe qu'on lui avoit donnée. Khaled lui fit dire de n'être point inquiet; qu'il ne savoit ce que c'étoit que de manquer de parole, & qu'à l'instant même il alloit partir pour se trouver au rendez-vous. [] (Entretien de Khaled & de Verdan.) [] Il partit en effet peu après, & arri va presque en même-tems que le Gé néral Grec: ils mirent pied à terre, & s'étant assis vis-à-vis l'un de l'autre, Khaled entama la conférence, en de mandant à Verdan ce qu'il avoit à lui proposer. Offrez-nous des conditions raisonnables, lui répondit Verdan, & nous nous y rendrons: nous ne sommes point ennemis de votre nation, & même comme nous savons qu'elle est pauvre, nous ne demandons pas mieux que de lui faire du bien. [] Méprisable Chrétien, reprit fière ment Khaled, Dieu ne nous a pas ré duits à vivre de la charité des Grecs. Au contraire, il a livré à nos armes vos femmes, vos enfans, vos Provin-
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ces; qu'avons-nous affaire de vos pré-( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) sens, lorsque tout est à nous? Il faut choisir, ajouta-t-il, en se levant avec vivacité, ou d'être Musulmans, ou tri butaires: voilà les propositions que je fais aux Grecs: s'ils les refusent, les armes décideront la querelle. Il dit en suite à Verdan, qu'apparemment il n'avoit pas sollicité une entrevue pour répéter des demandes qu'on avoit tant de fois rejettées; & que son dessein avoit été sans doute de se trouver tête à tête, afin de commencer entr'eux à vuider le différend. [] Khaled mit aussitôt l'épée à la main. Le Général Grec qui étoit resté assis jusqu'alors, se leva promtement, & au-lieu de se mettre en défense, il re garda de côté & d'autre, attendant toujours l'arrivée de ses gens. Khaled indigné de sa lâcheté, le prit par son habit, & le secoua avec un air de mé pris. Verdan ayant crié au secours, crut alors être hors d'affaire en voyant arriver des soldats habillés à la Grec que; mais son erreur fut bientôt dis sipée, lorsqu'il vit dans le même mo ment paroître Dérar l'épée à la main. Celui-ci vouloit le tuer d'abord; mais en ayant été empêché par Khaled, il
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) se contenta de faire au Grec les re proches les plus insultans. Misérable que tu es, lui dit-il, qu'est devenue ton embuscade, dans laquelle tu voulois faire périr le Général des Fidéles? (Verdan est tué.) [] Verdan accablé de honte & de frayeur, se jetta aux pieds de Khaled, & lui demanda quartier. Tu parlois donc de paix, répondit le Musulman, pour avoir occasion de me trahir & de m'assassiner. Point de quartier à celui qui viole la bonne-foi. A ces mots, Dérar fit voler la tête du Général Grec d'un coup de sabre. On la mit au bout d'une lance, & on la porta en triomphe à l'armée Musulmane. [] (L'armée des Grecs est dé- faite.) [] Les Arabes animés par la vûe de ce sanglant trophée, demanderent avec ardeur qu'on les laissât marcher contre des perfides dont on venoit de punir le chef. Khaled crut devoir seconder leur empressement, & les conduisit à l'instant à l'ennemi. Il y eut alors un combat, ou plutôt un carnage affreux, qui dura jusqu'au soir. Les Grecs, déja consternés de la mort de leur Général, perdirent absolument courage, lorsqu'ils virent avec quelle intrépidité les Arabes vinrent les assaillir. Ils ne chercherent
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pas même à disputer la victoire: car( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) dès le premier choc toute l'armée Chrétienne se trouva dans un désor dre affreux. Les fuyards s'embarras sant les uns les autres, tomberent en tre les mains de l'ennemi, & furent cruellement massacrés. Les Musul mans firent dans cette occasion un butin considérable, dont Khaled ne promit de faire le partage qu'après la prise de Damas; car son dessein étoit de retourner au plutôt vers cette pla ce, & de profiter de la consternation des habitans, pour les obliger à se rendre. En effet, après avoir laissé prendre quelque tems de repos aux troupes, Khaled donna ses ordres pour le départ. Mais avant de se met tre en marche, il envoya un exprès au Calife, pour lui faire part des heu reux succès de ses armes. Voici quel le étoit la téneur de la lettre qu'il lui écrivit à ce sujet. [] Au nom de Dieu très-miséricordieux,(Khaled in- forme le Ca- life de ses suc- cès.) le serviteur de Dieu Khaled-ebn-Valid, au successeur de l'Apôtre de Dieu. Je prie Dieu qui est le seul, & je prie pour son Prophéte Mahomet, sur qui soit la bénédiction divine. Je rends de conti nuelles actions de graces à Dieu, de
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) ce qu'il a délivré les vrais Croyans, détruit les idolâtres, & éteint la lu mière de ceux qui sont dans l'erreur. [] Je vous apprens, ô Commandant des Fidéles, que nous avons rencontré l'armée des Grecs à Ainadin, com mandée par Verdan, Gouverneur d'E messe .... nos ennemis ont été vaincus; ils ont eu jusqu'à cinquante mille hom mes de tués en deux batailles; nous n'avons perdu que quatre cens soixante & douze Musulmans ..... nous re tournons à Damas. Priez Dieu pour notre prospérité, &c. [] Abdarrahman, fils du Calife, fut chargé de porter cette lettre à Mé dine, & d'y annoncer la gloire des Musulmans. Aboubécre, transporté de joie en recevant une nouvelle si flateuse, par le ministère d'un jeune Capitaine qu'il chérissoit tendrement, se prosterna contre terre pour rendre graces à Dieu du succès de ses armes. Il rendit publique la lettre que le Gé néral lui avoit écrite. On fit de gran des réjouissances à Médine, & bien tôt après elles se communiquerent dans les différentes provinces de l'A rabie, où cette nouvelle fut promte ment répandue.
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[] Un grand nombre d'Arabes, avi-( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) des de gloire & plus encore de bu tin, partirent de la Mecque & vinrent(Les peuples de l'Arabie demandent à aller en Syrie.) demander avec instance au Calife la permission d'aller servir en Syrie. Aboubécre étoit assez porté à leur accorder ce qu'ils paroissoient desirer avec tant d'ardeur; mais Omar ayant été consulté à ce sujet, fut d'un avis tout différent. [] Il fit observer au Calife, que la [] (Omar s'y oppose.) plupart de ceux qui témoignoient tant d'empressement d'aller en Syrie, étoient les mêmes, qui peu aupara vant avoient porté les armes contre les disciples du Prophéte, dans le tems qu'ils s'imaginoient être assez forts pour leur tenir tête, & ruiner le Musulmanisme: Qu'actuellement ce n'étoit ni le service de l'Etat, ni le bien de la religion qui les portoit à solliciter la permission d'aller à l'ar mée; qu'ils n'étoient uniquement gui dés que par l'appas du gain, & l'es pérance de partager le butin après la prise de Damas: Que leur arrivée causeroit surement du trouble dans l'armée, & que d'ailleurs il étoit na turel de laisser ceux qui avoient les armes à la main, jouir tranquillement
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) du fruit de leur victoire; sur-tout dans des conjonctures où ils étoient assez forts pour terminer leurs conquêtes, sans avoir besoin de nouveaux se cours. [] (Leurs re- montrances à ce sujet.) [] Aboubécre, frappé des raisons qu'Omar venoit de détailler, se ran gea de son avis, & refusa la permis sion qu'on sollicitoit si vivement. Ce refus fit bien des mécontens. Les Mecquois entr'autres, & en particu lier ceux de la Tribu des Coreischi tes, firent des remontrances à ce su jet, & représenterent au Calife, que c'étoit à tort qu'on les empêchoit de porter les armes pour le service de la religion, sous prétexte qu'ils avoient eu le malheur de faire la guerre aux disciples de l'Apôtre de Dieu: Qu'on ne devoit pas leur objecter des jours malheureux, où ensevelis dans les té nébres de l'ignorance, ils avoient cru servir la vérité en combattant contr'elle: Qu'actuellement, réunis de cœur & d'esprit sous une même reli gion & une même foi, on devoit les traiter en frères, d'autant plus qu'in dépendamment de l'union de croyan ce, ils étoient encore unis pour la plupart les uns aux autres par les liens
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du sang: Qu'à la vérité ceux de Mé-( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) dine avoient professé plus ancienne ment la véritable religion, & qu'à cet égard ils pouvoient mériter la préfé rence sur tous les autres Musulmans; mais qu'ils ne devoient pas pour cela exclure du service, ceux qui ayant embrassé après eux la doctrine du Pro phéte, faisoient gloire d'avoir autant de zéle pour la propagation du Mu sulmanisme. [] Le Calife écouta ces remontrances(Le Calife leur accorde ce qu'ils de- mandoient.) avec bonté; il en conféra avec Ali & Omar, & ils conclurent entr'eux, qu'il falloit se rendre à la prière des Coréischites: il leur fut donc permis de partir pour l'armée. Aboubécre se chargea de les annoncer à Khaled, dans la lettre qu'il écrivit à ce Géné ral pour le féliciter sur ses succès. Abdarrahman que le Calife avoit gar dé auprès de lui pendant ce tems-là, fut chargé de porter sa réponse au Général. Il le trouva en marche pour se rendre à Damas, dont on comptoit se rendre maître en peu de tems. [] Les Damasciens de leur côté, quoi qu'atterrés par la triste nouvelle de la défaite des troupes de l'Empereur, résolurent cependant de tenir encore
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) contre l'ennemi. Ils avoient profité de l'absence des Musulmans pour ap provisionner leur ville: la plupart des habitans des villages voisins étoient venus se réfugier dans cette place, & y avoient apporté tous leurs effets, pour les soustraire à l'ennemi dont on attendoit l'arrivée de jour en jour. Il se trouva donc alors un monde consi dérable à Damas; mais il y avoit plus d'hommes que de soldats, & il étoit à présumer que l'on auroit bien de la peine à se défendre contre des trou pes aguerries, dont les succès jour naliers animoient le courage & les espérances. [] (Khaled re- prend le siége de Damas.) [] Khaled parut donc enfin à la vûe de cette place. Il distribua les diffé rens postes à ses Officiers Généraux; pour lui il établit son quartier vers la porte orientale. Il chargea en même-tems Dérar de veiller à la gar de du camp: à cet effet il mit sous ses ordres deux mille chevaux, avec les quels il lui ordonna de faire exacte ment la ronde autour du camp, pour obvier à toute surprise de la part des Grecs. [] On fit ensuite les approches de la place, qui furent d'abord vigoureuse
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ment défendues par les assiégés. Ils( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) firent périr beaucoup de Musulmans à coups de traits, & plus encore par des machines qu'ils avoient disposées sur les remparts, au moyen desquel les ils faisoient pleuvoir une grêle considérable de pierres qui écrasoient les assiégeans. Les Damasciens ne réussirent pas si bien dans les sorties qu'ils entreprirent de faire. Les Mu sulmans eurent toujours l'avantage; de façon que les malheureux habitans n'osoient presque plus se montrer hors de la place. L'extrémité où ils se voyoient réduits, les fit enfin penser à une capitulation; ils résolurent mê me de la faire promtement, de peur qu'un plus long délai ne rendît l'enne mi plus difficile sur les conditions. [] On s'assembla pour délibérer sur [] (Le Prince Thomas dé- termine les Damasciens à faire une sortie.) ce sujet. Toutes les voix sembloient se réunir pour traiter avec les Mu sulmans, lorsqu'un Officier qui tenoit un rang distingué dans Damas, sans cependant avoir aucun emploi, se dé clara fortement contre cet avis. Ce Capitaine s'appelloit Thomas, & étoit gendre de l'Empereur Héraclius. Il fit pendant quelque tems tous ses ef forts pour ranimer le courage des
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) Damasciens: mais ce fut en vain; l'in trépidité des Arabes les avoit jettés dans un tel abattement, qu'ils ne voyoient d'autre ressource que de fai re un accommodement avec l'enne mi. [] Thomas offrit enfin de marcher lui- même, & de se mettre à la tête des troupes, si l'on vouloit tenter encore une sortie. Cette proposition fit son effet; les Damasciens encouragés par l'exemple d'un chef si respectable, promirent de combattre sous ses or dres, & aussitôt on se prépara à mar cher à l'ennemi. Les Mahométans de leur côté se disposoient à livrer un nouvel assaut, lorsqu'ils virent paroî tre les Damasciens en ordre de ba taille. [] Les Arabes ne leur auroient peut- être pas donné le tems de faire cette sortie avec ordre, si les Damasciens n'avoient eu soin de faire jouer en même-tems leurs machines de guerre, qui furent assez bien servies pour em pêcher l'ennemi de s'approcher. Lors que Thomas eut disposé ses troupes, il donna le signal du combat, en tirant une fléche contre l'ennemi. Aussitôt l'action s'engagea entre différens dé
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tachemens; & le choc fut d'abord( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) également meurtrier de part & d'au tre. [] Dans le tems qu'on en étoit aux mains, les Damasciens virent avec étonnement une femme bien armée, qui perça jusqu'aux premiers rangs des Arabes pour y combattre. Du premier coup de fléche qu'elle tira, elle perça la main de l'Officier qui portoit l'étendard ennemi. Cet éten dard étant tombé, les Arabes fondi rent avec fureur de ce côté-là pour s'en emparer; ils le prirent en effet, & se le donnerent de main en main pour le mettre en sureté dans les der niers rangs. [] Thomas qui avoit vu les Arabes s'emparer de l'étendard, alla tomber avec fureur sur leurs rangs avec les gens de sa suite, & s'ouvrit un passa ge jusqu'à Sergiabil, entre les mains duquel l'étendard étoit alors. Le com bat devint très-vif dans cet endroit, Le Général Chrétien se battoit avec une bravoure qui paroissoit devoir être bientôt suivie du plus grand suc cès, lorsque tout-à-coup il fut mis hors de combat par un coup de fléche qui lui creva un œil. La douleur le fit
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) chanceler; ses gens le soutinrent, & tout ce qu'on put faire alors, ce fut d'abandonner l'étendard & les avan tages qu'on étoit près d'avoir, pour transporter au plus vîte le Général à Damas. [] Ce coup si funeste aux Damasciens, partoit de cette femme Arabe qui avoit déja percé le porte-étendard. Peu contente de ce premier exploit, elle cherchoit à tuer le Général; c'é toit à lui seul qu'elle en vouloit, parce qu'elle le regardoit comme le meur trier de son mari. En effet, la pre miere fléche que Thomas avoit tirée pour donner le signal du combat, avoit été percer un Officier qui ve noit d'épouser cette femme depuis peu de tems. Ce qu'il y avoit de plus indigne de la part du Général Chré tien, c'est que la fléche étoit empoi sonnée; & même le venin en étoit si subtil, que l'Officier qui en avoit été atteint, étoit mort presque sur le champ, quoique la blessure ne fût pas mortelle par elle-même. [] La jeune veuve, loin de se livrer à la douleur & aux larmes, n'avoit écouté que sa vengeance; & ayant sçu que le coup qui venoit de lui en
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lever son mari, étoit l'ouvrage du( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) Général Chrétien, elle avoit pris la généreuse résolution de lui arracher la vie, ou de périr sur le champ de bataille. [] Sa vengeance ne fut satisfaite qu'en partie. Le Général fut blessé; mais on sut que bientôt il seroit en état de paroître. En effet, dès qu'il eut été pansé, il se trouva beaucoup mieux, & voulut dès l'instant retourner à l'en nemi, pour animer par sa présence les Chrétiens qui combattoient tou jours avec chaleur contre les Musul mans. Les habitans de Damas lui fi rent tant d'instances pour l'empêcher de se livrer à son ardeur, qu'il con sentit enfin à ne pas se mettre à la tête des troupes; mais il voulut du moins se placer à la porte de la ville, du côté où se donnoit le combat, afin de voir ce qui se passoit, & faire sa voir ses ordres en conséquence. [] Il eut tout lieu d'être content de la bravoure des Damasciens. S'ils ne remporterent pas de grands avantages sur l'ennemi, ils réussirent du moins à empêcher les Arabes d'en prendre sur eux. L'action fut soutenue vive ment de part & d'autre, & l'on ne
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) se sépara, que parce que la nuit obli gea de penser à la retraite. [] Thomas voulant profiter de l'ar deur de ses troupes, entreprit de fai re exécuter dès cette même nuit, un projet qu'il avoit imaginé depuis l'ins tant de sa blessure. Ce fut de faire une sortie générale par les différentes por tes de la ville, & de fondre subi tement sur le camp des Arabes. Il comptoit les surprendre, sur-tout après une journée aussi sanglante que celle qu'on venoit d'essuyer. [] (Les Damas- ciens font une feconde sortie.) [] Les Damasciens à l'envi les uns des autres, entrerent dans le dessein du Général, & se préparerent à l'exécu ter avec toute la bravoure que les conjonctures sembloient exiger. Dès qu'on entendit le son d'une cloche, qui étoit le signal dont on étoit con venu, les Chrétiens sortirent en mê me-tems par les différentes portes de Damas, & allerent tomber avec im pétuosité sur les divers quartiers des ennemis qui répondoient à ces mêmes portes. [] Cette irruption subite fut d'abord assez favorable aux Damasciens. Ils n'eurent pas de peine à massacrer un grand nombre d'Arabes, qui ne s'at
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tendoient à rien moins qu'à une ex-( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) pédition de cette espéce; mais dès qu'on eut sonné l'allarme, les choses commencerent à changer de face. [] Khaled donna au plus vîte ses or dres, & toutes les troupes de son quartier se trouverent bientôt en état de tenir tête aux Chrétiens. Il accou rut en personne au quartier de Ser giabil, où il étoit tems qu'il arrivât. Thomas y avoit tout mis en désor dre. La jeune veuve Arabe qui étoit restée-là avec les troupes, s'étoit bat tue avec l'intrépidité du soldat le plus déterminé; mais enfin elle avoit été faite prisonniere de guerre, après avoir tué de sa main plusieurs soldats Grecs qui avoient voulu la saisir. Ser giabil s'étoit aussi défendu avec beau coup de bravoure contre Thomas lui- même, qui étant revenu une seconde fois à la charge, alloit enfin le tuer ou se rendre maître de sa personne, lorsque Khaled secondé d'Abdar rahman & d'autres Officiers, arriva à propos pour le dégager: la jeune veuve fut aussi délivrée par ce moyen, & le Général Grec se voyant assailli de toutes parts, fut trop heureux de trouver un moyen de se sauver
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) promtement dans la place. [] L'irruption des Damasciens leur [] (L'armée Chrétienne est taillée en piéces.) fut bien plus funeste du côté où com mandoit Obéidah. Ce Général fit sou tenir le premier choc des assaillans par un corps de soldats d'élite, & tandis qu'on les occupoit par une bra ve résistance, il fit marcher un autre détachement, qui en faisant un circuit avec toute la promtitude possible, prit les Chrétiens en queue, & réussit enfin à les enveloper de toutes parts. [] Cette évolution fut la perte des Damasciens de ce côté-là. Ils firent néanmoins les plus grands efforts, & se battirent avec tout le courage que peut inspirer la fureur & le désespoir; mais tout l'avantage se déclara bien tôt pour les Arabes. Les Chrétiens furent cruellement massacrés, & il n'en revint pas un seul de tous ceux qui avoient été de cette attaque. Ceux qui étoient sortis par les autres por tes, furent aussi très-maltraités; de sorte que les Damasciens, en consé quence de cette sortie, résolurent ab solument enfin de capituler. En vain Thomas demanda-t-il quelque tems pour écrire à l'Empereur, afin d'avoir du secours; les habitans ne voulurent
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plus l'écouter, & ils furent encore( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) bien plus déterminés à travailler à une promte capitulation, lorsqu'ils surent que Khaled avoit refusé de consentir à une trève que leur Général lui avoit fait demander. [] Les Damasciens se trouverent fort [] (Différence de caractère en- tre Khaled & Obéidah.) embarrassés pour entamer cette négo ciation. Khaled passoit pour être un homme intraitable, qui n'avoit d'au tre dessein que de forcer la place, & d'y mettre tout à feu & à sang. Obéi dah étoit bien plus modéré; il ne cherchoit point à répandre le sang des Chrétiens: son unique but étoit, ou de leur faire embrasser la religion de Mahomet, ou de les rendre tributai res. Ce fut à lui que les Damasciens résolurent de s'adresser. C'étoit ce pendant risquer beaucoup, parce que Khaled étant le Général, il n'y avoit que lui avec qui l'on pût traiter sure ment. Mais la rudesse du caractère de ce fier Mahométan, ne permettant pas d'espérer de sa part aucun accom modement, on prit le parti de confé rer avec Obéidah, au hasard de tout ce qui pourroit en arriver. [] (Les Damas- ciens entrent en négociation avec Obéidah.) [] On fit d'abord sonder ses disposi tions par des députés, que l'on fit
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) sortir pendant la nuit par la porte qui répondoit à son quartier. On en reçut la réponse la plus favorable. Obéidah fit dire aux Damasciens qu'ils pou voient venir traiter avec lui en toute sureté, & il leur envoya même Abou- Obéirah, un de ses premiers Capitai nes, pour amener avec lui les négocia teurs qu'on voudroit lui envoyer. [] Les Damasciens charmés d'un si heureux commencement, firent partir aussitôt plusieurs des principaux ha bitans, qu'ils chargerent de leurs in tentions. La politesse & la douceur d'Obéidah, inspira aux négociateurs les espérances les plus favorables. Ils furent reçus avec distinction; & lors qu'ils proposerent les articles de l'ac commodement, ils trouverent un Gé néral disposé à leur accorder presque tout ce qu'ils demandoient. L'article principal sur lequel ils insisterent, fut au sujet des Eglises dont ils sollicite rent la conservation. Obéidah fit quel que difficulté, & enfin consentit à leur demande, en y mettant quelques restrictions: il leur accorda sept Egli ses dans lesquelles les Chrétiens joui roient du libre exercice de leur reli gion. Les différens articles ayant été
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ainsi discutés, Obéidah les donna par( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) écrit aux négociateurs. Mais il fallut se contenter de sa parole pour l'exé cution, parce que n'étant pas Général en chef, il déclara qu'il ne pouvoit signer ce traité. Il exigea néanmoins que dès ce moment on le mît en pos session de la ville, dans laquelle il ne voulut entrer qu'avec cent hommes seulement: il demanda des ôtages pour sa sureté, & aussitôt qu'il les eut reçus, il entra dans la place. [] Khaled ne fut informé en aucune(Khaled s'em- pare de Damas par la trahi- son d'un Prê- tre.) façon de tout ce qui venoit de se pas ser. Il étoit occupé alors à méditer un nouvel assaut du côté de la porte orientale, où étoit son quartier. Pen dant qu'il faisoit les préparatifs né cessaires pour cette entreprise, il fut abordé par un Prêtre Grec, nommé Josias, qui avoit trouvé moyen de se sauver de Damas, & de pénétrer jus qu'à son quartier. Il offrit à Khaled de l'introduire dans la place sans qu'il lui en coutât un nouvel assaut, & il lui demanda pour récompense, qu'on lui accordât toute sureté pour lui & pour ses parens, & qu'on les conser vât dans les biens qu'ils possédoient dans le territoire de Damas.
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) [] La proposition ayant été acceptée, Khaled envoya sous la conduite de Josias un détachement de cent hom mes, à qui il ordonna de se saisir de la porte orientale, d'en rompre les chaînes, & de crier Alla-acbar, aus sitôt qu'ils en seroient en possession. Le traître Josias tint sa parole: les Arabes furent introduits dans la pla ce, & bientôt ils donnerent le signal dont on étoit convenu. [] Khaled entra aussitôt dans Damas à la tête de ses troupes, & commen ça par faire inhumainement massacrer tous les habitans qu'il rencontra sur son passage. Il avança ainsi à travers le carnage jusqu'à la place où donnoit la grande Eglise. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'il apperçut Obéidah qui en étoit en possession! il paroissoit tranquille au milieu du tumulte que l'arrivée de Khaled avoit excité dans la ville; il étoit désarmé aussi-bien que ses Officiers & ses soldats, & l'on voyoit auprès de lui une nombreuse multitude d'hommes, de femmes, qui sembloient rassurées sous la pro tection de ce Capitaine. [] (Différend en- tre Khaled & Obéidah, sur) [] Obéidah remarquant dans les yeux de Khaled son embarras & son mé
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contentement, alla au-devant de ce( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) Général, & lui dit pour l'appaiser, que Dieu par sa bonté voulant épar-(la prise de Da- mas.) gner le sang des Mahométans, leur avoit évité la peine de combattre, & que la ville s'étoit rendue par compo sition. Et moi, je l'ai prise par force, répondit Khaled en fureur; point de grace pour les habitans. [] Ces terribles paroles jetterent les malheureux Damasciens dans la der nière consternation. Obéidah voulant toujours ramener le Général, lui re présenta qu'il y avoit une capitula tion; qu'elle étoit écrite de sa main, & que les habitans la lui feroient voir, s'il vouloit le permettre: Eh! de quoi vous êtes-vous avisé, répartit Khaled, de faire une capitulation sans me con sulter? ne suis-je pas le Général, & peut-on rien conclure sans mon aveu? Pour faire voir que je suis le maître, je vais faire passer tous les habitans au fil de l'épée. [] Obéidah qui sentoit bien que le Général avoit raison, & qu'en effet il n'étoit pas obligé de tenir un traité conclu sans son attache, essaya de l'é mouvoir par les principes de sa reli gion. Il lui représenta que la capitu-
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) lation avoit été faite au nom de Dieu & du Prophéte: que tous les Musul mans, qui s'étoient trouvés alors avec lui, l'avoient approuvée; & qu'au reste il ne croyoit pas que dans une affaire qui ne pouvoit que faire hon neur à la nation, il dût rencontrer de sa part une opposition si marquée. [] Un grand nombre d'Officiers Mu sulmans prirent alors le parti d'Obéi dah, & firent les dernières instances auprès de Khaled pour tâcher de le fléchir. Mais pendant ce tems-là les Arabes qui avoient suivi le Général continuoient toujours le massacre, & plusieurs même de ceux qui étoient avec lui, prirent le parti d'aller cou rir au pillage comme les autres. Obéi dah averti de ce désordre, monta à cheval, & laissant Khaled un instant avec ses Officiers, il courut dans les quartiers où les soldats avides de bu tin & de sang exerçoient leur fureur. Il ordonna au nom du Prophéte, de surseoir au pillage, jusqu'à ce que le différend qu'il avoit avec Khaled fût terminé. [] Au nom de Mahomet, le tumulte s'appaisa insensiblement. Obéidah re tourna vers Khaled, qu'il trouva tou
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jours porté à ne se relâcher en rien( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) du parti qu'il avoit pris d'abord. Ce pendant il parut frappé de quelques remontrances qu'on lui fit sur l'impor tance dont il pouvoit être pour la sui te, d'incliner actuellement pour la douceur. On lui représenta qu'il y avoit encore un grand nombre de places à conquérir, & que si l'on trai toit les Damasciens aussi rigoureuse ment qu'il le vouloit, après une capi tulation, même défectueuse, les Ma hométans se rendroient odieux; & que les autres villes qui ne seroient pas bien informées des détails, les re garderoient comme des gens sans foi, & qu'alors elles prendroient le parti de se défendre à toute extrémité: ce qui couteroit bien du sang à toute la nation. [] Ces dernières remontrances firent [] (Khaled ratifie la capitula- tion accordée aux Damas- ciens.) impression sur Khaled, & il consentit enfin à ratifier le traité qu'Obéidah avoit fait avec les Damasciens; mais il voulut auparavant qu'on lui livrât Thomas leur Général, & un autre Officier de considération, nommé Herbis, à qui il ne vouloit point ab solument accorder de quartier. Il se rendit cependant aux nouvelles re-
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) présentations qu'Obéidah lui fit à l'é gard de ces deux Officiers. Il lui dit qu'ils étoient nommément compris dans la capitulation, & qu'ainsi il étoit convenable de les laisser jouir de la grace qu'il vouloit bien accorder au reste des habitans. [] Tous les Damasciens furent donc généralement compris dans le traité, par lequel les Musulmans vouloient bien les recevoir à composition, & l'on publia aussitôt par toute la ville, que les habitans étoient les maîtres de rester à Damas sous la protection des Arabes, ou de choisir l'endroit où ils vouloient se retirer, en cas qu'ils jugeassent à propos d'abandon ner la ville. [] Les Chrétiens qui voulurent rester à Damas, eurent la liberté de l'exer cice de leur religion, moyennant un tribut qu'ils s'engagerent de payer aux vainqueurs. Mais il y en eut un nombre considérable qui prirent le parti de suivre Thomas leur Général, qui avoit résolu de se retirer à Antio che, avec tout ce qu'il y avoit de plus considérable parmi les habitans de Damas. (Conditions accordées aux) [] Thomas sollicita à cet effet un sauf-
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conduit; & surles difficultés que Kha-( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) led fit, d'en donner un aussi étendu qu'on l'auroit souhaité, le Général [] (Chrétiens qui sortirent de Damas.) Damascien demanda seulement, qu'on lui promît toute sureté pendant trois ou quatre jours, qui étoient à peu près le tems que sa marche devoit durer. Khaled y consentit; mais il mit pour condition, que les Damas ciens n'emporteroient rien avec eux, excepté les vivres qui pourroient leur être nécessaires pendant ce court es pace. [] Obéidah avoit été bien plus indul gent dans la capitulation qu'il avoit accordée; car il y avoit un article qui portoit formellement, que les habi tans de Damas pourroient emporter leurs effets & leur argent. Ils s'adres serent donc encore à ce Général, pour le prier d'interposer son crédit auprès de Khaled, afin de les faire jouir du peu d'avantages qu'on avoit bien vou lu leur accorder par la capitulation. Obéidah, que son caractère obligeant rendoit extrêmement sensible sur les malheurs même de ses ennemis, dé termina enfin Khaled à se relâcher en core sur cet article. [] Mais en même-tems il s'éleva une
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( Aboubecre [] []. Hégire 12. Ere Chr. 633.) nouvelle difficulté. Le Général Ma hométan qui ne se prêtoit qu'avec une extrême répugnance à tout ce qui pourroit faire quelque plaisir aux Chrétiens, exigea du moins que tous ceux qui sortiroient fussent absolument désarmés. Il fallut négocier de nou veau, pour obtenir quelques modifi cations. Ce fut encore l'ouvrage d'O béidah, qui représenta à Khaled, que d'abord qu'on faisoit tant que de pro mettre toute sureté aux Damasciens, il étoit du moins nécessaire de les mettre en situation de n'avoir rien à craindre sur leur route, soit du côté des partis qui couroient la campagne, soit même de la part des bêtes féro ces dont ils pourroient être attaqués dans leur chemin. Après bien des dif ficultés, on obtint des armes pour les Chrétiens; mais il fut stipulé, que chacun d'eux n'en auroit que d'une seule espéce, & que celui qui, par exemple, auroit une épée, n'auroit ni arc ni lance, & que celui qui por teroit un arc, n'auroit ni lance ni épée, & ainsi du reste. Voilà tout ce que l'on put obtenir du Général Mu sulman. [] (Les Chrétiens se mettent en) [] Après ces divers arrangemens, on
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pensa enfin à se mettre en marche.( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) C'étoit un spectacle bien attendris sant, de voir les Seigneurs Damas- [] (marche, sous la conduite de Thomas & d'Herbis.) ciens suivis de tout ce qu'il y avoit de plus considérable, abandonner cette ville délicieuse où ils avoient été élevés, & ces palais superbes où ils avoient mené jusqu'alors une vie si agréable. Ils avoient avec eux leurs femmes & leurs enfans, dont la foi blesse naturelle se trouvoit encore augmentée, par toutes les commodi tés dont ils avoient joui dans le sein du luxe & de l'opulence. Ils se voyoient obligés d'entreprendre un voyage pénible, à travers des déserts affreux, des bois incultes, des mon tagnes escarpées, au risque de man quer peut-être des choses les plus né cessaires. [] Thomas, gendre de l'Empereur Héraclius, se mit à la tête de ces malheureux fugitifs: Herbis, Officier de la première considération, parta gea avec lui les soins & les embarras de la disposition de cette marche. On tâcha de tout arranger de façon que les femmes, les enfans, & le bagage qui étoit immense, fussent en sureté contre les incursions des brigands qui
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) couroient la campagne. On dispofa à cet effet différens corps de cavale rie, pour mettre ces malheureux ex patriés à l'abri de toute insulte. [] (Khaled for- me le dessein de recourir après les Chré- tiens.) [] L'animosité que Khaled avoit té moignée contre les Damasciens, en ratifiant le traité qu'Obéidah avoit fait avec eux, sembla devenir encore plus vive, lorsqu'ils furent partis. Il ne put voir sans chagrin qu'ils lui eus sent échappé. La peine qu'il en res sentoit, lui fit former un dessein digne de sa cruauté & de son injustice. Ce fut de courir après ces malheureux Chrétiens, de les exterminer tous, & de s'emparer des richesses qu'ils emportoient avec eux. [] Cependant comme l'observation des traités est un article spécialement recommandé par la loi de Mahomet, il eut quelques scrupules contre les quels il trouva bientôt moyen de se précautionner. Il avoit à la vérité pro mis toute sureté aux Damasciens pen dant leur marche; mais il avoit stipulé en même-tems, que cette sureté ne seroit que pour trois jours seulement. Il laissa donc écouler cet espace de tems, & il en profita pour donner des ordres à quatre mille hommes d'élite,
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de se tenir prêts pour courir jour &( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) nuit à la poursuite des Chrétiens, dès que les trois jours promis seroient écoulés. [] Il s'éleva dans cet intervalle une [] (Contestation entre Khaled & Obéidah, au sujet des grains qui étoient à Da- mas.) grande contestation, au sujet des grains qui se trouvoient dans Damas. Kha led prétendit qu'ils devoient apparte nir aux Musulmans, par droit de con quête. D'un autre côté, ceux des Damasciens qui avoient mieux aimé demeurer tributaires, que de se reti rer avec les autres, représenterent que ces grains devoient leur rester, & que c'étoit encore un point de la capitulation. Le Général Musulman qui avoit eu assez de peine à accorder les autres, contesta vivement sur ce lui-ci: ce fut en vain qu'Obéidah prit la défense des Damasciens, aussi-bien que plusieurs Officiers Arabes; Kha led s'emporta jusqu'à la fureur, & on ne put le ramener, qu'en lui propo sant de s'en rapporter au Calife pour la décision de ce différend. Le Géné ral y consentit, & aussitôt il envoya un courier à Médine, pour informer Aboubécre de tout ce qui venoit de se passer. [] Cette querelle pensa faire abandon-
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) ner le dessein de la poursuite que Khaled avoit projettée. Il y avoit dé ja quatre jours que les Damasciens étoient en marche, & il étoit à pré sumer que ce tems leur auroit suffi pour gagner une retraite. [] Cependant Khaled faisant réflexion que la difficulté des chemins, la mul titude des vieillards, de femmes & d'enfans qui se trouvoient parmi ces fugitifs, & le mauvais tems qu'il avoit fait depuis leur départ, auroient peut- être retardé leur marche, il s'imagina qu'il ne seroit pas encore impossible de les joindre. [] (Aventure d'un Chrétien nommé Jo- nas.) [] Il étoit néanmoins en balance sur ce qu'il feroit; mais les vives sollici tations d'un Chrétien renégat, le dé terminerent enfin à exécuter son pro jet. Ce renégat s'appelloit Jonas. C'étoit un homme de condition, qui avoit épousé une jeune Damascienne d'une famille considérable. Le ma riage conclu, les parens de la jeune Dame avoient subitement changé d'a vis, & lorsque Jonas avoit demandé sa femme pour l'emmener chez lui, on la lui avoit refusée, & même on lui avoit défendu de venir chez elle. Les Arabes ayant paru alors en pré
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sence de Damas, il fallut penser à au-( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) tre chose qu'à poursuivre cette affaire. Jonas qui ne perdoit point de vûe son objet, profita du tumulte que le siége occasionnoit, pour avoir une entre vue avec cette jeune femme: ils con vinrent ensemble de s'évader de Da mas. En effet, ils se préparerent l'un & l'autre à partir pendant la nuit, & au moyen de quelque argent qu'ils distribuerent aux gardes des portes, ils réussirent à sortir de Damas. [] Jonas qui marchoit le premier, fut bientôt arrêté par des Arabes qui fai soient la ronde. La jeune femme qui entendit ce qui se passoit, eut le tems de rebrousser chemin & de retourner à Damas, où on la laissa rentrer. Jo nas interrogé par l'Officier qui l'avoit pris, raconta toute son histoire. On le flatta de l'espérance de revoir in cessamment sa femme, parce que la ville ne tarderoit pas à être prise; mais on mit pour condition, que sur l'heure il se feroit Mahométan, sinon qu'on le feroit mourir. [] Cette terrible menace fit une si vive impression sur ce malheureux Chré tien, qu'il consentit à l'instant à em brasser le Musulmanisme. Ce premier
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) pas fait, le reste ne lui couta guères. En oubliant sa religion, il oublia sa patrie; il prit du service chez les Ma hométans, & s'intéressa même à la prise de Damas, dans l'espérance d'y retrouver l'objet qui l'avoit charmé. [] En effet, son premier soin, dès que les Arabes entrerent dans cette pla ce, fut de s'informer où cette jeune femme pouvoit être; & ayant appris qu'elle s'étoit retirée dans une Com munauté religieuse, il alla l'y trouver, & en se félicitant sur le bonheur qu'il avoit de la revoir, il lui raconta les dangers qu'il avoit courus, & le parti qu'il avoit pris pour éviter le coup fu neste qui l'auroit séparé d'elle pour toujours. [] L'histoire de son apostasie fit une révolution subite dans l'esprit de cet te jeune Damascienne. L'amour de la religion l'emportant sur l'inclina tion qu'elle avoit pu ressentir pour Jonas, elle le traita avec le dernier mépris, & s'éloigna de lui, en l'assu rant qu'elle n'auroit jamais de rela tion avec un homme qui avoit eu la foiblesse d'abjurer le Christianisme; & enfin, lorsque les Damasciens eu rent obtenu la permission de quitter
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la ville, elle partit avec la fille d'Hé-( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) raclius & les autres Dames, pour se rendre à Antioche. [] Jonas qui s'étoit lié d'amitié avec la plupart des Officiers Musulmans, & sur-tout avec Khaled, sollicita vi vement ce Général, pour qu'il inter posât son autorité, afin de retenir cette femme. Mais Khaled qui avoit déja eu des discussions sur la capitu lation en général, ne voulut pas en avoir de nouvelles pour un particu lier, de sorte qu'il refusa absolument ce qu'on lui demandoit. [] Les sollicitations n'ayant donc eu [] (Jonas déter- mine Khaled à poursuivre les Chrétiens.) aucun succès, Jonas profita du dessein que Khaled avoit formé de poursui vre les Damasciens, & il s'offrit mê me à lui servir de guide dans cette malheureuse expédition. Le Général Musulman ayant ensuite paru, comme je l'ai dit, extrêmement refroidi sur cette entreprise; Jonas au désespoir de voir échapper le seul moyen qui lui restoit de revoir sa femme, fit de si vives instances auprès de Khaled, qu'il le détermina enfin à reprendre le projet qu'il avoit abandonné. Ainsi cet indigne apostat, dans l'idée de satisfaire sa passion, ne fit pas dif-
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) ficulté de servir d'instrument pour livrer à la cruauté des Arabes une multitude infinie de ses compatrio tes, accablés par les calamités d'un long siége, & plus encore par les in commodités & les fatigues qu'ils es suyoient dans leur retraite. [] Khaled reprit donc son premier dessein, aux instances de ce renégat. Il partit avec quatre mille hommes d'élite, qu'il fit habiller à la Grecque par l'avis de Jonas, afin de mieux tromper les Damasciens qui auroient peut-être pu trouver un moyen de se mettre en sureté, s'ils eussent appris qu'il y avoit en campagne un corps d'Arabes si considérable. [] Le Général Musulman fit une mar che forcée, qui le mit bientôt en état de joindre les Damasciens. D'ailleurs, tout sembloit conspirer à leur mal heur. S'il ne s'étoit agi que de se re tirer à Antioche, comme on l'avoit projetté d'abord, ils auroient pu ga gner cette place avant l'arrivée des Arabes; mais l'Empereur ayant été informé de leur dessein, envoya au plus vîte un exprès, pour leur dire de sa part de se rendre à Constanti nople. Ce Prince appréhendoit avec
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raison, que l'arrivée des Damasciens( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) à Antioche, ne jettât la consternation dans cette place, & que le récit des exploits des Arabes ne répandît la terreur parmi les habitans, & ne les portât à abandonner la place. [] Ce changement fut cause de la per te des Damasciens, qui auroient pu facilement arriver en sureté à Antio che. Mais la nécessité où l'Empereur les mit de faire une retraite aussi lon gue, les fit enfin tomber entre les mains des Arabes. Ce ne fut cepen dant qu'après une route de plusieurs jours: le détour qu'ils avoient choisi pour prendre le chemin de Constan tinople, rallentit un peu la poursuite des Mahométans; mais comme une si nombreuse multitude ne pouvoit passer nulle part, sans laisser après soi des vestiges de sa marche, les Arabes n'eurent pas de peine à les atteindre. Ils les découvrirent dans une plaine où ils s'étoient arrêtés pour prendre un peu de repos. [] Ce jour si fatal pour les Damas ciens, étoit d'ailleurs le plus serain & le plus beau qu'ils eussent eu depuis qu'ils étoient en route. Il avoit tou jours fait un tems extrêmement ora-
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) geux, & entr'autres, la veille même de la funeste rencontre des Arabes, il y avoit eu une pluie continuelle qui avoit duré bien avant dans la nuit. [] Le lendemain le soleil étant venu à paroître, & le tems paroissant pro mettre la plus belle journée, ils s'ar rêterent dans une prairie charmante, où ils ne penserent qu'à prendre un peu de repos, après avoir étalé sur l'herbe une grande partie de leurs ba gages & de leurs habits pour les faire sécher. [] (Khaled joint les Chrétiens; les attaque, & les taille en piéces.) [] Khaled les ayant apperçus de loin dans cette situation, pressentit qu'il n'auroit pas beaucoup de peine à se rendre maître de toute cette multitu de, harassée de fatigues, & dépour vue d'ailleurs des armes nécessaires pour soutenir une attaque un peu vi goureuse. Il partagea aussitôt ses gens en quatre bandes. Il se chargea d'en commander une, & donna le com mandement des autres à trois de ses Officiers Généraux; c'étoient Dérar, Rafi & Abdarrahman. [] L'attaque, suivant les ordres du Général, ne devant se faire que suc cessivement par ces diverses bandes, Khaled se chargea de marcher le pre
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mier. Il tomba avec impétuosité sur( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) les Chrétiens; mais il trouva plus de résistance qu'il n'avoit cru. Thomas l'ayant vu venir de loin, s'étoit pré paré à le recevoir, non pas précisé ment comme un ennemi, parce que ce Général & ses Arabes étant, com me j'ai dit, habillés à la Grecque, il n'avoit pas cru d'abord cette rencon tre si dangereuse; cependant il avoit pris ses mesures à tout hasard, & avoit promtement appellé autour de lui ce qu'il avoit de monde en état de se défendre. [] Il ne fut pas long-tems à savoir [] (Thomas est tué.) à qui il avoit affaire; il reconnut Kha led, & soutint son attaque avec beau coup de valeur; mais les Commandans des autres bandes Musulmanes étant accourus, il n'y eut plus moyen de résister. Les Arabes qui étoient armés à l'avantage, firent un cruel massacre de ces malheureux Chrétiens. Tho mas lui-même fut du nombre de ceux qui périrent des premiers. Ce Géné ral ayant reçu un coup violent qui l'a voit fait tomber, Abdarrahman lui coupa la tête, & l'ayant mise sur la pointe de l'étendard de la Croix qu'il avoit enlevé aux Damasciens, il se
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) mit à crier: Malheur à vous, chiens de Chrétiens, voilà la tête de votre Com mandant. [] (Herbis a le même sort.) [] Cet affreux spectacle accéléra la déroute des infortunés Damasciens. Peu après Herbis qui étoit encore un de leurs plus fameux Généraux, périt aussi sous le fer des Musulmans. Il n'y eut plus après cela de résistance de la part des Chrétiens, & ils se laisserent massacrer sans pouvoir faire de défen se. [] (La femme de Jonas se donne elle- même la mort.) [] Pendant le fort de l'action, Jonas combattoit aussi, mais d'une façon bien différente. Charmé de voir les Damasciens suffisamment occupés par les Arabes, il avoit pénétré à l'en droit où les femmes s'étoient reti rées, & ne cherchoit qu'à se rendre maître de son épouse; il la trouva en fin, & voulut s'en saisir. Cette géné reuse Chrétienne se défendit avec une vigueur surprenante. Il vint à bout ce pendant de la faire prisonniere; mais dans le tems qu'il croyoit en être ab solument le maître, elle tira sans qu'il s'en apperçût un couteau, dont elle se perça le sein, & elle tomba morte à ses pieds. [] On ne peut exprimer quelle fut la
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douleur de Jonas, à la vûe d'un si( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) cruel événement. Il vouloit dans l'ac cès de son désespoir, se donner le coup de la mort; mais il en fut empê ché par des Officiers qui arriverent assez à tems pour l'arrêter. La vio lence de sa douleur céda enfin aux représentations des Généraux Musul mans. Ils firent usage de la doctrine du Prophéte, pour laquelle cet apos tat témoignoit toujours beaucoup d'attachement, & ils lui représente rent que l'accident qui venoit d'arri ver, ayant été arrêté avant tous les tems dans l'ordre des destinées, les décrets éternels avoient reglé qu'il ne devoit jamais vivre avec cette fem me, & qu'ils le réservoient pour un parti bien plus considérable. [] En effet, peu s'en fallut que la veu- [] (La fille d'Hé- raclius est donnée à Jo- nas.) ve de Thomas, fille de l'Empereur Héraclius, ne fût abandonnée à ce re- négat, pour le consoler de la perte de sa femme. Rafi, un des Généraux Musulmans, au pouvoir duquel cette Princesse étoit tombée, en fit présent à ce misérable: il eut le front de l'ac cepter, sans paroître faire attention que le père de cette Princesse avoit été son Souverain. Khaled lui-même
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) souscrivit à une disposition aussi hon teuse: il ajouta cependant pour con dition, que Jonas n'auroit cette Prin cesse en sa possession, qu'au cas qu'el le ne fût pas rachetée par l'Empereur. [] (Khaled re- tourne à Da- mas.) [] Ce Général ne tarda pas à se re mettre en marche pour retourner à Damas: il étoit inquiet, & avec rai son, des suites que pourroit avoir cette dernière expédition. Il pensoit bien qu'elle n'avoit pu se faire si se crettement, que le bruit ne s'en fût répandu jusqu'à la Cour de l'Empe reur. Il y avoit à craindre que ce Prince ne fût informé du peu de trou pes qui formoient ce détachement, & qu'en conséquence il ne prît de promtes mesures pour lui couper le chemin de Damas, & se venger sur lui de la cruauté qu'il venoit d'exer cer sur les malheureux habitans de cette ville. [] Khaled partit donc au plutôt avec le petit nombre de prisonniers qui avoient échappé au massacre, & il fit transporter à Damas tout le baga ge & le butin qu'il avoit pris dans cette expédition. Tandis qu'il étoit en marche, on vint l'avertir qu'on voyoit s'élever un nuage considéra
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ble de poussière qui sembloit annon-( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) cer l'arrivée de quelque gros déta chement. Le Musulman eut d'abord quelque inquiétude sur ce que ce pou voit être; mais sa crainte se dissipa, sur le rapport que vinrent lui faire les cavaliers qu'il avoit envoyés à la dé couverte. [] On lui dit que c'étoit un Evêque [] (L'Empereur demande la li- berté de sa fil- le, & l'obtient) accompagné d'un nombreux cortége de Chrétiens, qui venoit lui deman der une audience. Khaled s'étant ar rêté aussitôt, l'Evêque l'aborda, & lui demanda de la part de l'Empe reur, qu'il lui rendît la veuve du Gé néral Thomas, fille de ce Prince. Le Musulman ne fit aucune difficulté de remettre la Princesse en liberté; mais en même-tems il adressa ces paroles à l'Evêque: Dites à votre maître, qu'il n'y aura jamais de paix entre lui & moi, & que si je lui rends aujourd'hui sa fille, c'est dans l'espérance que j'ai de le faire bientôt prisonnier lui-même. [] L'Evêque s'étant retiré après cette réponse, Khaled continua sa route jusqu'à Damas, où son arrivée rem plit de joie les troupes qu'il y avoit laissées. Car on commençoit à être fort inquiet sur son sort; & la plupart
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) appréhendoient que la téméraire bra voure de ce Général, ne fût cause de sa perte, & de celle de tout son dé tachement. [] (On fait le partage du butin.) [] Immédiatement après son arrivée, il fit faire le partage de tout ce qu'on avoit enlevé aux Damasciens. On di visa le tout en cinq parts, dont quatre furent distribuées aux Officiers & aux soldats, & la cinquiéme fut réservée pour être mise dans le trésor public. Khaled l'adressa au Calife, avec une lettre dans laquelle il lui fit un long détail de tout ce qui s'étoit passé de puis la prise de Damas. Il insista en particulier sur les éclaircissemens qu'il avoit demandés au sujet des contesta tions qu'il avoit eues avec Obéidah, & enfin il termina sa lettre par le récit de son expédition contre les Chré tiens qui avoient abandonné la ville de Damas. [] (Mort du Ca- life Aboubé- cre.) [] Aboubécre ne reçut point cette let tre, non plus que celle où on lui avoit demandé son avis sur le différend qui s'étoit élevé à l'occasion des grains qui s'étoient trouvés à Damas. Il n'a voit pas même pu apprendre la nou velle de la prise de cette place; car il étoit mort le jour même que Khaled
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s'en étoit emparé. Les Auteurs Ara-( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) bes ne sont point d'accord dans ce qu'ils rapportent de la mort de ce Calife. Il y en a qui assurent qu'il fut empoisonné par les Juifs. D'autres di sent que s'étant baigné un jour qu'il faisoit extrêmement froid, il fut atta qué peu après d'une fiévre ardente qui le mit au tombeau en quinze jours de tems: c'est ainsi que le rapporte Aiésha sa fille, dans les traditions qui passent sous son nom. [] Lorsqu'Aboubécre tomba malade,(Aboubécre désigne Omar pour son suc- cesseur.) il chargea Omar de faire publique ment la prière en sa place; & sa ma ladie venant à empirer, il fit appeller son secrétaire, & lui dicta cette es péce de testament: [] Au nom de Dieu tres-miséri cordieux, Aboubecre [] []-ebn-Abi- Cohafa a fait son testament, prêt à sortir de ce monde pour passer en l'au tre, dans le moment où les Infidéles croient, où les impies n'ont plus de doute, où les menteurs disent la vérité. Je nomme Omar-ebn-Al-Khetab pour gouverner après moi, sur la bonne opinion que j'ai de sa probité. Je compte qu'il régnera selon la justice: s'il fait autrement, il recevra selon ses œuvres;
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) j'ai fait pour le mieux, mais je ne con nois point les pensées secrettes: au reste, ceux qui font le mal en seront certaine ment punis. Portez-vous bien: que la miséricorde & la bénédiction du Ciel soient sur vous. [] (Omar refuse le Califat.) [] Omar apprit avec assez d'indiffé rence les dispositions du Calife en sa faveur. Ce n'est pas qu'il ne fût sensi ble à l'amitié d'Aboubécre, & à la confiance qu'il avoit en lui; mais content de mener une vie privée, il se soucioit peu des places éminentes, qui ont toujours leurs embarras & leurs désagrémens. Il eut à ce sujet une conférence assez longue avec le Calife. Il fit ce qu'il put pour l'enga ger à changer d'avis, & le pria de faire attention, que pensant comme il faisoit, il n'avoit pas besoin de digni tés pour vivre heureux & content. (Aboubécre l'oblige à l'ac- cepter.) [] Aboubécre lui répondit obligeam ment, que la dignité qu'il lui offroit avoit besoin de lui; Que ce n'étoit pas un présent qu'il dût regarder uni quement comme l'expression de son amitié, mais comme une dernière preuve qu'il vouloit donner de son zéle & de sa tendresse pour les peu ples. Omar n'osa plus faire de diffi
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cultés, & il se soumit aux dispositions( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) du Calife. Le reste de cette confé rence fut employé aux instructions qu'Aboubécre jugea à propos de lui donner pour le gouvernement de l'E tat. [] Dès que la conférence fut finie, [] (Prière d'A- boubécre.) Omar se retira. Aboubécre aussitôt levant les yeux & les mains au ciel, se mit à prier avec beaucoup de fer veur. O! Dieu, s'écria-t-il, vous voyez que je n'envisage que le bien des peuples; faites qu'Omar soit un bon Prince; répandez la doctrine du Pro phéte sous son regne: mais faites aussi que ses sectateurs soient gens de bien. Il mourut peu de tems après, & fut extrêmement regretté de tous ses su jets. Son regne ne fut que de deux ans* trois mois & neuf jours. [] Telle fut la fin du premier Calife des [] (Caractère d'Aboubécre.) Arabes; Prince vraiment recomman dable par sa chasteté, sa tempérance, sa modestie, sa frugalité. Il vécut toujours dans un détachement admi rable des biens, des honneurs, & de tout ce qui fait ici-bas la félicité des 22
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( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) hommes. La souveraine autorité eut même pour lui peu d'attraits, & l'on a vu que l'amour du bien public & de la tranquillité de l'Etat, fut le seul motif qui le détermina à monter sur le trône, toujours dans la disposition d'en descendre, si le bien public eût paru l'exiger. [] Il chargea sa fille Aiésha, de don ner aux pauvres tout ce qu'il avoit pu acquérir depuis qu'il étoit Calife. Il avoit toujours eu beaucoup d'at tention à soulager les malheureux, & principalement les personnes de mé rite qui se trouvoient dans l'indigen ce. Toutes les semaines il distribuoit l'argent qui se trouvoit dans le trésor public. Il en donnoit une partie aux gens de guerre; il partageoit le reste à des personnes de mérite qu'il savoit en avoir besoin. Cette distribution se faisoit tous les vendredis au soir. Il étoit rare qu'il retînt quelque chose pour lui. Content du bien de ses an cêtres, il vécut toujours sur son pa trimoine; de sorte que pendant les deux années de son regne, il ne prit dans le trésor, que trois drachmes, qu'il regardoit, disoit-il, comme la récompense de ses services.
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[] On rapporte à cette occasion,( Aboubecre [] []. Hégire 13. Ere Chr. 634.) qu'Omar entendant faire l'éloge du désintéressement admirable d'Abou bécre, avoit coutume de dire que ce Calife avoit laissé à ses successeurs un modéle bien difficile à suivre. [] Les Historiens Arabes qui ont tracé le portrait de ce grand homme, l'ont dépeint comme étant d'une riche sta ture, un peu maigre, le teint fort ani mé, & ayant la barbe un peu claire: il la peignoit & la coloroit à la maniè re des Orientaux. [] Il y en a qui prétendent que ce fut lui qui rassembla dans un même volu me les différens chapitres de l'Alco ran, qui du tems de Mahomet étoient tous séparés sur des feuilles volantes. Ce volume fut confié à la garde de Hafsah, fille d'Omar, & l'une des femmes du Prophéte.
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OMAR.

II. Calife.

( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) [] O Mar fut reconnu Calife sans aucune opposition. Le soin qu'Aboubécre avoit eu de le désigner [] (Omar est re- connu Calife.) pour son successeur, prévint tous les troubles qui auroient pu s'élever; de sorte qu'Ali qui avoit formé quelque prétention à cette dignité, dans le tems de l'élection du premier Calife, ne fit pas le moindre mouvement à la promotion de celui-ci. [] On lui donna d'abord le titre de Calife du Calife de l'Apôtre de Dieu, c'est-à-dire, successeur du successeur de Mahomet. Mais Omar ayant re présenté à l'assemblée des Musulmans, que par la suite ce mot de Calife ou Vicaire, causeroit une répétition* à l'infini dans l'ordre de la succession, 23
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Mogairah-ebn-Schaad prit la parole,( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) & proposa un moyen pour éviter l'in convénient dont il s'agissoit. Seigneur. lui dit-il, vous êtes notre Emir; (c'est- à-dire Commandant) nous sommes tous par la grace de Dieu Moumenins; (c'est-à-dire, Fidéles) recevez donc ce titre que nous vous donnons d' Emir- al-Moumenin. Toute l'assemblée applaudit à ce que Mogairah venoit de représenter; & Omar fut le pre mier Calife désigné par la qualité de Commandant des Fidéles, qui a pas sée à ses successeurs. [] Aussitôt qu'Omar eut été reconnu pour Souverain, il alla à la Mosquée, où il monta en chaire, & y harangua le peuple. Il leur fit entendre qu'il ne s'étoit chargé du soin du gouver nement, que sur la bonne opinion qu'il avoit de leur soumission, de leur obéissance, de leur amour pour la pa trie, & sur-tout de leur zéle pour le Musulmanisme: il finit en leur don nant quelques instructions morales. Ce fut ainsi que se termina la céré monie de son inauguration.
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) [] Le nouveau Calife se voyant donc chargé du gouvernement de l'Etat, prit les mesures qu'il crut les plus convenables pour le bien des peu ples, & l'avancement des affaires de la religion. (Omar donne le commande- ment général à Obéidah.) La lettre qui annonçoit à Aboubé cre la prise de Damas, n'étant arrivée à Médine que quelque tems après la mort d'Aboubécre, elle fut remise à Omar; & dès qu'il en eut fait la lec ture, il prit la résolution d'ôter à Khaled le commandement des trou pes, & de le donner à Obéidah. Ce changement ne se fit pas sans quel ques contradictions de la part des Musulmans. Khaled avoit à Médine un parti considérable, qui le regar doit comme le plus grand Général que l'on pût trouver; de sorte qu'O mar n'eut pas plutôt déclaré son des sein dans l'assemblée, qu'il s'y éleva un murmure qui fit bien voir que tout le monde ne pensoit pas comme le Calife. [] Un jeune Musulman prenant la pa role au nom de tous ceux qui étoient pour Khaled, repréfenta assez vive ment, que ce Général avoit été l'instru ment dont le Ciel s'étoit servi pour
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avancer les conquêtes de la nation,( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) & pour étendre & faire respecter la religion; qu'ainsi l'on ne pouvoit lui ôter le commandement sans se rendre comptable à Dieu même, du tort que ce changement ne manqueroit pas de faire à l'Etat en général, & au Musulmanisme en particulier. [] Ces remontrances, qui en effet étoient assez bien fondées, firent quelque impression sur le Calife; mais elles ne l'empêcherent pas d'exécuter son dessein. Il allégua seulement pour toute raison, qu'Obéidah étoit d'un caractère doux, modéré, compatis sant pour le soldat; & que Khaled au contraire étoit un emporté, qui n'é coutoit que sa fureur, & dont les succès étoient plutôt l'ouvrage de sa bonne fortune que de sa prudence. [] Omar suivit donc son projet; il répondit à la lettre qui annonçoit la prise de Damas, & il adressa cette réponse à Obéidah, en lui apprenant en même-tems la mort d'Aboubécre, son élection au Califat, & le choix qu'il faisoit de sa personne pour com mander en chef à la place de Khaled. [] Obéidah reçut cette lettre dans le(Embarras d'Obéidah sur sa promotion.) tems même que Khaled étoit à la
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) poursuite des Damasciens. Il fut ex trêmement surpris de toutes les nou velles qu'elle contenoit, & encore plus de sa promotion au Généralat. La modestie qui lui étoit naturelle, & son peu d'ambition, lui inspiroient beaucoup d'indifférence pour les gran des places; & d'ailleurs il ressentoit une peine infinie à déposséder Khaled du poste qu'il occupoit. Il se trouva donc fort embarrassé sur l'usage qu'il devoit faire de la lettre qu'il venoit de recevoir. L'absence du Général lui donnant assez de tems pour faire ses réflexions, il prit le parti de gar der le secret sur la lettre du Calife; de sorte que quand Khaled fut de re tour, Obéidah le laissa encore écrire à Médine pour y faire part de ses der niers exploits; & comme rien n'avoit transpiré parmi les troupes au sujet du changement arrivé dans le Califat, la lettre fut adressée à Aboubécre. [] Cette lettre ayant été remise à Omar, il fut fort étonné de voir qu'on ne savoit point encore en Syrie le changement arrivé dans l'Etat. D'ail leurs, le silence d'Obéidah lui parut un mystère d'autant plus surprenant, qu'en faisant usage de la lettre qui le
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déclaroit Général en chef, il auroit( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) pu facilement terminer les contesta tions qu'il avoit eues avec Khaled, & sur lesquelles celui-ci demandoit son avis. Omar fit réponse presqu'aussitôt, & [] (Le nouveau Calife infor- me l'armée de son élévation.) il l'adressa encore à Obéidah. Mais de peur que ce Général, ou par mo destie, ou par d'autres raisons, ne fît de cette seconde lettre comme de la première, il chargea un Officier de considération, nommé Schaddad-ebn- Aus, de la porter à Damas, & d'en faire la lecture en présence des Musul mans, & ensuite de le faire procla mer Calife à la tête des troupes. [] Schaddad s'étant rendu en diligen ce à Damas, alla d'abord saluer Kha led, à qui il apprit la mort d'Abou bécre & l'élection d'Omar. Il dit en suite qu'il avoit une lettre du nouveau Calife adressée à Obéidah; mais qu'il lui étoit ordonné d'en faire la lecture en présence de tous les Fidéles. Kha led qui n'étoit point bien dans l'esprit d'Omar, n'eut pas de peine à prévoir que cette lettre ne lui étant point adressée, contenoit surement des or dres qui ne lui étoient point favora bles: il fut même éclairci sur son sort
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) par l'Envoyé même du Calife, qui ne lui fit pas de mystère du changement qui le regardoit personnellement. [] (L'armée té- moigne sa douleur de la mort d'Abou- bécre.) [] Dès que la lettre eut été lue, on parut d'abord ne faire attention qu'à la nouvelle qui annonçoit la mort d'A boubécre. Cette perte répandit l'af fliction dans toute l'armée: en effet, ce Calife avoit toujours été aimé & estimé de ses sujets; on savoit que de son côté il les regardoit tous comme ses enfans; aussi fut-il regretté par les Musulmans, comme si chacun d'eux eut perdu son propre père. [] (Khaled re- çoit avec sou- mission la nouvelle de sa déposition.) [] A l'égard de Khaled, il ne parut jamais si grand par ses exploits & ses talens militaires, que par la conduite qu'il tint dans cette occasion. Il dut voir avec complaisance le chagrin que sa déposition parut causer à une grande partie des Officiers & des sol dats; mais pour lui il ne fit voir que beaucoup de modestie, de modéra tion, & une grande soumission aux ordres du Calife. [] Il le fit proclamer à Damas, & aussitôt après cette cérémonie, il re mit le commandement entre les mains d'Obéidah. Ce nouveau Général se trouva fort embarrassé dans cette con
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joncture. Il savoit combien un Capi-( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) taine, tel que Khaled, lui étoit néces saire pour le succès de ses armes, & il appréhendoit avec raison, que ce bra ve Musulman, indigné de se voir dé posé à la suite de ses conquêtes, ne se dégoutât du service, & n'abandon nât l'armée; mais Khaled ne tarda pas à le rassurer. [] Je savois bien, lui dit-il, qu'Omar ne m'aimoit pas; mais il est notre Cali fe, je me soumets à ses ordres: on ne verra point mon zéle se rallentir, & j'en donnerai des preuves dans toutes les occasions où l'on jugera à propos de m'employer. [] Une soumission aussi admirable, qui ne pouvoit partir que d'une ame véri tablement grande, fit autant d'hon neur à Khaled, qu'une victoire auroit pu lui en procurer. Obéidah de son côté, qui ressentoit tout l'avantage qui devoit résulter d'un exemple aussi héroïque, renouvella d'estime pour ce Général, & ne crut pas pouvoir rien faire de mieux, que de donner toute sa confiance à un homme qui pensoit si noblement. [] Dès qu'Obéidah eut pris le com-(Les Arabes vont attaquer un Monastère,) mandement des troupes, il pensa à
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) faire des conquêtes. Il étoit occupé à examiner où il porteroit ses armes, (où se tenoit une foire con- sidérable.) lorsqu'un Chrétien qui étoit en intel ligence avec les Arabes, vint l'infor mer que la fête de Pâque si solen nelle parmi les Chrétiens, lui présen toit une belle occasion de faire un ri che butin sur les Grecs. Il lui apprit qu'il y avoit à quelques lieues de Da mas un Monastère fameux, où il se tenoit tous les ans une foire très- considérable dans le tems de Pâque; qu'on y apportoit ordinairement des richesses immenses en marchandises de toute espéce; & qu'il lui seroit d'au tant plus facile de s'en emparer, qu'on n'y faisoit presque jamais de garde, & que lorsqu'il y en avoit, elle étoit très- foible. [] Obéidah résolut aussitôt d'envoyer un détachement pour cette expédi tion, & il demanda à plusieurs Of ficiers qui étoient alors avec lui, qui d'entr'eux voudroit se charger du commandement. Il jetta en même- tems un regard sur Khaled qui étoit présent, mais il n'osa pas le prier de marcher: Khaled de son côté ne se pressa pas d'offrir ses services; de sorte que Abdallah-ben-Giafar s'étant pré
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senté, le Général le chargea de cette( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) commission, & lui donna cinq cens cavaliers. Le Chrétien qui étoit ve nu proposer cette entreprise, mit le comble à sa trahison, en servant lui- même de guide à ce détachement. Il le conduisit jusqu'à quelque distance du Monastère, & dit à Abdallah de faire reposer ses troupes, tandis qu'il iroit reconnoître ce qui se passoit de ce côté-là. [] Les choses étoient dans un état bien différent qu'il ne s'attendoit de les trouver. Jamais on n'avoit vu tant de monde à cette foire. Ce qui avoit augmenté considérablement le con cours, c'est que le Gouverneur de Tripoli venoit d'arriver au Monastè re avec sa fille, qui étoit nouvelle ment mariée à un Seigneur de la pre mière distinction. Il s'étoit fait ac compagner par un nombreux corté ge, & l'on comptoit qu'il avoit avec lui près de cinq mille hommes bien armés. [] L'objet du voyage de ce Gouver neur, étoit de prier un vieillard res pectable qui demeuroit dans ce Mo nastère, de donner sa bénédiction au mariage que sa fille venoit de contrac-
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) ter. Ce vieillard étoit un Moine re commandable par sa sainteté, & par l'austérité de sa vie. Il s'étoit acquis une telle réputation, qu'on venoit de toutes parts implorer le secours de ses prières, & il ne se faisoit point de mariage d'une certaine considération, que les nouveaux mariés ne vinssent lui demander sa bénédiction. [] Le Chrétien, après avoir bien tout examiné, retourna faire son rapport à Abdallah, & il fut le premier à di re, qu'il n'y avoit pas moyen de rien entreprendre vis-à-vis un monde si considérable. Les Officiers Musul mans furent aussi de cet avis, & ils dirent à leur Commandant, que le parti le plus sûr étoit de s'en retour ner; mais Abdallah répliqua d'un air intrépide, Je ne prétens pas m'en aller sans avoir combattu: me suive qui vou dra, je ne saurai point mauvais gré aux autres. [] Les Arabes, encouragés par ces paroles, protesterent à leur Général qu'ils étoient prêts à le suivre, & qu'ils vouloient partager avec lui la gloire & les dangers de cet événe ment. Le Chrétien voyant que l'atta que étoit résolue, conseilla au Géné
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ral de ne rien entreprendre sur l'heu-( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) re; mais d'attendre au lendemain ma tin, lorsque toutes les marchandises seroient étalées. [] Abdallah suivit ce conseil, & il profita du tems qu'il avoit devant lui, pour prendre toutes les mesures né cessaires pour procurer un heureux succès à son entreprise. Il partagea ses gens en cinq bandes, & leur re commanda de ne point penser au pil lage, mais de ne s'attacher qu'à mas sacrer tout ce qui se trouveroit de vant eux. [] Le lendemain, Abdallah ayant don né le signal, ses gens fondirent avec fureur par cinq endroits différens sur ceux qui se trouverent à cette foire. Il y eut pendant quelque tems un car nage horrible, durant lequel les Ara bes n'éprouverent aucune résistance; mais les soldats qui avoient accompa gné le Gouverneur, s'étant rassem blés, marcherent en bataille contre les Arabes, & se mirent en disposi tion de les enveloper. [] Un Officier Musulman ayant remar qué cette manœuvre, pressentit que tout le détachement Arabe alloit être taillé en piéces, s'il n'étoit promte-
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) ment secouru. Il prit donc le parti de s'échapper adroitement, & courut à toute bride avertir Obéidah de l'ex trémité où ses gens étoient réduits. [] (Khaled va au secours des Arabes, & dé- fait les trou- pes qui défen- doient le Mo- nastère.) [] Comme la conjoncture étoit pres sante, Obéidah ne crut pouvoir rien faire de mieux, que de s'adresser à Khaled: Au nom de Dieu, lui dit-il, ne me manquez pas en cette occasion, pour aller secourir nos frères. Khaled obéit aussitôt. Il prit avec lui Dérar & quelques autres Officiers dont il connoissoit la bravoure; & s'étant fait accompagner d'un détachement de cavalerie d'élite, il se rendit avec une diligence extrême à l'endroit où l'on en étoit aux mains. [] Il étoit tems qu'il arrivât. Les Ara bes abattus & excédés par un long combat, étoient enfin près de se ren dre, lorsque Khaled tombant sur les Grecs avec son impétuosité ordinai re, perça l'enceinte qu'ils avoient formée autour des Musulmans, & réussit enfin à se réunir à eux. Sa pré sence fit un effet surprenant: les Ara bes reprirent un courage nouveau, & secondés par le secours que Khaled avoit amené avec lui, ils firent plier les Grecs, & les mirent enfin en dé
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route. Il resta sur la place une mul-( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) titude considérable de Chrétiens, dans le nombre desquels se trouva le Gouverneur de Tripoli, qui avoit été tué par Dérar. [] Après cette expédition, on s'em- [] (Les Arabes se rendent maîtres du Monastère.) para du Monastère, où l'on fit un bu tin immense de toutes les richesses qu'on y avoit apportées à l'occasion de la foire. Le nombre des prison niers fut aussi très-considérable. On prit entr'autres la jeune mariée, & quarante femmes de sa suite, que Khaled fit conduire à Damas. Cepen dant avant de partir, il se fit amener ce Moine vénérable, l'oracle de la Syrie, aux prières duquel on venoit, comme j'ai dit, se recommander de toutes parts. Il voulut lui faire quel ques questions; mais le vieillard ne lui parla que pour lui reprocher sa cruauté, & le menacer de la vengean ce du Ciel. Pourquoi la craindrois-je, lui dit Khaled, puisque Dieu a com mandé à son Prophéte de faire la guer re aux Chrétiens? Je ne vous aurois pas épargné vous-même plus que les autres, si l'Apôtre de Dieu ne nous avoit ordonné de laisser vivre en repos les gens de votre sorte. Après ce peu
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) de paroles, Khaled le congédia, & lui accorda la liberté de demeurer dans le Monastère. [] (On partage le butin pris sur les Chré- tiens.) [] Les Arabes retournerent aussitôt à Damas, avec toutes les richesses qu'ils venoient d'enlever aux Grecs. On en fit le partage entre les soldats, après qu'on en eut levé la cinquiéme partie pour le trésor. On partagea aussi les prisonniers, & Abdallah ayant demandé pour lui la fille du Gouverneur de Tripoli, elle lui fut accordée; mais ce ne fut qu'après qu'on eut obtenu le consentement du Calife. [] (Lettre d'O- béidah au Ca- life.) [] Le détail de cette expédition fut envoyé en diligence à Médine. Obéi dah ne manqua pas de faire l'élo ge d'Abdallah qui avoit commencé cette entreprise, & de Khaled, à l'ac tivité duquel on étoit redevable de tout le succès. Il appuya fortement sur les obligations qu'on avoit à celui- ci, & il supplia même le Calife d'é crire en particulier à ce brave Of ficier, pour lui marquer qu'il étoit content de ses services. Il lui deman da en même-tems son avis, sur la conduite qu'il devoit tenir à l'égard de plusieurs Musulmans, qui dans cet
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te expédition avoient violé la loi du( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) Prophéte en buvant du vin*. Il finit sa lettre par le consulter sur la suite des opérations de cette campagne, & le pria de décider s'il entreprendroit la conquête d'Antioche, ou celle de Jé rusalem. [] Omar répondit à tous les articles(Réponse du Calife à cette lettre.) de cette lettre, excepté à celui qui concernoit Khaled: rien ne fut capa ble de le faire revenir sur le compte de ce Capitaine, dont on ne dit pas néanmoins qu'il eût sujet de se plain dre. A l'égard de l'infraction de la 24
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) loi, le Calife ordonna que ceux qui avoient bu du vin, seroient punis de vingt coups de bâton qu'ils rece vroient sous la plante des pieds. Cela fut exécuté, & il y en eut même, qui n'ayant pas été dénoncés, s'accuse rent eux-mêmes par zéle de religion, & subirent de bon gré ce rude châti ment. Le Calife ne voulut rien déci der au sujet des entreprises militaires; il laissa au Général la liberté de por ter ses armes où il jugeroit le plus à propos. [] Obéidah assembla aussitôt le Con seil de guerre, & il y fut décidé que l'on iroit d'abord à Alep, & qu'en suite on feroit le siége d'Antioche. Il donna à Khaled un détachement con sidérable, avec lequel il lui ordonna de prendre les devants. Il le suivit peu après, & laissa à Damas une gar nison de cinq cens chevaux. Lorsqu'il eut joint Khaled, il le chargea d'aller ravager le territoire d'Emesse & de Kennesrin, pendant que de son côté il iroit attaquer Baalbec, ville connue autrefois sous le nom d'Héliopolis. [] (Le Calife or- donne le siége d'Emesse.) [] Mais pendant qu'il étoit en mar che, il reçut un courier qui lui ap portoit de la part du Calife un ordre
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de commencer les conquêtes par la( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) ville d'Emesse. Les raisons qu'Omar avoit de prendre ce parti, étoient ex pliquées dans la lettre qu'il envoyoit à Obéidah. Après la formule ordi naire: Au nom de Dieu très-miséricor dieux, &c. il y avoit ce qui suit: [] Giabalah-ebn-Aihan, de la Tribu de Gassan, nous étant venu trouver, il y a quelque tems, avec ses parens & au tres principaux de sa Tribu; je les reçus avec civilité, & ils firent avec nous le pélerinage de la Mecque, où ils observerent toutes les cérémonies usi tées, en faisant sept fois le tour du Temple. Fézarah, qui étoit derrière lui, marcha par hasard sur sa veste, qu'il fit tomber de dessus ses épaules; il protesta en même-tems qu'il en étoit fâ ché, & qu'il ne l'avoit point fait ex près. Giabalah, sans aucun égard pour cette excuse, lui donna un si grand coup de poing, qu'il lui cassa le nez, & lui fit sauter quatre dents. Fézarah vint me trouver aussitôt. Je reçus ses plaintes, & en conséquence, je fis venir Giabalah, & lui demandai pourquoi il avoit maltraité un Musulman qui lui avoit fait excuse. Il me répondit que sans le respect qu'il avoit pour le Tem-
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) ple, il auroit tué Fézarah, pour lui avoir découvert les épaules en mar chant sur sa veste. Vous rendez témoi gnage contre vous-même, lui dis-je: si l'offensé ne veut pas vous pardonner, je serai obligé de vous punir suivant la loi du Talion*. Songez que je suis Roi, répondit-il, & que l'autre n'est qu'un paysan. Cela ne fait rien, lui dis-je, deux Musulmans sont égaux en condition devant le Dieu qu'ils ado rent. Il me pria de différer jusqu'au lendemain la satisfaction qu'on exi geoit de lui, & j'avois même obtenu le consentement de l'offensé; mais pen dant la nuit, Giabalah & ses amis se sont sauvés, & j'apprens qu'ils sont allés se réfugier à Emesse. Allez donc au plutôt faire le siége de cette place, pour le punir d'avoir manqué à son de voir. (Les Arabes reçoivent la ville d'Emes- se à composi- tion.) [] Obéidah marcha donc aussitôt du côté d'Emesse, & fit dire à Khaled, qui étoit allé faire le ravage dans les environs, de commencer le siége de cette place. La circonstance étoit la plus favorable que l'on pût souhaiter. 25
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Les Emessiens, sur le bruit qui s'étoit( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) répandu que les Arabes alloient at taquer Baalbec, avoient négligé de pourvoir à la défense de leur ville, comptant que les ennemis ne vien droient pas sitôt les trouver. D'ail leurs, le Gouverneur de la place mourut le jour même que Khaled vint se camper sous ses remparts, & ils n'avoient personne en état de le remplacer dans une conjoncture si im portante. On ouvrit un avis qui sauva la place du risque qu'elle couroit; au-lieu de penser à se défendre, les Emessiens eurent recours à la négo ciation, & ce moyen leur réussit. [] Ce fut sans doute Giabalah qui leur donna ce conseil; & en effet, il étoit plus intéressé qu'un autre, à empê cher que la place ne fût emportée par les ennemis. La connoissance qu'il avoit du caractère doux & modéré d'Obéidah, lui faisant espérer qu'il pourroit consentir à un accommode ment, il est vraisemblable qu'il enga gea les Emessiens à demander une conférence à ce Général. [] Heureusement il arriva peu après Khaled: car si celui-ci fût resté seul le maître pendant quelque tems, c'en
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) étoit fait de la ville d'Emesse: l'im pétuosité de ce Capitaine, le rendoit ennemi des négociations. Obéidah reçut donc les députés des Emessiens; il écouta avec bonté leurs proposi tions, & sur l'offre qu'ils firent de payer un tribut considérable, il con sentit de leur accorder une suspension d'armes pour un an. [] (Trait d'hu- manité dans Obéidah.) [] Ce Général donna un nouveau trait d'humanité, dans un événement qui se passa vers ce même tems. Un Of ficier Musulman étant allé battre la campagne avec un détachement, rem porta un butin immense, tant en bes tiaux qu'en argent, & sur-tout en pri sonniers, qui étoient au nombre d'en viron quatre cens. Les gémissemens que jettoient ces malheureux captifs en arrivant au camp des Arabes, fi rent une telle impression sur Obéi dah, qu'il résolut de leur rendre la liberté: mais afin de ne rien prendre sur son compte, il consulta les princi paux Officiers. Ceux-ci pressentant que ce seroit obliger le Général que d'incliner vers la douceur, furent d'avis de relâcher ces prisonniers, moyennant un tribut de quatre piéces d'or qu'ils s'engagerent de payer par
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tête. On prit des assurances convena-( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) bles pour ce payement, & Obéidah en conséquence laissa partir ces pri sonniers, & leur fit même rendre tout ce qu'on leur avoit enlevé. [] Ce trait de bonté avança beaucoup [] (La douceur d'Obéidah porte plusieurs villes à se sou- mettre.) plus les affaires des Musulmans, que n'auroit pu faire une conduite plus ri goureuse. La dureté de Khaled avoit rendu les Musulmans odieux; c'étoit peut-être ce qui avoit indisposé le Calife contre lui. Obéidah, au con traire, sut se concilier habilement tous les esprits, par sa douceur & sa modération. Il y eut même plusieurs villes qui vinrent d'elles-mêmes se soumettre à la domination des Mu sulmans, & qui regarderent comme un bonheur, de pouvoir, moyennant un tribut, assurer leur liberté, & se maintenir dans l'exercice de leur re ligion. [] Ces nouveaux tributaires furent très-utiles aux Musulmans, & les ai derent souvent de leurs conseils, en trahissant les Chrétiens. Tel fut le suc cès de la douceur, de la sagesse, ou si l'on veut, de la politique d'Obéi dah, dont le plan étoit de conser ver & de s'attacher les habitans dans
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( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) toutes les places conquises. [] Kennesrin, ville de Syrie, située [] (Le Gouver- neur de Ken- nesrin, fait proposer une trève.) à quelque distance d'Alep, fut une de celles qui composerent avec les Arabes. Cette place étoit assez bien fortifiée, & en état de faire une lon gue résistance; mais les habitans qui étoient uniquement appliqués au com merce, aimerent mieux se mettre à couvert des irruptions des Arabes par un traité, que par la voie des armes. Le Gouverneur n'étoit pas de cet avis; cependant lorsqu'il vit que les habitans étoient absolument détermi nés de prendre ce parti, il se rappro cha de leur sentiment, & envoya aux ennemis demander une trève; mais il stipula, qu'elle ne dureroit que jus qu'à l'arrivée des secours que l'Empe reur leur avoit promis. [] Astackhar, Prêtre Grec, très-sa vant, & qui parloit bien la langue Arabe, fut chargé de cette commis sion. Il alla donc à Emesse trouver Obéidah, & après avoir exagéré les forces de Kennesrin, & la bravoure de celui qui y commandoit, il lui dit que cet Officier demandoit une trève d'un an, & qu'il souhaitoit en même- tems que l'on établît des bornes, au
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delà desquelles il ne seroit pas permis( Omar. Hégire 13. Ere Chr. 634.) aux Arabes de passer pour entrer sur le territoire de la place. Il ajouta, que le Commandant souhaitoit que la demande qu'il faisoit fût traitée se crétement, pour ne pas s'exposer à encourir l'indignation de l'Empereur qui lui avoit promis de promts se cours. [] Obéidah qui avoit reçu cet Envoyé [] (Représenta- tions de Kha- led sur ce su- jet.) avec sa bonté ordinaire, se sentoit as sez porté à lui accorder ce qu'il de mandoit, sans y mettre aucune res triction; mais Khaled choqué de ce que le député avoit dit des forces de Kennesrin & de la bravoure du Gou verneur, représenta à Obéidah qu'il falloit se défier des Chrétiens; qu'ils ne cherchoient qu'à tromper & à amu ser, jusqu'à ce qu'ils fussent assurés d'avoir l'avantage; qu'il n'y avoit d'autre parti à prendre, que de mar cher contr'eux à l'instant: & qu'à l'é gard de la résistance qu'ils se van toient d'être en état de faire, il se flattoit de prouver efficacement le contraire; & que si on vouloit lui permettre, il s'engageoit de s'empa rer de la place, & d'en faire un exemple qui effrayeroit toutes cel-
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) les qui parleroient de résistance. [] Le Député surpris de la dureté de Khaled, lui en fit des reproches: Je viens, lui dit-il, vous demander la paix, & vous refusez les propositions que je vous fais. On nous auroit donc trompés, quand on nous a dit que les Arabes étoient remplis d'humanité à l'égard de ceux qui imploroient leur protection. Khaled répondit brusque ment, qu'il n'aimoit pas les gens qui cherchoient à en imposer. Il en auroit dit davantage, mais Obéidah l'inter rompit, & lui représenta avec beau coup de douceur, que voulant favori ser des personnes qui venoient implo rer sa clémence, il étoit à propos de donner à leur Député une réponse qui pût les satisfaire, sans faire tort aux intérêts des Musulmans. [] (On accorde une trève aux habitans de Kennesrin.) [] Après avoir conféré ensemble pen dant quelque tems, on consentit enfin d'accorder aux habitans de Kennesrin une trève d'une année; on leur pro mit aussi de ménager le territoire, en conséquence des limites qu'ils au roient soin de dresser au plutôt; mais on regla que si l'Empereur envoyoit des troupes contre les Arabes, les habitans, loin de s'y joindre, reste
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roient renfermés dans l'enceinte de( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) leur ville, sans rien entreprendre con tre les Musulmans. [] Ces conditions ayant été acceptées, il ne s'agit plus que de fixer les limi tes. Les habitans, au-lieu de les mar quer par un retranchement, éleverent sur les confins de leur territoire un piédestal, sur lequel ils placerent une statue de l'Empereur Héraclius: ce Prince étoit représenté assis sur son trône. [] Cette statue pensa occasionner de [] (Un incident pense occa- sionner la rupture de la trève.) nouvelles brouilleries entre les habi tans & les Arabes. Deux cavaliers Musulmans courant ensemble dans la campagne, s'arrêterent sur les limites de Kennesrin, & y jouterent à la lan ce; il y en eut un, qui sans y penser, ou autrement, porta un coup à cette statue, & la mutila à un œil. Les Grecs firent grand bruit à ce sujet. Ils pré tendirent qu'on avoit voulu insulter l'Empereur lui-même; & enfin ils en voyerent une députation à Obéidah pour en avoir raison. [] Ce sage Général voulut bien leur faire des excuses sur cet événement. Il les assura qu'il en avoit fait infor mer, & que celui qui avoit fait le
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) coup, avoit juré que ce n'étoit que par pur accident, & qu'il n'avoit eu aucune intention de frapper la statue de l'Empereur. [] La douceur avec laquelle Obéidah venoit de répondre aux Députés, les rendit insolens; ils parlerent plus haut qu'ils n'avoient fait d'abord: de sorte que sur la proposition que ce Général leur fit, de donner à cet égard toute la satisfaction qu'ils pourroient sou haiter, ils oserent exiger qu'on fît usa ge de la loi du Talion, & ils deman derent sérieusement, que l'on crevât un œil au Calife. [] Cette ridicule proposition mit les Arabes dans une fureur, dont les Députés auroient été les victimes, si Obéidah n'eut pris soin d'appaiser ses gens. Mais il eut assez de présence d'esprit pour tourner en plaisanterie la singulière demande des Députés, de sorte que convenant avec eux de la nécessité qu'il y avoit de faire usage de la loi du Talion, il leur conseilla à cet effet de faire dresser une statue au Calife, & de lui mutiler un œil, comme on avoit fait à celle de l'Em pereur. Les Députés s'en retournerent avec cette réponse, & l'affaire n'alla pas plus loin.
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[] Pendant qu'Obéidah restoit campé( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) devant Emesse, le Calife qui depuis quelque tems n'entendoit point parler [] (Obéidah re- çoit des repro- ches de son inaction.) d'expéditions militaires, écrivit à ce Général, pour se plaindre de son si lence & de son inaction. Obéidah fut sensible à ces reproches, & il eut quelque chagrin d'avoir accordé si fa cilement aux Grecs des suspensions d'armes. Ne voulant pas cependant manquer aux paroles qu'il avoit don nées, il laissa en repos les habitans d'Emesse & des autres places avec lesquelles on avoit traité, & il porta ses armes d'un autre côté. Ce Géné ral laissa néanmoins un détachement auprès d'Emesse, pour tenir cette pla ce en respect pendant tout le tems de la trève. [] L'armée Musulmane s'étant donc mise en marche, prit la route d'Alep; elle passa par Arrestan, d'où elle se rendit à Hamah, place qui fut dans la suite le siége du fameux Albuféda, qui a sçu réunir en sa personne la qua lité de Prince, & celle d'Auteur très- habile en histoire & en géographie. [] En partant de Hamah, on prit la [] (Le Gouver- neur de Ken- nesrin rompt la trève.) route de Schaïzar, où Obéidah sus pendit sa marche, sur les nouvelles
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) qu'on vint lui apprendre, que le Gou verneur de Kennesrin avoit sollicité vivement l'Empereur de lui envoyer des secours, & que ce Prince devoit faire partir incessamment un corps considérable de troupes, sous la con duite de Giabalah. C'étoit le même à l'occasion duquel le Calife avoit donné ordre qu'on assiégeât Emesse, où il s'étoit retiré d'abord; il avoit ensuite été trouver l'Empereur, & lui avoit offert ses services contre les Ma hométans. [] (Il est tué à la tête d'un déta- chement.) [] Obéidah ayant été informé en mê me-tems, que le Gouverneur de Ken nesrin se préparoit à marcher au-de vant de ce secours, résolut dès cet instant de ne plus ménager un homme qui contrevenoit si ouvertement à la trève qu'on lui avoit accordée. Il chargea Khaled d'aller à sa rencon tre, & de lui couper le chemin. Le brave Khaled s'acquitta parfaitement de sa commission. Ayant trouvé le Gouverneur en marche, il l'attaqua, mit ses gens en déroute, & le tua lui- même de sa propre main. [] (Les habitans de Kennesrin se rendent tri- butaires.) [] La mort de cet Officier décida du sort de Kennesrin, il n'y eut plus de résistance de la part des habitans: ils
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se soumirent aux Arabes, & consen-( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) tirent d'être leurs tributaires. Obéi dah ayant mandé cette nouvelle au Calife, Omar lui fit à l'instant répon se pour le féliciter; & en même-tems il ordonna, qu'indépendamment du tribut, on exigeât quatre ducats de chaque habitant, sans aucune distinc tion. [] Après cette conquête, Khaled fut(Obéidah pil- le une cara- vanne.) chargé d'aller attaquer Emesse avec une partie de l'armée. Obéidah avec le reste des troupes, marcha du côté de Baalbec, pour faire le siége de cet te place. Il rencontra sur sa route une caravanne dont il se rendit maître. Les marchands qui la composoient ayant demandé au Général la permission de se racheter, il y consentit, & après en avoir reçu des sommes considéra bles, il leur rendit la liberté. [] Quelques-uns d'entr'eux ayant été se réfugier à Baalbec, instruisirent le Gouverneur de l'accident qui venoit d'arriver à la caravanne. Comme on étoit informé dans cette place du par tage des troupes Musulmanes, Herbis (c'étoit le nom du Gouverneur) crut être assez en forces pour attaquer le corps qu'Obéidah commandoit. Il ré-
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) solut donc de brusquer l'entreprise, dans l'espérance de recouvrer le riche butin qu'ils venoient de faire sur la caravanne: mais il s'en fallut bien que le succès répondît à ses espérances. Il fut entièrement défait; une grande partie de ses troupes fut massacrée, & le reste mis en déroute: lui-même ne put se sauver qu'avec des peines infi nies, & après avoir reçu quelques blessures assez considérables. [] (Siége de Baal- bec.) [] Obéidah poursuivant ses avantages, fit le siége de Baalbec; mais avant de commencer les attaques, il écrivit aux habitans, pour les engager de se rendre à composition. Il espéroit que l'événement qui venoit de se passer auroit fait impression sur les esprits, & que voyant arriver sous leurs rem parts un ennemi redoutable, ils ne demanderoient pas mieux que d'en trer en accommodement: mais les as siégés firent voir des dispositions tout- à-fait contraires aux intentions d'O béidah. On lut cependant sa lettre; mais le Gouverneur renvoya celui qui l'avoit apportée, sans lui donner au cune réponse. [] Ce procédé insultant choqua le Général Arabe, & il résolut de s'en
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venger, en attaquant la place avec( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) toute la vigueur possible. Ce siége fut extrêmement pénible pour les Musul mans. La saison qui étoit alors très- rigoureuse, se fit sentir bien plus vi vement à des troupes qui campoient sous des tentes, & qui d'ailleurs man quoient de ce qui auroit pu les pré cautionner contre le froid excessif qu'il faisoit alors. Cependant ils con tinuerent les attaques avec une ardeur surprenante; les assiégés de leur côté se défendirent avec un courage qui rendit inutiles les premiers efforts des assaillans. [] Le Gouverneur ayant été bientôt [] (Les assiégés font une sor- tie qui leur réussit.) guéri des blessures qu'il avoit reçues dans l'irruption qu'il avoit faite sur les Arabes avant leur arrivée à Baal bec, résolut de tenter une sortie. Il comptoit la faire avec d'autant plus de succès, que le Général Musulman qui n'avoit avec lui qu'une partie de ses troupes, les avoit encore parta gées en différens pelottons, dans l'in tention de diminuer les forces des as siégés, en les obligeant de les divi ser. [] Herbis qui avoit bien remarqué la disposition des troupes Musulmanes,
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) se proposa de n'attaquer qu'un côté; & de faire la sortie par la porte qui répondoit au quartier d'Obéidah. Il choisit un matin pour cette expédi tion; & il fit sa sortie précisément dans le tems que les Musulmans, selon l'ordre qu'ils en avoient reçu de leur Général, étoient occupés à prendre leur repas. Obéidah qui avoit appa remment quelque dessein pour ce jour-là, avoit ordonné qu'immédiate ment après la prière du matin, chacun pensât à prendre quelque nourriture. [] Cette entreprise fut malheureuse pour les Arabes. Les Baalbéciens les surprirent dans le tems qu'ils s'y at tendoient le moins, & ils en firent un carnage horrible; après quoi ils rentrerent promtement dans la ville, & emmenerent avec eux beaucoup de prisonniers. [] Obéidah extrêmement affligé de cet échec, prit aussitôt des mesures pour éviter dans la suite une pareille surprise. Il crut que s'étant campé trop près des remparts, cette proxi mité pouvoit lui être nuisible, parce qu'en effet on risquoit d'avoir à cha que instant l'ennemi sur les bras. Il y avoit d'ailleurs un autre inconvé
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nient, c'est que sa cavalerie n'avoit( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) pas assez d'espace pour agir. Il fit donc au plutôt reculer les tentes, & par cette précaution, il se mit hors de la portée des machines dont les ennemis s'étoient servis jusqu'alors avec assez de succès. [] Les Baalbéciens, encouragés par [] (Seconde sor- tie des Baal- béciens.) l'avantage qu'ils venoient de rempor ter, résolurent de tenter dès le len demain une seconde sortie. Le Gou verneur se mit à leur tête, & alla fondre avec impétuosité sur le quar tier d'Obéidah, où il eut d'abord presque autant de succès que la veille. Ils enfoncerent tout ce qui se présen ta devant eux, & firent reculer bien loin le Général Musulman. Mais les assiégés emportés par leur ardeur, ne firent pas réflexion qu'ils s'éloignoient aussi considérablement de leur place; ils pousserent toujours en avant, & touchoient enfin à l'instant où ils al loient mettre le quartier d'Obéidah dans une déroute entière, lorsque la présence d'esprit d'un Arabe rétablit les affaires en peu de tems. [] Sohaïd-ebn-Sabah ayant été blessé dès le commencement de cette atta que, s'étoit retiré heureusement du
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) champ de bataille, & avoit à grande peine gagné le haut d'une colline qui appuyoit le camp des Arabes, & d'où il lui fut facile de remarquer les mou vemens des deux armées. [] Lorsqu'il vit que le quartier d'O béidah plioit devant les ennemis, il s'avisa de son chef de mettre le feu à une certaine quantité de bois qu'il trouva sur cette colline, & il excita par ce moyen une fumée considéra ble, qui étoit le signal ordinaire dont se servoient les Arabes, quand ils vouloient rassembler leurs troupes pendant le jour, car la nuit c'étoit le feu qu'on employoit. [] (Obéidah re- çoit du se- cours.) [] Cette fumée ayant été apperçue par Dérar & Saïd qui étoient tran quilles dans leurs postes, ils se dou terent qu'il se passoit quelque chose d'important au quartier du Général, & qu'il avoit besoin de secours. Ils partirent aussitôt avec leurs gens, & arriverent à propos pour tomber sur les Grecs qui se croyoient déja assurés d'une victoire complette. [] Dérar & Saïd, en attaquant les Grecs, se posterent entr'eux & la vil le, de sorte qu'ils leur ôterent les moyens de s'y retirer. Herbis se
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voyant serré de si près, & hors d'es-( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) pérance de pouvoir faire sa retraite à Baalbec, forma aussitôt un bataillon(Le Gouver- neur poursui- vi se retran- che dans un Monastère.) quarré de ses troupes, & malgré les efforts des Arabes, il se fit jour à tra vers avec une bravoure infinie, & gagnant au plus vîte une hauteur sur laquelle il trouva les débris d'un vieux Monastère, il s'y réfugia & se mit en défense. [] Obéidah qui ne savoit point encore qu'il avoit été secouru, imagina que la retraite subite des Grecs dans le tems qu'ils paroissoient avoir tout l'a vantage, étoit une feinte, pour atti rer les Musulmans dans quelque em buscade. Ce fut ce qui le porta à dé fendre à ses gens de les poursuivre. [] Mais Saïd qui n'avoit pu savoir l'ordre du Général, continua toujours à harceler les Grecs, & les suivit jus que sur la hauteur, où il posta des troupes pour en garder les avenues. Pour lui il descendit promtement avec une vingtaine de ses soldats, & vint rendre compte au Général de la dis position de l'ennemi. [] Obéidah étonné de voir Saïd avec si peu de monde, craignit d'abord qu'il n'y eût eu aussi une irruption
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) dans le quartier de ce Capitaine, & que les soldats qu'il voyoit avec lui, ne fussent que des restes de sa défaite: il lui demanda avec émotion ce qu'é toient devenues ses troupes. Saïd lui ayant répondu qu'elles étoient consi gnées à la garde de la colline où ils tenoient les Grecs assiégés, Obéidah lui demanda pourquoi il s'étoit trou vé-là, & par quelle raison il avoit quitté son poste. Ce fut alors que Saïd lui parla du signal qui avoit été don né, & qu'il avoit regardé comme un ordre de sa part pour accourir à son secours. [] Le Général avoua que dans la crise où il s'étoit trouvé, il avoit souhaité trouver un moyen de faire donner le signal; mais que les circonstances ne le lui avoient pas permis. Du reste, il remercia Dérar & Saïd du secours qu'ils lui avoient donné; mais en mê me-tems il voulut savoir qui étoit ce lui qui avoit donné le signal, & il fit publier dans le camp, que celui à qui on avoit cette obligation, eût à se montrer. Sohaïd parut alors, & avoua ce qu'il avoit fait. Obéidah fit l'éloge de sa présence d'esprit: il défendit néanmoins très-expressément, que
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personne osât faire pareille chose à( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) l'avenir sans la permission du Général. En effet, il pouvoit en résulter beau coup d'inconvéniens. [] Pendant que Saïd étoit en confé rence avec Obéidah, on vint deman der quelques renforts, pour contenir les Grecs qu'on tenoit assiégés sur la colline. Herbis à la tête de ses gens avoit entrepris de regagner Baalbec, & il s'étoit déja jetté sur les Ara bes pour s'ouvrir un passage. On y disputoit le terrain avec une valeur égale; cependant on représenta au Général qu'il y avoit tout à craindre, si l'on ne faisoit filer des troupes de ce côté-là. [] Obéidah chargea Saïd de retour ner au plutôt trouver ses gens; il lui donna quelques troupes pour l'accom pagner, & lui promit qu'à l'instant il alloit lui envoyer de nouveaux ren forts sous la conduite de Dérar. [] L'arrivée de ces secours rallentit(Le Gouver- neur de Baal- bec entre en conférence.) l'ardeur des Grecs: ils se retirerent du combat, & se retrancherent dans les masures de leur Monastère. Les Arabes les y resserrerent de façon, qu'Herbis ne voyant aucun jour pour s'en tirer, prit le parti de négocier
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) avec l'ennemi. Il eut une conférence avec Saïd sur les conditions qu'il exi geroit pour accorder toute sureté à lui, à ses gens, & à la ville de Baal bec. [] Saïd lui répondit qu'il ne pouvoit traiter que de ce qui le regardoit per sonnellement, & ceux qui l'accompa gnoient; qu'à cet égard, il exigeoit de lui, ou qu'il se fit Musulman avec tout son monde, ou que du moins il s'engageât avec eux à ne jamais porter les armes contre les Arabes. Il ajouta par rapport aux habitans de Baalbec, que cet article regardoit le Général, & que s'il vouloit traiter avec lui, il se chargeroit de le présenter à Obéi dah. [] Herbis y ayant consenti, Saïd le conduisit au Général. En passant à travers le camp des Arabes, il fut fort étonné de voir que les troupes n'étoient pas aussi nombreuses qu'il se l'étoit imaginé, & il ne put s'empêcher d'en témoigner sa surprise en abordant Obéidah. Ce Général lui répondit que les Chrétiens y seroient toujours trompés, parce que les Anges ve noient au secours du petit nombre des Fidéles, ainsi qu'il étoit arrivé à la
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bataille de Bébre,* & dans toutes les( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) expéditions militaires du Prophéte. [] Le Gouverneur n'étant pas en situa-(Conditions accordées à ceux de Baal- bec.) tion de contredire une vision de cette espéce, passa aux articles du traité. Il offrit au nom des habitans de la place une somme considérable, & une grande quantité d'habits précieux. Le Musulman l'interrompit, pour lui di re qu'il falloit doubler la somme & les présens. Il ajouta ensuite pour con ditions, que les habitans se ren droient tributaires; qu'ils remet troient toutes les armes qu'ils pou voient avoir; qu'ils n'attaqueroient ja mais les Arabes ni directement ni in directement; qu'ils ne prendroient point de service contre eux chez l'Em- 26
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) pereur, & enfin, qu'ils ne bâtiroient ni Eglises ni Monastères. [] Herbis trouva ces conditions un peu dures; mais le Général ne parois sant pas en disposition de se relacher sur aucun des articles, il fallut s'y sou mettre. Le Gouverneur obtint pour toute faveur, que celui qui seroit nommé pour la levée du tribut n'en treroit point dans la ville, mais qu'il camperoit au dehors. On en fit une mention expresse dans le traité, & le Gouverneur rentra aussitôt dans la ville pour le faire ratifier par les ha bitans. [] Ce traité excita beaucoup de bruit dans la place; on trouva que l'on ac cordoit trop aux ennemis, & enfin personne ne voulut y donner son con sentement. Les habitans se radouci rent néanmoins, lorsque le Gouver neur leur eut fait entendre qu'ils ne pourroient sauver leur vie & leur li berté que par ce moyen; & que ce seroit exposer la ville à être mise à feu & à sang, par un ennemi redouta ble qui tôt ou tard viendroit à bout de son entreprise. Il ajouta qu'à l'é gard des sommes que l'on devoit payer aux Arabes, il ne demandoit pas
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mieux que de se prêter pour leur ai-( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) der à faire ce payement, & il leur promit d'y entrer pour un quart. Cet te proposition ramena tous les esprits, & enfin le traité fut accepté. [] Herbis retourna auprès d'Obéidah pour lui faire part de ce qui venoit de se passer, & à l'égard du payement, il demanda quelques jours pour ra masser cet argent. Le Général y con sentit, & chargea le Gouverneur lui- même d'aller faire cette levée; il retint près de lui en qualité d'otages les Grecs qui l'avoient accompagné. Herbis revint au tems marqué, & dé livra les sommes dont on étoit conve nu: en conséquence les otages lui furent rendus, & ils retournerent avec lui dans la place. [] Obéidah partit aussitôt pour se ren- [] (Rafi est éta- bli Gouver- neur de Baal- bec.) dre à Emesse; mais auparavant il don na le gouvernement de Baalbec à Rafi-ebn-Adallah, un de ses meilleurs capitaines. Cependant pour ne point contrevenir à l'article qu'il avoit ac cordé aux instances d'Herbis, il or donna à Rafi de ne point entrer dans la place, & de se contenter de veiller à ce qui se passeroit dans tout ce ter ritoire: il lui recommanda sur-tout
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) d'empêcher que les troupes qu'il lui donnoit pour former sa garnison ne fissent aucun dégât dans les environs. A l'égard des autres places du voisi nage qui n'avoient encore aucun trai té avec les Musulmans, il donna toute liberté d'y faire le ravage. [] Rafi exécuta ses ordres avec beau coup de fidélité. Les habitans de Baalbec voyant qu'ils n'avcient rien à craindre sous un tel capitaine, vinrent lui faire leur cour dans son camp, & l'on vit alors les Arabes & les Grecs vivre ensemble dans une parfaite in telligence. Ils se rendirent mutuelle ment de très-grands services; car les Arabes qui couroient la campagne revenoient souvent chargés d'un bu tin considérable, dont la plus grande partie leur étoit quelquefois inutile. Ils trouverent moyen de s'en débar rasser, par la correspondance qu'ils entretenoient avec les habitans: ceux- ci leur achetoient ce qu'ils avoient de trop, & ce commerce devint à la fin très-avantageux pour les uns & pour les autres. [] (Herbis est tué dans une émeute.) [] Herbis voyant le gain considérable que faisoient les habitans, voulut, y entrer pour quelque chose, en consé
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quence de ce qu'il avoit bien voulu se( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) sacrifier pour eux, en payant lui seul un quart du tribut. Il leur représenta que par honneur & par reconnoissan ce, ils devoient lui accorder un dixié me dans leur profit. Les habitans y consentirent unanimement. Le Gou verneur voyant avec quelle facilité on lui avoit accordé sa demande, & fai sant d'ailleurs réflexion qu'il seroit en core long-tems à recouvrer les avan ces qu'il avoit faites, il revint à la charge, & au-lieu du dixiéme il pré tendit avoir le quart. Les habitans re jetterent cette proposition. Herbis s'emporta, les esprits s'aigrirent, & enfin il s'éleva une émeute dans la quelle le Gouverneur fut massacré. Le tumulte que cette affaire avoit [] (Les Baalbé- ciens reçoi- vent les Ara- bes dans leur ville.) excité dans la ville fut si grand, qu'on l'entendit même du camp des Arabes. Rafi envoya au plutôt dans la place pour savoir ce qui s'y passoit, & il chargea en même-tems son envoyé d'offrir sa médiation, si elle pouvoit être de quelque utilité. Les habitans l'informérent de la conduite de leur Gouverneur: ils en parlerent comme d'un tyran dont ils s'étoient heureuse ment débarassés, & ils firent offrir à
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) Rafi de le recevoir dans la ville, & de l'installer à la tête du Gouverne ment, s'il vouloit l'accepter. [] Rafi fut très-flaté de l'honneur qu'ils lui faisoient; mais il leur fit dire qu'il ne pouvoit l'accepter qu'avec le con sentement de son Général. Il envoya aussitôt avertir Obéidah de la démar che des Baalbéciens. La réponse fut entièrement conforme à leur deman de, & le Général en permettant à Rafi de prendre le gouvernement de Baalbec, fit l'éloge de la sagesse de sa conduite, qui avoit fait assez d'im pression sur les Grecs pour leur faire souhaiter de vivre sous la domination des Musulmans. (Siége d'E- messe.) [] Le Général Musulman étoit alors devant Emesse, dont il commença le siége dès que la trève fut expirée. Il les fit sommer auparavant d'embrasser la religion de Mahomet, ou de se ren dre tributaires, ou enfin de décider le différend par une bataille. Toutes ces propositions ayant été rejettées, on poussa les attaques avec assez de vi gueur; mais les assiégés se défendirent avec une bravoure qui déconcerta les Musulmans: il y eut même plusieurs sorties dont l'avantage fut entière
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ment pour les Emessiens.( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) [] Cette résistance opiniâtre fit pres sentir que le siége seroit long & san-(Stratagême dont les Ara- bes se servent pour prendre Emesse.) glant. Obéidah auroit bien voulu n'a voir pas pensé sitôt à cette entreprise. Un de ses Capitaines le voyant dans cette perplexité, lui proposa de faire usage d'un stratagême dont il tireroit peut-être un grand avantage pour la suite. Ce fut de proposer aux habitans de lever le siége, s'ils vouloient seu lement fournir à son armée des vivres & du fourage pour une marche de cinq à six jours qu'il comptoit em ployer à faire sa retraite. Obéidah ayant gouté cet avis, fit parler aux Emessiens, & leur promit, moyen nant cette condition, de partir à l'ins tant pour marcher à d'autres con quêtes. [] Les Emessiens qui ne demandoient pas mieux que d'être débarassés des Musulmans, accepterent volontiers la proposition, & envoyerent aussitôt toutes les provisions qu'on pouvoit souhaiter. Lorque cela eut été exécu té, Obéidah leur fit dire que la mar che qu'il comptoit faire pouvant être plus longue qu'il ne l'imaginoit, il acheteroit volontiers le reste de leurs
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) denrées s'ils vouloient s'en défaire. Les Emessiens donnerent encore dans ce piége, & vendirent très-cherement tout ce qu'ils avoient de provisions. Le Général ne chicana point sur le prix, & leur donna tout ce qu'ils de manderent. [] (Les Arabes prennent Ares- tan par strata- gême.) [] Il partit effectivement comme il l'avoit promis, & s'en alla du côté d'Arrestan, qu'il fit sommer de se rendre. Cette demande ayant été re jettée, Obéidah feignit de ne pas vouloir actuellement s'arrêter à faire le siége de cette place; il fit seulement demander au Gouverneur de lui per mettre de laisser chez lui quelques gros bagages, qui ne pouvoient que l'embarasser dans sa marche. Cette proposition fut acceptée avec plaisir. Aussitôt Obéidah fit transporter vingt coffres dans lesquels il y avoit vingt hommes d'élite. Ces coffres parois soient munis de fortes serrures, bien fermées par les dehors; mais ils étoient faits de façon que ceux qui y étoient renfermés pouvoient aisément se met tre en liberté. [] Obéidah partit à l'instant avec ses troupes; mais il eut soin de laisser Khaled en embuscade à peu de distan
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ce de la ville, avec un détachement( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) de troupes sur lesquelles on pouvoit compter pour le succès du stratagême qu'on vouloit jouer. Le Gouverneur & les habitans de cette place, char més de voir les Arabes s'éloigner de chez eux, allerent aussitôt à l'Eglise, rendre graces à Dieu du départ d'en nemis si redoutables. Mais pendant qu'ils étoient occupés à faire des priè res, les vingt hommes qui étoient dans les coffres en sortirent, & s'é tant saisis de la femme du Gouver neur qui étoit restée chez elle, ils la contraignirent de leur donner les clefs de la place. Ils coururent au plus vîte à la porte qui répondoit du côté de l'embuscade, & l'ayant ouverte, ils se mirent à crier Allah acbar. Khaled & son monde accoururent à ce cri, & se préparerent à faire main basse sur quiconque voudroit leur ré sister; mais la surprise que causa un tel événement fut si grande, que person ne ne pensa à mettre les armes à la main. [] Cette inaction sauva les habitans [] (La ville de Schaïzar se rend.) du massacre. On s'empara seulement de la place, sans y exercer aucune violence. Obéidah y laissa une garni-
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( Omar. Hégire 14. Ere Chr. 635.) son de deux mille hommes, & il partit ensuite pour aller faire le siége de Schaïzar. Les Musulmans n'eurent pas la peine d'attaquer cette place; elle se rendit d'elle-même. Le Gouver neur avoit pourtant voulu se mettre en défense, & avoit même usé rigou reusement de son autorité pour faire prendre les armes; mais ses procédés violens ne firent que le rendre odieux aux habitans. Ils se jetterent sur lui & le massacrerent avec quelques-uns de ses partisans, & ils ouvrirent ensuite leurs portes à Obéidah. [] Ce Général fut si content de leur soumission, qu'il déclara qu'il n'obli geroit aucun d'eux de changer de re ligion. Il ajouta néanmoins que ceux qui voudroient embrasser le Musulma nisme seroient exemts pendant deux années de payer aucun tribut, & que ceux qui persisteroient dans le Chri stianisme ne jouiroient de cette exem tion que pendant l'espace d'une an née. (Hégire 15. Ere Chr. 636.) [] Après ces conquêtes, Obéidah crut pouvoir retourner à Emesse. Il [] (Les Arabes reviennent de- vant Emesse.) avoit promis de s'en éloigner, il l'a voit fait: ainsi il prétendoit ne pas manquer à sa parole, en reparoissant
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devant cette place. Le Gouverneur ne( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) pensoit pas de même, aussi fit-il de vifs reproches aux Musulmans, sur ce qu'on ne gardoit pas la foi des traités. Il y eut à ce sujet une députation à laquelle Obéidah répondit pour se justifier, qu'il avoit à la vérité donné sa parole de s'éloigner d'Emesse; mais qu'il ne s'étoit point du tout engagé à n'y pas revenir. [] Le Gouverneur sentit alors la faute [] (Ils sont dé faits dans une sortie.) qu'il avoit faite de se dégarnir des mu nitions qu'il avoit amassées pour la dé fense de sa place; mais comme il ne s'agissoit point de perdre le tems en d'inutiles regrets, il prit le parti de se défendre avec toute la vigueur possi ble. Il voulut même tenter la fortune en rase campagne. Ses premieres dé marches eurent le plus grand succès. Etant sorti de la ville avec cinq mille hommes seulement, il alla hardiment attaquer les Arabes, quoiqu'ils fussent bien supérieurs en forces. Il culbuta les premiers rangs, & répandit l'al larme dans tout le reste. Il périt un nombre considérable de Musulmans sous le fer des Emessiens, & leur ar mée auroit été mise dans une entière déroute, sans les efforts surprenans du
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) brave Khaled qui rallia les fuyards, & fit dans cette importante occasion une manœuvre si bien entendue, qu'il vint à bout de contenir l'ennemi, & de l'empêcher de pousser plus loin ses avantages. [] Ce brave Capitaine courut les plus grands risques dans cette conjoncture. Il fut entr'autres assailli par un cavalier Grec, contre lequel il se défendit avec beaucoup de résolution. Il donna mê me dans ces circonstances une preuve sensible d'adresse & de force. Son épée s'étant brisée dans ce combat, il fut assez habile pour éluder les coups de son adversaire, & le saisissant au corps, il le serra si violemment entre ses bras qu'il l'étouffa & le jetta mort sur la place. [] Les Emessiens, quoique vainqueurs, se trouverent si fatigués d'un choc aussi violent, qu'ils se retirerent dans la place, bien résolus de reprendre leurs avantages dès que les troupes se seroient un peu reposées. Ils reparu rent en effet dès le lendemain, & pré senterent une seconde bataille aux Musulmans; mais le succès fut bien différent. [] (Seconde sor- tie dans la-) [] Obéidah avoit eu une longue con
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férence avec Khaled, sur les moyens( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) dont il falloit s'y prendre pour répa rer la honte du jour précédent; car [] (quelle les Emessiens sout défaits.) on s'attendoit bien que l'ennemi en couragé par une victoire, ne manque roit pas de chercher au plutôt les occa sions d'en remporter une seconde. Tout bien examiné, l'avis de Khaled fut qu'Obéidah laisseroit avancer l'en nemi; qu'à son approche il feindroit de plier, & de faire retraite; qu'à un certain signal dont ils convinrent en semble le Général feroit faire volte- face à ses troupes, & occuperoit les Emessiens; & que pendant ce tems-là, & dès l'instant même du signal, Kha led avec un corps de réserve paroîtroit subitement, & qu'en se mettant entre la place & les Emessiens, il les atta queroit par derriere, & les mettroit ainsi bientôt hors d'état de résister. [] Ce stratagême réussit dans tous les points. Les Emessiens firent leur sor tie ayant à leur tête le Gouverneur de la place, qui étoit remarquable ce jour- là par la richesse de ses habits, & plus encore par l'air de confiance que lui inspiroit l'idée d'une victoire qu'il regardoit comme certaine. Le com bat ne fut pas long-tems à s'engager.
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) Obéidah, après quelque résistance; fit insensiblement retirer ses troupes. Les Emessiens foncerent dessus avec plus d'ardeur qu'auparavant: mais dans le même instant Khaled alla les pren dre en queue, & les obligea de faire face de tous côtés. Les Emessiens sou tinrent ce choc avec beaucoup d'in trépidité; mais le Gouverneur & plu sieurs de leurs plus braves Officiers ayant été tués, ou mis hors de combat, les troupes perdirent absolument cou rage, & se laisserent massacrer sans presque faire de résistance. [] Le carnage auroit été loin, sans une sortie de quelques détachemens, qui accoururent au secours de leurs com patriotes. Les Musulmans furent obli gés alors de se réunir pour tenir tête à ces nouvelles troupes. Mais elles ne cherchoient point à attaquer; elles se contenterent de faire bonne contenan ce, & de tenir ferme pendant quel que tems, pour rassembler les fuyards, & recevoir ceux qui avoient échappé au fer de l'ennemi. Ils se retirerent en suite dans la place avec les débris de leurs troupes. [] (Les Emessiens capitulent.) [] Cet échec déconcerta tellement les Emessiens, qu'ils ne penserent plus à
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se défendre. Au contraire toutes les( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) voix se réunirent pour traiter avec les vainqueurs. Ils en obtinrent les conditions les plus favorables. Obéi dah content de les voir se rendre tri butaires, leur laissa d'ailleurs toute li berté; & pour faire voir quelle étoit la confiance qu'il avoit en leur parole, il ne voulut point entrer dans la ville, ni même y laisser de garnison. [] Il est vrai qu'il avoit une bonne rai-(L'Empereur Grec envoie une armée contre les Arabes.) son pour n'en pas laisser, & même pour ne pas s'amuser à prendre posses sion de cette place. La nouvelle ve noit d'arriver que l'Empereur en voyoit contre les Musulmans une nom breuse armée; & l'on devoit s'atten dre à une bataille dont le succès pou voit être décisif. Il étoit donc impor tant de ne se point dégarnir de trou pes, & de les tenir toujours en halei ne pour faire face à un ennemi, qui avoit fait, disoit-on, les derniers ef forts pour rassembler une armée supé rieure à toutes celles qu'il avoit eues jusqu'àlors. Héraclius en avoit donné le commandement à un Seigneur que les Historiens orientaux appellent Ma han. Mais on conjecture par les dates que c'étoit celui que les Grecs nom-
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) ment Manuel, le plus grand Capitaine de son tems. [] Cette armée fut renforcée dans sa marche par des troupes que lui amena Giabalah, le même qui avoit encouru la disgrace d'Omar, comme je l'ai dit plus haut. Mahan mit ces troupes à la tête des siennes. Il en comptoit tirer d'autant plus d'utilité, que les soldats qui formoientce renfort étoient Arabes de nation, & par conséquent de même pays que les Musulmans, dont ils con noissoient mieux que tous autres la maniere de combattre. Ces Arabes étoient Chrétiens, & professoient tous la même religion que les troupes de l'Empereur. [] Mais cette armée qui venoit pour soulager les Chrétiens, & les délivrer de l'oppression des Musulmans, mit le comble au malheur des Provinces par où elle passoit. Les soldats pilloient & maltraitoient les habitans, & leur licence effrénée devint si insupporta ble, que les peuples se trouvoient ré duits à préférer la domination des Ma hométans. C'est aussi ce qui donna à ceux-ci beaucoup de facilité pour avancer leurs conquêtes. [] (Les Arabes déliberent sur) [] Les Musulmans eurent pourtant d'a
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bord quelques inquiétudes, sur l'arri-( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) vée de l'armée Impériale. Il y en eut qui proposerent de retourner en Ara- [] (le parti qu'ils doivent pren- dre.) bie pour y recruter les troupes. C'étoit assez l'avis d'Obéidah; mais la crainte qu'il eut d'être blamé du Calife, l'em pêcha d'appuyer ce sentiment. D'ail leurs le plus grand nombre des Mu sulmans vouloient rester où ils étoient, & attendre qu'on les attaquât. Ils ne pouvoient se résoudre à quitter la Sy rie, province si riche & si fertile, remplie de tous côtés de villes super bes dont ils avoient conquis la plupart à la pointe de leurs épées, pour re tourner dans leur pays qui étoit pau vre & désert, & situé sous un ciel brulant, & dans un terrain aride. [] Ces différens avis ayant été agités dans un conseil, Khaled prit un mi lieu, auquel tout le monde se rendit. Après avoir représenté qu'il seroit in décent de se retirer en Arabie comme des fugitifs, il fit voir en même tems qu'il y avoit trop de danger à rester où l'on se trouvoit actuellement, à cause de la proximité de Constantin fils de l'Empereur, qui étoit alors à Césarée à la tête de quarante mille hommes: Que Mahan étoit arrivé dans le voisi-
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) nage de ce Prince avec l'armée Im périale, tandis que d'un autre côté Giabalah s'approchoit pour se joindre aux Impériaux: Qu'ainsi le plus sim ple étoit de s'en aller à Yermouk*; que se trouvant alors dans un pays qui leur appartenoit, & d'ailleurs peu éloigné de l'Arabie, ils pourroient fa cilement recevoir les secours qu'on voudroit leur envoyer; ou même s'y retirer, si le sort des armes leur étoit contraire. [] Cet avis fut trouvé si prudent, que tous les suffrages se réunirent en sa faveur. Les ordres furent donnés aussi tôt, & l'armée Musulmane se mit en marche, pour se rendre à Yermouk, où elle se retira aussi tranquillement que si elle n'avoit point eu d'ennemis à craindre. [] Constantin n'eut pas plutôt été in formé de la retraite des Arabes, qu'il envoya faire des reproches au Géné ral de l'Empereur, de ce qu'il ne les avoit pas attaqués dans leur marche. Mais il fut fort étonné, lorsque Mahan lui fit dire qu'il n'avoit fait que suivre les ordres d'Héraclius; que ce Prince lui avoit recommandé de ne rien en- 27
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treprendre contre les Musulmans, sans( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) avoir auparavant tenté tous les moyens de faire la paix avec eux. [] En effet, ce Général entra en négo ciation avec Obéidah, & lui fit faire différentes propositions qui furent tou tes rejettées. Le Musulman de son cô té voulut aussi traiter avec Giabalah, & l'engager du moins à garder la neu tralité; mais celui-ci refusa de se prê ter à aucun accommodement. Khaled indigné de voir un Arabe [] (Khaled défait les troupes commandées par Giabalah.) aussi acharné contre ses compatriotes, conseilla à Obéidah de le faire atta quer promtement, avant qu'il pût se joindre à l'armée Impériale. Il se chargea lui-même de l'entreprise, & ne demanda que peu de monde pour l'exécuter. Obéidah y ayant consen ti, Khaled alla à la rencontre de Gia balah; & tombant sur lui avec son in trépidité ordinaire, il enfonça son corps de troupes, & le contraignit de prendre la fuite. Mais ce ne fut ce pendant qu'après une vigoureuse ré sistance qui couta cher aux Musulmans; car indépendamment des braves sol dats qui périrent dans cette occasion, on leur fit plusieurs prisonniers, du nombre desquels étoient Yésid, Rafi
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) & Dérar, tous gens de marque, & que l'on pouvoit regarder comme l'é lite des Officiers. [] La défaite de Giabalah étoit pour le Calife une nouvelle trop intéressan te pour qu'on la lui laissât ignorer long- tems. Obéidah écrivit en diligence à Omar pour lui faire part de ce succès, & en même-tems il le pria de lui en voyer promtement des secours con tre l'armée formidable des Chrétiens. [] (Le Calife en- voie un ren- fort, qui dans sa marche bat un parti Grec.) [] Omar fit partir sur le champ huit mille hommes, dont il donna le com mandement à Saïd-ebn-Amir. Ce Ca pitaine, selon les ordres qu'il avoit reçus, fit la plus grande diligence pour se rendre auprès d'Obéidah: mais s'étant égaré sur sa route, il don na dans un détachement de Grecs qui étoit commandé par le Gouverneur d'Amman. Cette rencontre retarda sa marche; ce ne fut néanmoins qu'au tant de tems qu'il en fallut pour enga ger une action, dans laquelle toute l'infanterie Grecque fut taillée en pié ce. Le Gouverneur ayant échappé au carnage avec sa cavalerie, fut arrêté dans sa fuite par un parti Arabe qui battoit la campagne pour chercher à piller. Il y eut alors une nouvelle
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action, dans laquelle le Gouverneur &( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) la plus grande partie de ses cavaliers resterent sur la place. [] Saïd & ses gens qui suivoient les fuyards furent doublement charmés d'une rencontre qui en mettant le comble à leur victoire, leur fournis soit une occasion de s'instruire de la route qu'ils devoient tenir pour se rèndre au plutôt auprès du gros de l'armée. Mais avant de se remettre en marche, ils couperent les têtes d'un grand nombre de cavaliers qui avoient été tués dans le combat, & après les avoir dépouillées de leur peau, ils les mirent au bout de leurs lances, & se rendirent ainsi au camp, portant avec eux ces hideux trophées de leur vic toire. [] L'arrivée de ces renforts, & les avantages que les Musulmans venoient de remporter, firent faire bien des réflexions au Général de l'armée Grec que. Quelque infructueuse qu'eût été sa premiere négociation, il résolut d'en tenter une seconde, & il envoya prier Obéidah de lui envoyer quel qu'un de confiance avec qui il pût conférer. [] Khaled s'étant offert pour cette
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) commission, Obéidah l'en chargea avec plaisir, & il partit aussitôt pour (Conférence entre Khaled & Mahan.) se rendre au camp des Grecs avec quelques Officiers de considération. Mahan les reçut dans sa tente, où il étoit assis sur une espéce de trône, auprès duquel il avoit fait préparer des siéges pour Khaled, & pour les per sonnes de sa suite; mais ceux-ci re pousserent les siéges, & s'assirent par terre. Le Général Grec paroissant sur pris de ce qu'ils refusoient de se ser vir des siéges qu'il leur avoit destinés, Khaled lui dit que l'usage des Musul mans à cet égard étoit bien plus no ble que celui des Chrétiens: Que la terre étoit le siége que Dieu avoit destiné à son Apôtre Mahomet, & que ce Prophéte l'avoit laissée aux Musul mans ses disciples. [] L'Auteur Arabe qui nous instruit de ce détail & de beaucoup d'autres, tous aussi peu importans, ne nous dit rien de l'objet principal de cette conféren ce. Il résulte seulement de son récit, que la conversation de ces deux Capi taines fut entrecoupée de politesses & d'invectives, qui n'avoient aucun rap port au but qu'ils auroient dû se propo ser.
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[] Mahan fit d'abord des complimens( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) à Khaled. Après l'avoir entendu par ler pendant quelque tems, il lui dit que jusques-là, il avoit toujours re gardé les Arabes comme une nation grossière, & peu civilisée; mais que la conversation qu'il venoit d'avoir avec lui, détruisoit absolument ce préjugé, & lui donnoit une idée bien différente de celle qu'on avoit d'eux parmi les Grecs. [] Khaled convint qu'effectivement les Arabes avoient toujours passé pour grossiers, & qu'ils l'étoient encore dans le tems que Mahomet commença à paroître; mais que depuis que ce Prophéte les avoit éclairés des lumiè res du Ciel pour les conduire dans la voie de la vérité & du salut, les cho ses avoient bien changé de face. [] Mais il ne tarda pas lui-même à faire voir que ce prétendu change ment n'étoit pas si réel qu'il s'en van toit. Car la conversation s'étant un peu échauffée entre eux, Khaled dit sans façon au Général Grec, qu'il comptoit bien le voir un jour mener à Omar la corde au col pour être dé capité en présence du Calife. Il est à présumer que Khaled ne se portoit à
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) ces extrémités qu'à l'occasion des dis putes qu'avoient excitées les différens articles qui faisoient l'objet de cette conférence. L'Auteur Arabe ne four nit aucune lumière à ce sujet, qui mé ritoit cependant quelqu'attention. [] Mahan, justement indigné des pro pos de Khaled, lui répondit en colère, que sans le droit des gens qu'il res pectoit dans sa personne, il lui feroit payer de sa tête le discours insolent qu'il venoit de tenir; mais que ne voulant pas, par considération pour son caractère d'Envoyé, se vanger sur sa personne, il alloit le faire sur les prisonniers qu'il avoit entre ses mains; & aussitôt il donna ordre qu'on les lui amenât. [] Prenez bien garde à ce que vous voulez faire, répliqua le Musulman en furie, car je vous jure par Maho met, que si vous mettiez en devoir d'exécuter ce que vous dites, je vous tuerois vous-même de ma propre main. Il mit aussitôt l'épée à la main d'un air menaçant, & les Arabes qui étoient avec lui en firent de-même. [] Mahan ne jugea pas à propos de pousser les choses plus loin. Au con traire, il se radoucit entièrement, &
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il reprit la conversation avec autant de( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) tranquillité que s'il n'avoit eu aucun sujet d'aigreur. Ils terminerent même la conférence par des complimens, & par des présens réciproques. Khaled ayant remarqué qu'une tente d'écar late qu'il avoit fait dresser pour lui dans le camp des Grecs, faisoit plai sir à Mahan, il la lui offrit de bonne grace. Le Général Grec l'accepta, & lui donna en revanche les prisonniers qu'il avoit menacés de faire décapiter il n'y avoit qu'un instant. Il voulut y joindre d'autres présens, mais Khaled les refusa. Il étoit trop content de re couvrer les prisonniers qu'on lui ren doit. C'étoient les mêmes qui avoient été enlevés par Giabalah, & que ce Capitaine avoit fait conduire aussitôt au camp Impérial. [] L'Auteur Arabe qui s'attache à rapporter de menus détails, n'a pas daigné nous donner aucun éclaircisse ment sur le fonds même de cette négo ciation. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y eut point d'accommodement, & l'on se prépara de part & d'autre à décider le différend par la fameuse bataille d'Yermouk qui fut donnée peu après.
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) [] Obéidah donna dans cette occasion des preuves sensibles de sa grandeur [] (Obéidah céde à Khaled le comman- dement de l'armée.) d'ame, & du zéle qu'il avoit pour le bien public. Ce Général enten doit assez bien l'ordonnance d'une marche & d'un campement, & la disposition d'une armée: du reste il étoit peu propre à figurer dans le fort d'une action. Ce n'est pas qu'il man quât absolument de courage, mais il étoit facile d'en avoir plus que lui; & ce qui le distinguoit de beaucoup d'autres qui pouvoient lui ressembler, c'est qu'il se rendoit justice à cet é gard. [] Voyant donc que la bataille qu'on se préparoit à donner, alloit décider du sort de la Syrie, il reconnut pu bliquement la supériorité de courage de Khaled, en lui remettant le com mandement de l'armée. Pour lui il se mit à l'arrierre-garde, sous le dra peau jaune qu'Aboubécre lui avoit donné à son départ pour la Syrie. C'étoit le même sous lequel Mahomet avoit combattu dans la guerre que ce Prophéte fit aux Juifs de Syrie. [] D'ailleurs, il étoit important qu'il y eût à l'arrierre-garde un Capitaine qui eût assez d'autorité pour contenir
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les Arabes, & les empêcher de lâcher( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) pied; car dans les dernieres actions qui s'étoient passées entre eux & les Grecs, on avoit observé que les pre miers chocs étoient difficiles à soute nir. Les Arabes paroissoient les ap préhender, & l'on ne pouvoit com pter sur eux que lorsque l'action étoit bien échauffée. [] La même chose arriva au commen-(Bataille d'Yermouk gagnée par les Arabes.) cement de l'affaire d'Yermouk. L'aîle droite de la cavalerie Musulmane fut enfoncée: la plupart prirent la fuite; mais on les força bientôt de retourner au combat. Les femmes Arabes qui étoient postées à l'arrierre-garde, ar rêterent les fuyards. Il y en eut mê me quelques-uns qu'elles traiterent cruellement, pour avoir tenté de fran chir la barrière qu'elles leur oppo soient. Elles ne firent alors acception de personne; & Sofian lui-même, l'un des braves Capitaines que les Musulmans eussent parmi eux, ayant été contraint de céder à la force, & de faire une retraite qui pouvoit res sembler à une fuite, ces braves guer rieres ne l'épargnerent pas plus qu'un autre, & il y en eut une qui n'ayant point alors d'armes pour le frapper, se
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) servit d'un piquet de tente, dont elle lui donna un coup vigoureux qui l'em pêcha de fuir plus loin. [] Les Musulmans eurent beaucoup de désavantage dans cette premiere journée, (car on se battit plusieurs jours de suite,) mais ils reprirent un nouveau courage dans les jours sui vans; & après plusieurs actions san glantes, dans lesquelles les Grecs se battirent avec toute la fureur qu'inspi re le désespoir, ces derniers furent contraints de céder à la bravoure des Arabes, qui honteux d'avoir paru plier aux premiers efforts de l'ennemi, ré parerent glorieusement dans la suite les fautes qu'ils avoient pu commettre au commencement des attaques. [] Obéidah, qui dans cette conjonctu re avoit eu l'attention de laisser Kha led le maître de toutes les opérations militaires, ne se démentit point dans tout le cours des différentes actions qui se succederent les unes aux autres. Il eut soin seulement de faire exacte ment la prière dans le camp, de visi ter les blessés; il en pansa même plu sieurs de ses propres mains. Du reste il ne se mêla en aucune maniere de ce qui pouvoit concerner les fonctions
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de Général; charge en effet, qui ne( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) le regardoit plus, puisqu'il l'avoit pru demment cédée à un autre. [] L'armée Grecque ayant été mise dans une entière déroute, les Mu sulmans demeurerent les maîtres du champ de bataille, & ne craignirent plus de rencontrer d'obstacles qui pussent les troubler dans la possession des riches provinces de la Syrie. Obéidah reprit alors le commande ment des troupes, & après les avoir laissé reposer quelque tems à Yer mouk, il les conduisit à Damas, d'où il écrivit au Calife pour l'informer des succès des Musulmans. [] Si l'on s'en rapporte au détail de [] (Lettre par laquelle Obéi- dah informa le Calife du succès de la bataille.) cette lettre, il n'étoit pas étonnant que les Arabes fussent demeurés seuls maîtres de toute la province de Syrie. Il ne devoit plus rester de troupes pour la défendre, après le terrible échec qui venoit d'arriver aux Grecs. Le nombre des morts se monta de leur côté à cent cinquante mille hom mes; on leur fit quarante mille pri sonniers, du nombre desquels étoit Ma han leur Général, qui fut tué à Damas peu après. Il n'y eut de la part des Musulmans que quatre mille trente
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) hommes qui resterent sur la place. [] Outre ce nombre prodigieux de Grecs qui avoient péri sur le champ de bataille, les Musulmans massacre rent dans les campagnes tout ce qui étoit en état de les troubler dans leur conquête. Nous avons, dit Obéidah au Calife, entièrement détruit ceux qui s'étoient retirés dans les montagnes & dans les déserts. Nous avons fermé tous les passages, & Dieu nous a ren du maîtres du pays des Chrétiens, de leurs richesses & de leurs enfans. Ce Général termine ainsi sa lettre: Ecrit de Damas où nous sommes venus après la victoire, & où j'attens vos ordres touchant le partage du butin, &c. [] Des nouvelles aussi intéressantes ne pouvoient que causer une joie infinie aux habitans de Médine, & au Calife en particulier, qui écrivit aussitôt à Obéidah pour le complimenter sur la victoire. Il le chargea de faire con noître à tous les Musulmans de son armée, combien il étoit reconnois sant des services qu'ils venoient de rendre à leur patrie; & il finit sa let tre, en recommandant au Général de faire reposer ses troupes à Damas jusqu'à nouvel ordre. A l'égard du
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butin, il n'en dit pas un mot.( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) [] Obéidah prit sur lui d'en faire le partage avec le plus d'équité qu'il lui(Obéidah fait le partage du butin.) fut possible; & il eut la satisfaction de se voir approuvé du Calife, lors qu'il lui eut mandé la disposition qu'il avoit cru devoir en faire. Après avoir donné environ un mois pour le rafraî chissement des troupes, il récrivit au Calife pour lui demander ses ordres sur les entreprises qu'il jugeoit à pro pos de faire. [] La réponse ne tarda pas à arriver.(Les Arabes assiégent Jéru- salem.) Omar, de l'avis de son conseil, or donna le siége de Jérusalem, place dont les Arabes souhaitoient depuis long-tems d'être les maîtres, parce que c'étoit le lieu de la sépulture d'un grand nombre de Prophétes, & que d'ailleurs Mahomet avoit toujours sou haité que l'on s'emparât de cette vil le. [] Obéidah fit aussitôt filer des trou pes du côté de Jérusalem. Le premier détachement qui partit étoit de cing mille hommes, dont le Général don na le commandement à Abou-Sofian; & peu après il le fit suivre par diffé rens corps de troupes, qui allerent se réunir sous les murs de cette place.
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) Sofian fit d'abord sommer la place, & proposa même plusieurs conditions qui furent toutes rejettées. Il résolut donc de former des attaques; en effet, il employa dix jours à battre la ville sans relâche. Mais les assiégés se dé fendirent avec beaucoup de vigueur, de sorte que les Musulmans ne purent remporter aucun avantage. [] Obéidah étant arrivé vers ce tems- là avec le reste de ses troupes, ima gina d'abord que la vûe d'une armée si nombreuse feroit impression sur les assiégés, & les disposeroit à écouter des propositions d'accommodement. Ce fut ce qui le détermina à leur écri re une lettre dans laquelle, après le préambule ordinaire, il s'énonçoit en ces termes: [] Nous vous requérons de déclarer qu'il n'y a qu'un seul Dieu; que Maho met est son Apôtre; qu'il y aura un jour du Jugement, & que Dieu fera sortir les morts de leurs sépulcres. [] Sitôt que vous aurez fait cette dé claration, il ne nous sera pas permis de répandre votre sang, ni d'enlever vos biens & vos enfans. Si vous refu sez de le faire, soumettez-vous à payer tribut, sinon j'enverrai contre vous
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des hommes, qui aiment mieux la mort,( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) que vous n'aimez à boire du vin & à manger de la chair de porc*, & je ne vous quitterai point, s'il plaît à Dieu, que je n'aie réduit en esclavage, & vous & vos enfans, après avoir exter miné ceux qui combattent pour vous. [] Cette lettre portoit pour adresse: Aux principaux habitans d'Ælia. C'é toit ainsi qu'on appelloit Jérusalem, depuis que l'Empereur Ælius Adria nus l'avoit fait rebâtir. [] Les menaces du Général Musul man ne furent pas capables d'inti mider les habitans de Jérusalem. Ils continuerent à faire la plus vigoureu se résistance, & ils tinrent ainsi pen dant quatre mois entiers, durant les quels il y eut toujours des actions ex trêmement vives, qui à la fin affoi blirent considérablement les assiégés. A l'égard des Musulmans, ils se pré sentoient toujours avec la même ar deur, & il sembloit même que les difficultés contribuassent à l'augmen ter. Indépendamment des sorties con tinuelles, contre lesquelles il falloit se précautionner, ils avoient encore 28
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) à soutenir la rigueur de la saison qui étoit devenue presqu'insupportable. L'hyver fut très-rude cette année, & bien plus encore pour des gens qui étoient campés. Mais tous ces obsta cles ne les empêcherent point de se montrer toujours avec la même intré pidité, bien résolus d'emporter la pla ce, ou de périr sous ses remparts. [] Une opiniâtreté aussi constante, fit faire de tristes réflexions aux assiégés. Ils prévirent que tôt ou tard les Mu sulmans entreroient chez eux, & que si par malheur la ville étoit prise d'as saut, les Arabes se vengeroient cruel lement des peines & des fatigues qu'on leur faisoit essuyer. Ces funestes idées frapperent si vivement les prin cipaux habitans, qu'ils se détermine rent enfin à faire quelques proposi tions. [] (Conférence entre Obéidah & le Patriar- che de Jérusa- lem.) Sophrone, Patriarche de Jérusa lem, Prélat respectable par son âge, son caractère & son mérite person nel, fut prié de se rendre auprès d'O béidah & de conférer avec lui. Le Patriarche accepta volontiers cette commission, & eut une longue con férence avec le Général Musulman. Après différentes propositions, il lui
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représenta que Jérusalem étoit la Cité( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) sainte, & que le ciel menaçoit de sa colère quiconque oseroit y entrer comme ennemi. [] Nous savons, répondit Obéidah,(Réponse d'O- béidah.) que Jérusalem a donné la naissance & la sépulture à un grand nombre de Prophétes. C'est dans cette célébre ville que Mahomet *notre Prophéte fut en levé jusqu'au ciel pendant une nuit, & 29
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) qu'il s'approcha du Seigneur à la portée de deux traits d'arbalête. Nous som-
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mes ses disciples, & par conséquent( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) plus dignes que vous de la posséder. Nous ne quitterons point le siége, jus qu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous la livrer, comme il a fait de tant d'autres villes. [] Le Patriarche qui étoit chargé de conclure à quelque prix que ce fût, traita alors de la reddition de la pla ce, & il ne s'agit plus que d'obtenir les conditions les plus favorables qu'il seroit possible. Lorfqu'il fut convenu avec Obéidah des principaux articles de la capitulation, il demanda que par honneur pour une place aussi considé rable, on lui accordât encore une condition, qui étoit que le Calife lui- même viendroit en prendre posses sion. [] Cet article fut encore accordé par Obéidah, c'est-à-dire, qu'il promit au Patriarche d'envoyer promtement un courier à Médine, pour informer le Calife de la condition qu'on exi geoit. [] Obéidah écrivit, en effet, fur le [] (Obéidah in- vite Omar à venir prendre) champ, pour apprendre au Calife la
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) grande nouvelle de la reddition de Jérusalem, & le prier en même-tems (possession de Jérusalem.) de lui faire savoir ses intentions à l'é gard du dernier article sur lequel on paroissoit vouloir insister. [] (Omar tient conseil à ce sujet.) [] Omar tint aussitôt conseil, pour dé libérer sur le parti qu'il convenoit de prendre. Othman, l'un des principaux du conseil, que nous verrons bientôt assis sur le trône des Musulmans, fut d'avis que le Calife ne fît pas ce voya- ge. Il représenta qu'il étoit à propos de faire voir aux Chrétiens le mépris qu'on avoit pour eux, & qu'on ne les croyoit pas dignes d'être honorés de la présence du Calife. [] Ali, qui opina ensuite, prit un sen timent contraire. Il prétendit qu'en refusant de faire cet honneur à des Chrétiens qui n'attendoient que cela pour se soumettre entièrement, ce seroit s'exposer à voir continuer la guerre, & recommencer des attaques qui couteroient encore bien du sang aux Fidéles. D'ailleurs, il fit voir que la présence du Calife feroit à ses trou pes un plaisir infini, & que ce seroit la plus grande consolation qu'elles pourroient avoir, après les fatigues continuelles qu'elles avoient essuyées
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dans un siége aussi long. Enfin, il in-( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) sista sur la dignité de Jérusalem, pla ce également respectée des Musul mans & des Chrétiens, & à laquelle il croyoit convenable que le Calife donnât quelques preuves de considé ration. [] Cet avis l'ayant emporté dans le [] (Omar char- ge Ali du gouverne- ment, & part pour Jérusa- lem.) conseil, le voyage fut résolu. Omar chargea Ali du gouvernement des af faires pendant son absence, & il se mit aussitôt en route avec assez peu de suite, & dans un équipage qui ne ressembloit en aucune façon à l'étala ge fastueux des anciens Asiatiques, si connus dans l'histoire par leur luxe & leur mollesse. [] Le Calife étoit monté sur un cha meau roux, qui étoit chargé de deux sacs: l'un contenoit de l'orge, du ris, & du froment mondé: dans l'autre il y avoit quelques fruits. Il portoit en même-tems avec lui un outre plein d'eau, & un grand plat qui n'étoit que de bois. Lorsqu'il s'arrêtoit pour se reposer & prendre quelque nour riture, le repas étoit bientôt préparé: le Calife faisoit servir les provisions dont il étoit muni, & ses compagnons de voyage mangeoient avec lui au
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) même plat. Sous des dehors si unis, il auroit été difficile, selon nos mœurs, de reconnoître le Souverain d'un pays immense, & le vainqueur des Grecs. Mais les Musulmans d'alors, peu sensibles à l'éclat passager d'un extérieur brillant, ne reconnoissoient leurs chefs que par leur valeur, leur vertu, leur amour pour le bien public. [] La simplicité de la marche d'Omar lui attira les respects de tous les can tons sur lesquels il séjourna dans sa route. Il y eut même plusieurs en droits où on le pria de s'arrêter, pour donner son jugement sur différentes affaires, concernant ou la police ou les bonnes mœurs. [] (Sur sa route, le Calife rend plusieurs juge- mens équita- bles.) [] On vint, entr'autres, lui porter plainte contre un particulier qui avoit épousé les deux sœurs. (Ces maria ges avoient été pendant long-tems as sez communs parmi les Arabes; mais le Prophéte les avoit absolument in terdits dans son Alcoran.) Le Calife ayant fait comparoître l'accusé, lui ordonna, conformément à la loi de Mahomet, de quitter une de ses fem mes. Cette sentence occasionna des plaintes très-amères de la part de ce lui qu'elle regardoit; il murmura hau
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tement contre la religion Musulmane,( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) & il dit même qu'il étoit au désespoir de l'avoir embrassée. Le Calife indi gné, lui donna un coup de bâton sur la tête, en lui disant: Quoi! tu oses mépriser l'Islamisme, qui est la religion de Dieu, de ses Anges & de ses Apô tres? Apprens qu'il y va de la tête pour ceux qui y renoncent. [] Cette menace ayant bientôt fait cesser le murmure, il ne s'agit plus que d'obéir au Calife, en faisant un choix entre ces deux femmes. Mais comme l'accusé les aimoit tendre ment l'une & l'autre, il étoit dans un grand embarras pour se décider. Omar termina la difficulté par la voie du sort, qui étant tombé trois fois sur la même personne, ce fut celle-là qui fut choisie, & l'autre fut renvoyée. [] Le Calife, en continuant sa route, rencontra plusieurs malheureux qui étoient attachés à des arbres, & ex posés à l'ardeur du soleil, supplice af freux dans ces climats brulans. S'é tant informé à eux-mêmes de la cause pour laquelle on leur faisoit subir un châtiment si rigoureux, ils répondi rent qu'ils étoient de pauvres débi teurs qui n'avoient pas le moyen de
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) satisfaire à leurs dettes, & que c'étoit pour cela que leurs maîtres les trai toient si cruellement. Le Calife les fit délier aussitôt, & ayant mandé leurs créanciers, il leur dit: Laissez ces pauvres gens en repos, & n'exigez pas d'eux plus qu'ils ne peuvent. Car j'ai souvent entendu dire au Prophéte: N'af fligez pas les hommes; car ceux qui les affligent en ce monde, seront punis dans l'enfer. [] Il rendit peu après un autre juge ment, au sujet de la conduite que te noit un vieillard, qui ayant épousé une jeune femme, permettoit à un jeune homme qu'il avoit à son servi ce, d'avoir commerce avec elle; & ils s'étoient arrangés de façon, qu'ils la possédoient alternativement pen dant un jour. Le Calife leur ayant re présenté qu'un pareil commerce étoit en soi-même une infamie, & que l'Al coran le défendoit positivement, il ordonna au jeune homme de renon cer absolument à cette femme, & il le menaça même de lui faire trancher la tête, s'il apprenoit qu'on eût con trevenu à ses ordres. [] (Le Calife ar- rive au camp des Arabes,) [] Après plusieurs autres réglemens qu'il eut occasion de faire dans ce
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voyage, il arriva enfin sur les fron-( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) tières de Syrie, & peu après il se ren dit au camp des Arabes. Le lende- [] (où il réforme plusieurs abus.) main de son arrivée il fit dès le matin la prière publique, qui fut suivie d'une exhortation. Il fit ensuite la visite du camp, & y réforma plusieurs abus qui commençoient à s'introduire parmi les troupes. Il remarqua, entr'autres, que la plupart étoient vétus de riches habits de soie, qu'ils avoient gagnés au pillage sur les Chrétiens. Ce luxe lui déplut au point qu'il décerna à l'instant une punition rigoureuse con tre les coupables, & il fit déchirer les habits en morceaux. Il appréhen doit avec raison, que ce goût pour la magnificence venant à s'augmenter peu à peu, ne corrompît la simplicité & la modestie des Musulmans, & ne rallentît leur ardeur pour la religion. [] Dès qu'on fut informé à Jérusalem de l'arrivée du Calife, on lui envoya des Députés pour lui faire compli ment, & en même-tems pour négo cier les articles de la capitulation. Omar, après quelques conférences, dressa lui-même la piéce suivante qui a servi, pour ainsi dire, de modéle aux autres capitulations accordées
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( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) aux Chrétiens par les Musulmans. [] Les Chrétiens ne bâtiront point de [] (Capitulation accordée aux habitans de Jérusalem.) nouvelles Eglises, ni dans la ville ni dans son territoire. Ils n'empêcheront point les Musulmans d'entrer dans leurs Eglises, soit de jour soit de nuit. Ils en ouvriront les portes à tous les passans & à tous les voyageurs. Si quelque Musulman étant en route passe par leur ville, & y séjourne, ils seront obligés de le défrayer pendant les trois premiers jours de son arrivée. [] Ils n'enseigneront point l'Alcoran à leurs enfans. Ils ne parleront point ouvertement de leur religion. Ils n'en gageront personne à l'embrasser, & n'empêcheront point leurs parens de se faire Musulmans. [] Ils ne pourront être habillés comme les Musulmans, ne porteront point les turbans & les chaussures comme eux, & ne partageront point leurs cheveux à leur manière. Ils ne parleront point la langue Arabe, & ne porteront point les mêmes noms. [] Ils se leveront pour faire honneur aux Musulmans, & se tiendront de bout jusqu'à ce qu'ils soient assis. Ils ne se serviront point de selles pour mon ter à cheval, & ne porteront aucune
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arme. Ils ne vendront point de vin: ils( Omar. Hégire 15. Ere Chr. 636.) porteront des ceintures. Ils n'éleveront point de croix sur leurs Eglises, & n'en porteront point dans les rues des Mu sulmans. Ils ne sonneront point leurs cloches, mais ils se contenteront de les tinter. Ils ne pourront se servir d'au cun domestique qui aura été au service d'un Musulman. [] Ces différens articles ayant été si- [] (Le Calife entre dans Jé- rusalem, & visite les Egli- ses.) gnés de part & d'autre, le Calife entra dans Jérusalem avec une suite nombreuse. Le Patriarche l'étant ve nu recevoir, Omar lui fit plusieurs questions sur les antiquités de cette ville, & lui demanda ensuite de lui faire voir les plus belles Eglises. Dans la première qu'il visita, il s'informa s'il ne pourroit pas y faire sa prière. Le Patriarche lui ayant répondu qu'il étoit le maître de faire ce qu'il ju geroit à propos, le Calife sortit à l'instant sans prier. Il se conduisit de même dans les autres Eglises qu'on lui fit voir, & ce ne fut qu'à celle de Constantin où il s'arrêta: après avoir bien examiné la beauté de cet édi fice, il se mit à genoux sur les de grés de la porte orientale, & y resta quelque tems à prier.
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) [] Lorsqu'il eut achevé, il se leva, & dit au Patriarche: Vous vous imaginez sans doute qu'il y a du caprice dans la conduite que je viens de tenir; mais il faut que vous sachiez que je n'ai agi de cette manière que par considération pour vous. C'est pour vous laisser ex clusivement à tout autre la possession de vos Eglises; car si j'y avois fait ma prière, je n'aurois plus été le maître de vous en conserver la possession: les Mu sulmans vous l'auroient disputée, & s'en seroient emparés, par le droit qu'ils ont de faire leur prière dans les en droits où le Calife a fait la sienne. [] (Article ajou- té à la capitu- lation, au su- jet des Eglises.) [] Omar prévoyant en conséquen ce, que les Arabes voudroient aller, quand il leur plairoit, faire leur prière sur les degrés de l'Eglise de Cons tantin où il s'étoit arrêté, il se fit rap porter la capitulation, & y ajouta de sa propre main un article, qui por toit que les Musulmans ne pourroient faire leur prière sur les marches ou parvis d'aucune Eglise Chrétienne, que l'un après l'autre, & que les Mouézins, c'est-à-dire les crieurs pu blics qui appellent à la prière, ne se tiendroient jamais en ces mêmes lieux pour y appeller les Musulmans.
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[] Après avoir visité les principaux( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) endroits de sa nouvelle conquête, Omar demanda qu'on lui montrât la place où Salomon avoit autrefois éle vé un temple au Seigneur. Il choisit cet endroit pour y bâtir une Mos quée superbe, où les Musulmans de voient s'assembler pour l'exercice de leur religion. [] Tous les Historiens rapportent una- [] (Trait singu- lier de la vé- nération des Musulmans pour les Pa- triarches. Genes. xxviii. v. 11. 12.) nimement un trait singulier du Cali fe, dans le tems qu'on lui fit voir la pierre sur laquelle Jacob s'étoit en dormi, lorsqu'il eut la vision de l'é chelle mystérieuse. Cet endroit étoit extrêmement négligé par les Chré tiens: il y avoit même quantité d'im mondices, qui cachoient presqu'en tièrement cette pierre. Omar scanda lisé de voir le peu de soin que l'on avoit d'un monument si respectable, voulut nettoyer lui-même cet en droit; il prit dans le pan de sa robe autant d'immondices qu'il pouvoit y en tenir, & les porta loin de-là. Les Musulmans qui l'accompagnoient, se firent un honneur de l'imiter; de sor te qu'en peu de tems la pierre & ses environs furent en état d'être prati qués. Le Calife ordonna à ses gens
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) de laver cette pierre; il se mit ensuite à genoux, & fit sa prière. On voit ici un exemple bien sensible de la véné ration qu'avoient les premiers Musul mans pour la mémoire des anciens Patriarches. [] (Omar par- tage le gou- vernement des provinces de la Syrie.) [] Omar resta pendant quelque tems à Jérusalem. Il y tint différens con seils, & s'occupa durant ce séjour à regler les affaires du gouvernement, tant pour l'intérieur de cette place, que pour ce qui concernoit l'Etat Musulman en général, & en particu lier le pays nouvellement conquis. Il donna à Abou-Obéidah le gouverne ment de la Syrie septentrionale, où étoient les villes d'Alep, Hauran &c. Abou-Sofian eut celui de la partie méridionale, où se trouve la Palestine, & autres Provinces maritimes. Com me l'Egypte n'avoit point encore été attaquée par les Musulmans, Amrou- ebn-Alas fut chargé de marcher à la conquête de ce pays. (Caab em- brasse le Mu- sulmanisme.) [] Pendant le séjour que le Calife fit à Jérusalem, un Juif nommé Caab, alla le trouver, pour conférer avec lui sur le Musulmanisme, qu'il vouloit, disoit-il, embrasser, parce qu'il avoit souvent entendu dire à son père, qui
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étoit un Rabin très-savant dans la Loi( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) de Moyse, que Mahomet seroit le dernier des Prophétes. Il pria donc Omar de lui donner quelques instruc tions sur le Musulmanisme. [] Le Calife satisfit volontiers à sa de mande, & lui cita plusieurs passages de l'Alcoran qui devoient flater un homme élevé dans le Judaïsme. Il lui dit qu'Abraham avoit recommandé cette religion à ses enfans, & que Ja cob avoit fait de même. 2°. Qu'A braham n'étoit ni Juif ni Chrétien, mais Musulman orthodoxe, & non de ceux qui donnent à Dieu des com pagnons. Il lui allégua enfin ce que Mahomet avoit souvent répété à ses disciples. Votre religion, disoit ce Prophéte, n'est autre que celle de votre père Abraham; c'est lui qui vous a donné le nom de Musulmans. Vous croyez un seul Dieu: les Chrétiens en croient trois, le Père, le Fils, & le saint-Esprit; c'est donner à Dieu des compagnons, c'est admettre plusieurs Dieux: glorifiez-vous du titre d'Uni taires, & n'admettez qu'un seul Dieu comme votre père Abraham. [] Le Juif voulant bien se contenter de ces preuves, se convertit aussitôt à
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) l'Islamisme, & il en fit sur le champ sa profession de foi entre les mains du Calife. Cette conversion fit sur Omar l'impression la plus sensible; & il dit hautement, que l'acquisition qu'il ve noit de faire de ce prosélyte, lui fai soit autant de plaisir que la conquête de Jérusalem. Pour fortifier de plus en plus ce nouveau Musulman dans sa croyance, il l'invita à faire avec lui le voyage de Médine, pour visiter le tombeau de ce Prophéte. [] (Omar re- tourne à Mé- dine.) [] Omar ne tarda pas, en effet, à se rendre à Médine, où il fut reçu avec d'autant plus de joie, que l'on y avoit fort appréhendé qu'il ne fixât son sé jour à Jérusalem. On savoit qu'il avoit un respect infini pour cette ville; & d'ailleurs la beauté du pays, la ferti lité des environs, la douceur & la sa lubrité du climat, tous ces avantages réunis, faisoient craindre que le Ca life ne préférât cette demeure à toute autre. Mais Omar, peu sensible à ce qui ne concernoit que le plaisir des sens, ne balança pas un instant pour retourner à Médine, qu'il regardoit comme le berceau du Musulmanisme & le centre de la religion. [] (Obéidah s'empare de) [] Obéidah partit aussi de Jérusalem
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peu après Omar, & se rendit dans le( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) gouvernement que le Calife lui avoit donné. Son premier soin fut de sou- [] (plusieurs pla- ces.) mettre plusieurs places qui étoient en core occupées par les Chrétiens. Il prit d'abord par composition les villes de Kennesrin & d'Alhadir, dont il tira des sommes considérables: en suite il projetta de s'approcher d'A lep, pour lui faire subir le même sort. [] L'allarme étoit déja dans cette pla-(Siége d'Alep.) ce. La plupart des habitans qui jouis soient de biens immenses qu'ils avoient gagnés dans le commerce, étoient assez disposés à s'accommoder avec l'ennemi, pour éviter les horreurs d'un siége qui pourroit occasionner la ruine entière de la place, & de leur fortune. Ils firent part de leur dessein à quel ques Officiers de la garnison du châ teau; mais il y eut partage dans les avis, & il fut décidé qu'on tenteroit de se défendre. [] Ce château, qui étoit une des for- [] (Division en- tre les deux Gouverneurs de cette place.) tes places de la Syrie, avoit eu pour Gouverneur un des principaux Offi ciers de l'Empereur Héraclius, qui lui avoit donné aussi le commande ment général de tout le pays situé
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) entre Alep & l'Euphrate. Cet Officier étoit mort depuis peu, & avoit laissé deux enfans qui s'étoient déja distin gués dans le service. L'un s'appelloit Youkinna, & l'autre Jean. Ils fai soient l'un & l'autre leur résidence dans le château, & en étoient même gouverneurs ensemble; mais You kinna avoit la part principale dans les affaires, car Jean sonfrère vivoit d'une façon fort retirée, & sa principale oc cupation étoit la prière & la lecture: du reste il se mêloit peu des affaires du Gouvernement. [] Cependant lorsqu'il entendit parler de la prise de Kennesrin, & que les Musulmans se disposoient à pousser plus loin leurs conquêtes, il fut le premier à ouvrir un avis conforme au dessein des habitans d'Alep. Il pré tendit que puisqu'avec de l'argent on pouvoit se mettre en sureté contre les Arabes, il étoit de la prudence de traiter avec eux, & d'en tirer le meil leur parti qu'il seroit possible. [] Youkinna, qui avoit l'humeur ex trêmement guerrière, fut indigné de la proposition de son frère. Il lui repro cha sa foiblesse & son peu de courage; & il ajouta, pour insulter à sa maniè
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re de vivre, qu'il n'y avoit qu'un moine( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637) qui pût parler de la sorte; mais que pour lui bien loin de penfer à aucun accommodement, il étoit résolu de se défendre jusqu'à la derniere extré mité. [] Il fit en conséquence rassembler [] (Youkinna fait une sortie qui lui réussit.) tout son monde. Il trouva même de puissans secours parmi les Arabes Chrétiens, qui lui envoyerent des renforts assez considérables. Dès qu'il se vit en forces, il résolut de faire un coup de vigueur, & d'aller au plutôt attaquer les Musulmans. Ce qui lui fit prendre ce parti, c'est qu'il fut infor mé que les ennemis avoient partagé leurs troupes en trois corps, & il es péroit, en brusquant une attaque, de réussir à battre quelqu'une de ces di visions. [] Ce projet lui réussit assez bien. Il rencontra dès sa premiere sortie un détachement de mille hommes, qu'O béidah avoit envoyé en avant pour découvrir la position des Chrétiens. Youkinna tomba avec fureur sur les Musulmans, qui d'abord se défendi rent avec leur bravoure ordinaire; mais le Gouverneur qui étoit supé rieur en forces trouva bientôt moyen
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) de mettre tout l'avantage de son côté. Les Musulmans furent enfoncés; on en tailla en piéces une grande partie, & il n'en seroit peut-être réchappé au cun, si la nuit ne fût arrivée à propos pour terminer le combat. [] Youkinna, fier de sa victoire, au roit bien voulu la rendre complette, en poursuivant les fuyards; mais il fut retenu par la crainte de tomber dans quelque embuscade. Il fit au plutôt rappeller ses gens, & il se retrancha à la hâte dans l'endroit même où il se trouvoit. Son dessein étoit de se met tre en marche dès que le jour paroî troit, & de tâcher de ruiner le reste du détachement ennemi. [] Il auroit du espérer qu'une démar che aussi vigoureuse de sa part, auroit ranimé le courage des habitans d'A lep, & qu'ils ne penseroient plus à traiter avec l'ennemi; mais dans le tems même qu'ils le savoient occupé à combattre les Musulmans, les timi des habitans entrerent en négociation avec eux. [] (Les habitans d'Alep négo- cient un traité avec Obéidah.) [] Trente des principaux de cette ville, furent députés pour aller trou ver Obéidah à Kennesrin, où il séjour noit depuis quelque tems. Lorsque
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ces députés arriverent au camp des( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) Arabes, ils commencerent par de mander quartier, comme s'ils eussent déja été sous la puissance de l'ennemi. On alla les prendre à la tête du camp pour les conduire au Général, & ils furent fort étonnés de voir la tranquil lité qui régnoit parmi les Musulmans; les uns étoient en prières, d'autres s'amusoient à causer ensemble. Les habitans d'Alep en furent si surpris, qu'ils imaginerent que le détachement contre lequel Youkinna avoit marché étoit demeuré victorieux. Il y en eut même un qui le dit en confidence à un autre; mais cependant il parla assez haut pour être entendu d'un Musul man, qui alla au plus vîte prévenir Obéidah. [] Ce Général, qui de son côté n'avoit reçu aucune nouvelle du détachement qui venoit d'être battu, entra en quel que inquiétude sur le rapport qu'on vint lui faire. Il donna cependant au dience aux Députés, qui lui dirent de la part de tous les habitans d'Alep, qu'ils venoient traiter pour la ville en particulier, & qu'ils faisoient cette démarche contre l'avis d'Youkinna leur Gouverneur, qui les traitoit avec
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) une tyrannie insupportable; qu'ils lui avoient proposé de négocier avec les Musulmans; mais qu'il avoit rejetté bien loin cette proposition, & qu'il s'étoit même mis en devoir de mar cher contre eux. [] Obéidah toujours inquiet de plus en plus, imagina que ses troupes a voient été battues, & il refusa d'abord de traiter avec ces députés. Il fut en core confirmé dans ses refus, par la réflexion que lui fit faire un de ses principaux Officiers, qui lui fit obser ver que la ville d'Alep & le château étoient assez près l'un de l'autre pour que les habitans fussent informés de ce qui venoit de se passer; que leur prétendue ignorance étoit un piége dont il falloit se défier; qu'enfin, ces députés n'agissoient pas de bonne foi, & que furement on avoit fait un mau vais parti aux troupes Musulmanes. [] Les Députés d'Alep firent de si vi ves instances, & parurent se conduire avec une telle ouverture de cœur, qu'Obéidah qui étoit naturellement sensible, résolut enfin de les satisfaire. Il voyoit d'ailleurs qu'en prenant ce parti, les Musulmans pouvoient en ti rer de grands avantages par la com
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modité qu'ils auroient de trouver a-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) bondamment des vivres & des provi sions. Il dit donc à ceux de ses Offi ciers qui paroissoient toujours persua dés que les députés ne cherchoient qu'à en imposer: Ayez, je vous prie, une plus noble idée de Dieu, qui ne nous trompera pas, & ne donnera pas aux Chrétiens l'empire sur les Musulmans. [] On se rendit enfin à l'avis d'Obéi- [] (Conditions accordées aux habitans d'A- lep.) dah, & l'on traita avec les Députés. Ils furent taxés à une certaine somme, & on ajouta de plus, qu'ils fourniroient des vivres aux Musulmans qu'ils leur découvriroient tout ce qu'ils appren droient qui pouroit être contraire à leurs intérêts, & qu'ils empêcheroient Youkinna de rentrer dans le châ teau. [] Les Députés accepterent ces con ditions, excepté la derniere. Ils re présenterent qu'ils ne pouvoient abso lument s'y engager, parce que le Gouverneur étant soutenu d'un parti considérable de troupes bien agguer ries, ils ne se croyoient pas assez forts pour oser rien entreprendre contre lui. Obéidah ne les pressa pas davantage sur cet article: il se contenta de leur faire prêter serment pour l'observa-
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) tion des autres, & il les congédia. [] Lorsqu'ils furent de retour à Alep, ils trouverent toute la ville en allar mes, à cause des menaces que leur faisoit le Gouverneur. Dans le tems qu'il se préparoit à prendre de nou veaux avantages sur les Musulmans, il fut informé de la démarche que la ville avoit faite. Cette nouvelle lui fit renoncer à son dessein, & il se retira même au plutôt dans sa citadelle, de peur qu'on ne lui en coupât le che min. Mais lorsqu'il sut le détail des articles dont les députés étoient con venus, il entra en fureur, & résolut dès l'instant de faire une tentative pour engager les habitans à rompre le traité. [] (Youkinna veut obliger les habitans à rompre leur traité.) [] Il sortit du château à la tête de ses troupes, & étant entré dans la ville, il les rangea en bataille, & menaca de tout mettre à feu & à sang, si on ne se rendoit à ce qu'il souhaitoit. Il exigea d'abord qu'on remît entre ses mains celui qui avoit ouvert l'avis de traiter avec l'ennemi, & il voulut ensuite que les habitans s'engageassent de le suivre pour combattre les Musulmans. [] (Il tue son frère.) [] Ces propositions ayant été très-mal reçues, il en couta la vie à près de
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trois cens des plus mutins, qu'You-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) kinna fit égorger sur le champ. Jean son frère voulut en vain essayer de calmer ce furieux, il fut lui-même la victime de sa médiation. Youkinna lai abattit la tête d'un coup de sabre. Le massacre auroit été plus loin, si les habitans n'eussent envoyé au plus vîte à Obéidah, pour l'informer de ce qui se passoit, & lui demander du se cours. [] Le Général Musulman leur envoya(Youkinna se retire dans le château, où il est assiégé.) aussitôt le brave Khaled, qui se rendit promtement dans la place; mais You kinna n'y étoit plus. Le soupçon qu'il avoit eu de quelque mouvement de la part des Arabes, l'avoit déterminé à rentrer dans la citadelle, de crainte de se trouver enfermé par les Musul mans, dans une place dont chacun des habitans étoit devenu alors son ennemi personnel. [] Khaled ne le trouvant plus dans la ville, résolut de l'assiéger promtement dans le château: mais il y éprouva plus de résistance qu'il n'auroit imagi né. L'intrépide Youkinna fit des pro diges de valeur. Khaled animé par une défense aussi vigoureuse, se livra de son côté à toute l'impétuosité de
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) son courage, & il y eut de part & d'autre des faits d'armes les plus hé roïques. Ces deux Commandans s'ac quirent une gloire infinie dans ces at taques. Ils furent pendant long-tems sans pouvoir prendre aucun avantage l'un sur l'autre: cependant Youkinna prit insensiblement le dessus, & Kha led fut contraint de suspendre la viva cité des attaques, pour faire un peu rafraîchir ses troupes. [] (Il fait plu- sieurs sorties.) [] Le Gouverneur, animé d'un nou veau courage à la vûe d'un ennemi qui paroissoit le redouter, entreprit de suivre ses avantages, & d'aller l'in sulter dans ses retranchemens. Ce des sein lui réussit. Il fit une sortie pen dant la nuit, à la tête des braves de sa garnison, & fondant avec fureur sur un quartier du camp, où il avoit appris que la garde étoit un peu foi ble, il massacra environ une soixan taine de Musulmans, & en fit autant de prisonniers, qu'il emmena avec lui dans la citadelle: & pour faire voir à Khaled combien peu il le redou toit, il fit conduire le lendemain sur le rempart les prisonniers qu'il avoit faits, & leur fit trancher la tête à la vûe des Musulmans.
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[] Il y eut peu après un trait aussi har-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) di de la part de ce Gouverneur. Ses espions l'ayant averti qu'il y avoit un parti nombreux de Musulmans qui étoit au fourage dans un endroit assez éloigné de la citadelle, il partit aussitôt avec des troupes d'élite, & alla attaquer ces fourageurs. Il en tua environ cent trente, dissipa le reste, & après s'être emparé de la meilleure partie de leurs bêtes de charge, il fit couper les jarrets à ce qui en res toit, & alla se retirer dans les monta gnes, afin d'y attendre la nuit pour rentrer dans sa place à la faveur des ténébres. [] Khaled n'ayant pas été informé as- [] (Khaled lui coupe le che- min, & le défait.) sez tôt pour remédier au mal, résolut du moins de le réparer en quelque façon, en enfermant les ennemis dans les montagnes où ils s'étoient retirés. Il profita des lumières que lui don nerent quelques Chrétiens du pays, qui détestoient Youkinna. Ces traîtres lui ayant enseigné un défilé, qui étoit le seul chemin que le Gouverneur pût prendre pour son retour, Khaled alla le surprendre sur ce passage, & il y eut dans cet endroit un choc san glant, où les deux partis donnerent
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) également des preuves du courage le plus déterminé. Youkinna franchit en fin les obstacles, & fut assez heureux pour regagner le château; mais ce succès fut accompagné d'une perte considérable, peu différente d'une dé faite. Une partie de ses meilleurs sol dats resterent sur le champ de batail le. Les Musulmans firent outre cela trois cens prisonniers, que Khaled fit égorger sous les yeux du Gouver neur. [] (Khaled re- commence le siége du châ- teau.) [] Après cette expédition, les Mu sulmans recommencerent les attaques du château; mais ce qui y restoit de troupes, étoit encore plus que suffi sant pour rendre inutiles tous les ef forts des assiégeans. Khaled voyant avec chagrin qu'il auroit peine à réussir par la force, voulut tenter un strata gême. Il fit décamper ses gens & les éloigna du château, comme s'il eût eu envie de lever le siége. Il fit en même-tems dresser de fortes embus cades, dans l'espérance d'y faire tom ber l'ennemi. Il s'attendoit que le Gouverneur sortiroit avec ses trou pes, pour fondre sur les Musulmans, & les harceler dans leur retraite; mais Youkinna ne donna point dans ce
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piége. Il se tint prudemment renfer-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) mé dans ses remparts, & profita de l'éloignement des ennemis pour faire réparer ses fortifications. [] Les Musulmans, étonnés de la ré serve avec laquelle le Gouverneur se conduisoit dans cette occurrence, imaginerent qu'il y avoit quelque tra hison cachée, qui rendoit inutiles les moyens qu'on employoit pour sur prendre l'ennemi. Ce soupçon fut cause qu'on fit des recherches exac tes, & enfin on arrêta un Chrétien, qui après avoir usé de beaucoup de subterfuges pour ne rien découvrir, avoua cependant à la fin, que c'étoit lui qui informoit le Gouverneur de tout ce qui se passoit chez les Musul mans. Son arrêt fut bientôt prononcé, & on le condamna à mort: cepen dant, comme il étoit Chrétien, on lui proposa de lui donner sa grace, s'il vouloit embrasser le Mahométis me. Ce malheureux, sans même déli bérer, se fit aussitôt Musulman, & on lui sauva la vie. [] Les affaires d'Youkinna ne se res sentirent point de la perte de cet es pion. Ce brave Gouverneur continua de se défendre avec un tel courage,
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) que l'impatient Khaled, qui étoit peu accoutumé à une résistance aussi opi niâtre, fut cependant près de cinq mois en présence du château, sans pouvoir l'emporter. [] (Omar témoi- gne son mé- contentement du silence d'O- béidah.) [] L'espérance qu'on avoit eue de réussir de jour en jour à se rendre maître de cette place, avoit empêché Obéidah d'écrire au Calife. Omar in quiet d'être si long-tems sans recevoir des nouvelles, écrivit au Général, & lui manda de l'informer au plutôt de l'état où se trouvoient les affaires des Musulmans. [] Obéidah répondit sur le champ au Calife, & s'excusa de ne lui avoir point écrit plutôt, sur ce que s'étant facilement rendu maître de Kennes rin, d'Alhadir & d'Alep, il se trou voit arrêté dans ses conquêtes par une seule citadelle, qui s'étoit jusque-là si bien défendue, qu'il y avoit appa rence qu'on seroit obligé de lever le siége. Il ajouta, que son dessein étoit de marcher incessamment du côté d'Antioche, & il le pria de lui dire son avis sur ce projet. [] (Il envoie des renforts à Obéidah.) [] Omar reçut cette lettre, dans le tems que différentes Tribus Arabes venoient de se rendre en corps à Mé
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dine, pour y demander du service( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) contre les Chrétiens. Les nouvelles qu'il venoit de recevoir, le détermi nerent à accepter leurs propositions; il les fit partir sur le champ pour l'ar mée, & les chargea d'une lettre pour Obéidah. Il mandoit à ce Général, qu'il étoit fort content des succès que ses armes avoient eus sur les villes dont il s'étoit emparé; mais qu'il fal loit couronner ces avantages par la prise du château dont il lui ordonnoit de poursuivre le siége, jusqu'à ce que la Providence eût décidé de l'événe ment. [] Obéidah n'eut pas plutôt reçu cette lettre, qu'il donna de nouveaux or dres pour reprendre le siége qu'on avoit interrompu. Il y employa les secours qu'on venoit de lui envoyer, & chaque Musulman s'y comporta avec un zéle & une bravoure qui mé rita plus d'une fois les éloges du Gé néral. Cependant malgré ces efforts, les choses resterent toujours à peu près dans la même situation, & les assiégés ne laisserent prendre sur eux aucun avantage. [] On passa ainsi près de deux mois [] (Les Arabes surprennent le château.) sans rien avancer, lorsqu'il se présenta
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) un Musulman qui promit au Général de le rendre maître du château, si l'on vouloit s'en rapporter entièrement au plan qu'il avoit imaginé. Ce Musulman s'appelloit Damès: c'étoit un homme aussi remarquable par sa taille gigan tesque, que par sa valeur & son intré pidité. Il eut avec Obéidah une con férence, dans laquelle après lui avoir raconté des actions surprenantes qu'il avoit faites en Arabie, il lui dit par rapport à la prise du château qu'on avoit attaqué vainement jusqu'alors, qu'il se chargeoit de s'en emparer en peu de tems, & qu'il ne demandoit que trente hommes pour venir à bout de cette entreprise. [] Obéidah résolut de faire cette ex périence. Il donna à Damès le monde qu'il lui avoit demandé; & celui-ci, avant que d'agir, engagea le Général à lever le siége, & à s'éloigner du château d'une grande lieue. Pour lui il se tint à l'écart dans un endroit qu'il avoit trouvé très-commode pour se cacher avec ses gens. Le soin qu'il avoit eu auparavant de bien recon noître la place, joint aux lumières qu'il reçut d'un Grec qu'il fit prison nier le soir de ce même jour, le mi
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rent en état d'exécuter promtement( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) son dessein; & comme il prévoyoit que son entreprise réussiroit dès cette même nuit, il envoya prier Obéidah de faire avancer un corps de cavale rie dans un endroit qu'il lui marqua. Il lui recommanda de n'envoyer que des troupes sur la bravoure & la fidé lité desquelles on pût compter, & il ajouta qu'il falloit que ce détache ment se tînt prêt à agir à la petite pointe du jour, tems auquel il donne roit un certain signal qu'il lui dési gna. [] Lorsque la nuit fut un peu avancée, Damès se revêtit d'un habit fait de peau de chévre. Il partit de l'endroit où il s'étoit caché, & marchant sur les pieds & sur les mains, il s'approcha du château, & gagna sans bruit le pied de la muraille, à l'endroit qu'il savoit être le plus dépourvu de défense & le plus facile à escalader. Ses gens, suivant l'ordre qu'ils avoient reçu, s'a vancerent après lui un à un, en pre nant les mêmes précautions que leur chef. [] Dès que son monde se fut rassem blé, Damès s'assit au pied de ce mur, & fit asseoir ensuite un soldat sur ses
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) épaules; un second monta sur celui- ci, & enfin ils réussirent à s'élever jusqu'à la hauteur du rempart. Celui qui étoit le plus près ayant écouté pendant quelque tems, & n'ayant pas entendu le moindre mouvement dans cet endroit, franchit le rempart, & sauta de l'autre côté, où trouvant un sentinelle endormi, il l'égorgea & le jetta par-dessus le rempart. [] Le Musulman se trouvant alors en état d'agir avec un peu de liberté, on lui jetta une grosse corde, qu'il attacha aux créneaux du rempart. Les autres soldats s'en servirent pour escalader les murailles, & Damès fut le dernier qui monta. Ils découvrirent à peu de distance de l'endroit où ils étoient, deux autres sentinelles qui paroissoient ou yvres, ou endormis; ils s'en as surerent en les poignardant, & les jetterent aussitôt par-dessus le rem part. [] Après cette expédition, Damès ordonna à ses gens de rester tranquil les où ils étoient, pendant qu'il s'a vanceroit le plus qu'il lui seroit pos sible, pour savoir ce qui se passoit dans le château. Il découvrit presque par-tout une grande tranquillité, ex
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cepté vers le logis du Gouverneur.( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) Youkinna étoit à table avec une nom breuse compagnie d'Officiers, & ils se réjouissoient ensemble, de ce que les Musulmans s'étoient enfin déterminés à lever le siége. Peu après le départ de ces troupes, le Gouverneur avoit fait donner du vin aux soldats, & la plupart s'étant enyvrés, ce désordre étoit cause que la garde étoit extrê mement négligée. [] Damès retourna à ses gens, pour leur apprendre ce qu'il venoit de dé couvrir. Il leur ordonna encore de rester dans leur même poste, & dit qu'il alloit tenter de s'approcher de la porte qui répondoit à l'endroit où il avoit donné rendez-vous au secours qu'Obéidah avoit promis d'envoyer, & que si la garde se faisoit aussi mal de ce côté-là que par-tout ailleurs, il comptoit suffire lui seul pour venir à bout de s'assurer de ce poste. [] Il y alla en effet, & trouva toutes choses dans l'état qu'il pouvoit sou naiter. Il poignarda quelques soldats qui gardoient cette porte; il l'ouvrit ensuite, & retourna promtement aver- tir ses gens du succès de sa démarche. La petite pointe du jour commençant
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) alors à paroître, Damès fut apperçu par un sentinelle qui donna l'allarme. Le Gouverneur ayant été bientôt in formé du soupçon que l'on avoit, s'a vança en personne à la tête de quel ques troupes, pour vérifier ce qu'il venoit d'apprendre. Dès l'instant que la sentinelle avoit donné l'allarme, Damès avoit fait un mouvement avec ses gens, pour gagner la porte dont il s'étoit rendu maître. Il y parvint assez tôt pour donner le signal au se cours qu'il attendoit. Mais avant qu'il fût arrivé, Youkinna joignit Damès & ses trente hommes, & les attaqua avec une extrême fureur. Ces Musul mans firent de leur côté la plus vigou reuse défense; mais le nombre les ac cablant, ils alloient enfin succomber sous les efforts des Chrétiens, lorsque le secours parut. [] (Youkinna embrasse le Mahométis- me.) [] Khaled étoit à la tête. Sa présence & le nombreux détachement qu'il commandoit, sauverent Damès du massacre qui le menaçoit, & firent tomber les armes des mains des Chré tiens. Youkinna voyant sa place ou verte, & les Musulmans en possession des portes, se douta bien que le reste de leur armée n'étoit pas loin: ainsi
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il ne jugea pas à propos de faire une( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) plus longue résistance; il demanda quartier, & il l'obtint, moyennant la proposition qu'il fit d'embrasser le Mu sulmanisme. Khaled fut si charmé de voir un Chrétien de sa considération faire lui-même les avances pour chan ger de religion, qu'il donna au plus vîte ses ordres pour que l'on ne tou chât à rien de ce qui pouvoit lui ap partenir. La foiblesse de cet apostat, & les attentions que Khaled eut pour lui, firent un effet étonnant sur la plu part de ces malheureux Chrétiens. Le plus grand nombre suivit l'exem ple d'Youkinna; & ils sacrifierent honteusement leur religion, pour la conservation de laquelle ils avoient paru combattre jusqu'alors avec la plus grande intrépidité. [] Obéidah étant arrivé dans ce même tems avec le reste de l'armée, fut très- sensible à un changement aussi avan tageux au Musulmanisme; il voulut dès l'instant en témoigner sa recon noissance, en donnant la liberté à tous les prosélytes qui se trouverent parmi les prisonniers de guerre. [] A l'égard de Damès, Obéidah lui donna les plus grands éloges, & lui
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) promit de l'avancer incessamment aux premiers grades militaires. Ce Gé néral eut aussi la complaisance de fai re séjourner quelque tems son armée où elle se trouvoit, jusqu'à ce que cet Officier & les braves qui l'avoient suivi, fussent parfaitement guéris des blessures qu'ils avoient reçues dans le choc violent qui s'étoit donné avant l'arrivée de Khaled. [] Dès qu'ils furent rétablis, Obéidah alla vers Antioche, pour en faire le siége. La prise de cette place étoit d'autant plus importante, que c'étoit une des principales villes de la Syrie, & que l'Empereur y faisoit ordinaire ment son séjour. La marche des Mu sulmans fut interrompue par une ob servation que fit faire Youkinna. Ce renégat, qui étoit alors aussi animé contre les Chrétiens, qu'il avoit été porté pour eux avant son apostasie, proposa à Obéidah de ne pas s'éloi gner d'où il étoit, sans se rendre maî tre d'un château peu éloigné, qui s'ap pelloit Aazaz. La place étoit forte par elle-même, & il y avoit à crain dre que les habitans, par de fréquen tes excursions, ne harcelassent les Mu sulmans pendant leur marche.
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[] Comme Youkinna connoissoit par-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) faitement toute cette contrée, Obéi dah crut devoir suivre son avis; & il s'y rendit encore plus volontiers, sur [] (Les Arabes tentent de s'emparer d'Aazaz.) la proposition que lui fit ce renégat, de se charger lui-même de surprendre la place. Il ne demandoit que cent hommes seulement, que l'on feroit habiller à la Grecque, & que l'on fe roit suivre à quelque distance par un détachement de mille cavaliers. [] Au moyen de cette disposition, il assuroit que son entreprise ne pouvoit manquer d'avoir un heureux succès. Il se flattoit que le Gouverneur d'Aa zaz étant de ses proches parens, il lui seroit facile de gagner sa confiance; qu'ainsi il n'auroit pas beaucoup de peine à lui faire accroire qu'ayant em brassé le Musulmanisme par contrain te, il avoit toujours attendu une oc casion favorable pour s'échapper des mains des Mahométans; qu'elle ve noit de se présenter heureusement, & qu'il avoit même trouvé moyen d'em mener avec lui une centaine de Grecs que les Musulmans avoient fait pri sonniers. Il ajouta, qu'il ne doutoit point qu'on ne leur permît de se réfu gier dans le château, & qu'alors ils
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) profiteroient du tems de la nuit pour se rendre maîtres des sentinelles & des portes, & qu'au premier signal les mille hommes de cavalerie vien droient à leur secours. Tel étoit le dessein du perfide Youkinna. [] Khaled que l'on consulta sur ce pro jet, eut d'abord quelque peine à s'y rendre. Il convenoit avec Obéidah que ce seroit un coup très-heureux, si l'on pouvoit prendre ce château par surprise; mais il ne savoit trop si l'on devoit se fier à Youkinna, qui profite roit peut-être de cette occasion pour trahir les Musulmans, afin de se ré concilier avec les Chrétiens. Voilà ce qui arrêtoit Khaled; cependant il se rendit à la fin à l'avis commun des principaux Officiers, qui prétendirent qu'Youkinna agissoit de bonne foi, & qu'au reste il falloit toujours tenter l'entreprise, quel qu'en dût être le succès. [] Youkinna partit donc avec un déta chement de cent hommes, comme il l'avoit demandé. Obéidah le fit sui vre peu après par un corps de mille cavaliers, dont il donna le comman dement à Malek-Alaschtari, avec or dre de s'arrêter dans un village peu
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éloigné d'Aazaz, & de s'y tenir cou-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) vert jusqu'à la nuit. Dans le tems que Malek entroit dans ce village, il ren contra un Arabe Chrétien, qu'il fit saisir par ses gens; & l'ayant interro gé, il apprit que l'on savoit à Aazaz le projet d'Youkinna; que ce secret avoit été découvert par un espion que les Chrétiens avoient dans l'armée Musulmane; que le Gouverneur d'Aa zaz avoit reçu cette nouvelle par une lettre que le Chrétien avoit atta chée sous l'aîle d'un pigeon*; & que c'étoit en conséquence de cette nou velle, que lui-même avoit été envoyé au Gouverneur d'Arravendan, pour lui demander du secours de la part 30
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) de Théodore; c'est ainsi que s'appel loit le Gouverneur d'Aazaz. [] Malheureusement pour Youkinna, il fut impossible à Malek de le faire avertir de ce qu'il venoit d'appren dre; de sorte que quand il entra dans la place, Théodore qui étoit venu jus qu'aux portes au-devant de lui, com me pour lui faire honneur, le fit en velopper aussitôt par ses gens, & l'ar rêta prisonnier avec tous ceux de sa suite. Il lui fit les reproches les plus sanglans sur sa perfidie, & ne le me naça de rien moins que de l'envoyer à l'Empereur Grec, pour que ce Prin ce tirât vengeance de l'infâme trahi son qu'il avoit projettée. [] Pendant que les Grecs se félici toient d'avoir rompu le complot de leurs ennemis, ils reçurent un échec dont les suites entraînerent enfin la perte de la place. Le Gouverneur d'Arravendan, qui étoit parti pour venir au secours d'Aazaz aussitôt qu'il en avoit été averti, fut surpris par Malek pendant la nuit, & on le fit prisonnier avec tout son détachement. [] Les vainqueurs, par ordre de leur Commandant, se revêtirent des ha bits de ceux qu'ils venoient de faire
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prisonniers. Le dessein de Malek, en( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) faisant ainsi travestir ses gens, étoit de faire accroire aux habitans d'Aa zaz, que c'étoient les troupes que le Gouverneur d'Arravendan devoit leur envoyer; & pour les mieux trom per, il se servit de l'espion même qui avoit été chargé d'aller demander ce secours. [] Cet espion avoit vécu long-tems dans la religion Musulmane; mais Giabalah à qui il s'étoit attaché, s'é tant révolté contre Omar, comme on l'a dit ci-devant, il l'avoit suivi avec plusieurs autres, & avoit embrassé à son exemple la religion Chrétienne. Cet homme se trouvant alors prison nier des Musulmans, eut une vive appréhension qu'on n'exécutât à son égard la loi de Mahomet, qui décer noit la peine de mort contre ceux qui abandonneroient le Musulmanisme. Il fit part de ses inquiétudes à Malek, & lui demanda si les assurances d'un retour sincère ne pourroient point lui sauver la vie. [] Malek qui étoit bien-aise dans cette conjoncture de tirer parti de la frayeur de cet espion, lui répondit qu'il y avoit un moyen sûr pour obtenir sa
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) grace; mais qu'elle dépendoit d'un service qu'il avoit à exiger de lui. L'espion fit les plus belles promesses, & s'engagea d'exécuter fidélement tout ce que l'on souhaiteroit. Malek alors lui fit faire une nouvelle profes sion du Musulmanisme; ensuite il lui dit qu'il falloit qu'il allât à l'instant trouver le Gouverneur d'Aazaz, & qu'il lui annonçât que le secours qu'il attendoit d'Arravendan étoit près d'arriver. L'espion se chargea avec plaisir de cette commission, & il par tit au plus vîte pour l'exécuter. [] (Le Gouver- neur d'Aazaz est tué par deux de ses fils.) [] Mais il étoit inutile alors d'user de stratagême. Tout avoit changé de fa ce dans Aazaz. Le Gouverneur ve noit d'être assassiné par ses enfans, qui avoient aussitôt rendu la liberté à You kinna & aux gens de sa suite. Voici en peu de mots quelle fut la cause de cette résolution. Le Gouverneur avoit deux fils, dont l'un s'appelloit Léon; le second se nommoit Luc. Le pre mier étoit depuis long-tems amoureux de la fille d'Youkinna: il l'avoit mê me demandée en mariage; mais il n'avoit pu jusqu'alors obtenir le con sentement du père de cette fille. Com me il étoit à présumer que depuis le
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dernier événement, la plus grande( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) opposition se trouveroit plutôt du côté de Théodore que de la part d'You kinna, il résolut de s'accommoder d'abord avec ce dernier. [] La chose étoit d'autant plus facile, que c'étoit à lui-même qu'on avoit confié la garde d'Youkinna & de ses gens, après les avoir fait prisonniers; ainsi il pouvoit s'entretenir avec lui aussi souvent qu'il le jugeoit à propos. Il renouvella donc ses demandes, & il promit à Youkinna, que s'il vouloit lui donner sa fille en mariage, il s'en gageoit à lui procurer à l'instant la li berté, & il lui promit de plus d'em brasser le Mahométisme. [] Youkinna, qui depuis son apostasie étoit devenu un des plus zélés Mu fulmans, fut si flaté de cette dernière proposition, qu'il consentit volontiers à la demande de ce jeune homme. Celui-ci, avant de rien conclure, voulut se précautionner contre le res sentiment de son père; & il mit le comble à tous ses crimes, en formant l'infâme projet de l'assassiner: mais lorsqu'il vint pour faire le coup, il trouva que Luc son frère l'avoit pré venu. Animé des mêmes motifs que
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) Léon, il avoit commencé par se défai re de l'unique obstacle qu'il comptoit trouver dans l'exécution de ses des seins. [] Cet affreux parricide mit tout en mouvement dans Aazaz. Youkinna avec ses gens, secondé par les deux frères qui avoient beaucoup de mon de dans leur parti, tomberent le sabre à la main sur ceux des Grecs qui re fusoient de se soumettre aux Muful mans. Les Grecs se défendirent avec beaucoup de valeur, & on en étoit vivement aux mains, lorsque l'espion arriva pour apporter à Théodore, qui n'étoit plus, la fausse nouvelle du se cours d'Arravendan. [] (Les Arabes se rendent maîtres d'Aa- zaz.) [] Cet espion retourna au plus vîte trouver Malek, pour lui dire qu'il étoit tems d'avancer, & que la place étoit à lui, s'il faisoit assez de dili gence pour soutenir Youkinna & son parti. Malek partit aussitôt avec ses gens, & arriva à propos pour décider la victoire en faveur des Musulmans. C'est ainsi qu'Aazaz fut emporté. Ma lec voulut faire beaucoup de remer cimens à Youkinna, sur la réussite de cette entreprise; mais celui-ci lui présentant Léon son parent, dit au
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Commandant, que c'étoit à lui qu'on( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) avoit la principale obligation d'un suc cès aussi heureux: & il lui fit alors le détail de tout ce qui venoit de se pas se. Malek ne put d'abord dissimuler l'impression que lui faisoit un trait aussi odieux de deux enfans à l'égard de leur père; mais lorsqu'il eut appris d'eux-mêmes que l'amour de la reli gion Musulmane avoit été le mobile principal de leur conduite, ce fanati que en rendit graces au ciel, & il s'écria dans l'ardeur de son zéle: Lorsque Dieu veut qu'une chose s'ac complisse, il en prépare lui-même les moyens. [] Après la prise d'Aazaz, Malek voulant rejoindre la grande armée, laissa le commandement de cette pla ce à Saïd-ebn-Amer, & lui donna une bonne garnison. Il se disposa en fuite à partir avec un grand nombre de prisonniers, & un riche butin qu'il avoit fait sur ceux qui avoient refusé de se soumettre. [] Dans l'instant même du départ, il y eut une allarme qui suspendit la marche; mais ce ne fut que pour peu de tems. On étoit venu avertir Ma lek, qu'on découvroit un nuage con-
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) sidérable de poussière qui paroissoit annoncer l'arrivée de quelque gros détachement. Il crut d'abord que ce pouvoit être des troupes que l'Empe reur envoyoit au secours d'Aazaz, & pour s'en assurer, il envoya au plutôt quelques cavaliers à la découverte. Ils revinrent presque aussitôt lui an noncer que c'étoit un corps de Musul mans qui revenoient de ravager le ter ritoire de Membége*, & qui alloient rejoindre l'armée d'Obéidah, avec un butin considérable: ils étoient com mandés par Alfadi-ebn-Abbas, Of ficier de distinction. [] (Youkinna se propose de trahir les Chrétiens.) [] Malek l'attendit au passage, & après l'avoir complimenté sur ses succès, il lui raconta ce qui venoit de se passer à Aazaz; il lui proposa ensuite de re tourner ensemble rejoindre Obéidah. Alfadi l'ayant accepté, ils voulurent engager Youkinna à faire cette route avec eux; mais cet apostat qui étoit vivement piqué de n'avoir pas eu la gloire qu'il s'attendoit de retirer de la prise d'Aazaz, leur dit qu'il ne retour neroit à l'armée des Musulmans, qu'a près qu'il se seroit signalé par quelque exploit mémorable. Il ajouta qu'il 31
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avoit imaginé de lier une intrigue dans( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) le lieu même de la résidence de l'Em pereur; que son dessein étoit d'aller à Antioche, & que pour la réussite de son projet, il ne demandoit d'au tre secours que deux cens renégats de sa connoissance, qu'il remarqua parmi les troupes qui formoient le dé tachement d'Alfadi. [] Ce Commandant & Malek, après avoir conféré ensemble sur le projet d'Youkinna, ne trouverent aucun in convénient à lui accorder ce qu'il sou haitoit: ainsi l'affaire fut bientôt con clue. Ils le quitterent, en faisant des vœux pour la prospérité de son entre prise, & ils partirent aussitôt pour se rendre auprès d'Obéidah. [] Youkinna de son côté ayant pris la route d'Antioche avec sa suite, s'a vança jusqu'à quelque distance de cet te ville, où il s'arrêta pour conférer avec quelques uns de ses amis sur la manière dont il prétendoit exécuter son dessein. Ils jugerent à propos de ne pas se rendre à Antioche avec tout leur cortége; c'est pourquoi Youkin na dit aux deux cens renégats de pren dre toujours les devans, par la grande route que tenoient ordinairement les
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) caravannes, & d'aller en droiture à Antioche, où ils se donneroient pour des Chrétiens fugitifs qui deman doient une retraite contre les Musul mans qui les poursuivoient. [] (Youkinna est arrêté & conduit à ce Prince.) [] Pour lui, il prit un chemin détour né avec quatre de ses amis, & il mar cha assez long-tems sans rencontrer aucun obstacle; mais enfin un parti de troupes Impériales qui battoient la campagne ayant apperçu ces cinq cavaliers, allerent à eux, pour savoir qui ils étoient. Youkinna s'étant an noncé pour l'ancien Gouverneur d'A lep, on l'arrêta avec ses amis, & on les envoya à Antioche sous une es corte de cavalerie. [] (Il rentre en grace avec l'Empereur.) [] Comme on savoit à la Cour de l'Empereur la plus grande partie de ce qui étoit arrivé à Youkinna, ce Prince voulut le voir: il ne put s'empêcher dès qu'il l'apperçut, de donner des marques sensibles du cha grin que lui causoit son changement de religion: mais Youkinna qui avoit beaucoup d'esprit, & encore plus de manége & de perfidie, parla à l'Em pereur d'une façon si séduisante, qu'il le fit absolument revenir en sa faveur. Il dit à ce Prince, qu'on ne devoit
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point le juger sur les apparences; &( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) que quand même on voudroit s'y ar rêter, elles feroient encore pour lui: qu'il n'en vouloit d'autre preuve que la façon dont il avoit soutenu le siége du château d'Alep, & la fermeté avec laquelle il s'étoit toujours opposé au parti que les habitans de la ville avoient pris de se rendre tributaires des Musulmans. Il ajouta qu'à la vé rité il avoit été contraint de céder à la force; que le changement que sa Majesté lui reprochoit, étoit une suite de cette violence; que jamais il n'a voit pensé sérieusement à embrasser le Musulmanisme, & que dans le tems même qu'il feignoit d'en faire profes sion, il se félicitoit de réussir, moyen nant cette dissimulation, à sauver une vie qu'il comptoit consacrer dans peu à défendre la religion Chrétienne, & à donner à sa Majesté des preuves non équivoques de son zéle & de sa fidélité. [] L'Empereur fut si touché du dis cours d'Youkinna, qu'il n'osa plus lui faire de reproches: bien loin de-là, il l'admit à sa Cour, & lui donna bientôt des marques de la confiance la plus intime. Ce Prince voulut mê-
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) me lui former une troupe qui com battît sous ses ordres, & il commen ça par lui donner le commandement des deux cens renégats qui étoient arrivés depuis peu, & qui, selon les instructions d'Youkinna, s'étoient pré sentés comme des Chrétiens fugitifs qui demandoient à prendre du service dans les troupes de l'Empereur. [] (L'Empereur le charge d'es- corter sa fille.) [] Youkinna ne tarda pas à être em ployé. La plus jeune des filles d'Hé raclius ayant dessein de se rendre à Antioche auprès de l'Empereur son père, elle envoya demander une es corte à ce Prince, qui ne crut pas que ce qu'il avoit de plus cher, pût être confié dans de meilleures mains que dans celles d'Youkinna. Il fut donc commandé, & aussitôt il partit avec ses gens pour aller prendre la Princes se & l'amener à Antioche. [] Il s'acquitta de cette commission avec assez de fidélité. Il se passa néan moins pendant le retour un événement qui auroit pu servir à manifester toute la noirceur de ce perfide, s'il n'avoit eu dans l'escorte qu'il commandoit que les deux cens renégats qui étoient de son complot; mais il y avoit un bien plus grand nombre de soldats Chré
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tiens & d'Officiers fidéles, qui ne( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) servirent pas peu à le contenir pen dant cette marche. [] La Princesse s'étant arrêtée sur la route pendant la nuit, pour laisser un peu rafraîchir son escorte; les senti nelles qu'Youkinna avoit établis dans les environs, envoyerent avertir qu'il y avoit à quelque distance de-là un corps de troupes Musulmanes qui étoient peu sur leurs gardes, & qu'ils avoient même abandonné leurs che vaux dans la campagne pour les laisser paître. [] Les Officiers qui se trouverent avec(Youkinna cherche l'oc- casion de fa- voriser les Arabes.) Youkinna, furent d'avis de profiter de cette occasion; ils lui conseille rent de mettre la Princesse en sureté sous la garde d'une partie de l'escor te, & de tomber avec le reste sur des gens dont il paroissoit, selon le rap port qui avoit été fait, qu'on vien droit facilement à bout. [] Youkinna voulut d'abord s'opposer à ce dessein; mais lorsqu'il vit que l'on ne goûtoit point les raifons qu'il avoit alléguées, il fut le premier à en courager son monde, & à tout dis poser pour une attaque. Cependant, afin de rendre aux Musulmans les ser-
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) vices qui pourroient dépendre de lui dans cette conjoncture, il fit défense de tuer aucun d'eux, autant qu'il se roit possible. Il ordonna que l'on s'at tachât seulement à les envelopper & les faire prisonniers, afin, disoit-il, que l'on pût s'en servir par la suite pour les échanger contre des prison niers Chrétiens. Cette raison déter mina les Officiers Impériaux à accé der à son avis. [] Mais toutes ces précautions devin rent inutiles, par une découverte que l'on fit dans le tems qu'on alloit enta mer l'action. Youkinna ayant envoyé de nouveau reconnoître la position du détachement qu'il alloit attaquer, on vint lui dire que c'étoit un corps d'Arabes Chrétiens. Cette nouvelle s'étant bientôt confirmée, il ne s'agit plus de se battre, & l'on ne pensa au contraire qu'à se voir, & à se fé liciter les uns les autres de cette heu reuse rencontre. [] Ce corps de troupes contre lequel on se préparoit à agir, étoit parti d'Antioche il y avoit déja quelque tems, pour aller battre la campagne. Il étoit commandé par Haïm, fils de Giabalah, qui étoit au service de
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'Empereur, depuis que son père s'é-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) toit brouillé avec Omar, pour les rai sons que j'ai rapportées. Haïm re tournoit alors à Antioche, après un choc qu'il venoit d'avoir avec des Musulmans qu'Obéidah avoit envoyés pour ravager la partie septentrionale de la Syrie. Les Musulmans avoient été battus, & Haïm ramenoit avec lui un butin considérable avec un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvoit le fameux Dérar, qu'il vouloit présenter à l'Empereur, comme une prise qui valoit elle seule une victoire. [] Youkinna fut très-sensible à l'échec que les Musulmans venoient de rece voir; cependant il eut l'adresse de dissimuler, & il fut même un de ceux qui témoignerent le plus d'empresse ment à complimenter Haïm sur son succès. Peu après ils partirent ensem ble avec toute leur suite pour se ren dre à Antioche. [] L'heureuse arrivée de la Princesse fit beaucoup de plaisir à l'Empereur. La joie se répandit aussi dans toute la ville d'Antioche; & l'on prétendit même tirer de cet événement l'au gure le plus favorable, puisque cette
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) Princesse venoit à eux accompagnée de la victoire. [] (L'Empereur s'entretient avec les Ara- bes prison- niers.) [] Héraclius fit à Haïm la réception que méritoit l'avantage qu'il venoit de remporter; il fit l'éloge de sa bra voure & de son intrépidité: & lors que ce Capitaine lui présenta Dérar, ce Prince le reçut avec distinction, & il témoigna aussi beaucoup de bon té aux autres Musulmans qui avoient été faits prisonniers avec lui. Il s'en tretint long-tems avec eux sur leur Prophéte Mahomet, sur sa religion, sur ses miracles; il leur parla ensuite d'Omar en particulier, & leur fit plu sieurs questions sur la vie privée de ce Calife. [] Si l'on juge de cet entretien par le détail qu'en donne Alvakédi, on peut assurer qu'il y avoit aussi peu de goût & de bon sens dans les questions, que dans les réponses*. D'ailleurs, il n'y avoit rien de si déplacé qu'une 32
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pareille conversation, sur-tout dans( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) un tems où l'on attendoit chaque jour l'arrivée de l'ennemi. [] En effet, tandis qu'Héraclius per- [] (Les Arabes s'emparent d'un passage important.) doit son tems à écouter les rêveries des Musulmans, on vint lui apprendre que leurs troupes s'étoient emparées d'un poste très-important, qu'on ap pelloit le Pont de fer, au moyen du quel il ne se trouvoit plus de postes qui fussent capables d'empêcher les Musulmans de marcher à Antioche. Toute la ressource de l'Empereur ne consistoit alors que dans son armée qu'il avoit auprès de lui. Il est vrai qu'elle étoit belle, nombreuse, & en état de faire face à l'ennemi: ainsi on résolut de présenter bataille au plutôt: c'étoit du succès de cette ac-
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) tion que dépendoit le sort d'Antio che. [] (Giabalah propose de faire assassiner le Calife.) [] Pendant qu'on faisoit les prépara tifs pour mettre en œuvre le dernier moyen qui restoit pour sauver une des principales villes de la Syrie, Giaba lah vint trouver l'Empereur pour lui faire une proposition qui devoit, à son avis, non-seulement sauver Antio che, mais donner encore toutes les facilités possibles pour recouvrer ce qu'on avoit perdu. Son plan étoit de tâcher de tenir les Musulmans en res pect pendant un espace de tems suf fisant, pour que l'on pût envoyer à Médine un homme de confiance & de résolution, qui se chargeroit d'assassi ner le Calife. Giabalah prétendit dé montrer que la mort de ce Prince sus citeroit immanquablement des divi sions & des troubles dans tout l'Em pire; que l'on seroit obligé de rap peller dans le centre de l'Etat les troupes qui étoient répandues au-de hors, & que par ce moyen, les Grecs auroient le tems de rétablir leurs af faires, avant que les ennemis fussent en état de reprendre la campagne. Il ajouta qu'il avoit un homme tout prêt pour exécuter ce dessein, & que
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si sa Majesté vouloit le permettre, il( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) partiroit dès l'instant. [] L'Empereur eut la foiblesse de con sentir à ce lâche projet, & aussitôt Vathek-ebn-Mossafer, qui étoit l'hom me de confiance de Giabalah, fut en voyé en diligence à Médine, afin d'y épier le moment favorable pour assas siner le Calife. [] Ce projet échoua, & ce fut par un [] (L'assassin manque l'oc- casion de tuer Omar.) miracle, au rapport d'Alvakédi. Va thek ayant sçu que le Calife sortoit ordinairement après la prière du ma tin, & qu'il s'alloit promener seul hors de la ville, il alla l'attendre dans l'en droit où il avoit coutume de faire sa promenade; & afin de n'être point apperçu, il monta sur un arbre fort touffu, & se cacha dans les branches. [] Il vit arriver peu après le Calife, qui s'étant promené quelque tems, vint se coucher par terre fort près de cet arbre, & s'y endormit. Vathek se mit aussitôt en devoir de profiter d'une si belle occasion; mais dans le tems même qu'il descendoit, il vit paroître un lion. Effrayé de cet as pect, il remonta au plus vîte pour se mettre en sureté, & voir quel se roit l'événement.
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) [] Il fut extrêmement surpris, lorsqu'il vit cet animal féroce tourner tran quillement autour du Calife, comme pour le garder; il alla même lui lé cher les pieds, & enfin il ne s'éloigna que lorsque le Calife fut réveillé. Va thek, pénétré de vénération pour un Prince que le ciel protégeoit d'une manière si évidente, descendit prom tement, & alla se jetter aux pieds du Calife; & après lui avoir déclaré l'odieuse commission dont il étoit chargé, il lui en témoigna son repen tir, & lui demanda sa grace, en l'as surant que dès l'heure il embrassoit le Musulmanisme. C'est ainsi qu'Omar, selon l'Historien Arabe, fut délivré du malheureux sort dont la perfidie des Grecs l'avoit menacé. [] Pendant qu'on avoit tenté de se dé faire du Calife, on avoit tâché en mê me-tems, selon les conseils de Gia balah, de traîner les affaires en lon gueur, & de prendre toutes les me sures possibles pour éviter une action. Mais Obéidah étant enfin arrivé près d'Antioche avec toutes ses troupes, les Grecs parurent aussi de leur côté, & les deux armées se rangerent en ba taille en présence l'une de l'autre.
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[] L'armée Chrétienne s'étant avancée( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) à quelque distance des ennemis, le Général sortit des rangs, & proposa [] (Combat sin- guliet entre Nestorius & plusieurs Ara- bes.) un combat singulier à celui des Mu sulmans qui voudroit l'accepter. Cet Officier, que les Historiens nomment Nestorius, joignoit à l'extérieur le plus avantageux une bravoure & une intrépidité peu commune. Sa phi sionomie annonçoit d'elle-même ses grandes qualités; de sorte qu'il ne falloit pas lui opposer un rival dont on ne fût bien sûr. Damès, ce brave soldat, qui s'étoit signalé à la prise du château d'Alep, & qui étoit alors avancé dans le service, demanda à ré pondre au défi du Général Chrétien, & on le lui permit. [] Les deux champions s'avancerent [] (Damès est fait prison- nier.) l'un contre l'autre & se battirent pen dant quelque tems avec autant de for ce que d'adresse, sans que l'on pût prévoir de quel côté seroit l'avanta ge. Mais dans le tems qu'ils étoient aux prises, le cheval de Damès étant venu à broncher, Nestorius saisit cet instant avec une telle vivacité, qu'il se rendit maître de son adversaire, & le fit son prisonnier. Il l'amena lui- même au camp, & ordonna à ses
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) gens de le lier dans sa tente. [] Nestorius reparut ensuite, & pro posa aux ennemis un second combat, qui fut accepté par un Musulman nom mé Dehac qui avoit une grande répu tation parmi les Arabes. Il la soutint parfaitement dans cette occasion: il ne remporta cependant aucun avanta ge sur Nestorius; mais c'étoit beau coup faire que de se soutenir contre un ennemi aussi redoutable. Ce com bat fut extrêmement long, & enfin les deux champions, également fati gués & hors d'haleine, convinrent ré ciproquement de se retirer chacun de son côté. [] Cette espéce de joûte, qui avoit formé un spectacle intéressant pour les deux armées, causa quelque dé sordre parmi les Chrétiens. La plu part quitterent leurs rangs pour être plus à portée de voir ce combat. Les mouvemens que chacun faisoit pour approcher, se communiquerent plus loin, de sorte que la tente de Ne storius où Damès étoit gardé à vûe, se trouva bientôt culbutée. La curio sité avoit sait abandonner la tente aux domestiques du Général, de façon qu'il n'en restoit que trois pour garder
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Damès; mais c'étoit bien assez, parce( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) qu'on avoit eu soin de lier cet Offi cier. [] Ces domestiques se trouvant em- [] (Il se met en liberté.) barrassés pour relever la tente du Gé néral, & voulant cependant se presser de la rétablir, de peur qu'on ne les punît de n'avoir pas obvié à ce désor dre, proposerent à Damès de les ai der à relever la tente de leur maître. Il paruts'y prêter avec plaisir, & aussi tôt ils le délierent. Mais dès qu'il se vit en liberté, il fit usage de sa force prodigieuse sur ces malheureux do mestiques, & les tua tous les trois: il prit ensuite un habit à la grecque par mi ceux de Nestorius, & montant sur un des chevaux de ce Général, il réussit à se sauver chez les Musul mans. [] L'évasion de ce prisonnier fit beau-(Youkinna sauve la vie aux prison- niers Musul- mans.) coup de bruit parmi les Grecs. L'Em pereur lui-même en fut tellement cho qué, qu'il ordonna dans sa colère que l'on coupât la tête à Dérar & aux autres Musulmans qu'on avoit fait pri sonniers. Heureusement pour eux, Youkinna, qui s'étoit insinué de plus en plus dans l'esprit de l'Empereur, sol licita si vivement pour eux, qu'il ob-
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) tint leur grace. Il représenta au Prince, que ce seroit une cruauté im pardonnable à des Chrétiens, d'agir avec tant de rigueur sur de malheu reux prisonniers, qui après tout n'é toient point criminels: que d'ailleurs une telle conduite mettroit les Musul mans en fureur, & seroit cause que désormais ils ne feroient aucun quar tier aux Chrétiens qui tomberoient entre leurs mains. [] Ces remontrances firent leur effet. Héraclius ne se contenta même pas d'avoir fait grace de la vie à ces prisonniers; il chercha encore, à la recommandation d'Youkinna, à leur procurer plus d'agrément qu'ils n'auroient osé en espérer. Ils eurent presque une entière liberté, sous l'in spection néanmoins d'Youkinna, qui fut chargé par l'Empereur, de veiller à leur conduite. C'est ainsi que ce Prince imprudent accéléroit sa perte, en donnant des marques de la plus intime confiance à un traître qui n'at tendoit qu'une occasion favorable pour mettre le comble à sa perfidie. [] Les relations que ce renégat entre tenoit toujours secrétement dans l'ar mée Musulmane, furent sans doute la
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cause qu'Obéidah se contenta de faire( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) bonne contenance à la tête de ses troupes, sans rien entreprendre de plus, que de détacher des partis qui faisoient tous les jours les plus grands ravages dans les environs d'Antioche. La plupart des paysans, qui se trou voient ruinés, venoient se réfugier dans la ville, & y semoient par-tout la terreur & l'allarme, par le récit qu'ils faisoient de la cruauté des Mu sulmans. [] Ces nouvelles affligeantes causoient [] (L'Empereur effrayé par un songe, se re- tire à Con- stantinople.) à l'Empereur un chagrin mortel, que le perfide Youkinna entretenoit adroi tement, pour décourager ce Prince, & lui faire appréhender le sort d'une bataille. Héraclius absolument décon certé, fit malheureusement un songe qui acheva de lui faire perdre la tête. Il rêva que sa couronne tomboit par terre, & qu'un homme le renversoit de dessus son trône: il n'en fallut pas davantage pour lui faire prendre le parti désespéré d'abandonner Antio che, & de se sauver à Constantinople. Tout cela fut exécuté dès le lende main: il se rendit secrétement à un port voisin d'Antioche où il s'embar qua, & prit la fuite à toutes voiles.
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( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) [] Ce départ précipité augmenta con sidérablement les allarmes. Les prin cipaux Officiers tâcherent en vain de rassurer le peuple, on regarda dès- lors Antioche comme perdue, puis que le Souverain ne s'y étoit pas cru en sureté. Ceux qui resterent chargés du soin de l'Etat, prirent cependant des mesures pour ranimer les coura ges abattus. Les troupes ayant paru dans la disposition de bien faire, on résolut enfin de tenter le sort d'une ba taille. [] Malgré la décadence des affaires des Chrétiens, on auroit pu encore fonder quelque espérance sur des troupes qui sembloient vouloir faire les plus grands efforts pour sauver leur Religion & leur liberté, & pour conserver la place la plus considéra ble que l'Empereur eût dans cette Province: mais dans le tems que le choc se donna, & que les Chrétiens combattoient avec toute la fureur qu'inspire le courage, lorsqu'il est animé par le désespoir, Youkinna dé cida la victoire en faveur des Musul mans. [] (Youkinna trahit les Chrétiens.) [] Ce traître qui avoit été consigné par l'Empereur pour veiller sur les
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prisonniers, leur fit donner secréte-( Omar. Hégire 16. Ere Chr. 637.) ment des armes, & chargea Dérar de faire une sortie avec eux sur les Chré tiens, tandis que ceux-ci seroient aux mains avec les Musulmans; & il l'assura que dès qu'il paroîtroit, il seroit se condé par un grand nombre de Sei gneurs qui étoient déterminés à em brasser le Musulmanisme. [] Tout cela fut exécuté dans le tems(Hegire 17. Ere Chr. 638.) de l'action. Les efforts des Chrétiens furent inutiles: attaqués par derriere, [] (Antioche se rend aux Ara- bes.) lorsqu'ils faisoient face à l'ennemi, ils virent une partie de leurs Chefs les abandonner lâchement pour se ren dre. Dès-lors ils ne penserent plus à faire de défense; & les habitans d'An tioche instruits par les fuyards de la perte de la bataille, prirent sur le champ le parti de ne pas se laisser as siéger. Ils envoyerent au plus vîte une députation à Obéidah pour trai ter de la reddition de la place. Les ar ticles conclus, le Général Musulman à la tête de ses troupes, entra en triomphe dans Antioche, le vingt & uniéme du mois d'Août de l'an 17 de l'Hégire, & le 638 depuis J. C. C'est ainsi que cette ancienne & fa meuse ville, si riche, si belle, si flo-
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) rissante, sous les Perses, les Séleuci des, les Romains, & sous les Empe reurs Grecs, tomba enfin au pouvoir des Musulmans. [] (Obéidah fait sortir ses trou- pes d'Antio- che.) [] Obéidah fit décamper ses troupes peu après qu'il eut pris possession de cette place. Les réflexions que fit ce sage Général sur le danger dont étoient menacés les Musulmans dans un séjour aussi séduisant, le détermi nerent à les en éloigner au plutôt. En effet la riche situation d'Antioche, l'air délicieux qu'on y respiroit, les mœurs voluptueuses de ses habitans, leurs déreglémens, leur luxe, ne pouvoient qu'amollir le courage & achever de ruiner cet esprit de mode stie, de simplicité & de défintéresse ment qui faisoit autrefois le caractère principal des Musulmans, & qui de puis leur arrivée en Syrie commen çoit à s'affoiblir peu à peu. Ils étoient devenus fiers de leurs avantages; ils aimoient à se revêtir des riches dé pouilles des Grecs; il y avoit d'ail leurs à craindre qu'ils ne se corrom pissent absolument par le commerce avec des femmes étrangères, & plus encore par les exemples pernicieux des Grecs.
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[] Ces malheureux Chrétiens, dont( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) l'esprit & le cœur étoient également gâtés, avoient perdu depuis long- tems tout amour & même tout respect pour la religion. Le Christianisme dont ils se paroient encore, n'étoit plus pour eux qu'un nom inutile. Ils se livroient à tous les crimes, & ne remplissoient aucun devoir. Aveu glés par leurs malheureuses habitu des qui les plongeoient dans une stu pide insensibilité, ils ne s'étonnoient plus de leurs désordres, & sembloient n'être réservés que pour être le scan dale des Musulmans. [] Obéidah fit donc promtement par- [] (Obéidah consulte O mar sur plu- sieurs sujets.) tir ses troupes d'un séjour aussi dan gereux, & donna ses ordres pour les faire camper loin de cette place. Il écrivit ensuite au Calife pour lui an noncer sa conquête, & lui faire sa voir les mesures qu'il avoit cru de voir prendre pour contenir les Mu sulmans qui sembloient en disposi tion de vouloir s'établir en Syrie, & qui demandoient même la permis sion d'y épouser des femmes étran gères. Il finissoit sa lettre par de mander des ordres pour la suite de la campagne.
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) [] Omar reçut le courier dans l'in stant même qu'il partoit de Médine accompagné des femmes du Prophé te, pour aller faire un pélerinage à la Mecque. Il s'arrêta aussitôt & ou vrit la lettre d'Obéidah. Dès qu'il en eut fait lecture, il se prosterna contre terre, & rendit graces à Dieu des fa veurs qu'il venoit de faire aux Musul mans. Il répondit tout de suite à Obéidah; & après l'avoir compli menté sur ses exploits, il lui parla sur la conduite qu'il avoit tenue avec les Musulmans, en leur ordonnant de s'éloigner d'Antioche. [] (Réponse du Calife.) [] Il semble à cet égard que le Ca life ne se souvenoit plus de la façon dont il s'étoit comporté l'année pré cédente, en faisant déchirer les robes de soie dont les Musulmans affec toient de se parer dans le tems de la prise de Jérusalem. Il écrivit à Obéi dah sur un ton tout différent: il désap prouva la sévérité de ce Général, & lui manda qu'il auroit dû permettre aux Musulmans de séjourner quelque tems dans Antioche, pour les récom penser de leurs travaux. Il ajouta que l'usage des biens de ce monde n'étoit point interdit aux Fidéles,
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& qu'il permettoit à ceux qui n'a-( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) voient pas de biens en Arabie, de s'établir en Syrie, de s'y marier, & même d'avoir chez eux autant de femmes esclaves qu'ils jugeroient à propos, selon leurs moyens. Il finissoit sa lettre par lui ordonner de poursui vre ses conquêtes dans le pays des montagnes. [] Obéidah fut un peu surpris de voir [] (Les Musul- mans com- mencent à se relâcher de leur premier zéle.) l'austère Omar autoriser des adou cissemens qui pouvoient avec le tems amollir les mœurs, & ruiner insensi blement la discipline. Ce Général commençoit même à s'appercevoir de quelque diminution dans l'ardeur de ses troupes: il en eut une nouvelle preuve lorsqu'il s'agit de faire des conquêtes dans le pays des monta gnes, comme le Calife le souhaitoit. Obéidah, pour mieux connoître en core le caractère des Musulmans, ne voulut pas nommer de lui-même ceux qu'il croyoit propres à l'expédition dont il s'agissoit. Il proposa en géné ral cette entreprise, & demanda aux Officiers, qui d'entre eux voudroit s'en charger. [] L'événement justifia ce qu'Obéi dah appréhendoit du séjour délicieux
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) de la Syrie. Les Arabes ayant en tendu dire que ce pays des monta gnes, quoique peu éloigné, étoit ex trêmement difficile à parcourir, à cau se des glaces & des neiges dont il étoit couvert dans presque toutes les saisons, personne ne répondit à l'invi tation du Général. Il revint à la char ge, & fit encore la même proposi tion, sans qu'il parût aucun mouve ment de la part même des plus braves. Enfin il s'en trouva un, qui de con cert avec Damès se présenta pour cette expédition. Il s'appelloit Meis sarah-ebn-Mesrou. Obéidah reçut ses offres avec beaucoup de recon noissance; il fit publiquement l'éloge de son zéle, & lui confia aussitôt l'é tendard de la Religion, sur lequel on voyoit cette devise: Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, & Mahomet est son Apôtre. [] (Obéidah en- voie des trou- pes pour con- quérir le pays des monta- gnes.) [] Le Général lui donna un nombreux détachement, & Damès qui l'accom pagnoit eut sous ses ordres mille es claves noirs. Ces troupes eurent beaucoup à souffrir dès qu'elles se fu rent engagées dans les montagnes. En effet, c'étoit passer d'une extrémité à une autre: le climat de Syrie étoit
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chaud & agréable, au-lieu que celui( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) du pays des montagnes étoit d'un froid excessif. Ils franchirent néan moins les passages avec beaucoup de résolution: au reste, ils ne trouve rent d'autre obstacle que l'intempérie du climat, & des chemins très-diffici les. Le peu de villages qu'ils rencon trerent sur leur route étoient absolu ment abandonnés. Les paysans qui avoient eu vent de leur marche, s'é toient refugiés plus loin, & ils n'en apperçurent qu'un seul, qu'ils arrête rent pour savoir s'il n'y avoit rien à craindre pour eux dans les environs. [] Cette rencontre fut heureuse pour les Arabes: ils tirerent de ce pri sonnier des éclaircissemens sans les quels ils auroient couru risque d'être absolument taillés en piéces. Ils ap prirent qu'il y avoit à quelque dis tance d'où ils étoient, une armée de trente mille hommes. Le prisonnier ajouta que les Musulmans n'avoient rien de mieux à faire que de rester où ils se trouvoient; parce qu'en avan çant plus loin ils seroient trop à dé couvert, & dès-là dans l'impossibi lité de se défendre contre un corps aussi nombreux; au lieu que le poste
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) qu'ils occupoient alors, étoit le plus commode qu'ils pussent souhaiter: qu'ils ne devoient cependant pas s'at tendre à remporter aucun avantage, s'ils étoient attaqués; mais aussi que l'on ne pourroit pas en prendre sur eux. [] Cet infortuné Chrétien fut bien mal récompensé de son avis. Les Ara bes voulurent, selon leur usage, le contraindre d'embrasser le Musulma nisme; mais il eut le courage de ré sister à leurs sollicitations. La crainte de la mort ne fut pas même capable de le faire dissimuler; de sorte que les Musulmans piqués de sa constance & de sa fermeté, prirent le cruel parti de l'égorger. [] (Les Arabes sont envelop- pés.) [] Meissarah, en conséquence de l'avis de ce Chrétien, se retrancha dans les montagnes, & s'y tint sur la défensi ve. Il envoya en même-tems un cou rier à Obéidah, pour lui apprendre sa situation, & lui demander un promt secours. Pendant cet intervalle les Grecs ayant été informés qu'il y avoit un parti ennemi dans leur voisinage, vinrent se camper à peu de distance, & réussirent à l'envelopper; mais ils ne purent avoir d'autre avantage, par
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ce que les Musulmans eurent soin de( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) se tenir toujours bien retranchés. Il y eut cependant quelques escarmou ches assez vives, dans lesquelles les Grecs firent plusieurs prisonniers, & entr'autres un intime ami du Calife, nommé Abdallah-ebn-Hodafah, Offi cier distingué par son mérite person nel, & plus encore par l'honneur qu'il avoit d'être cousin germain de Maho met. [] Les Musulmans, enfermés dans ce détroit par un corps de troupes aussi considérable, auroient infailliblement été réduits à se rendre, ou par famine ou autrement, si Obéidah n'avoit eu soin d'envoyer promtement du se cours. Dans le tems que ce Général reçut la lettre de Meissarah, le fa meux Khaled venoit d'arriver avec un butin immense qu'il avoit rempor- [] (Avantages des Musul- mans au-de-là de l'Euphrate.) té des places situées au-de là de l'Eu phrate où on l'avoit envoyé. Après avoir conquis une partie de cepays, il y avoit établi de fortes garnisons, & étoit venu lui-même annoncer sa victoire, & offrir ses services pour d'autres conquêtes. [] L'arrivée de ce brave Musulman [] (Khaled va au secours des Arabes enfer-) répandit la joie dans tout le camp.
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) Obéidah, charmé de le voir revenir victorieux, lui proposa d'ajouter en- [] (més dans montagnes.) core à son triomphe la gloire de dé gager ses frères que les Grecs avoient investis dans le pays des montagnes. L'infatigable Khaled partit aussitôt avec un détachement de trois mille hommes, qui furent suivis peu après de deux mille autres, qui avoient à leur tête Aïad-ebn-Ganam. [] (Les Grecs se retirent.) [] Les Grecs furent bientôt informés des secours qui venoient aux Musul mans; & soit qu'ils les crussent plus considérables qu'ils n'étoient en effet, soit que le nom seul de Khaled, si redoutable aux Chrétiens, eût fait son impression, les Musulmans qui jusque là avoient été étroitement res serrés par les ennemis, furent très étonnés d'apprendre un matin, que les Grecs s'étoient retirés pendant la nuit, avec une précipitation qui res sembloit tout-à-fait à une fuite; ils avoient même abandonné leurs ten tes & une bonne partie de leurs ba gages. [] (Les Arabes rejoignent l'armée d'O- béidah.) [] Khaled fut bien mortifié de ce dé part: il comptoit se signaler dans cette expédition, & reprendre du moins les prisonniers que les Grecs
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avoient faits sur les Musulmans. Il( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) voulut même marcher sur le champ à la poursuite des ennemis, & les har celer dans leur retraite; mais Meissa rah & les autres principaux Officiers qui avoient eu le tems de reconnoître le terrein où ils se trouvoient, repré senterent à Khaled que ce seroit s'ex poser à un danger évident que d'avan cer plus loin, & que le parti le plus prudent, étoit de renoncer pour le présent à une entreprise qui avoit pen sé avoir les suites les plus funestes. Khaled fut donc obligé de se rendre à l'avis commun, qui fut de se retirer en bon ordre, & d'aller rejoindre l'ar mée d'Obéidah. [] Ce Général écrivit au Calife pour l'instruire de ce qui venoit de se pas ser, & du peu d'apparence qu'il y avoit de surmonter les difficultés du passage des montagnes. Il lui parla en même-tems des prisonniers, & en tr'autres d'Abdallah, qu'il étoit im portant de ne pas laisser long-tems en tre les mains des Grecs, qui se glori fiant de cette prise comme d'une con quête, avoient au plus vîte fait passer ce Musulman à Constantinople; de peur qu'on ne réussît à le reprendre.
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) [] Dès que le Calife eut reçu ces nou velles, il écrivit promtement à Hé raclius pour lui redemander Abdal lah. Sa lettre étoit énoncée en ces termes: (Lettre par la- quelle Omar demande la liberté d'Ab- dallah.) [] Au nom de Dieu très-miséricor dieux. Louange soit à Dieu qui est le Seigneur du monde présent & à ve nir, qui n'a ni compagnon, ni femme, ni fils*. Que sa bénédiction soit sur son Apôtre. Le serviteur de Dieu Omar, à Héraclius Empereur des Grecs. Dès que vous aurez reçu cette lettre, ne manquez pas de me renvoyer le prisonnier Musulman qui est auprès de vous, & qui se nomme, Abdallah- ebn-Hodafah. Si vous faites cela, j'au rai espérance que Dieu vous condui ra dans le droit chemin: si vous le re fusez, j'aurai soin d'envoyer des gens que le négoce & la marchandise ne dé tournent pas du souvenir de Dieu. Que la santé & le bonheur soient sur celui qui marche dans le droit che min. [] La fierté du ton de cette lettre dut être bien sensible à l'Empereur. Ce- 33
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pendant loin de s'en plaindre, ce( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) Prince ne chercha qu'à satisfaire au plutôt le Calife; & non content de renvoyer le prisonnier, il fit encore présent à Omar d'un diamant d'un prix très-considérable. Le Calife dé daigna de garder ce présent; il le fit vendre, & en envoya le produit au trésor public. Il eut une longue con férence avec le prisonnier, sur l'état de la Cour de l'Empereur. Abdallah lui raconta ensuite les instances qu'on lui avoit faites pour lui faire changer de religion; mais ni les promesses ni les menaces n'avoient point été capa bles d'ébranler sa constance. Il ajouta que l'Empereur l'avoit même fait enfer mer étroitement, sans lui laisser d'au tre nourriture que du vin & de la chair de porc, toutes choses défendues par la Loi de Mahomet; mais qu'il n'a voit touché à rien: qu'après avoir pas sé ainsi trois jours sans rien prendre, Héraclius surpris de sa fermeté, n'a voit plus osé faire aucune tentative. [] Le Calife en écrivant à l'Empe reur pour redemander ce prisonnier, avoit écrit en même-tems à Obéidah, pour le charger de pousser les con quêtes des Musulmans. Il n'insista pas
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) davantage sur l'attaque du pays des montagnes, dont on lui avoit fait sen tir toute la difficulté; mais il pressa le Général de donner promtement les ordres qu'il jugeroit convenables pour réduire le reste de la Syrie. [] Obéidah se voyant ainsi revêtu de pleins-pouvoirs de la part du Calife, résolut de laisser pendant quelque tems rafraîchir ses troupes qui étoient extrêmement fatiguées. Cependant, afin que les conquêtes des Musulmans ne fussent point retardées, il envoya un courier à Amrou-ebn-Alas, pour lui donner ordre d'agir avec l'armée qu'il commandoit. [] (Conquêtes des Arabes en Pa- lestine.) [] Amrou étoit alors en Palestine, où il avoit réduit plusieurs places sous l'o béissance des Musulmans. Dès qu'il eut reçu les ordres d'Obéidah, il par tit, & marcha du côté de Césarée, où l'on disoit que Constantin, fils d'Hé raclius, s'étoit cantonné avec une ar mée considérable. Mais en entrant dans ce pays, il le trouva gardé de façon, qu'il n'y avoit pas moyen d'a vancer sans donner une bataille. Con stantin s'étoit bien retranché, & pa roissoit en disposition de disputer le passage. Amrou établit aussi son camp
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à peu de distance de celui de ce Prin-( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) ce, & fit ses préparatifs pour attaquer au plutôt l'ennemi. [] On ne tarda pas à s'appercevoir que Constantin, malgré la bonne conte nance qu'il affectoit, n'avoit pas des sein d'en venir à une bataille. Il cher cha d'abord à surprendre les Musul mans. Il envoya à cet effet un Arabe Chrétien pour reconnoître la force & la position des ennemis. Cet Arabe sut si bien se déguiser, qu'il s'insinua dans le camp, & y passa même plu sieurs jours à observer tout ce qui s'y passoit. Mais quelqu'un ayant par mégarde marché sur sa veste, il pensa tomber, & jura, sans y penser, par J. C. Les Musulmans comprirent dès- lors que c'étoit un espion Chrétien, & aussitôt ils le massacrerent. [] Amrou en ayant été averti, fut très- fâché qu'on eût procédé si vivement contre cet espion. Il fit de grands reproches aux Officiers qui s'étoient trouvés présens à cette action, en leur disant qu'ils lui ôtoient par-là un moyen que la Providence lui offroit pour découvrir les affaires des Chré tiens. Il fit publier dès-lors par tout le camp, qu'il vouloit qu'on lui pré-
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) sentât tous les espions qu'on pourroit découvrir. [] Peu après on vit arriver un Prêtre Grec, qui demanda à parler au Géné ral de la part de Constantin. Il fut conduit aussitôt à Amrou, à qui il dit que le Prince ayant dessein de trai ter avec lui, il le prioit de lui en voyer un homme de confiance avec qui il pût conférer. Amrou prit le par ti d'y aller lui-même, afin que les af faires fussent plutôt expédiées. [] Le Prince Grec fit au Général Mu sulman l'accueil le plus honorable. Après les premiers complimens, il lui fit avancer un siége; mais Amrou le refusa, & selon l'usage des Mahomé tans, il s'assit par terre les jambes croisées, & mit son sabre & sa lance en travers devant lui. Il eut alors avec le Prince une conférence fort singu lière, si elle a été telle que l'Historien Arabe la rapporte. [] (Conférence entre Amrou & Constantin.) [] Constantin débuta par représenter à Amrou, que les Arabes & les Grecs avoient tort de se faire la guer re, puisqu'ils étoient frères. Comment seroient ils frères, répliqua Amrou, étant d'une religion aussi différente? D'ailleurs, ajouta-t-il, où trouve-t-on
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les preuves de cette parenté entre les( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) Coreischites & les Grecs? Le Prince prétendit le prouver, en tirant par un long discours une filiation depuis Adam. [] Amrou lui répondit qu'il étoit vrai que les Arabes & les Grecs descen doient d'Abraham & de Noë; que Noë avoit partagé la terre à ses trois enfans; que Sem avoit eu la Syrie & les pays voisins, & que les Arabes étant de la race de Sem, ils devoient être leurs successeurs. Au reste, ajou ta-t-il, la terre appartient à Dieu, qui la donne pour héritage à qui il veut: nous sommes ses serviteurs; il la livre à nos armes; nous ne faisons que rentrer en possession de notre ancien par tage, qui nous appartient plutôt qu'à vous. Nous avons assez habité nos dé serts brulans & stériles; nous voulons jouir de ce pays délicieux, & en ache ver la conquête. Il est juste que nous en jouissions à notre tour. [] Le Musulman adressant ensuite la parole aux Grecs qui étoient présens, il leur dit, que l'unique moyen qu'ils avoient de conserver leur habitation dans ce pays, étoit d'embrasser le Mahométisme, & de payer tribut aux
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) Unitaires, disciples de Mahomet, ou enfin de décider le différend les ar mes à la main. Je vous propose les moyens de vous sauver, dit-il en finis sant; mais vous êtes des rebelles, ainsi que votre père Esaü. Vous nous recon noissez pour vos parens; mais nous ne voulons point avoir de relation avec vous, tant que vous demeurerez dans l'infidélité. Nous sommes descendus d'Ismaël: notre Prophéte Mahomet a été inspiré par l'Ange Gabriel, pour nous donner les lumières de sa sainte vérité, dans la pratique de la doctrine que Dieu a lui-même dictée. [] Après ce discours Amrou se leva: & c'est ainsi que se termina cette con férence, sans aucune espérance d'ac commodement. On se prépara donc de part & d'autre à en venir à une ac tion décisive. [] Lorsque l'Histoire représente deux armées nombreuses rangées en ba taille, le Lecteur a lieu de croire que l'on va l'instruire de la bonne ou mau vaise conduite des Généraux qui en dirigent les opérations: il s'attend à voir, comme sur une carte, les diffé rens mouvemens de ces grands corps, également animés les uns contre les
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autres; & savoir enfin ce qui a décidé( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) la victoire entre les deux partis. On ne trouve rien de tout cela dans les Historiens Arabes; du moins Alva kédi, qui m'a guidé jusqu'à présent dans ma narration, n'a pas daigné donner à cet égard le moindre éclair cissement. Tout se réduit à un com bat, ou plutôt à une espéce de joûte entre deux ou trois champions; après quoi la désertion ou la déroute se met parmi les Chrétiens, qui abandon nent leur camp, leur bagage, & font retraite. On en a déja vu des exem ples dans cette Histoire. Ainsi l'on sera moins étonné de voir arriver la même chose dans les circonstances dont il s'agit. [] Les deux armées s'étant donc ran- [] (Combat sin- gulier entre un Chrétien & plusieurs Ara- bes.) gées en bataille en présence l'une de l'autre, un Officier de l'armée de Constantin s'avança vers les Musul mans, & demanda qui d'entr'eux ose roit accepter un combat singulier. Plusieurs Musulmans ayant alors vive ment sollicité pour avoir la préféren ce, elle fut accordée à un jeune Ara be, qui brulant de zéle pour la reli gion Musulmane, étoit venu servir dans les guerres de Syrie, dans le
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) dessein de faire des prosélytes, ou d'ac quérir la couronne du martyre. Mais trop jeune encore pour soutenir un as saut tel que celui dont il s'agissoit, ses forces ne répondirent ni à son coura ge ni à son zéle; l'Officier Grec s'en débarrassa bientôt, en lui portant un coup qui l'étendit mort sur la place. [] Deux ou trois autres Musulmans se présenterent ensuite, & eurent suc cessivement le même sort. Enfin Ser giabil parut, & ce fut à lui que se ter mina le combat. Cet assaut pensa d'a bord avoir le plus mauvais succès pour le Musulman: comme il étoit extrêmement dévot, & l'un des plus rigoristes de sa religion; il étoit telle ment exténué de veilles & de jeûnes, qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il pût tenir long-tems contre l'Officier Chrétien. En effet celui-ci le renversa par terre au premier choc, & étant sauté à bas de son cheval, il se pré paroit à l'égorger, lorsqu'un cavalier (L'Officier Chrétien est tué.) de l'armée Grecque poussant son che val hors des rangs, accourut à toute bride, & arriva assez tôt pour trancher la tête à l'Officier Chrétien: il se sau va ensuite à l'armée Musulmane où il reconduisit Sergiabil. Il se fit connoî-
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tre alors pour avoir été l'un de (*)( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) ceux qui avoient osé autrefois s'élever contre Mahomet. Il avoua que la crain te d'être rigoureusement puni de ce crime, l'avoit engagé à entrer au ser vice des Chrétiens, où il avoit atten du long-tems une conjoncture favora ble pour se réconcilier avec les Mu sulmans. Il ajouta qu'il espéroit que l'occasion qui venoit de se présenter lui feroit obtenir sa grace. Il l'obtint en effet, & fut depuis employé au ser vice de la nation. [] La défaite de l'Officier Grec jetta(La désertion se met dans l'armée Chré- tienne.) la terreur & la consternation parmi les troupes de Constantin. Il y en eut un grand nombre qui ayant résolu de dé serter, emmenerent avec eux beau coup de leurs camarades. Ceux qui eurent assez de courage pour rester, n'en eurent pas assez pour faire face à l'ennemi. Ils prétendirent qu'il n'y avoit pas moyen de tenir contre les 34
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) Musulmans, dont les forces augmen toient à chaque instant, & ils prirent d'eux-mêmes le parti de rentrer dans leur camp, & de s'y bien retrancher. [] (Constantin se retire à Cé- sarée.) [] Ils n'y resterent cependant pas long- tems. Constantin ayant pris le parti de se sauver à Césarée dès la nuit sui vante; l'exemple du Général entraî na la multitude, & dès le lendemain les Grecs abandonnerent leur camp pour se réfugier auprès de leur Prince. [] Amrou ayant aussitôt informé Obéi dah de ce qui venoit de se passer, le Général lui manda de marcher inces samment à Césarée, où il ne tarde roit pas à le joindre, pour aller en suite de compagnie faire la conquête de Tripoli, d'Acre, & de Tyr. [] (Youkinna s'empare de Tripoli pour les Musul- mans.) [] Mais dans le tems même qu'Obéi dah donnoit ces ordres, il apprit qu'Youkinna venoit de lui épargner bien de l'ouvrage en s'emparant de la ville de Tripoli. Ce Général charmé de cette nouvelle, envoya promte ment Khaled auprès de lui avec un détachement, se doutant bien qu'il auroit besoin de secours pour se sou tenir dans la place. [] Khaled arriva fort à propos. You kinna jouissoit à peine du plaisir que
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devoit lui causer sa conquête, qu'il( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) vit arriver dans le port, des vaisseaux chargés de provisions & d'armes pour l'armée de Constantin, dont on igno roit la honteuse retraite. Youkinna se trouva au débarquement, & reçut le Capitaine & les Officiers comme s'il eût été de leur parti. Il étoit cepen dant assez embarrassé sur la suite d'un événement qui ne devoit pas être long-tems à s'éclaircir; mais heureu sement pour lui on vint lui apprendre l'arrivée de Khaled. Cerenfort le dé livra de toute inquiétude. Il fit pri sonniers les Officiers de l'embarque ment; & après avoir fait transporter dans la ville la plus grande partie des provisions, il pria Khaled de garder la place, pendant qu'il iroit exécuter sur la ville de Tyr le même projet qui venoit de lui réussir sur Tripoli. [] Youkinna partit donc aussitôt, & [] (Youkinna voulant s'em- parer de Tyr, est découvert & arrêté.) se rendit à Tyr, sur les vaisseaux dont il venoit de s'emparer: & lorsqu'il fut au port, il fit dire au Gouverneur qu'il venoit apporter des rafraîchisse mens pour ses troupes & pour celles de Constantin. On lui fit en consé quence l'accueil le plus gracieux, & on le logea honorablement dans la
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) place avec neuf cens hommes de sa suite. Mais un Officier Chrétien ayant enfin reconnu Youkinna, avertit prom tement le Gouverneur de se tenir sur ses gardes. Celui-ci prit des me sures si justes, que sans faire presque de bruit, il fit saisir Youkinna & sa suite par la garnison, & les mit aux fers: à l'égard de ceux qui étoient restés sur les vaisseaux, il les laissa tranquilles pour ce moment, comp tant bien ne pas tarder à leur faire su bir le même sort qu'à leur Comman dant; mais pendant ce tems-là, on vit subitement paroître à la vue de Tyr un détachement Arabe qui paroissoit menacer la place. Le Gouverneur ayant envoyé reconnoître ces trou pes, on vint lui rapporter que c'é toit un corps d'Arabes commandé par Yésid-ebn-Abi-Sofian, l'un des bons Généraux qu'eussent les Musul mans. [] Le Gouverneur voyant que le dé tachement ennemi n'étoit pas fort considérable, résolut de brusquer une attaque, pour tâcher de s'en défaire avant qu'il vînt de nouveaux secours; mais auparavant il fit conduire You kinna & les autres prisonniers dans la
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citadelle, dont il confia la garde à un( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) Grec nommé Basile. [] Ce Grec étoit un traître, qui mé-(Basile le met en liberté.) ditoit depuis long-tems de passer chez les Musulmans. Mais il vouloit faire son entrée par un coup d'éclat, qui le mît tout d'un coup dans la plus haute considération. La circonstance actuel le lui paroissant favorable, il fit part de ce dessein à Youkinna, & commença par lui donner une preuve de son zéle pour le Musulmanisme, en lui procu rant la liberté, aussi-bien qu'à tous ceux de sa suite. [] Dès qu'Youkinna se vit hors des [] (Les Tyriens sont obligés de se rendre.) fers, il envoya promtement donner avis de sa délivrance à ceux de ses gens qui étoient restés sur les vais seaux, & leur fit dire de venir le join dre dans un endroit qu'il leur indi qua: il fit ensuite donner le même avis à Yésid, qui étoit alors aux mains avec le Gouverneur. Cette nouvelle donna un nouveau courage aux Mu fulmans: ils soutinrent les efforts des Tyriens avec la plus grande bravou re; & enfin la victoire se décida to talement en leur faveur, par un mou vement que fit Youkinna. Il sortit de la place, & prit les Tyriens en queue,
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( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) tandis que leur front étoit occupé par les Arabes: au moyen de cette ma nœuvre le détachement du Gouver neur fut presqu'entièrement taillé en piéces. Les vainqueurs entrerent en suite dans la place, & massacrerent d'abord tout ce qui se présenta de vant eux; mais enfin leur fureur se rallentit, & l'on fit quartier à ceux qui demanderent à embrasser le Mu sulmanisme. [] (Constantin s'enfuit à Constantino- ple.) [] La prise de Tyr jetta la plus gran de consternation parmi les habitans de Césarée, qui se voyoient déja as siégés par les Musulmans. Ils prirent cependant quelques mesures pour dé fendre leur place contre des ennemis si formidables; mais un nouvel évé nement dérangea toutes leurs idées. Le timide Constantin effrayé de la perte de Tyr, crut voir déja l'enne mi maître de Césarée; de sorte que sans faire réflexion sur la force de cet te place, sur le nombre de ses trou pes, & principalement sur l'effet que sa présence devoit faire dans de telles conjonctures, il ne pensa qu'à se met tre en sureté. Il sortit donc furtivement de la ville avec sa famille, & gagna promtement un port, où il s'em
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barqua pour Constantinople.( Omar. Hégire 17. Ere Chr. 638.) [] La honteuse évasion de Constantin décida du sort de Césarée. Les habi- [] (La ville de Césarée se rend aux Ara- bes.) tans, peu curieux de se sacrifier pour conserver cette place à un Prince qui venoit de les abandonner si lâche ment, résolurent unanimement de ca pituler. Ils firent donc savoir à Am rou qu'ils consentoient de lui livrer la place, & de lui donner en même- tems tout ce qui pourroit s'y trou ver appartenir en propre à Constan tin. Du reste, ils demanderent toute sureté pour eux, & l'obtinrent, moyennant une somme de deux cens mille piéces d'argent. Amrou entra incontinent dans la place, & en prit possession au nom du Calife. [] Après cet événement, il n'y eut(Les Arabes s'emparent des autres villes de la Syrie.) plus de ville qui osât refuser d'ou vrir ses portes aux Musulmans: ainsi ils eurent bientôt sous leur puissance Ramlah, Acre, Joppé, Ascalon, Gaza, Naplouse & Tibériade, dans la Palestine, & les villes de Bérite, Sidon, Jabalach & Laodicée dans la Syrie maritime. Cette conquête fut si rapide, qu'elle ressembloit plutôt à un voyage qu'à une expédition mili taire.
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) [] Tous ces avantages furent traver sés peu après par un fléau cruel, qui [] (Mort de plu- sieurs Officiers Musulmans.) désola cette Province & tous ses en virons. La peste ravagea presque tou te la Syrie; & elle emporta tant de monde, qu'on appella cette année, l'année de la mortalité. Obéidah, Ser giabil, Yésid, & plusieurs autres des principaux Officiers Mahométans, moururent de cette maladie. Le fa meux Khaled eut le bonheur d'échap per à la disgrace commune; mais il ne survécut que peu de tems aux braves Officiers qu'il avoit vu périr sous ses yeux. Il mourut environ trois ans après. Les Historiens ne nous ont rien appris, ni du genre, ni du lieu de sa mort. [] (Amrou prend le comman- dement de l'armée.) [] Immédiatement après la mort d'O béidah, Amrou prit le commande ment général des troupes, & il écri vit en même-tems au Calise, pour l'informer du dégât que la contagion avoit fait parmi les troupes & les Officiers: & comme il y auroit eu trop à risquer de rester en Syrie pour y attendre des ordres, il manda à Omar, que selon la première destina tion, il alloit toujours se mettre en marche pour entrer en Egypte, &
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qu'il le prioit de lui faire savoir au plu-( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) tôt ses volontés sur cette entreprise. [] Omar fut sensiblement touché de la perte que faisoit l'Etat Musulman, par la mort des grands hommes que la peste venoit d'enlever. Après avoir donné à leur mémoire les éloges qu'ils méritoient, il conféra avec les prin cipaux de son conseil sur l'expédition d'Egypte. Les avis se réunirent pour la continuation de cette entreprise; mais on se partagea au sujet du Géné ral. Soit que les exploits d'Amrou lui [] (Othman veut engager Omar à ôter à Am- rou le com- mandement.) eussent attiré quelque envie de la part de ses compatriotes; soit qu'en effet on ne le crût pas en état de suivre l'entreprise dont il s'agissoit, Othman qui avoit tout crédit sur l'esprit d'O mar, voulut l'engager à ne pas laisser le commandement des troupes entre les mains d'Amrou. [] Le Calife n'étoit cependant pas de [] (Comment le Calife se con- duisit dans cette affaire.) cet avis; mais pour ne pas désobliger Othman, il prit une tournure qui lui réussit. Il écrivit à Amrou, non pas précisément pour lui ôter le comman dement; mais pour lui ordonner de revenir sur ses pas avec ses troupes, en cas qu'il fût encore en Syrie, lors que la lettre lui seroit rendue; &
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) comme il y avoit lieu de présumer que ce Général auroit eu assez de tems depuis son départ pour être arrivé du moins sur les frontières de l'Egypte, Omar ajoutoit, qu'il pouvoit dans ce cas continuer sa route. [] Voici en quels termes le Calife lui écrivit: Si cette lettre vous est rendue avant que vous soyez entré en Egypte, revenez sur vos pas; mais si vous êtes déja entré en Egypte, lorsque le cou rier vous la remettra, continuez vo tre chemin avec la bénédiction de Dieu; & soyez assuré que si vous avez besoin de renfort, j'aurai soin de vous en envoyer. [] Il est assez vraisemblable que le Ca life, en envoyant cette lettre, eut soin d'ailleurs de faire prévenir Amrou, sur la conduite qu'il devoit tenir, afin que tout réussît comme ils le souhai toient l'un & l'autre. En effet, lors que la lettre arriva, Amrou étoit en core sur les terres de Syrie. Ce Gé néral dit au courier, que n'ayant pas le tems pour lors de lire sa dépêche, il n'avoit qu'à l'accompagner, & qu'il l'expédieroit lorsqu'il auroit plus de loisir. Amrou fit aussitôt doubler le pas à ses troupes, & avança sur les
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frontières d'Egypte. Lorsqu'il y fut( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) arrivé, il fit faire halte, & ayant ras semblé autour de lui ses principaux Officiers, il ouvrit la lettre du Ca life, & en fit publiquement la lectu re. Ensuite, comme s'il eût ignoré lui même sur quelles terres il se trouvoit, il fit venir des habitans du pays, & leur demanda de quelle Province dé pendoit le lieu où il étoit actuelle ment: ces habitans lui ayant répon du, qu'il étoit en Egypte: Cela étant, dit vivement le Général à ses Offi ciers, nous continuerons notre route. [] Il la continua en effet, & arriva [] (Conquêtes des Musul- mans en Egypte.) enfin devant une place nommée Phar mah dont il fit le siége. Il s'en rendit maître au bout d'un mois, & marcha ensuite vers Mesrah où il fut arrêté [] (Siége de Mesrah.) pendant près de sept mois. Les assié gés se défendirent avec une bravoure surprenante: de façon qu'Amrou dé sespérant de prendre aucun avantage s'il n'étoit puissamment secouru, écri vit au Calife pour le prier de lui en voyer promtement des renforts, com me il le lui avoit promis. [] Le Calife fit partir en diligence de nombreux détachemens, qui s'étant bientôt rendus au camp d'Amrou,
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) releverent le courage & les espéran ces des assiégeans. Cependant, mal gré ces secours, la place auroit en core tenu long-tems, sans la perfidie du Gouverneur. [] C'étoit un nommé Makaukas, de la secte des Jacobites*, & dès-là enne mi des Grecs Catholiques. D'ailleurs, comme il avoit offensé Héraclius en s'emparant de tout le tribut de l'E gypte, dont il avoit la recette, & en refusant à ce Prince les moindres secours d'argent, dans le tems que les affaires de l'Empereur se ruinoient insensiblement en Syrie, il appré hendoit avec raison d'être un jour sé vèrement puni, si les Grecs réussis soient à avoir l'avantage sur les Mu sulmans. Il résolut donc de profiter des circonstances, pour faire perdre cette Place à l'Empereur, & la livrer aux Musulmans à des conditions avan tageuses pour lui-même. [] L'arrivée des renforts qu'Amrou venoit de recevoir, fournit à Makau kas une occasion favorable pour exa- 35
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gérer les forces des assiégeans. Il re-( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) présenta aux Grecs l'impossibilité qu'il y avoit de tenir plus long-tems; & que pour lui, il imaginoit que l'on ne pouvoit rien faire de mieux, que d'a bandonner la citadelle & de se retirer dans une petite isle qui se trouvoit au milieu du Nil entre Mesrah & le bord opposé. Il fut le premier à y passer; tous les Cophtes* le suivi rent, aussi-bien qu'une partie des au tres Grecs: il y en eut cependant un grand nombre qui resterent, dans le dessein de faire les derniers efforts pour défendre le château. [] Personne ne se doutoit encore de la trahison du Gouverneur, & que son dessein n'étoit uniquement que d'af foiblir la garnison de la citadelle, & d'en faciliter la prise par ce moyen. Il parut même négocier d'assez bonne 36
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) foi après sa retraite. Il envoya à Am rou une députation pour savoir de lui quel avoit pu être son dessein, de venir attaquer des gens dont il n'avoit jamais eu sujet de se plaindre: il lui représenta qu'il s'exposoit beaucoup dans une pareille entreprise, parce que le Nil étant à la veille de se dé border, les Musulmans seroient bien tôt inondés dans les environs de leur camp, & qu'ils tomberoient infailli blement entre les mains des Grecs. Il ajouta cependant, qu'il étoit prêt à écouter des propositions d'accom modement, si le Général vouloit lui envoyer un député chargé de pou voirs suffisans pour traiter avec lui. [] Amrou fit aussitôt passer auprès du Gouverneur un homme de confiance nommé Abadah, qui alla lui expli quer les intentions des Musulmans. Cet envoyé fit les mêmes proposi tions que les Musulmans avoient cou tume de faire à leurs ennemis. C'é toit de se faire Mahométan, ou de se rendre tributaires, ou enfin de dé cider le différend par les armes. [] Makaukas répondit au député, que les Grecs ne prendroient jamais au cun des deux premiers partis; qu'à
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l'égard du troisiéme qui étoit d'en( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) venir aux mains, il ne les croyoit pas assez forts pour tenir contre les Musulmans, parce que ni lui ni ses Cophtes ne leur prêteroient point de secours, & qu'il avoit résolu avec ceux de son parti de se rendre tribu taire; qu'au reste il s'inquiétoit peu de ce qui pourroit arriver aux Grecs. [] Abadah étant revenu rendre comp te de sa négociation, Amrou pressen tit facilement les intentions de ce Gouverneur. Le parti qu'il avoit pris de se retirer & d'emmener avec lui un grand nombre de ses troupes, & d'ailleurs le peu d'intérêt qu'il affec toit de prendre à ce qui regardoit les Grecs, détermina le Général Musul man à recommencer les attaques du château de Mesrah. [] L'affaire fut décidée au premier as-(Les Arabes prennent d'as- saut le châ- teau de Mes- rah.) saut. Les Musulmans étant surs que la place étoit dégarnie de troupes, plan terent les échelles & escaladerent les murs avec une vivacité surprenante. Un d'eux nommé Zobéir fut le pre mier qui se jetta dans la place; & ayant crié aussitôt Allah acbar, selon l'usage, les autres accoururent en fou le pour le seconder. Pendant que l'on
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) faisoit cette irruption, une grande partie des Grecs qui étoient dans ce château, en sortirent au plus vîte pour gagner le Nil, où ils se jetterent dans les barques qu'ils y trouverent, & se réfugierent dans l'isle. Ceux qui res terent dans le château furent ou mas sacrés ou faits prisonniers. [] Les Grecs qui s'étoient retirés dans l'isle où étoit Makaukas, découvri rent alors, mais trop tard, qu'ils étoient les victimes de la perfidie de ce Gouverneur. Ils auroient bien voulu s'en venger; cependant ils n'o serent rien entreprendre contre lui, à cause du grand nombre de Cophtes qui l'environnoient. D'ailleurs ils ne crurent pas devoir s'exposer à rester plus long-tems auprès de lui, de peur qu'il ne mît le comble à sa trahison, en les livrant aux Musulmans. Ils re monterent donc sur leurs barques, & passant à l'autre bord, ils se retirerent à Kéramol, place située entre Mesrah & Alexandrie. (Les Arabes reçoivent Ma- kaukas à com- position.) [] Ils agirent prudemment, en se sau vant avec précipitation: car le perfide Makaukas traita avec les Musulmans peu après qu'ils se furent emparés du château. Il stipula d'abord qu'il au
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roit toute sureté pour lui & pour ses( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) trésors; il s'intéressa aussi pour les Cophtes, & on regla qu'ils paye roient par année deux ducats par tê te. Makaukas demanda d'être com pris dans cette taxe sur le même pied que les Cophtes, & d'être toujours regardé comme étant de leur corps: à l'égard des Grecs, il déclara ne vouloir jamais rien avoir de commun avec eux, parce qu'il n'étoit ni de leur nation ni de leur religion. Il convint que la crainte l'avoit engagé de dissimuler long-tems; mais que puisque l'occasion se présentoit, il se faisoit un plaisir de manifester ses sen timens; & il pria enfin le Général Musulman de ne jamais faire de paix avec les Grecs, & au contraire de les poursuivre jusqu'à ce qu'il les eût en tierement exterminés. [] Toutes ces conditions furent accep tées par Amrou; mais il ajouta, que les Cophtes seroient obligés de dé frayer pendant trois jours les Musul mans qui passeroient chez eux: qu'ils repareroient les ponts & les chemins publics; qu'ils logeroient les gens de guerre, & qu'ils auroient soin de pourvoir l'armée Musulmane de vivres
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) & de munitions, dont ils seroient payés. [] (Prise de Ke- tamol.) [] Ces différens articles ayant été ar rêtés de part & d'autre, Amrou dé campa aussitôt pour marcher à la poursuite des Grecs. Il alla les atta quer à Kéramol, où ils se défendirent pendant trois jours avec beaucoup de résolution; mais enfin la place fut emportée, & il y périt un grand nom bre de Grecs. Il y en eut cependant beaucoup qui furent assez heureux pour échapper à l'épée du vainqueur. Ceux-ci s'allerent réfugier dans Ale xandrie, où les Musulmans ne tarde rents pas à mettre le siége. [] (Siége d'Ale- xandrie.) [] Cette expédition fut longue & meurtrière. Les Grecs répondirent aux attaques avec la plus grande in trépidité, & firent de fréquentes sor ties, dans lesquelles aucun des deux partis ne put se flater d'avoir l'avan tage; il y eut seulement beaucoup de monde de tué de part & d'autre. Les Musulmans crurent avoir beaucoup avancé, en parvenant à se rendre maîtres d'une des principales tours qui défendoit les approches de la pla ce; mais ils en furent délogés après un combat très-vif qui pensa avoir de funestes suites.
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[] Le brave Amrou qui s'exposoit( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) comme le dernier de ses soldats, étoit à l'attaque de cette tour; & lorsqu'il(Amrou & Makhaled sont faits pri- sonniers.) s'en fut emparé, il y soutint le choc avec une valeur admirable. Mais il se trouva serré de si près par les Grecs, qu'il ne put s'en débarrasser: il resta donc prisonnier avec Mosle mah-ebn-Makhaled un de ses princi paux Officiers, & un nommé Ver dan l'un des esclaves du Général, qui avoit toujours combattu à côté de son maître. [] Ces prisonniers furent aussitôt con-(Comment ils obtiennent la liberté.) duits au Gouverneur, qui heureuse ment pour eux ne reconnut point les deux premiers, pour être des person nages distingués. Il en soupçonna cependant quelque chose, lorsqu'ayant demandé ce que les Musulmans pré- tendoient faire en courant ainsi le monde & en inquiétant leurs voisins, Amrou répondit avec beaucoup de ierté, que leur dessein étoit de faire embrasser le Musulmanisme aux autres peuples, ou de les rendre tributai- res. [] Ce ton hardi ayant fait augurer au Gouverneur que celui qui lui parloit n'étoit pas un homme du commun, il
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) fit appeller un de ses gens pour lui couper la tête. Cet ordre ayant été donné en langue Grecque, que Ver dan entendoit, cet esclave eut assez de présence d'esprit pour imaginer un stratagême qui sauva la vie à son maître: il donna un soufflet à Am rou, & lui dit tout en colère qu'il étoit bien hardi d'oser prendre la pa role en sa présence. Comme Verdan avoit apparemment l'air de ce qu'il étoit, le Gouverneur donna dans le piége; il crut que ces prisonniers n'é toient que de simples soldats, dont l'un pouvoit avoir sur les autres l'a vantage de quelque petit grade de peu de considération, dont il vouloit cependant tirer vanité. Cette méprise fit changer d'avis au Gouverneur, & il révoqua l'ordre qu'il avoit donné. [] Moslemah prenant la parole, usa à son tour d'un autre stratagême qui eut aussi le plus heureux succès. Il dit au Gouverneur que sa place seroit bientôt débarrassée des Musulmans; qu'il savoit de bonne part que le Ca life avoit écrit au Général pour lui or donner de lever le siége; & qu'au lieu de se présenter les armes à la main, Omar se préparoit à lui en
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voyer une Ambassade composée de( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) personnes de distinction, avec les quelles on pourroit traiter à l'amiable au sujet du différend des deux na tions. Il ajouta que si on vouloit leur rendre la liberté, ou leur permettre d'aller instruire le Général des maniè- res gracieuses avec lesquelles les Grecs en agissoient avec leurs prison- niers, il osoit assurer que l'accommo- dement se feroit bien plus vîte, & l'une façon très-avantageuse pour les Chrétiens. [] Le Gouverneur, qui selon les ap- parences étoit un homme facile à du- per, crut bonnement ce que Mosle mah venoit de lui raconter, & con- sentit à les laisser partir. Les prison- niers ne furent pas sitôt hors de la place, qu'ils se mirent à crier Allah acbar. Toute l'armée Musulmane re- tentit l'instant d'après de ces mêmes cris d'allégresse. Les Grecs qui étoient sur le rempart se douterent bien, qu'une joie si universelle pour le retour de trois prisonniers, annon- çoit surement qu'il y avoit entr'eux quelqu'un de la première considéra- tion. Ils en furent bientôt éclaircis, & le Gouverneur eut le chagrin d'ap-
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( Omar. Hégire 18. Ere Chr. 639.) prendre qu'il avoit eu entre ses mains le Général Musulman, & qu'il s'étoit laissé ridiculement tromper par des discours hors de vraisemblance, & qui demandoient du moins qu'on se donnât la peine de penser sérieuse ment avant que d'agir. [] (Prise d'Ale- xandrie.) [] Le retour du Général ranima le courage des Musulmans. On recom mença les attaques, & on les multi plia avec tant de vivacité, que les Chrétiens, dont les troupes dimi nuoient de jour en jour, se virent bientôt hors d'état de résister avec la même vigueur. Enfin, après quatorze (Hégire 19. Ere Chr. 640.) mois de siége, qui couterent près de vingt-trois mille hommes aux Musul mans, ils s'emparerent d'Alexandrie. [] Le massacre ne fut pas considérable dans le tems de la prise de cette pla ce, parce que les Grecs, qui avoient résolu de l'abandonner, avoient pris leurs mesures pour fuir en sureté. Les uns se sauverent par mer, & les autres s'éloignerent dans les terres, & alle rent se réfugier dans des endroits as sez forts pour ne pouvoir y être facile ment surpris. [] Dès qu'Amrou se vit maître d'Ale xandrie, il crut devoir courir au plu
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tôt après les fuyards, & exterminer( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) le plus de Grecs qu'il seroit possible, comptant bien que si on leur donnoit le tems de se rétablir, ils revien droient sur les Musulmans, & les tiendroient ainsi dans des inquiétudes continuelles. [] Le Général voyant la ville absolu ment abandonnée, ne crut pas qu'il fût besoin d'y mettre une forte garni son, pendant qu'il iroit poursuivre les Grecs: il n'y laissa qu'un très-petit nombre de Musulmans, & courut avec le reste de ses troupes après les mal heureux Chrétiens. [] Mais tandis qu'il étoit absent, les [] (Les Grecs re- prennent Ale- xandrie.) Grecs qui s'étoient embarqués pour prendre la fuite, apprirent sur les cô tes voisines d'Alexandrie, que cette place étoit peu garnie de troupes. Ils retournerent aussitôt au port de cette ville, & ayant fait leur descente à la faveur des ténébres, ils forcerent les sentinelles, entrerent dans la place, & passerent au fil de l'épée tous les Musulmans de la garnison. [] Quelques Arabes qui furent assez(Les Arabes s'en emparent une seconde fois.) heureux pour échapper au massacre, coururent au plus vîte trouver Amrou, & lui raconterent le malheur qui ve-
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( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) noit de leur arriver. Ce Général re tourna sur le champ, dans l'espérance de reprendre la place d'emblée avec ses troupes; mais il trouva les Grecs établis dans le château, & bien re tranchés, de sorte qu'il fallut entre prendre un nouveau siége. Il fut sou tenu d'abord avec autant de vigueur que le premier; mais il ne dura pas si long-tems. Les Grecs, après avoir fait pendant quelques jours la défense la plus héroïque, s'évaderent habile ment du château, & ayant gagné le port, ils remonterent sur leurs vais seaux, & laisserent les Musulmans pai sibles possesseurs d'Alexandrie. Am rou y séjourna quelque tems pour s'y affermir, & ôter aux Grecs l'envie de revenir faire de nouvelles tentatives. [] (La ville est sauvée du pil- lage.) [] Ce qu'il y eut de remarquable dans la conjoncture de la prise d'Alexan drie, ce fut l'exactitude avec laquelle on obéit au Général, qui avoit défen du le pillage. Les soldats ne touche rent à rien: cependant la seconde fois qu'ils reprirent cette ville, ils sollici terent vivement Amrou de révoquer ses ordres, & de leur permettre de profiter des avantages qu'ils avoient mérités par leurs services; mais le Gé
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néral leur ayant ordonné d'attendre à( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) ce sujet les volontés du Calife, au quel il avoit écrit dès l'instant qu'il s'é toit rendu maître de la place, il ne se fit plus de mouvemens, & chacun res ta dans son devoir. [] La réponse du Calife ne fut pas long-tems à arriver. Omar, après avoir témoigné à Amrou combien il étoit reconnoissant de ses services, lui fit beaucoup de remercimens, de l'attention qu'il avoit eue de contenir le soldat, & d'empêcher le pillage. Il le pria de renouveller ses soins pour qu'il ne se fît aucun dégât, & lui re commanda en même-tems de faire amasser avec soin toutes les richesses tant en meubles & en bijoux, qu'en or & en argent, & d'en tenir un état, afin de s'en servir dans l'occasion pour les besoins des Musulmans & pour les frais de la guerre. [] La prise d'Alexandrie décida du sort de toute l'Egypte. Cette vaste contrée se soumit aux Musulmans, qui en tirerent un tribut immense. Cha que habitant, soit riche, soit pauvre, fut taxé à deux ducats par an. Ceux qui possédoient des terres ou autres biens en fonds, furent de plus obligés
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( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) de payer une somme à proportion de leur revenu annuel. Ainsi l'Egypte qui étoit alors extrêmement peuplée, fournit au trésor des Musulmans des richesses prodigieuses, dont le fond étoit inépuisable, pour des gens qui vivoient avec la plus austère œcono mie. [] (Frugalité des Musulmans.) [] En effet, les Musulmans soit en paix, soit en guerre, ne faisoient que très-peu de dépense. Ils vivoient en tout tems avec la plus grande fruga lité. L'usage du vin étoit inconnu parmi eux, aussi-bien que les mêts ex quis; leur boisson ordinaire étoit de l'eau. A l'égard des viandes, ils ne mangeoient que ce qu'il y avoit de plus commun, & souvent leur nour riture favorite étoit du lait, du ris, & des fruits. La dépense qu'ils faisoient en habits se montoit aussi à peu de chose; de sorte que le trésor s'aug mentoit tous les jours, même pendant la guerre, parce que les sommes que l'on tiroit du pays nouvellement con quis étoient plus que suffisantes pour défrayer les troupes. [] (Ils brulent la Bibliothe- que d'Alexan- drie.) [] Parmi les richesses qui se trouverent à Alexandrie, il y avoit un trésor très-précieux, que les Musulmans
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néanmoins ne jugerent pas digne de( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) leur attention. C'étoit une immense collection de livres, connue dans pres que tout l'univers sous le nom de Bi bliotheque d'Alexandrie*. Les Ara bes, qui dans ce tems-là ne s'étoient point encore adonnés aux sciences, ne firent aucune réflexion sur l'usage qu'on pouvoit faire d'un amas de li vres fi prodigieux. [] Un célébre sectateur d'Aristote, 37
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( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) qui s'appelloit Jean, & que l'on avoit surnommé le Grammairien, vit avec plaisir que l'on ne pensoit point à tou cher à cette Bibliotheque. L'indiffé rence des Mahométans à cet égard, lui fit concevoir le dessein de se la faire donner par Amrou, qui avoit pour lui beaucoup de considération. [] Ce Général n'étoit pas savant; mais il avoit un esprit & un goût naturel qui excitoit sa curiosité pour les belles connoissances; de sorte que quand il rencontroit des gens habiles, & en état de l'instruire, il se faisoit un plai sir de converser avec eux, & de leur faire beaucoup de questions. De tous ceux qui étoient restés dans Alexan drie, Jean le Grammairien fut celui auquel il parut s'attacher davantage: il ne passoit guères de jours sans le voir, & il témoignoit toujours pren dre un nouveau plaisir à l'entendre. [] Jean animé par la confiance dont ce Général l'honoroit, s'enhardit en fin à lui parler de cette Bibliotheque, qui faisoit l'objet de ses vœux; & il lui dit qu'ayant remarqué l'extrême indifférence que sa nation paroissoit avoir pour des livres qui en effet ne pouvoient que lui être inutiles, parce
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que pour les entendre il auroit fallu( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) posséder parfaitement les différentes langues dans lesquelles ils étoient écrits, il lui demandoit en grace de les lui accorder. Il ajouta qu'il n'au roit jamais eu l'imprudence de lui fai re une pareille demande, s'il avoit prévu que cette bibliotheque pût être de quelque usage aux Musulmans. [] Amrou qui s'étoit véritablement attaché à ce savant, lui répondit avec amitié qu'il souhaiteroit de bon cœur être le maître de disposer de ces li vres, & qu'il lui en auroit fait présent avec un extrême plaisir; mais que ce la dépendoit absolument du Calife. Au reste, il lui assura qu'il n'y avoit encore rien de désespéré, & qu'il al loit écrire à Omar, de façon qu'il comptoit en recevoir une réponse sa tisfaisante. Il le fit en effet, & ne manqua pas d'exalter le mérite de Jean, & de représenter qu'un tel pré sent seroit parfaitement entre ses mains. [] La précaution d'Amrou fut cause de la ruine de cette riche bibliothe que. Omar en décida, en faisant au Général une réponse conçue en ces termes: Ou ce que contiennent les li-
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( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) vres dont vous parlez, s'accorde avec ce qui est écrit dans le livre de Dieu, (l'Alcoran) ou ne s'y accorde pas: s'il s'y accorde, alors l'Alcoran suffit, & ces livres sont inutiles: s'il ne s'y accorde pas, il faut les détruire. [] Aussitôt cette lettre reçue, l'ordre du Calife fut exécuté, & les livres furent condamnés au feu. On peut ju ger de la prodigieuse quantité qu'il y en avoit, par le tems qu'on employa à les bruler. Amrou les ayant fait dis tribuer par toute la ville, pour chauf fer les bains qui étoient au nombre de quatre mille, on fut six mois entiers à les consumer. C'étoit la seconde fois qu'Alexandrie voyoit périr dans les flammes une quantité infinie de ri chesses littéraires, dont la perte a été bien regrettée dans la suite par les Arabes eux-mêmes, lorsque le goût des lettres s'introduisit parmi eux. [] (Famine en Arabie.) [] Quelque tems après cette funeste expédition, Amrou reçut des lettres, par lesquelles on l'informoit d'une fa mine cruelle qui désoloit l'Arabie, & qui commençoit à se faire sentir à Médine & dans les environs. Le Ca life lui mandoit de faire le plus de di ligence qu'il lui seroit possible, pour
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envoyer de puissans secours.( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) [] Le territoire d'Egypte étant d'une fécondité étonnante, Amrou n'eut(Comment on y remédie.) pas beaucoup de peine à satisfaire aux empressemens du Calife. Dès l'instant qu'il reçut la nouvelle, il fit partir plusieurs chameaux chargés de grains; le lendemain, il y en eut un pareil nombre qui se mit en marche, & il continua ainsi tous les jours: de fa çon que d'Alexandrie à Médine, qui étoient distantes l'une de l'autre de près de cent lieues, il se forma une chaîne dont l'une des extrémités don noit à Médine, tandis que l'autre te noit encore à Alexandrie. [] Par ce moyen Amrou répandit l'a bondance dans toute l'Arabie. Mais comme la route étoit longue & diffi cile, il imagina un moyen de la ren dre plus courte & moins dispendieu se. Ce Général ayant appris qu'un Empereur Romain* avoit autrefois(*Trajan.) fait creuser à Mesrah un canal qui al loit rendre à la Mer Rouge; il entre prit de le rétablir. Il employa à ce grand ouvrage une partie de ses trou pes, & en peu de tems il se forma un canal très-commode, qu'il rendit na vigable en y faisant passer les eaux
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( Omar. Hégire 19. Ere Chr. 640.) du Nil. On lui donna le nom de Khalige Emir al Moumenin, c'est-à- dire, Canal du Commandant des Fi déles. Il fut d'une très-grande utilité aux Egyptiens & aux Arabes, pour la facilité des transports, & la com munication des denrées. Il ne sub siste plus aujourd'hui: on dit que les Turcs le laisserent tomber en ruine, lorsqu'ils s'emparerent de l'Egypte. (Hégire 21. 22. Ere Chr. 641. & 642.) [] Dès que les conjonctures le permi rent, Amrou porta la guerre dans l'Afrique, tandis que d'autres Géné raux marcherent en Asie, pour y fai re des conquêtes. L'un & l'autre pays furent presqu'entièrement soumis au joug Musulman, & la religion de Ma homet devint bientôt celle de ces vas tes contrées. (Hégire 23. Ere Chr. 643.) [] Omar ne jouit pas long-tems du plaisir que dut lui procurer le rapide (Omar est as- sassiné.) progrès de ses armes. Il fut malheu reusement assassiné à Médine par un Persan nommé Firouz. Ce misérable étoit esclave d'un Musulman. Son maître l'ayant condamné à lui payer chaque jour deux piéces d'argent, parce qu'il n'avoit pas voulu embras ser le Musulmanisme, cet esclave alla porter ses plaintes à Omar, & le
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pria de faire modérer une taxe aussi( Omar. Hégire 23. Ere Chr. 643.) exhorbitante par rapport à son état. [] Le Calife l'interrogea sur ce qu'il savoit faire; & l'esclave lui ayant ré pondu qu'il excelloit en différens mé tiers; qu'il étoit charpentier, sculp teur & même architecte, Omar lui répliqua que sa taxe n'étoit pas trop forte, & qu'il gagnoit assez pour la payer. Il le renvoya avec cette ré ponse, & lui dit en le congédiant, qu'il avoit dessein de faire construire bientôt des moulins à vent, & que ce seroit lui dont il se serviroit pour cet ouvrage. [] L'esclave peu touché de la pro messe que le Calife lui faisoit de l'em ployer, ne fut sensible qu'à la taxe qu'on l'obligeoit de payer à son maî tre. Il résolut de se venger sur Omar lui-même de la réponse peu satisfai sante qu'il lui avoit donnée; & en fin, étant entré quelques jours après dans la Mosquée, pendant que le Calife y faisoit la prière du matin, il le blessa mortellement de trois coups de couteau. [] Les Musulmans qui étoient auprès d'Omar se jetterent aussitôt sur Fi rouz pour se saisir de lui. Mais cet
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( Omar. Hégire 23. Ere Chr. 643.) esclave qui étoit jeune & vigoureux, trouva moyen de s'en débarrasser: il en blessa treize, dont sept moururent presque sur le champ. Enfin, on ne put venir à bout d'arrêter ce furieux, qu'en lui jettant une veste sur la tête pour l'empêcher de se défendre. On réussit à s'en emparer; mais comme on n'avoit pas pensé assez tôt à le désarmer, il se tua lui-même avec son couteau. [] (Omar refuse de se désigner un successeur.) [] Omar ne mourut que trois jours après sa blessure. Dans cet intervalle, on le pria instamment de vouloir bien se désigner un successeur; mais il ne répondit rien de positif. Il dit seule ment: Si Salem étoit encore en vie, je l'aurois choisi préférablement à tout autre. Les principaux des Musulmans retournerent à la charge, & lui pro poserent différens sujets: il refusa d'en choisir aucun, sous prétexte de quelques défauts qui leur donnoient l'exclusion. C'est ainsi qu'il éloigna Ali, qui pouvoit avoir quelque pré tention au Califat, en qualité de cou sin & de gendre de Mahomet. Mais Omar ne le trouvoit point assez gra ve, ni assez sérieux pour une place de cette importance. Othman-ebn-
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Affan fut aussi exclus, parce que le( Omar. Hégire 23. Ere Chr. 643.) Calife avoit remarqué qu'il étoit trop attaché à ses parens & à ses amis. [] Comme personne n'avoit eu l'atten tion de lui proposer son fils pour être son successeur, on imagina que c'é toit-là ce que le Calife attendoit pour se décider. Mais lorsqu'on lui en par la, il dit pour toute réponse, que c'é toit bien assez qu'il y eût eu dans une famille une personne chargée de ren dre compte de l'administration géné rale des affaires des Musulmans. [] Omar, aprèsavoir ainsi passé quel-(Electeurs nommés pour choisir un Calife.) que tems sans paroître vouloir pren dre aucun parti, déclara enfin ses der nières volontés. Il nomma six élec teurs dont voici les noms: Othman- ebn-Affan, Ali-ebn-Abi-Taleb, Tel lah, Zobéir-ebn-Abdallmotaleb, Abdarrahman-ebn-Auf, & Saëd-ebn- Abi-Vakkas. Ces électeurs étoient des personnages des plus considérables de la nation, qui avoient vécu avec le Prophéte, & avoient été ses plus fidé les compagnons. [] Peu après ces dispositions, le Ca- [] (Eloge d'O- mar.) life mourut, étant âgé de soixante & trois ans, dont il en avoit regné dix. Il fut extrêmement regretté par
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( Omar. Hégire 23. Ere Chr. 643.) les Musulmans, qu'il avoit toujours gouvernés avec beaucoup de modé ration & de sagesse. Accoutumé de bonne heure à une vie simple & unie, l'éclat du trône niavoit apporté au cun changement à sa façon de vivre. Ses habits, son logement, ses repas, tout ne respiroit que la simplicité. De l'eau, du pain d'orge & du ris formoient sa nourriture ordinaire. Il n'y eut jamais de Musulman plus zélé observateur de sa religion, ni plus libéral envers les pauvres. Tous les vendredis il leur distribuoit des som mes considérables. Nous avons vu qu' Aboubecre [] [] avoit aussi choisi ce jour-là pour faire ses aumônes; mais il avoit l'attention de proportionner ses bienfaits aux mérites de ceux à qui il donnoit. Omar au contraire donnoit indistinctement à ceux qui avoient besoin. Il avoit pour maxi me, que la vertu seroit suffisamment ré compensée dans l'autre monde; mais que dans celui-ci les biens ne devoient être employés qu'à subvenir aux be soins temporels. [] A l'égard des qualités extérieures de ce Calife, les Historiens le dé peignent comme un homme d'une
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taille haute & bien proportionnée. Il( Omar. Hégire 23. Ere Chr. 643.) avoit le tein brun, & la tête un peu chauve. Son regard étoit doux & en même-tems très-noble; en général il avoit une physionomie majestueuse, qui en imprimant de la crainte & du respect, lui attiroit les cœurs de ceux qui vivoient sous sa domination. [] JE rapporterai au tems de ce Calife [] (Origine du nom de Sarra- sin.) (sans cependant rien garantir à cet égard) l'origine du nom de Sarra sin, ou plutôt, l'usage commun de cette dénomination, sous laquelle les Arabes Musulmans sont connus dans nos Histoires. [] Les sentimens sont assez partagés sur l'étymologie de ce mot. Quelques Auteurs ont avancé que les Arabes s'appelloient ainsi, parce qu'ils vou loient faire croire qu'ils descendoient de Sara, femme d'Abraham. Mais il ne paroît pas que ces peuples aient ja mais eu cette idée. Ils disoient eux- mêmes qu'ils venoient d'Ismael, fils d'Agar, servante de ce Patriarche, & souvent même ils s'appelloient Agaréniens, & Ismaélites. [] D'autres ont dérivé le mot Sarra-
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( Omar. Hégire 23. Ere Chr. 643.) sin, en latin, Sarraceni, du verbe Arabe scharaca, qui signifie se lever, oriri, parce que ces peuples sont situés à l'Orient, & qu'en effet les nations occidentales leur donnoient le nom d'Orientaux. [] Quelques-uns enfin ayant fait réfle xion que le mot de Sarak signifie voleur en Arabe, & selon l'Hébreu désert & pauvreté, ils ont imaginé qu'on en a formé le nom de Sarrasins, lequel en effet convenoit assez bien à des peuples qui manquoient de tout, & ne vivoient que de ce qu'ils enle voient de côté & d'autre. [] Il y en a qui, en suivant cette éty mologie, assurent que le commun de la nation avoit toujours retenu le nom d'Arabes, & que celui de Sarrasins avoit été donné aux peuples d'un cer tain canton, qui effectivement n'é toient que des voleurs & des bri gands. [] Mais la nation en général s'étant fait redouter de tous les autres peu ples, par les incursions & les ravages qu'elle a faits d'abord sur ses voisins, & ensuite sur les Provinces & les Royaumes les plus éloignés; les Oc cidentaux ont donné indistinctement
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à ces peuples le nom de Sarrasins.( Omar. Hégire 23. Ere Chr. 643.) [] Je me servirai souvent de ce nom dans la suite, pour me conformer au langage des Historiens, qui l'ont em ployé communément. D'ailleurs cet te dénomination sera très-utile, pour distinguer les Arabes Musulmans à qui elle convient, d'avec les Arabes Chrétiens qui ont toujours été en guerre avec eux.
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OTHMAN.

III. Calife.

(Hégire 23. Ere Chr. 643.) [] DES qu'on fut assuré de la mort d'Omar, les électeurs s'assemble- [] (Assemblée pour élire un Calife.) rent pour lui choisir un successeur. Dans le premier conseil qui fut tenu à cet effet, Abdarrahman fit à ses collé gues deux propositions. Il demanda par la première, que l'on réglât que celui qui se donneroit son propre suf frage fût exclus du Califat. Il pro posa ensuite de renoncer lui-même aux prétentions qu'il pouvoit avoir sur cette dignité, si on vouloit s'en rapporter à lui seul pour le choix d'un Calife. [] Ces deux propositions furent ac ceptées par tous les électeurs. Ali fit seulement quelque difficulté de se rendre à l'avis commun, parce qu'a yant déja manqué deux fois le Cali fat, il appréhendoit que le parti que
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l'on venoit de prendre ne l'éloignât( Othman. Hégire. 23. Ere Chr. 643.) encore de cette dignité. Il se réunit cependant aux autres, parce qu'il vit bien que son opposition ne pourroit pas prévaloir contre la pluralité des suffrages. [] Abdarrahman se voyant donc maî- [] (Ali refuse le Califat.) tre de l'élection, pensa d'abord à Ali. Ille vit en particulier, & lui offrit de le nommer, s'il vouloit lui promet tre de gouverner suivant la doctrine contenue dans le livre de Dieu*, &(*L'Alcoran) de ne rien faire que par le conseil des anciens. [] Quelle que fût la passion d'Ali pour le Califat, il eut néanmoins assez de franchise pour ne pas dissimuler ses sentimens. Il répondit qu'il se con formeroit volontiers à tout ce qui étoit écrit dans le livre de Dieu; mais qu'il ne voudroit pas être astreint à ré gler les affaires du gouvernement sur les avis des anciens. Cette réponse décida Abdarrahman, & il ne pensa plus à Ali. Othman qu'il vit ensuite(Othman est élu Calife.) fut plus accommodant; il se soumit à toutes les conditions qu'on lui pro posa, & il fut élu en conséquence. [] Othman commença son regne par la guerre contre les Perses, qui fu-
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( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643.) rent enfin entièrement subjugués, & contraints de se soumettre à la domi nation Musulmane. [] (Les Arabes subjuguent la Perse.) [] Cette guerre fut la suite de celle qui avoit été poussée avec assez de vi gueur sous le précédent Calife. Omar, en montant sur le trône, avoit envoyé des troupes dans la partie de la Chal dée, appellée Irack Persique, parce que les Perses en étoient encore en possession: ce Calife ayant résolu de s'emparer de ce pays, il leva une armée nombreuse, qu'il fit partir sous les ordres d'Abou-Obéid, à qui il donna pour Lieutenans Généraux Almothana, Amrou & Salit. [] Obéid marcha vers l'Euphrate, & ayant fait jetter un pont sur ce fleuve, il le passa à la vue des Persans, qui ne firent aucun mouvement pour l'empê cher. Ils ne commencerent à agir que lorsqu'ils le virent ranger son armée en bataille après le passage. Ils le har celerent alors assez vivement, & lui tuerent bien du monde: mais ce Gé néral ayant bientôt après donné le signal, fondit avec fureur sur les Per sans & les fit plier. Ceux-ci repre nant courage, réussirent à se rallier, & retournerent contre les Musulmans:
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ils les battirent à leur tour, & les mi-( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643.) rent dans une entière déroute. Obéid ayant été tué dans cette action, Al mothana, le premier de ses Lieute nans, fit des efforts surprenans pour se tirer des mains de l'ennemi; & il réussit enfin à repasser le fleuve avec un petit nombre de Musulmans. Il fit aussitôt couper le pont pour assurer sa retraite, & alla se camper à peu de distance du fleuve, dans un endroit où il eut soin de se bien retrancher, pour y attendre en sureté les secours qu'il fit dire au Calife de lui envoyer au plutôt. [] Omar ne manqua pas d'envoyer des secours considérables, au moyen desquels on reprit la campagne; & l'on commença par ravager toute la partie de l'Irack près de l'Euphrate. [] Arzemidokht qui étoit alors Reine de Perse, fit marcher des troupes pour repousser les Arabes. Les deux ar mées en vinrent aux mains; & enfin, après un combat dans lequel la for tune parut long-tems douteuse, la mort du Général Persan décida la victoire en faveur des Musulmans. [] Les Persans rendirent leur Reine comptable de cette défaite, & la dé-
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( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643.) poserent, pour donner la couronne à un jeune Prince de la famille royale, nommé Izdegerd, qui descendoit de Cosroës fils d'Hormisdas. Ils éprou verent encore plus de malheurs fous le regne de ce Prince que sous celui d'Arzemidokht. Les armées qu'il en voya contre les Arabes furent battues en différentes rencontres, & il n'évi ta une entière défaite qu'en se mettant à couvert dans des places assez fortes pour tenir l'ennemi en respect. [] Les conquêtes que les Musulmans firent dans d'autres Provinces les em pêcherent de porter leurs forces de ce côté-là; de sorte que pendant quel ques années les Persans furent assez tranquilles. Mais dans le tems même que l'on fit le siége de Jérusalem, Omar ayant chargé un de ses plus fa meux Capitaines de recommencer les hostilités dans la Perse, cette expédi tion avança considérablement la con quête de ce pays. Saëd-ebn-Abi- Vakkas, (c'est le nom du Général envoyé par Omar) fit dans cette Province une irruption si bien soute nue, qu'il pénétra jusqu'à la Capitale dont il se rendit maître, & y enleva les trésors & toutes les richesses qui
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y étoient depuis le regne de Cos-( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643.) roës. [] Le Général Musulman s'avançant toujours de plus en plus, fut arrêté dans sa course par une armée nom breuse qui se présenta pour lui livrer bataille. Les Arabes eurent encore tout l'avantage dans cette occasion: & le Roi Izdegerd voyant le triste état de ses affaires, alla se réfugier à Ferganah, place forte, où il resta as sez tranquille pendant les dernières années du regne d'Omar. [] Mais dès qu'Othman fut sur le trô ne, il envoya une forte armée, au moyen de laquelle on eut bientôt en vahi ce qui restoit à conquérir de la Perse. Les Musulmans commence rent par s'emparer de différentes Pla ces qui défendoient celle où Izdeger de s'étoit retiré. Ce Monarque se voyant assailli avec tant de chaleur, eut recours à un Prince Turc nommé Tarkan, qui vint le joindre à la tê te d'une bonne armée. Le Roi se brouilla bientôt avec ce Prince, & lui fit une insulte, en conséquence de laquelle il se retira sans vouloir s'en venger. Mais un Persan de distinc tion nommé Mahoua, qui haïssoit
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( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643.) Izdegerd depuis long-tems, profita de cette conjoncture pour exercer contre lui la plus cruelle vengeance. Il alla trouver Tarkan, & lui parla avec tant de vivacité contre le Roi, qu'il ranima sa colère, & le fit con sentir à s'unir avec lui pour le per dre. [] Ainsi, tandis que le malheureux Izdegerd étoit comme errant dans ses Etats pour se soustraire à la poursuite des Arabes qui infestoient tout son pays; il se vit encore en proie à la fureur de ceux mêmes dont il auroit pu attendre du secours, s'il eût su se conduire avec quelque ménagement. [] Tarkan animé par Mahoua rentra donc dans la Perse, & ayant rencon tré le Roi avec quelques troupes, il l'attaqua & le défit entièrement. Ma houa poursuivit les fuyards, en tailla une partie en piéces, & cherchoit par-tout Izdegerd pour assouvir sa vengeance. Ce Prince ayant réussi à s'écarter du gros des fuyards, s'étoit sauvé vers un moulin où il comptoit pouvoir se soustraire à la poursuite de ses ennemis; mais celui qui gardoit ce moulin ayant voulu faire des conventions avec ce Prince,
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avant de le laisser entrer, quelques( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643) cavaliers de Mahoua le découvrirent & le massacrerent sur le lieu même*. [] Ce fut en la personne de ce Prince que finit entièrement l'Empire des Perses, dont toutes les Provinces passerent bientôt sous la domination des Musulmans. Cette grande révo lution arriva l'an 31 de l'Hégire, & le 651 de l'Ere Chrétienne, & envi ron la septiéme année du Califat d'Othman. On voit que j'ai un peu an ticipé cet événement; mais j'ai cru devoir le faire, pour éviter les coupu res que les différentes reprises de cet te guerre auroient mises dans ma nar ration: c'est par cette même raison que j'avois réservé de raconter ce qui s'étoit passé à ce sujet sous le regne d'Omar, afin que le tout fût sous une même suite. [] Dans le tems que la guerre de [] (Conquêtes des Musul- mans en Afri- que.) Perse avoit été reprise sous Oth- 38
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( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643.) man, les Sarrasins avoient continué leurs conquêtes sur les côtes de l'A frique, depuis l'Egypte jusqu'au Dé troit de Gibraltar: mais ils avoient eu aussi quelques revers à essuyer, & cela par la faute même du Calife. [] (Mauvaise conduite d'Othman.) [] Omar avoit bien connu le caractère d'Othman, lorsqu'il avoit refusé de le désigner pour son successeur, à cause, disoit-il, qu'il étoit trop atta ché à sa famille. En effet, l'affection trop marquée qu'il eut pour ses pa rens causa bien des désordres dans l'Etat, dont lui-même fut enfin la victime. [] Il eut l'imprudence de rappeller Amrou, à la valeur duquel on étoit redevable des conquêtes qu'on avoit faites en Egypte; & il donna le gou vernement de cette contrée à Abdal lah-ebn-Saïd, qui n'avoit d'autre mé rite que d'être son frère de lait. [] Ce changement pensa faire perdre aux Sarrasins la plus grande partie de l'Egypte. Amrou étoit aimé & esti mé de ces peuples. Ce grand Géné ral avoit su se conformer aux mœurs & au génie des Egyptiens; & il les avoit gagnés de façon, que dans les petits mouvemens qui s'élevoient de
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tems en tems, il réussissoit à les ra-( Othman. Hégire 23. Ere Chr. 643.) mener, beaucoup plus par l'amour qu'on lui portoit, que par aucun senti ment de crainte. [] Abdallah qui n'avoit ni l'esprit ni(Hégire 24. Ere Chr. 644.) la bravoure de ce Général, fut bien tôt apprécié par ces peuples. Ils mur murerent contre ce changement; quelques mécontens firent des me nées; & enfin, on manda à l'Empe-(Les mécon- tens livrent la ville d'Alc- xandrie à l'Empereur Grec.) reur que s'il vouloit envoyer promte ment quelques troupes, il se verroit en peu de tems maître du pays, & en particulier d'Alexandrie dont on lui répondoit de la prise. [] Une nouvelle aussi flateuse releva le courage des Grecs. L'Empereur fit faire un armement considérable, & bientôt on vit débarquer sur les cô tes de l'Egypte une armée nombreu se qui marcha droit à Alexandrie. Il ne fallut pas de grands efforts pour s'emparer de cette Place. Dès que l'armée Grecque parut, ceux de la ville qui avoient dressé le plan de cette révolution, éclaterent aussitôt. Abdallah peu capable de gouverner un Etat tranquille, perdit absolument la tête au milieu de ces mouvemens, & la place fut emportée.
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( Othman. Hégire 25. Ere Chr. 645.) [] La prise d'Alexandrie jetta la cons ternation dans Médine. Othman sen- [] (Amrou re- prend Alexan- drie, & la dé- truit.) tit alors la faute qu'il avoit faite de déposer Amrou, & il ne crut pas pouvoir mieux la réparer, qu'en réta blissant au plutôt ce Général dans le gouvernement de l'Egypte. [] Il partit donc aussitôt de Médine avec de nouvelles troupes, & fit la plus grande diligence. Son arrivée fit beaucoup de plaisir à ceux des Egyptiens qui n'étoient point entrés dans la conspiration, & ils se décla rerent hautement pour lui dès qu'ils le virent paroître. [] Cependant, malgré le penchant que ces peuples avoient pour lui, il lui fallut du tems pour reprendre Alexandrie. Les Grecs firent une dé fense vigoureuse, & se battirent avec une telle opiniâtreté, que le Général Sarrasin outré de leur résistance, jura que si la victoire se déclaroit pour lui, il démantelleroit la Place, & l'ouvri roit si bien de toutes parts qu'on pourroit y entrer sans obstacle. (Hégire 26. Ere Chr. 646.) [] Ce Général se vit bientôt en état de tenir sa parole. Les Sarrasins for cerent la Place, & firent d'abord un carnage horrible, que toute l'autorité
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d'Amrou eut bien de la peine à arrê-( Othman. Hégire 26. Ere Chr. 646.) ter. Cependant il en vint à bout, & sauva la vie au plus grand nombre. Il donna même des ordres pour qu'on ne poursuivît pas trop chaudement les fuyards; & par ce moyen le Général Grec, avec les débris de ses troupes, eut le tems de regagner ses vaisseaux, sur lesquels il s'embarqua avec préci pitation pour se sauver à Constantino ple. C'est ainsi qu'Alexandrie rentra au pouvoir des Musulmans, après avoir été environ un an entre les mains de ses anciens possesseurs. [] Amrou fit démolir les remparts & les fortifications de cette Place, com me il en avoit fait serment: & depuis ce tems-là, cette ville si célébre par Alexandre son fondateur, & par tant d'illustres Souverains qui y avoient laissé les plus riches monumens de leur grandeur, n'est plus aujourd'hui qu'une espéce de bourgade qui con serve néanmoins encore quelques lé gers vestiges de son ancienne splen deur. [] Pendant qu'on étoit occupé à re-(Hégire 27. & suiv. Ere Chr. 647. & suiv.) prendre & à détruire cette superbe ville, Moavias Gouverneur de Syrie avoit travaillé en même-tems à l'éta-(Les Sarrasins)
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( Othman. ) blissement d'une marine qui mît les (prennent l'isle de Chypre, puis en sont chassés.) Sarrasins en état de faire dans la suite des conquêtes beaucoup plus consi dérables que celles qu'ils avoient fai tes jusqu'alors. Son coup d'essai fut sur l'isle de Chypre dont il réussit à s'emparer; mais il ne put s'y conser ver que pendant l'espace de deux ans, durant lesquels les Chrétiens firent inutilement plusieurs tentatives; ce pendant à force de revenir à la char ge coup sur coup, ils vinrent enfin à bout de rentrer dans l'Isle & d'en chasser les Musulmans. [] (Ils s'empa- rent de l'isle de Rhodes.) [] Moavias fut plus heureux les an nées suivantes. Ayant été à la ren contre de l'Empereur Grec qui croi soit sur la mer de Phénicie avec une flotte nombreuse, il l'attaqua, dissipa ses vaisseaux, & l'obligea de prendre la fuite. Cette action se passa vers l'an (Hégire 34. Ere Chr. 654.) 34 de l'Hégire, 654 de J. C. L'an née suivante Moavias s'empara de l'isle de Rhodes, & renversa le fa meux colosse du Soleil qui passoit pour une des merveilles du monde. Il le fit briser en morceaux, & l'en voya à Alexandrie. [] (Soulévement général contre Othman.) [] L'année de cette conquête fut l'é poque des révolutions intestines qui
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terminerent le regne d'Othman. Ce( Othman. Hégire 34. Ere Chr. 654.) Calife avoit d'assez bonnes qualités, il auroit pu même mériter des éloges s'il n'eût été que simple particulier; mais il étoit peu propre pour le gou vernement: soit par défaut de lumiè re, soit par caprice, il fit beaucoup de choses très-imprudentes qui le fi rent mépriser des peuples, & qui fournirent à ses ennemis l'occasion de le décrier, & même de conspirer ou vertement contre lui. [] Ce ne fut pas seulement à Médine que les murmures se firent entendre; chaque Province eut en son particu lier différens sujets de se plaindre du Calife. Ce feu se communiqua in sensiblement; les esprits s'aigrirent, & enfin l'Empire Musulman retentit de toutes parts des plaintes qu'on fai soit contre l'administration d'Oth man. [] On lui reprochoit, entr'autres griefs, [] (Motifs de cette révolte.) de ne point consulter les anciens, comme il s'y étoit obligé, avant d'ê tre nommé au Califat; d'avoir fait re paroître à Médine Hakam-ebn-Al- As, que Mahomet avoit exilé, & que les Califes ses prédécesseurs n'a voient point osé rappeller; d'avoir
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( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) ôté le gouvernement que possédoit Saïd-ebn-Abi-Vakkas, l'un des six Commissaires électeurs, & d'avoir mis en sa place un homme d'une con duite scandaleuse; d'avoir risqué de faire perdre l'Egypte, en rappellant Amrou pour donner ce gouverne ment à son frère de lait: changement qui avoit été cause de la perte d'un nombre considérable de Musulmans qui avoient été tués au second siége d'Alexandrie; d'avoir prodigué à ses parens & à ses amis l'argent du trésor public: on ajoutoit pour dernier grief, la hardiesse qu'il avoit eue d'oc cuper dans la Mosquée la chaire de Mahomet, au lieu que ses prédéces seurs n'avoient pas osé s'y placer, par respect pour le Prophéte. Aboubécre s'étoit toujours mis un degré plus bas, & Omar, plus modeste encore, s'é toit placé deux degrés au-dessous. [] (Othman ai- grit les esprits des mécon- tens.) [] Tels étoient les reproches qu'on faisoit hautement contre le Calife. Les mesures qu'il prit pour réprimer ces murmures, acheverent de le perdre dans l'esprit de ses sujets. Il s'expli qua un jour en pleine Mosquée sur les plaintes qu'on formoit contre lui, & en particulier sur l'usage qu'il faisoit
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des deniers du trésor public. Il établit( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) pour maxime, que ce trésor étant une chose sacrée qui appartenoit à Dieu, sa qualité de Calife le rendoit maître absolu d'en disposer. Il ajouta qu'il chargeoit de sa malédiction tous ceux qui osoient attaquer sa conduite par des murmures & des satyres, & il menaça de punir avec sévérité quicon que oseroit élever la voix contre lui. [] Un Musulman ayant été assez hardi pour se lever à l'instant du milieu de l'assemblée, & protester contre l'au torité arbitraire qu'Othman préten doit s'arroger, le Calife ordonna qu'il fût puni: il le fut en effet sur le champ, & on le maltraita si cruelle ment qu'on le laissa pour mort sur la place. [] Ce nouveau trait fut comme le [] (De quel moyen se sert le Calife, pour se maintenir dans sa digni- té.) signal de la révolte. Les mécontens se liguerent, & s'étant attroupés en armes, ils allerent se camper à une légère distance de Médine, d'où ils envoyerent des députés pour propo ser au Calife, ou d'abdiquer sa di gnité, ou de se conformer à la con duite que ses prédécesseurs avoient tenue dans le gouvernement. [] Cette alternative déconcerta le Ca-
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( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) life: il perdit tout-à-coup cette fer meté qu'il avoit fait paroître, lors qu'il s'étoit élevé contre les premiers murmures, & il se détermina à faire des excuses qui lui attirerent le mé pris de la plus grande partie de ses sujets. [] Il déclara donc solennellement dans la Mosquée, qu'il se repentoit des fautes qu'il avoit commises dans le gouvernement, & il prit Dieu à té moin de la sincérité des dispositions dans lesquelles il étoit de prendre une autre conduite pour l'avenir. [] Une démarche si humiliante, loin de ramener les esprits, ne fit au con traire que les indisposer encore da vantage, & l'on regarda comme in digne du Trône, un homme qui cher choit à s'y maintenir par des bas sesses. (La sédition s'augmente.) [] Les ennemis secrets du Calife tra vaillerent efficacementà envenimer les esprits de plus en plus. Ils furent par faitement secondés par les émissaires qu'ils envoyerent dans les Provinces, & bientôt le feu de la sédition éclata dans tout l'Empire. Les troupes des mécontens qui s'étoient campés au près de Médine, furentalors considé
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rablement augmentées par l'arrivée( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) de nouveaux renforts; & ces trou pes réunies se proposerent enfin d'en trer dans la ville & d'attaquer le Ca life à force ouverte. [] Othman ne sachant quel parti pren dre dans ces extrémités, chargea de ses intérêts Mogaïrah-ebn-Schabah, & Amrou-ebn-Al-As qui étoit alors de retour à Médine. Il les supplia l'un & l'autre de s'employer pour lui au près des rebelles, & de tâcher du moins d'obtenir qu'on observât quel ques regles dans le procès qu'on vou loit lui faire; & qu'on le jugeât selon les principes & les maximes de l'Al coran. [] Cette députation n'eut aucun suc cès. L'animosité des peuples étoit ve nue à un point qu'il n'y avoit plus d'ap parence de pouvoir en rien obtenir; ils refuserent même d'entendre les dé putés; de sorte que ceux-ci s'en re tournerent sans avoir rien fait. [] Le Calife effrayé de plus en plus [] (Ali appaise les séditieux.) eut recours à Ali, & le pria de ne pas l'abandonner dans une conjonctu re aussi critique. La médiation d'Ali eut plus de succès que la précédente. Le respect que l'on avoit pour sa per-
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( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) sonne, & encore plus pour sa qualité de gendre de Mahomet, disposa les esprits à se prêter aux moyens d'ac commodement qu'il avoit dessein de proposer. [] Ali avoit eu la précaution de faire signer à Othman un écrit par lequel il s'engageoit à remédier au plutôt à tous les sujets de mécontentement qu'il avoit pu donner jusqu'alors. Cet écrit n'annonçoit rien de plus que ce que le Calife avoit dit lui-même la dernière fois qu'il avoit parlé dans l'assemblée; mais comme Ali l'avoit signé aussi-bien qu'Othman, on crut peut-être devoir témoigner quelque déférence pour une caution aussi res pectable. [] On entra donc en conférence, & tout fut calmé par le consentement qu'Ali donna à la première demande qu'ils formerent. Ils exigerent que l'on donnât le gouvernement de l'E gypte à Mahomet fils d' Aboubecre [] [], & que l'on fît revenir Abdallah. C'é toit le même qui avoit laissé prendre Alexandrie, & que l'on avoit rappel lé pour y renvoyer Amrou. Mais aus sitôt que celui-ci eut repris Alexan drie & rétabli la tranquillité dans l'E
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gypte, il eut ordre de se rendre à( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) Médine, & le Calife l'avoit fait rem placer de nouveau par Abdallah. [] Mais cette fois-ci il n'y eut plus d'espérance de le conserver dans ce gouvernement. Le Calife se trouva même fort heureux de pouvoir par ce sacrifice, regagner la bienveillance de ses sujets. Il rappella donc Abdallah, & mit Mahomet à sa place. Cette condescendance appaisa le tumulte, & chacun rentra dans son devoir. Ce pendant comme le Calife avoit beau coup d'ennemis secrets, on travailla sous main à le détruire, & le malheu reux Othman fut enfin la victime de leur animosité. [] On sera sans doute étonné de voir [] (Aiésha for- me le dessein de détrôner Othman.) au nombre des ennemis du Calife la fameuse Aiésha, & plus encore d'ap prendre les menées qu'elle tramoit contre lui. Cette femme qui par sa sagesse & son mérite s'étoit acquis la plus haute considération parmi les Musulmans, avoit une extrême aver sion pour Othman: les Historiens ne disent pas sur quoi elle étoit fondée; ils nous apprennent seulement qu'elle vouloit mettre sur le trône Abdallah- ebn-Zobéir, & que pour venir plu-
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( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) tôt à bout de ce dessein, elle avoit engagé Abdallah à se défaire du Ca life. [] Il est difficile d'accorder l'idée d'un projet aussi infâme, avec les éloges que les Historiens nous ont laissés des excellentes qualités de cette fameuse Musulmane: mais ce qui doit surprendre davantage, c'est qu'ayant formé le dessein de détrôner le Ca life, elle n'ait pas préféré de lui don ner pour successeur, Mahomet fils d' Aboubecre [] [] & par conséquent son propre frère, plutôt que de penser à Abdallah qui n'étoit point de ses pa rens. [] (Othman est trahi par son secrétaire.) [] Les intrigues d'Aiésha attirerent beaucoup de monde dans son par ti; cependant la perte du Calife ne vint pas de ce côté-là. Il avoit dans sa maison un ennemi cruel, & d'au tant plus dangereux que c'étoit son homme de confiance, sur lequel il se reposoit pour l'expédition de la plus grande partie des affaires. [] Mervan-ebn-Hakem, (c'est le nom de ce traître) étoit secrétaire d'Othman: toutes les dépêches pas soient par ses mains; c'étoit lui qui faisoit les réponses: le Calife approu
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voit tout, sans rien soupçonner de la( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) part de ce perfide. [] Lorsque Mervan fut entré dans la cabale, il se servit de la confiance dont il étoit en possession, pour per dre absolument le Calife. De tous les ressorts qu'il fit jouer pour parvenir à ses fins, il n'y en eut point qui por tât de coup plus funeste, qu'une let tre qu'il imagina dans le tems même que la médiation d'Ali avoit paru ra mener les esprits en faveur d'Oth man. [] La paix ayant été un peu rétablie par ce moyen, les rebelles avoient mis bas les armes, & ceux des Pro vinces qui étoient venus se joindre à eux, avoient pris le parti de s'en re tourner. Mahomet fils d' Aboubecre [] [] venoit aussi de partir pour son gou vernement d'Egypte, où il alloit rem placer Abdallah-ebn-Saïd, comme on en étoit convenu dans l'accom modement qui avoit occasionné la paix. Pendant que Mahomet étoit en route avec un nombreux cortége d'E gyptiens qui s'étoient trouvés à Mé dine dans le tems de son départ, il vit passer un courier du Calife qui étoit chargé de dépêches. Le nouveau
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( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) gouverneur le fit arrêter; & ayant sû de lui qu'il alloit à Alexandrie, la curiosité le porta à s'emparer du pa quet pour voir ce qui y étoit con tenu. [] Il fut fort étonné lorsqu'en ouvrant les dépêches, il vit que le Calife donnoit ordre à Abdallah de le faire arrêter dès qu'il entreroit sur les ter res d'Egypte, & sans autre forme de procès de lui faire couper les pieds & les mains, aussi-bien qu'à d'autres Of ficiers de sa suite, & enfin de les faire empaler. [] Tels étoient les ordres que por toient les dépêches d'Othman. Cet infortuné Calife n'en savoit rien. L'in fidéle Mervan en étoit l'unique au teur; mais on ne se donna pas la peine de rien examiner à cet égard. Les dépêches portoient le nom du Calife; elles étoient scellées de son sceau: il n'en fallut pas davantage pour rallumer dans les esprits le feu de la sédition, qui n'étoit encore que légère ment éteint. [] (La sédition reccommence.) [] Mahomet furieux rebroussa che min avec sa suite, & retourna à Mé dine en montrant ces lettres du Ca life à qui les vouloit voir: il en fit
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répandre en même-tems des copies( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) dans les Provinces voisines. L'indi gnation s'empara de tous les esprits, & l'on ne parla plus que de la perfidie du Calife, & de la nécessité qu'il y avoit de s'en défaire. [] Othman eut beau protester qu'il n'avoit aucune part aux ordres cruels qu'on avoit expédiés sous son nom; il ne lui fut pas possible de se faire en tendre, & il vit bientôt sa maison environnée de tous côtés par des gens armés qui menaçoient de tout mettre à feu & à sang, si on ne le livroit entre leurs mains. [] Othman, dans cette affreuse conjonc ture, eut encore recours à Ali, qui en voya au plus vîte Hassan & Hossein, deux de ses fils, avec une escorte pour garder la maison du Calife; mais soit qu'ils n'eussent pas assez de mon de pour soutenir les attaques, soit qu'ils ne fussent pas fâchés de voir le trône vacant, à cause des espérances qu'avoit Ali de pouvoir enfin y mon ter, on prétend qu'ils ne firent qu'une défense assez foible, & que les con jurés n'eurent pas beaucoup de peine à forcer la maison. [] Le Calife voyant qu'il n'y avoit
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( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) plus moyen de se soustraire par les ar mes à la vengeance de ses ennemis, [] (Othman est tué.) crut pouvoir du moins rallentir leur fureur par des motifs de religion. Dès qu'il entendit les mutins entrer chez lui, il se saifit de l'Alcoran, & le tenant appuyé sur son sein, il se présenta ainsi à ceux qui venoient pour l'assassiner. Il croyoit que ce fa meux livre, si respecté des Musul mans, pourroit lui servir de sauve garde, & qu'il auroit le tems de met tre en évidence l'imposture qui étoit la source de tout ce désordre; mais cette précaution fut absolument inu tile. Comme on n'en vouloit qu'à sa personne, dès qu'on l'apperçut, on ne vit plus que lui; & sans s'embar rasser s'il étoit ou non sous la protec tion de l'Alcorán, on lui porta plu sieurs coups d'épée & de javeline, dont il tomba mort sur le champ. [] C'est ainsi que mourut le malheu reux Othman, troisiéme Calife des Arabes. Il avoit alors quatre-vingts ans, & en avoit regné douze ou en viron. La vengeance de ses ennemis ne fut point assouvie par cette mort cruelle: on refusa à son corps les honneurs de la sépulture. Il resta trois
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ours sans qu'on daignât penser à i'in-( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) humer; & lorsqu'on se détermina enfin à lui rendre ce dernier devoir, ce fut sans observer aucune des céré monies usitées pour les personnes de son rang, & il fut enterré avec les mêmes habits qu'il portoit lorsqu'on l'assassina. [] Othman étoit de haute taille, & avoit un port & un air très-noble; son teint étoit un peu rembruni, & il portoit une barbe fort épaisse. A l'é gard de ses mœurs, elles étoient ir réprochables; il avoit d'ailleurs beau coup de respect & d'attachement pour sa religion, & observoit scrupuleu sement tout ce qu'elle prescrit; il isoit & méditoit l'Alcoran avec une grande assiduité, & étoit très-libéral envers les pauvres. [] On lui a reproché une affection trop marquée pour sa famille; c'est ce qui lui a fait souvent déplacer des per sonnes du premier mérite, pour leur substituer des gens sans lumières & sans talens. [] Il paroît aussi qu'il s'appliquoit peu à connoître le caractère de ceux à qui il donnoit sa confiance, & qu'il s'en rapportoit trop facilement à leur
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( Othman. Hégire 35. Ere Chr. 655.) bonne foi: de-là provinrent ces fu nestes événemens qui indisposerent contre lui tous ses sujets, & qui fu rent enfin cause de sa perte.
Fin du premier Volume.
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    TABLE

    DES MATIERES

    Contenues dans ce premier Volume.

    • A.

    • ABADAH est envoyé par Amrou, pour traiter avec Makaukas, 376. & suiv.
    • Abdallah-ebn-giaffar est chargé d'aller attaquer un monastère où se tenoit une foire très-fréquentée, 212. & suiv. Il refuse de se retirer, quoiqu'il y eût à ce monastère plus de troupes qu'il ne comp toit y en trouver, 214. Il attaque le mo nastère, 215. Danger où il se trouve, 216. Khaled lui amene du secours, Ibid. Il de mande pour lui la fille du Gouverneur de Tripoli qui avoit été faite prisonniere, & l'obtient, 218.
    • Abdallah-ebn-Hodafah est fait pri sonnier par les Grecs, 351. Omar le fait mettre en liberté, 354 Entretien qu'il a avec lui, Ibid.
    • Abdallah-ebn-Saïd est chargé du Gouvernement de l'Egypte, 410. Son in
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      capacité, & révolution qu'elle occasion ne, 411. Il est rappellé d'Egypte, 412. 423.
    • Abdarrahman, fils du Calife Abou bécre, se bat avec avantage contre le nou veau Gouverneur de Bostra, 93. & suiv. Sa témérité engage une action générale, dont l'avantage demeure aux Arabes, 94. Il est introduit dans Bostra dont il ouvre les portes aux Arabes, 98. & suiv. Il in sulte l'armée Grecque, 104. Il est char gé de porter au Calife la lettre qui l'in formoit de la défaite des Grecs, 160. Il rend à Khaled la réponse du Calife, 163. Il se trouve à la poursuite des Damasciens, où il tranche la tête à Thomas qui les com mandoit, 193. Omar le désigne pour un des Electeurs, 397. Proposition qu'il fait dans l'assemblée d'élection, 402.
    • Aboubecre [] [] appaise la dispute qui s'étoit élevée sur la question de la mort de Mahomet. 44. Il termine celle qui s'é toit élevée au sujet du lieu de sa sépul ture, 45. & suiv. D'où lui vient le nom d'Aboubécre, 57. Il est élu successeur de Mahomet, 59. & suiv. Démarches qu'il fait auprès d'Ali, pour l'engager à recon noître son autorité, 63. & suiv. Désinté ressement qu'il fait paroître pour la souve raineté, 65. Mesures qu'il prend pour ar rêter la révolte de plusieurs provinces, 67. 74. Il propose de faire la guerre aux Chré tiens, pour les obliger à embrasser la reli gion Musulmane, ou à payer tribut, 75. Lettre qu'il adresse aux Gouverneurs de provinces pour la convocation des troupes, 76. Il fait la revue de son armée, & fait des prieres pour la prospérité de ses armes,
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      97. Ordres qu'il donne au Général de l'ar mée, 78. Il envoie de nouvelles troupes en Syrie, sous les ordres de Saëd, 82. Conduite qu'il tient pour ôter le comman dement qu'il avoit donné à Saëd, 83. Or dres qu'il donne à Amrou, en le faisant Général, 84. & suiv. Il nomme Abou-O béidah Généralissime des armées de Syrie, 85. Il lui ôte le commandement, & le donne à Khaled, 86. Ses sentimens, lorsqu'il reçut la nouveille des succès des Arabes, 160. Il refuse plusieurs Arabes qui deman doient à aller combattre en Syrie, 162. Remontrances qui lui sont faites à ce su jet, Ibid. Il accorde ce qu'on lui deman doit, 163. Mort de ce Calife, 198. Il dé signe Omar pour lui succéder, & l'engage à accepter le Califat, 199. & suiv. Priere qu'il fait à ce sujet, 201. Caractère de ce Calife, 201. & suiv. Son portrait, 203. Eloge qu'Omar fait de son désintéresse ment, Ibid. Combien il est regreté, 210.
    • Abou-Obeidah. Voyez Obeidah.
    • Abou-Sofian. Voyez Sofian.
    • Abraham regardé par les Musulmans comme l'auteur de leur Religion, 291.
    • Ælia, nom donné à la ville de Jérusa lem, 275.
    • Aiesha, femme favorite de Mahomet, 44. A quel âge elle fut mariée, & tems de sa mort, 57. On la consulte comme rem plie de l'esprit de Mahomet, 83. Elle for me une conspiration pour détrôner Oth man, 421. & suiv.
    • Alcoran, ce que c'est, & ce qu'il contient, 48. 52. En quelles occasions plu sieurs chapitres de ce livre ont été faits,
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      49. & suiv. Par qui Mahomet fut aidé à composer son Alcoran, 53. Par qui les cha pitres de l'Alcoran furent rassemblés, 203.
    • Alexandrie. Comment les Arabes en font la conquête, 381. & suiv. Les Grecs la reprennent, 385. Les Arabes s'en em parent une seconde fois, Ibid. & suiv. Par qui la bibliothéque de cette ville fut fon dée & augmentée, 389. Elle est brulée par les Arabes, 392. Cette ville est dé mantelée: son état depuis ce tems, 413.
    • Ali est chargé de gouverner l'Etat pendant l'absence de Mahomet son cousin, 40. Ses prétentions au Califat, 63. Il est obligé de rendre hommage à Aboubécre, 64. & suiv. Conseil qu'il donne à ce Calife, 163. Il ne s'oppose point à l'élec tion d'Omar, 204. Il détermine Omar à faire le voyage de Jérusalem, 280. Il est chargé du gouvernement pendant son ab sence, 281. Raison qui détourne Omar de le désigner pour son successeur, 396. Il est un des six Electeurs, 397. Il refuse le Cali fat, 403. Il appaise la révolte qui s'étoit éle vée contre Othman, 420. On l'accuse de n'avoir pas secouru Othman comme il de voit, 425.
    • Allah Acbar, cri de guerre des Mu sulmans, 99.
    • Almothana rassemble les débris de l'armée Arabe, & les met en sureté, 405.
    • Alvake'di, Historien Arabe. Réflexions sur cet Auteur & les autres Historiens de la même nation, 111. & suiv. 145. & suiv. 267. 360. & suiv.
    • Amrou-ebn-al-As est nommé Géné ral des renforts qu'on envoyoit en Syrie,
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      84. Il est rappellé de l'Irak, 128. Ses avantages en Palestine, 356. Détail de la conférence qu'il eut avec Constan tin, 358. & suiv. Il prend possession de Césarée, 369. Après la mort d'Obéi dah, il est chargé du commandement des troupes, 370. Il va en Egypte pour en faire la conquête, 372. & suiv. Il prend Pharmah & assiége Mesrah, 373. Conditions qu'il accorde au Gouverneur, en le recevant à composition, 379. Il assiége Alexandrie, 380. Est fait prison nier, 381. Comment il recouvre sa li berté, Ibid & suiv. Prend Alexandrie, 384. & suiv. En empêche le pillage, 386. Il soumet toute l'Egypte, 387. Son goût pour les sçiences & les savans, 390. Il consulte Omar sur l'usage qu'il doit faire de la bi bliothéque d'Alexandrie, 391. Moyens dont il se sert pour soulager l'Arabie affli gée de la famine, 393. & suiv. Il porte la guerre en Afrique, 394. Il est rap pellé d'Egypte, 410. Il y est renvoyé, & reprend Alexandrie, 412. & suiv. Le Calife le charge d'appaiser les séditieux. 429.
    • Anges. Les Arabes croyoient que les Anges venoient combattre en leur faveur dans leurs armées, 242. Comment on les dépeint, 243. note.
    • Ansariens, (les) d'où leur vient ce nom, 45. note. Ils veulent que Maho met soit inhumé à Médine, 45. Ils pré tendent avoir le droit de donner un Sou verain aux Musulmans. 58.
    • Arabes. Leurs différens établissemens, 4. & suiv. Leur ancienneté, 5. & suiv.
      || [0434.01]
      Subjugués par les Romains, 6. Sesoumet tent a Mahomet, 38. & suiv.
    • Arabie. Description géographique de cette province, 3. & suiv. Différentes re ligions qui y subsistoient au tems de Ma homet, 10. & suiv.
    • Aretas. Nom donné aux Rois Gassa nides, 5.
    • Arzemidokht, Reine de Perse, est détronée, 405. & suiv.
    • Astackhar, Prêtre Grec, négocie la trève entre les Arabes & la ville de Ken nesrin, 226. & suiv.
    • B.

    • Bahira. Voyez Sergius.
    • Basile. Sa trahison, 367.
    • Butin, comment il se partageoit, 198. 218.
    • C.

    • Caab, Poëte Arabe, rentre en graces avec Mahomet contre lequel il avoit fait des vers satyriques, 36. & suiv. Mahomet le revêt de son manteau, 37. Ce qu'est devenu ce manteau, Ibid. note.
    • Caab. Histoire de la conversion de ce Juif au Mahométisme, 290. & suiv.
    • Caabah. (la) Ce que c'est, 7. & suiv. L'intendance de ce temple passe de la tribu des Khosaïtes, à celle des Coréis chites, 8.
    • Cadhige épouse Mahomet, 10. Elle favorise la nouvelle doctrine de son ma ri, 13. Sa mort, 56.
    • Calife. Nom donné aux successeurs de Mahomet, 62.
    • || [0435.01]
    • Caloüs amene un secours à Damas, 102. Son différend avec le Gouverneur de cette place pour le commandement, Ibid. & suiv. On l'oblige à accepter le défi pro posé par Khaled, 104 & suiv. Il est vaincu & fait prisonnier, 108. Il conseille à Khaled d'appeller à un combat singulier le Gou verneur de Damas, Ibid. Khaled lui fait trancher la tête, 111.
    • Caulah, sœur de Dérar, anime les femmes qui avoient été faites prisonnieres avec elle, à ne pas souffrir le traitement que les Grecs leur préparoient, 134. Elle tue un soldat Grec qui se présenta le pre mier à elle, 136. Elle méprise les cares ses & les menaces du Général Pierre, 137. Elle casse les jambes du cheval de ce Général, 139. Elle est mise à la tête des bataillons formés de femmes Arabes, à la bataille d'Ainadin, 147.
    • Chameaux, (Sacrifices de) institués par Mahomet; négligés par ses secta teurs, 42.
    • Constantin, fils de l'Empereur Héra clius, se plaint de ce que Mahan avoit laissé décamper les Arabes sans les in quiéter, 260. Il se retranche en présen ce de l'armée Arabe, 356. Il demande une conférence, 358. Détail de cette con férence, Ibid. & suiv. Il est abandonné de ses troupes, 363. Il se retire à Césarée, 364. Il s'enfuit à Constantinople, 368.
    • Cophtes, qui ils sont, 375.
    • Coreischites. Tribu des Arabes la plus distinguée, 7. Ils s'emparent de l'in tendance de la Caabah, 8. S'opposent à la doctrine de Mahomet, 14. Prennent un
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      avantage sur lui, 19. Remportent une vic toire sur ses troupes, 22. Conviennent d'u ne trève avec Mahomet, 25. Une grande partie de cette tribu embrasse la doctri ne de Mahomet, 33.
    • D.

    • Damas, ville de Syrie. Détail du sié ge de cette ville, 101. & suivantes.
    • Dame's se charge de surprendre le château d'Alep, & y réussit, 308. & sui vantes. Il se bat contre Nestorius, qui le fait prisonnier, 337. Il se met en liber té, 339. Il s'offre à aller conquérir le pays des montagnes, 348.
    • David vient trouver Khaled de la part du Général Grec, pour lui proposer une conférence, 151. Il avertit Khaled du des sein que Verdan avoit de le faire assassi ner pendant cette conférence, 153.
    • De'rar insulte l'armée Grecque, 103. & suiv. Il escarmouche l'armée Grecque, 119. Il tue l'officier qui portoit l'étendard, & écarte lui seul les Chrétiens qui vou loient le reprendre, 120. Il est blessé par le Gouverneur d'Emesse, qu'il tue ensui te, 120. & suiv. Il est fait prisonnier, 121. Il est mis en liberté, 123. Il attaque les Damasciens, les défait & se rend maî tre de Paul leur Commandant, 131. Il tue le Général Pierre, & met Caulah en li berté, 139. Il se défend seul contre trente cavaliers, & il en tue plusieurs, 144. & suiv. Il engage l'action contre les Grecs auprès d'Ainadin, 150. Il égorge les sol dats que Verdan avoit fait mettre en em buscade pour surprendre Khaled, 154. &
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      suiv. Il tue Verdan, 158. Il va avec Khaled au secours des Arabes qui attaquoient un monastère, 216. Il amene un renfort à Obéi dah, 238. Il est fait prisonnier. 262. Il est mis en liberté, 267. Fait prisonnier par Haïm, il est présenté a l'Empereur, 332. En tretien qu'il a avec ce Prince, Ibid. & suiv. Il fait une sortie sur l'armée des Grecs, 343.
    • E.

    • Ebn. Mot Arabe qui signifie fils, 30.
    • Emir al Moumenins. Titre donné à O mar, & qui a passé à ses successeurs, 205.
    • F.

    • Famine en Arabie, 392. Comment on y remedie, 393. & suiv.
    • Fatime, fille de Mahomet, femme d'A li, 57.
    • Femmes Arabes, leur cruauté, 25. El les alloient à la guerre, Ibid. & 147. 269. On les exerçoit à manier les armes, 135. & suiv. 168.
    • Firouz. Sujet de mécontentement qu'il a du Calife, 395. Il l'assassine, Ibid. Il se tue lui-même après s'être long-tems dé fendu, 396.
    • G.

    • Gabriel. (l'Ange) Comment il est dé peint dans l'Alcoran, 277. note. Descrip tion du cheval sur lequel il fit monter Mahomet pour aller au Ciel, 278. note.
    • Gassanides, (Rois) d'où ils ont pris ce nom, 5.
    • Giabalah abandonne le Musulmanis me, & se met au service de l'Empereur,
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      232. A quelle occasion, 221. & suiv. Il améne un renfort de troupes à l'armée Grecque commandée par Mahan, 258. Il rejette la proposition que Khaled lui fai soit de garder la neutralité, 261. Il est dé fait, Ibid. Il propose à l'Empereur de faire assassiner le Calife, 334. Sa mort, Tome II. 146.
    • Guerres saintes. Nom que les Musul mans donnent à celles qu'ils font sous prétexte de la propagation de leur reli gion, 75.
    • H.

    • Hafsa, fille d'Omar femme de Maho met, tems de son mariage & de sa mort, 57. On lui confie l'Alcoran rassemblé en un seul volume, 203.
    • Hagr, ou Hagiar, surnom donné à l'Arabie Pétrée, 4.
    • Haïm, sils de Giabalah, avantage qu'il a sur les Musulmans, 330. & suiv.
    • Hamza. Mahomet son neveu lui don ne le commandement de l'armée Musul mane, 18. Il perd une bataille contre les Mecquois, 19.
    • Hareth, nom des Gassanides, d'où est venu le mot Arétas, 5.
    • He'giaz, province de l'Arabie déserte, 3.
    • He'gire, Ere commune des Musulmans, quand elle a commencé, 16.
    • Heraclius, Empereur des Grecs, perd une bataille contre les Musulmans, 31. Les troupes qu'il envoyoit en Syrie con tre les Arabes sont battues, 81. Il envoie un secours à Damas, 101. Il leve une armée considérable contre les Musulmans,
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      113. Cette armée ayant été défaite, il en envoie une autre, 126. Il obtient la li berté de sa fille, veuve de Thomas, 197. Il envoie une nouvelle armée contre les Arabes, 257. Son entretien avec les Ara bes prisonniers, 332. Il consent de faire assassiner le Calife, 335. Effrayé par un fonge, il s'enfuit à Constantinople, 341. Il rend la liberté à Abdallah, 355.
    • Herbis sort de Damas avec Thomas, à la tête des Damasciens, 183. Il est tué 194.
    • Herbis, Gouverneur de Baalbec, atta que les Musulmans, & est défait, 233. & suiv. Il fait une sortie où il remporte l'avan tage, 235. & suiv. Il fait une seconde sor tie, 237. Il est pris en queue & obligé de se retirer dans un monastère abandon né, 238. & suiv. Il tente inutilement d'en sortir, 241. Conditions dont il convient avec Obéidah, 243. & suiv. Il porte les Baalbéciens à les accepter, 244. Il ob tient un dixiéme du profit que ceux-ci faisoient avec les Arabes, 247. Voulant en exiger davantage, il est tué dans une émeute, Ibid.
    • Hie'marites (Rois) combien leur Empire a subsisté, 4.
    • Hie'men, nom que les Arabes donnent à l'Arabie heureuse, 3.
    • Home'rites, Tribu des Arabes dont les femmes apprenoient à manier les armes, 135.
    • J.

    • Jacobites. Qui ils sont, 374.
    • Jean, frere d'Youkinna, Gouverneur
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      d'Alep, porte les habitans à se rendre aux Musulmans, 294.
    • Jean, surnommé le Grammairien, est dans la confiance d'Amrou, 390. Il lui de mande la bibliotheque d'Alexandrie, Ibid. & suiv.
    • Ie'mamath, province de l'Arabie dé serte, 3. Les Princes de ce pays viennent se soumettre à Mahomet, 39.
    • Jerusalem. Détail du siége & de la reddition de cette ville, 273. & suiv.
    • Jeux de hasard, défendus par l'Alco ran, & pourquoi, 219. note.
    • Iman. Création d'un Iman à la Mec que, 38.
    • Jonas Aventure qui occasionne son changement de religion, 186. & suiv. Il détermine Khaled à poursuivre les Chré tiens à qui on avoit permis de sortir de Damas, 189. Il fait prisonniere sa femme qui se donne elle-même la mort, 194. Consolations qu'il reçoit sur cet accident, 195.
    • Josias livre la ville de Damas aux Ara bes, 175.
    • Irak, province de l'Asie, qui faisoit partie de ce qu'on appelloit autrefois Chaldée, divisée depuis en Irak Arabi que, & Irak Persique, 4. & 5.
    • Israil, Gouverneur de Damas. Son différend avec Caloüs au sujet du com mandement, 102 & suiv. Il accepte le défi que Khaled lui avoit proposé, 109. Il est fait prisonnier, 110. Il a la tête tran chée, 111.
    • Israil, nom d'un Ange selon les Mu sulmans, 109.
    • || [0441.01]
    • Juifs de l'Arabie soumis par Mahomet, 27.
    • Izdegerd est fait Roi de Perse, 406. Est battu par les Arabes, Ibid. & suiv. Se brouille avec Tarkan, 407. Est défait par lui & tué, 408. & suiv.
    • K.

    • Khaled-ebn-Valid, surnommé l'Epée de Dieu, est chargé de commander l'ar mée que Mahomet envoyoit contre les Grecs, 30. Il les défait, 31. Il remporte la victoire sur les peuples qui s'étoient ré voltés après la mort de